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Dear You: Acte 3

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french
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1

Dear You 1-3: l'intégrale

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 840 KB
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Dear You: Acte 2

Language:
french
File:
EPUB, 254 KB
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Résumé de

l’Acte II :

Oubliant

l’ultime

provocation

d’Andrew Blake et sa dernière

requête extravagante, Kat décide

de s’investir pleinement dans sa

relation avec Daniel. En parallèle,

et à sa grande stupéfaction, elle

reçoit une réponse de l’inconnu de

l’annonce du New York Times.

Mais, à son retour au Peninsula,

son charismatique et richissime

client reprend son entreprise de

séduction auprès de Kat. La

mettant au pied du mur et lui

opposant l’argument de son rôle

d’employée, il la convie à partager

sa table, sous les yeux de Daniel.

Ce dernier, furieux, se révèle

particulièrement jaloux. Kat se

retrouve prise entre deux feux : les

agissements

parfois

déplacés

d’Andrew Blake et les réactions

violentes

de

Daniel

qu’ils

entraînent.

Finalement,

la

persévérance d’Andrew a raison de

la carapace que Kat s’est forgée et,

à l’issue d’une soirée, il parvient à

lui voler un baiser.

CHAPITRE 9

C’était

réel.

Réel

et…

incroyablement stupide.

Je ramassai mes clés et entrai

dans ma résidence pour rejoindre

mon

appartement.

Je

me

débarrassai de mes chaussures, me

démaquillai et quittai ma robe pour

un débardeur et un short. Après

avoir tourné près de deux heures

dans mon lit, je trouvai enfin le

sommeil.

Je me réveillai, groggy, et titubai

jusque dans le salon, constatant

qu’il n’était pas loin de 11 heures.

Par chance, je ne travaillais pas ce

soir. Je reprenais mon service le

lendemain pour quatre nuits.

Je repensais à la réception. Après

tout ce qui s’était passé, après

toutes les conversations que j’avais

eues avec Blake, Nathan et même

Abby, j’avais une curieuse sensation

de vide. Évidemment, tout cela

n’était rien en comparaison du

souvenir que m’avait laissé le baiser

d’Andrew Blake sur le pas de ma

porte. Je passai une main sur mon

visage, tentant de chasser le flot

d’informations qui inondait mon

cerveau : l’homme marié, le client…

Andrew Blake. Sa vie de rêve, et la

mienne, ancrée dans la réalité.

Comment

deux

vies

aussi

radicalemen; t opposées avaient-

elles pu se croiser ?

Un sourire apparut sur mes lèvres

pendant que je me préparais un

thé. Même si la situation était

confuse, même si Andrew Blake

avait sûrement commis une erreur

de jugement en m’embrassant,

j’étais heureuse. Hier soir, pendant

de trop courtes secondes, je n’avais

plus été invisible.

J’avais été la femme qu’on hésite

à embrasser car on ne sait pas si

elle est d’accord.

J’avais été la femme qui avait fait

flancher le plus inflexible des

hommes, Andrew Blake.

Tout cela était sûrement sans

importance pour lui, juste un

trophée de plus dans une collection

sûrement plus longue que je ne

pourrais

l’imaginer.

Il

avait

d’ailleurs probablement trop bu,

oubliant à la fois sa femme et la

position que j’occupais dans l’hôtel

qu’il fréquentait.

Mais je m’en fichais… J’avais eu

ma part de rêve et cela me

suffisait. De toute façon, je n’avais

aucun doute sur l’issue de cette

histoire. J’allais l’ignorer, mettre ce

petit baiser insignifiant dans un coin

de ma tête, pendant que lui

m’ignorerait tout autant, prendrait

même sûrement plaisir à se moquer

et continuerait à jouer avec moi. La

vie réelle reprenait. Et même si ma

robe somptueuse était étendue sur

le fauteuil, elle me rappelait juste

que les festivités étaient terminées.

Après avoir fait un brin de

ménage, je me décidai à remplir

ma promesse : appeler mon père.

– Bonjour, papa, le saluai-je avec

joie.

– Kat, ma puce ! Bien, je peux

donc rappeler l’équipe du FBI que

j’ai lancée à ta recherche, grinça-t-

il.

– Tu exagères, papa !

– J’exagère ? Veux-tu que je te

rappelle le taux de criminalité de

New York ?

– Je travaille dans un hôtel de

luxe, soupirai-je. Je t’assure que je

ne fréquente pas vraiment la

délinquance new-yorkaise !

– Je ne comprendrai jamais ce

que tu fiches dans ce truc !

Mon père n’avait jamais adhéré à

mon

changement

de

carrière.

Sûrement parce qu’il n’était pas au

courant

des

motifs

de

cette

reconversion

brutale.

Régulièrement, il me faisait part

d’offres de poste de journaliste

dans l’État de Washington. Une

manière comme une autre de me

faire rentrer au pays.

Je lui parlais de l’hôtel assez

évasivement,

évitant

le

sujet

Andrew Blake. Connaissant mon

père, il allait me reprocher de

mélanger travail et plaisir. Par

ailleurs,

je

savais

qu’il

ne

comprendrait pas que je cède si

facilement

aux

demandes

excentriques de ce millionnaire.

– J’ai rencontré quelqu’un, avouai-

je. Il s’appelle Dan.

– Dan comment ?

– Cooper.

Il marmonna dans sa barbe et

j’enchaînai. Par expérience, j’avais

appris à ne jamais laisser le temps

à mon père d’analyser ma vie

amoureuse. Il fallait aller aux faits

et couper court à son flot de

questions habituel :

– Il est très gentil et il a travaillé

à l’hôtel quelque temps.

– Que fait-il maintenant ?

– Papa ! L’interrogatoire n’est pas

nécessaire !

– Tu es ma fille. Je dois m’assurer

que les hommes qui t’approchent

sont dignes de confiance.

– Tu te fais du souci pour rien.

Dan

est

très

prévenant.

Ne

t’inquiète pas.

– Bien. Si tu le dis, lâcha-t-il,

dubitatif.

Je déambulai dans l’appartement

tout en continuant à discuter. Il me

narra ses derniers exploits sportifs

– à la pêche – et me régala d’une

histoire hilarante sur sa dernière

arrestation – un homme qui

conduisait nu comme un ver en se

prenant pour John Lennon. Alors

que je riais avec lui, appréciant ce

moment de complicité entre nous,

la sonnette retentit.

– Tu attends de la visite ?

Sûrement ce Dan ! râla mon père.

– Sûrement ! approuvai-je en

allant ouvrir la porte.

Je me retrouvai nez à nez devant

un sublime bouquet de roses

blanches. Sans un mot, je récupérai

maladroitement les fleurs, calant

mon téléphone dans le creux de

mon cou. Le livreur s’éclipsa

rapidement, ne me laissant même

pas le temps de le remercier.

– Andrew Blake, murmurai-je,

incrédule, en posant le téléphone

sur la table basse.

– Kat ? m’interpella mon père.

– Une seconde ! Une livraison !

hurlai-je pour qu’il m’entende.

J’arrachai

la

carte

qui

accompagnait le bouquet.

Serait-ce présomptueux de vous

demander d’être de nouveau mon

exception ?

A. Blake.

Je m’effondrai sur mon canapé et

relus

la

carte

plusieurs

fois,

estomaquée par sa requête. Un

nouveau dîner ? Une nouvelle

réception

où

j’allais

devoir

composer avec son humeur et ses

collaborateurs peu amènes. Je

n’étais pas certaine d’avoir la force

d’affronter ça. Mes pensées se

perdirent quelque part parmi les

roses. Notre baiser.

J’entendis la voix de mon père

dans le combiné et repris le

téléphone :

– Pardon, papa… Je… J’étais

occupée, dis-je d’une voix sourde.

– Par ta livraison ?

– Ce sont des fleurs.

– Oh… Ce Dan commence à me

plaire !

– Elles ne sont pas de Dan. C’est

un client de l’hôtel, murmurai-je en

relisant la carte une énième fois.

– Un client ? Kat, le harcèlement

est un crime fédéral.

Soudain, les mots sortirent tout

seuls de ma bouche. J’avais besoin

d’évacuer cette tension étrange que

je ressentais.

– Il s’agit d’Andrew Blake.

J’entendis

simplement

la

respiration

de

mon

père

et

l’appelai,

vérifiant

qu’il

était

toujours en ligne.

– Andrew Blake ? répéta-t-il,

surpris.

– De Blake Medias. Il… Il réside à

l’hôtel régulièrement.

Mes yeux se posèrent sur le

bouquet de fleurs et je reposai la

carte à côté. Je me relevai du

canapé et me dirigeai vers la

fenêtre.

– Est-ce qu’il t’a fait des avances ?

demanda mon père.

– Non… Non, papa… Pitié, ne

reprends pas ton rôle de flic ! Je ne

sais même pas ce qu’il me veut.

–

Kat,

souffla-t-il

avec

exaspération.

– S’il te plaît ! Ce n’est pas

important. Je suis… une distraction,

expliquai-je avec amertume. Ce

type est riche, célèbre, puissant et

il semble persuadé que le monde lui

appartient.

– En l’occurrence, Kat, c’est

presque vrai. En tout cas, il détient

bien la moitié de San Francisco.

– Je sais, papa. Il va se lasser,

assurai-je

comme

pour

m’en

convaincre.

– Kat, est-ce qu’il se passe

quelque chose entre Andrew Blake

et toi ?

– Bien sûr que non, papa ! Jamais

je ne… Enfin… Il est marié !

m’écriai-je.

– Était, corrigea mon père.

–

Je…

Co…

Comment

ça,

« était » ? demandai-je, stupéfaite.

– Sa femme est morte.

Un flot d’images me revint en tête

instantanément : la première fois

que je l’avais vu, au cours de la

conférence de presse ; la première

fois que j’avais remarqué son

alliance ; la première fois que je lui

avais parlé ; notre dîner surréaliste

devant Dan ; et hier soir : « Vous

êtes ma seule exception » ; notre

baiser.

Tout s’emboîta parfaitement. Son

comportement tendancieux avec

moi, ses remarques sur son épouse,

son attitude quand je parlais d’elle.

Tout était enfin cohérent.

Sa femme était morte.

Mon ventre se tordit et mon corps

fut

secoué

de

tremblements

incontrôlables. Je me réinstallai sur

le canapé, encaissant la nouvelle.

– Kat ? m’interpella mon père.

– Je… euh…

– Est-ce que tout va bien ?

– De… Depuis combien de

temps… est-elle… enfin… est-elle

morte ? bégayai-je sous le choc.

– Un peu plus de deux ans. Blake

a tout fait pour que la nouvelle ne

se propage pas. Sa position dans le

milieu a dû aider.

– Je… C’est impossible, soufflai-je.

Comment…

Comment

est-elle

morte ? demandai-je d’une voix

blanche.

– Accident de voiture. Bailey m’en

a parlé, il a été muté là-bas un

mois

avant

l’accident.

Apparemment, la pauvre petite

n’avait aucune chance de s’en

sortir.

L’image d’Andrew Blake pétri de

douleur et de chagrin me traversa

l’esprit. Évidemment, c’était à des

années-lumière de celle de l’homme

que je connaissais mais, de son

propre aveu, il aimait toujours sa

femme. De plus, le fait qu’il ait

gardé son alliance démontrait à

quel point cet aveu était honnête.

Curieusement, je me souvins de

ma

promesse

de

faire

des

recherches sur cet homme. Je

savais

désormais

dans

quelle

direction les mener. J’avais encore

quelques contacts dans la presse,

s’il le fallait, je les solliciterais.

Mon regard navigua sur les roses

et mon cœur s’emballa. Ce que

j’avais considéré comme un jeu

pour lui, un passe-temps agréable

et distrayant, n’en était pas un. La

douceur de son baiser de la veille

n’était pas une tentative pour

asseoir son pouvoir de séduction. Il

se testait… Il voulait s’assurer qu’il

était capable, de nouveau, d’être

avec une femme.

Une autre que la sienne.

Moi.

Je repris la carte et mes

tremblements s’atténuèrent. Mon

cœur s’emballa un peu plus et je

fermai les yeux pour me calmer. Au

bord des larmes, je constatai qu’il

tressautait de la même façon

qu’hier soir, juste avant notre

baiser. La partie rationnelle en moi

me serinait qu’il était un client, que

j’étais l’employée et que je devais

être raisonnable.

La partie émotionnelle ne voyait

que son regard éblouissant, ne

sentait que ses lèvres sur les

miennes et réagissait aux réactions

de mon cœur.

– L’enquête n’a jamais…

– Papa, le coupai-je, il faut que je

te laisse ! débitai-je en ravalant

mes larmes.

– Mais…

– Je… Je dois rejoindre Lynne

pour un essayage, mentis-je. Je…

Je te rappelle très vite.

Je raccrochai sans lui laisser le

temps de répondre et me précipitai

dans ma chambre, à la recherche

de mon ordinateur portable. Je le

ramenai dans le salon et, le temps

qu’il démarre, je plaçai les roses

dans un vase. Je mis de l’eau à

bouillir, dégainai un mug et coupai

mon téléphone. Je ne voulais pas

être dérangée.

En m’installant sur le canapé avec

mon ordinateur sur les genoux, je

songeai que je n’avais pas ressenti

cette frénésie depuis mon dernier

article. L’adrénaline coulait dans

mes veines et je me sentais

incroyablement

vivante

et

énergique. La dernière fois qu’une

telle force m’avait habitée, j’avais

passé un nombre incalculable de

nuits blanches à recouper les

informations, à vérifier et comparer

les

sources…

Malheureusement

pour rien… Mais c’était ce que je

préférais dans le journalisme : le

travail de recherche.

Les fleurs posées devant moi, je

commençai mes investigations sur

Andrew Blake.

Son

enfance

était

plutôt

habituelle et sans surprise : parents

aimants, collège et lycée huppés,

puis il avait intégré l’université de

Californie. Il en était ressorti avec

un diplôme en économie. Les

quelques témoignages des gens qui

l’avaient côtoyé à cette époque

étaient unanimes : c’était un

homme charismatique et ambitieux.

Il ne s’entourait que de peu de

personnes,

et

il

me

sembla

reconnaître Meghan sur une photo

datant de sa dernière année de fac.

Peu de temps après l’obtention de

son diplôme, il avait eu la chance

de faire l’acquisition d’un journal

moribond, et c’est là qu’avait

débuté la construction de son

empire. La plupart des spécialistes

estimaient qu’il détenait à lui seul

près du tiers des parutions de la

côte

ouest

du

pays.

Aucun,

cependant, ne s’aventurerait à

estimer dans combien exactement il

avait des participations. Mais il était

facile d’en déduire que cette

omniprésence expliquait en partie

comment il avait réussi à limiter les

fuites concernant le décès de sa

femme.

Les informations devenaient rares

sur son parcours exact après l’achat

de ce premier journal. Il n’y avait

pas de faits précis, juste des

rumeurs

et

des

commérages.

Beaucoup s’interrogeaient sur ses

capacités financières et sur sa

personnalité ambivalente, entre

secrets et abus de pouvoir.

Ironiquement,

je

souris

en

songeant qu’il n’avait pas changé.

Après avoir écumé les archives

des journaux de San Francisco, je

réussis

à

retrouver

l’avis

de

mariage. Je pris mon bloc-notes et

fis un rapide calcul. Il était sorti de

l’université à 23 ans et s’était marié

presque trois ans plus tard.

Je sirotais mon thé, parcourant

l’avis.

Quelque

chose

me

chiffonnait, mais je n’arrivais pas à

mettre le doigt dessus.

Je retrouvai des informations sur

leur mariage intime, célébré après

quatre ans de relation. Rien de très

inhabituel. Il y avait une photo

officielle, dont la légende indiquait

sobrement qu’il s’agissait de M. et

Mme Andrew Blake. Mon ventre se

tordit un peu. Pour une raison

obscure, j’avais imaginé que sa

femme n’était que son pendant

féminin : froide, hautaine et

prétentieuse.

En

observant

la

photo, je ne voyais rien d’autre

qu’un jeune couple heureux d’être

marié et dont les yeux brillaient.

Je poussais mes recherches sur

leurs apparitions publiques. Au gré

des galas, des réceptions et des

lancements

de

magazines,

ils

s’affichaient main dans la main, un

sourire géant aux lèvres. Leur

amour mutuel rayonnait. Le dernier

cliché de sa femme datait d’une

dizaine de jours avant le drame. De

toute évidence, une photo volée.

Elle marchait auprès d’un homme

plus petit qu’elle, plus trapu aussi,

mais dont on ne distinguait pas les

traits.

Et finalement, je trouvai un article

sur l’accident de voiture :

Mort d’Eleanor Blake, femme du

magnat de la presse, Andrew

Blake.



Dans

la

nuit

du

25

au

26 décembre, un accident de

voiture violent a causé la mort

d’Eleanor

Blake.

La

femme

d’Andrew Blake, détenteur de

nombreux titres de presse, a été

retrouvée inconsciente au volant

de son véhicule.



Les premières constatations font

part des mauvaises conditions

climatiques et notamment du

verglas. Eleanor Blake aurait perdu

le contrôle de sa voiture, avant de

percuter la glissière de sécurité et

de

faire

plusieurs

tonneaux.

Malgré l’intervention rapide des

secours, elle n’a pu être réanimée.



Dans un communiqué, Andrew

Blake a fait part de son très grand

chagrin et a demandé le respect

de sa vie privée.



La cérémonie doit avoir lieu

demain soir, à San Francisco, en

présence des proches de la

famille.

Je retournai à la section des

photos de leur couple. Vu le

bonheur qu’ils affichaient, je me

doutais qu’Andrew Blake avait dû

être bouleversé par le décès de sa

femme. Après deux ans, il n’avait

pas renoncé à porter son alliance.

Ce seul indice suffisait à deviner

l’amour qu’il lui portait toujours.

Je poursuivis mes recherches, les

axant

sur

la

partie

plus

professionnelle. Si Andrew Blake ne

parlait pas de vie privée, il était

tout aussi discret sur sa vie

publique. Il n’y avait que très peu

d’interviews de lui, tandis que des

centaines d’articles aussi fumeux

que sans fondement fleurissaient.

La sonnerie de la porte me tira de

mes recherches. Je me frottai les

yeux et me levai de mon canapé en

grimaçant. Mes muscles étaient

légèrement endoloris. J’avançai en

titubant vers le judas pour y

découvrir Daniel. Un sourire se

dessina sur mes lèvres et je lui

ouvris.

Il dévoila un bouquet de fleurs

variées aux tons roses et mauves,

qu’il avait soigneusement caché

derrière son dos.

– Toutes mes excuses pour être

un tel idiot avec toi.

–

Entre,

proposai-je

en

le

débarrassant.

Il pénétra dans mon salon et se

figea devant le bouquet monstrueux

de roses blanches. Je guettai sa

réaction, espérant qu’il n’allait pas,

encore une fois, provoquer une

dispute inutile. Je le dépassai et, du

coin de l’œil, vis son visage tendu

par la colère. Je décidai de l’ignorer

et récupérai un vase dans la cuisine

pour y plonger ses fleurs.

– J’ai eu Jodie hier au téléphone !

lançai-je avec un air joyeux. Tu as

raison, je pense qu’elle et moi

pouvons bien nous entendre.

Ses mâchoires se décrispèrent et

un sourire flotta sur ses lèvres sans

vraiment s’y poser,

– Elle me l’a dit. Elle veut

vraiment te rencontrer, ajouta-t-il

en avançant vers moi.

Il me saisit par la taille et posa

doucement sa bouche contre la

mienne. Notre baiser, d’abord

chaste, se fit très vite de plus en

plus passionné. J’eus une pensée

furtive pour Andrew Blake. Aurait-il

osé aller aussi loin avec moi ?

Daniel s’écarta et caressa ma

joue du bout des doigts.

– Tu as l’air fatiguée.

– Je… J’ai passé la soirée avec

Lynne, avouai-je en rangeant la

carte du bouquet dans un tiroir.

– Oh… Je croyais qu’elle était à la

réception de Blake ?

– Je… J’y étais aussi.

– J’imagine que vous n’étiez pas

trop de deux pour vous occuper de

tout le gratin de New York.

– En effet, soufflai-je avec une

pointe de culpabilité dans la voix.

Tu veux qu’on passe la soirée

ensemble ? demandai-je pour

changer de sujet.

– Euh… oui.

– Tu hésites ?

– C’est juste que je ne pensais

pas que tu me le proposerais.

Après… enfin… tu sais.

Je lui pris la main et l’attirai avec

moi sur le canapé. Je me lovai dans

ses bras musclés, appréciant sa

chaleur.

– Je crois qu’on doit faire des

efforts tous les deux. J’ai envie que

cela fonctionne, expliquai-je.

– Moi aussi, murmura-t-il. Je suis

désolé de ce que j’ai dit au sujet de

Blake et toi.

– Dan…, chuchotai-je, consternée,

tout en refermant mon portable.

– C’était grossier et stupide.

Et juste comme ça, la petite

pointe de culpabilité qui me

transperçait le cœur s’élargit et

gagna mon ventre. Je penchai la

tête, me camouflant derrière un

rideau de cheveux.

– Je sais à quel point tu es

professionnelle, et je ne sais pas

pourquoi j’ai pu imaginer un seul

instant qu’il pouvait se passer

quelque chose entre lui et toi.

– Oui… Encore faudrait-il que je

lui plaise, plaisantai-je en espérant

être crédible.

– Tu plairais à n’importe qui.

Il lâcha ma main et repoussa mes

cheveux

pour

m’embrasser

la

tempe. Je fermai les yeux, oubliant

ma honte, oubliant le baiser de

Blake, et oubliant à quel point il

m’avait

complètement

éblouie

pendant cette soirée.

Je retrouvai la bouche de Daniel.

Quand ce dernier me fit allonger sur

le canapé en me répétant qu’il était

désolé et qu’il ferait tout pour moi,

je me laissai aller dans ses bras.

Notre étreinte fut douce, presque

retenue. Plusieurs fois, Dan me

saisit les poignets, avant de les

relâcher,

comme

s’il

prenait

conscience de son geste. De la

même

façon,

après

avoir

consciencieusement

évité

que

j’enroule mes bras autour de sa

nuque – esquivant chaque nouvelle

tentative de ma part –, il sembla

l’accepter. Mais, à la suite de cela, il

se détourna, fuyant mon regard.

Malgré son comportement distant,

je savais que Daniel faisait des

efforts. Après notre étreinte, il se

lança dans la préparation d’un dîner

copieux, et nous regardâmes un

film dans les bras l’un de l’autre. À

plusieurs reprises, je scrutai son

regard illuminé par l’écran. Ses

yeux étaient comme soudés à

l’image et aucune émotion ne

semblait le pénétrer.

Si

Daniel

était

calme

en

apparence, je sentais la colère

bouillonner sous sa peau bronzée.

Je décidai d’encaisser la situation. Il

était jaloux, maladivement jaloux,

et en embrassant Blake, je lui avais

donné toutes les raisons de l’être.

Vers minuit, je me décidai à aller

dormir. Daniel, avec un sourire, me

suivit et nous refîmes l’amour.

Mais cette fois, il n’y eut aucune

résistance. Il me laissa l’enlacer et

je pris vraiment du plaisir, qui se

décupla en voyant enfin un sourire

franc s’étirer sur les lèvres de mon

petit

ami.

Nous

nous

étions

pardonné nos écarts, enfin prêts à

vivre notre histoire.

Le lendemain matin, Dan me

quitta pour aller passer un entretien

dans

un

bar-restaurant

dont

l’ouverture

était

prévue

deux

semaines plus tard. Je l’encourageai

de mon mieux, me réjouissant

même

en

apprenant

que

le

restaurant en question était à deux

blocs

du Peninsula.

Avant

d’abandonner

l’appartement,

il

m’embrassa

avec

fougue,

enflammant mon corps et mon

cœur.

Je passai une journée calme chez

moi. La visite de Dan avait coupé

court à mes recherches sur Blake.

Je lui en étais reconnaissante. Cette

frénésie et ce besoin de tout savoir

sur lui, sur l’homme inaccessible

qu’il était, devaient cesser au plus

vite. Dan était tout ce dont j’avais

besoin,

la

réalité

qui

devait

surpasser le rêve et le fantasme.

J’arrivai plus tôt que prévu à

l’hôtel pour prendre mon service.

Sam me salua rapidement, le

téléphone collé à l’oreille. Je me

changeai et toquai à la porte du

bureau de Lynne. Sa petite voix

carillonnante m’ordonna d’entrer.

Tandis

qu’elle

tapait

frénétiquement sur son clavier, je

m’installai sur un des fauteuils face

à

elle,

attendant

patiemment

qu’elle termine. Je pris un des

magazines

professionnels

qui

traînaient sur son bureau et le

feuilletai distraitement.

– Tu devrais plutôt jeter un œil à

ça, s’amusa-t-elle en me tendant

l’édition du jour du New York

Times.

Je repoussai le magazine et me

saisis de la page du journal. Enfoui

dans la rubrique « culture », un

article parlait d’Andrew Blake et de

son énigmatique réapparition sur le

devant de la scène. Je le lus

rapidement et dépliai la page pour

y découvrir une photo de la soirée.

J’écarquillai les yeux et me

redressai, atterrée, fixant l’image et

sa légende : « Andrew Blake

accompagné d’une amie. »

Moi. Andrew Blake et moi en train

de discuter quand nous étions près

du bar.

– La photo trône déjà dans les

vestiaires du personnel, commenta

Lynne.

– Bon sang ! râlai-je. Je ne savais

pas qu’il y aurait des photographes,

murmurai-je sous le choc.

– Alors ?

– Alors quoi ?

– Je dois déjà te reverser un

pourcentage sur nos substantiels

bénéfices à venir ? m’interrogea-t-

elle en contournant son bureau

pour me faire face.

–

Lynne,

n’accorde

pas

d’importance à tout ça.

– Évidemment que j’en accorde…

Tu as conscience des implications

de votre petite histoire ? demanda-

t-elle avec conviction.

– Notre « petite histoire » ?

répétai-je, estomaquée. Voyons,

Lynne…

– On ne peut pas perdre ce

client ! me coupa-t-elle. J’espère

que tu sais ce que tu fais.

– Ce que je fais ? Mais

absolument rien ! Je me contente

de faire mon boulot, parce que ce

fameux client a menacé de nous

planter pour le Four Seasons !

m’écriai-je en me levant de ma

chaise, soudainement en colère.

Je jetai le journal près de Lynne.

Elle s’affaissa un peu, s’appuyant

sur le bord de son bureau.

– Crois-moi, Lynne, je ne maîtrise

rien dans cette histoire, ajoutai-je

avec hargne.

– Ce n’est pas ce que je voulais

dire, Kat. Mais tu connais la

politique de l’hôtel…

– Je sais, on ne mélange pas les

torchons et les serviettes ! soufflai-

je, exaspérée.

Lynne avança vers moi, un air

sérieux sur le visage, et me scruta.

Je fuyais son regard, toujours en

colère contre ses sous-entendus.

– Kat, s’il se passe quelque chose

entre Blake et toi, je te conseille de

me le dire maintenant.

– Je t’en prie ! Comment peux-tu

croire une chose pareille ? Il

s’amuse… Je suis un jouet pour lui.

– Tu sais, ce n’est pas vraiment

votre « relation » qui m’inquiète.

– C’est quoi alors ? La réputation

de l’hôtel ?

– C’est la façon dont tu prends

tout cela à cœur. Tu es la concierge

la plus professionnelle que j’aie pu

côtoyer et je ne t’ai jamais vue

bouleversée comme ça par un

client. C’est pour toi que je

m’inquiète, pas pour l’hôtel et

encore moins pour Blake. Juste

pour toi. Je veux juste m’assurer

que tu contrôles la situation.

– Je suis avec Dan et je sais

encore

comment

garder

une

attitude professionnelle en toutes

circonstances. Je vais d’ailleurs aller

prendre mon service…

Un sourire se dessina sur ses

lèvres et, presque aussitôt, ma

colère contre elle disparut. J’étais

plutôt d’un naturel calme et patient,

mais je savais aussi que je virais

soupe au lait dès qu’on me

contrariait.

– Kat, je n’ai aucun doute sur ton

professionnalisme,

assura-t-elle

avec apaisement.

– Merci ! dis-je avec gratitude.

– J’ai toujours eu de bons retours

sur ton travail. Je ne veux pas

perdre ce client… Et je ne veux pas

que tu te perdes, toi. Je sais

comment tu es, conclut-elle en se

réinstallant dans son fauteuil.

–

Et

comment

suis-je

?

l’interrogeai-je.

– Le grand amour, les fleurs, les

violons et tout ça…, s’amusa-t-elle

en tapotant sur son clavier.

Je haussai les épaules. Lynne

avait raison mais je savais que,

dans ce cas précis, je pouvais le

faire. Andrew Blake n’allait pas

résider éternellement dans cet

hôtel. Je tenais à mon boulot et ne

voulais pas être à l’origine d’une

perte de chiffre d’affaires.

Je pouvais survivre à Blake.

J’avais les cartes en main, et

désormais je ne serais plus que

l’incarnation du professionnalisme.

– Je suis contente que tout soit

clair au sujet de Blake, dit Lynne.

– Tu t’inquiétais pour rien. Je ne

suis rien dans son monde.

Lynne ricana doucement avant de

saisir la feuille qui sortait de son

imprimante. Elle me la tendit et me

fixa pendant que je tentais de

déchiffrer le document.

–

Qu’est-ce

que

c’est

?

l’interrogeai-je en voyant quatre

nuits consécutives en rouge sur le

graphique.

– Ton planning de février.

– Et pourquoi cette semaine-là est

en rouge ? demandai-je de nouveau

en désignant les petites cases.

– Oh… Eh bien, même si tu n’es

rien dans le monde de Blake, il a

exigé ta présence pendant son

séjour.

– Bon sang ! râlai-je.

J’examinai de nouveau mon

planning. Il avait osé ! Ses abus de

pouvoir à répétition commençaient

à m’exaspérer. Mais, curieusement,

je ressentais une pointe d’excitation

et de joie à l’idée de le voir. Pas

parce qu’il me plaisait, pas non plus

parce qu’il était riche et célèbre,

mais juste parce que j’existais aux

yeux de cet homme dans un monde

où je n’étais que transparence.

Après ma semaine de quatre

nuits, j’avais trois jours de libre.

Trois

jours

tombant

impeccablement sur le week-end de

la Saint-Valentin. J’esquissai un

sourire, songeant à une escapade

avec Dan.

– Ça ira ? me demanda Lynne

pour s’assurer que je n’avais pas

changé d’avis.

– C’est parfait, souris-je en pliant

la feuille pour la glisser dans ma

veste.



***

Après le départ de Sam – et ses

félicitations pour le cliché dans le

New York Times –, je compulsai les

réservations à venir. Le nom de

Blake apparut : quatre jours au

Peninsula. En plus de sa suite

habituelle, il avait aussi réservé

deux autres chambres. Je récupérai

son dossier, cherchant d’autres

informations, en vain. Lynne n’avait

sûrement pas encore eu le temps

de le mettre à jour.

– Hé ! La star de la journée !

résonna la voix rieuse de Gregory.

– Ne t’y mets pas toi aussi !

Il dégaina un exemplaire du New

York Times, plié judicieusement à

l’endroit de l’article, et le posa

devant moi. De nouveau, je

regardai la photo. Je me demandais

comment je n’avais pas pu voir les

photographes et la réponse me

sauta aux yeux : j’étais sûrement

bien trop obnubilée par l’homme

près de moi.

– J’ai parié vingt dollars sur la

date de votre prochain rendez-

vous ! sourit-il en s’accoudant à

mon pupitre.

– Ce n’était pas un rendez-vous,

claquai-je. Juste du boulot !

– Tut-tut-tut-tut-tut-tut, répondit-

il en secouant la tête. Je ne suis

peut-être pas un spécialiste mais,

grâce à mon job, j’ai développé une

espèce

de

science

du

comportement.

– Oh, pitié… Tu vois des tueurs à

tous

les

coins

de

rue,

me

désespérai-je.

– Toujours est-il que je suis resté

les yeux rivés sur Blake toute la

soirée.

– Et ?

– Et lui a eu les yeux rivés sur toi

toute la soirée. Ce gars-là en pince

clairement pour toi.

Je roulai des yeux, exaspérée. De

toute évidence, les rumeurs au sein

de l’hôtel allaient bon train au sujet

de Blake et moi.

– Greg, je suis venue pour éviter

un scandale au Peninsula. Il n’y a

rien

d’autre

qu’une

relation

strictement professionnelle entre lui

et moi.

– Je sais qu’il t’a raccompagnée

chez toi.

– Grand Dieu, Gregory ! Tu n’as

pas mieux à faire ?

– Ça fait partie de mon boulot. Je

devais veiller au grain. Donc…

– Donc tes troupes t’ont fait un

rapport détaillé, conclus-je, dépitée.

– Exactement. Ce cher Blake est

rentré à l’hôtel à 2 heures du matin.

Et si j’en crois mes « troupes »,

poursuivit-il

en

mimant

les

guillemets, il avait le sourire aux

lèvres.

– Il avait sûrement passé une

bonne

soirée,

soupirai-je

en

m’activant à ranger inutilement des

dossiers.

– Certainement… D’autant plus

qu’il l’a passée avec toi.

Il souleva les sourcils de façon

suggestive. J’éclatai de rire avant

de secouer la tête.

– Tu sais quoi ? Tu devrais

récupérer tes vingt dollars ! ris-je.

– Allez… Raconte-moi… Il t’a

raccompagnée jusqu’à ta porte…

– Parce qu’il est un gentleman, le

coupai-je rapidement. Peut-être

une

notion

que

tu

devrais

approfondir au lieu de bavasser

comme une vieille pie !

– Et vous avez dansé ensemble…

– En quoi est-ce si terrible ?

– Kat, j’étais là l’an dernier pour

la fête des employés… Tu ne

danses pas. Tu… remues, tu

piétines et tu trébuches, expliqua-t-

il en ondulant légèrement des

hanches.

– J’étais juste polie. Je n’allais

tout de même pas refuser une

danse à un type qui justifie ton

salaire mirobolant !

– Tu lui plais ! asséna-t-il, sûr de

lui.

– Tu radotes ! ripostai-je sur le

même ton.

Il prit un air faussement offusqué

avant de retrouver un visage

sérieux.

– Kat, fais attention à toi,

murmura-t-il

avec

une

lueur

d’urgence dans le regard.

– Gregory… ! râlai-je en souriant.

– Je suis sérieux. Sois prudente.

Il me fixa intensément et une

boule d’angoisse se forma dans ma

gorge. Je déglutis avec difficulté

avant de me décider à l’interroger :

– Que se passe-t-il ?

– Je ne voudrais pas qu’il t’arrive

quelque chose.

– Comme quoi ?

Gregory secoua la tête et se

tourna vers l’entrée de l’hôtel.

– Gregory ! l’interpellai-je en

attendant sa réponse.

– S’il se passe quoi que ce soit…

d’inhabituel, je veux que tu m’en

parles.

– Ne sois pas…

– Kat, Blake est riche et célèbre.

Crois-moi, il ne fait pas l’unanimité.

– Le détecteur de métaux !

m’exclamai-je soudain à voix basse.

Gregory hocha la tête. Il n’en

laissait rien paraître, mais Blake

était bel et bien menacé. Je

regrettais de ne pas avoir pris mon

portable

pour

poursuivre

mes

recherches. Visiblement, Andrew

Blake cachait avec précaution ses

petits secrets. Gregory me fit un

sourire et son visage se détendit.

– Je présume que c’est pour toi ?

m’interrogea-t-il en me tendant une

enveloppe. Ça vient de la boîte

postale.

Je levai les yeux sur le papier

blanc, découvrant l’adresse de la

boîte surmontée de mon second

prénom. L’inconnu. Mon cœur se

mit à battre la chamade, subissant

ce désormais petit tressautement

habituel.

–

Je…

euh…

Oui…

merci,

balbutiai-je, gênée, en prenant le

pli.

– Tu vas te décider à me raconter

toute l’histoire ? demanda Gregory

en se penchant au-dessus de mon

pupitre.

– Non ! souris-je pendant que je

cachais

l’enveloppe

dans

ma

bannette.

– Allez ! Tu utilises la boîte

postale de l’hôtel, je pourrais te

dénoncer pour ça !

– Et dire que j’allais te présenter

la

magnifique

blonde

qui

accompagne Blake…

– Je… Que… Quoi ? Mais je

croyais que… Enfin, tu disais…

– Il s’avère qu’ils sont juste amis !

lançai-je avant de lui tourner le dos

pour ranger des papiers.

J’avançai sur ma gauche et

entendis les pas de Gregory me

suivre. Je souriais, heureuse d’avoir

réussi aussi facilement à détourner

son attention.

– Elle s’appelle Meghan, ajoutai-je

en lui faisant face de nouveau.

– Et… elle est célibataire ?

– Je pense. C’est une garce

frigide, expliquai-je en reprenant

les mots de Blake. Le genre de filles

qui s’essuieraient les pieds sur ton

postérieur

sans

même

le

remarquer !

– Elle me plaît déjà ! conclut-il en

s’éloignant de mon pupitre.

– Greg, tu n’as aucune chance !

Jamais elle ne te laissera l’occasion

de l’approcher.

– Mais je ne comptais pas lui

demander

son

avis

!

rit-il

grassement avant de se diriger vers

ses bureaux.



***

Près d’une heure après, Lynne

quitta l’hôtel. Avant de franchir la

porte, elle me donna le planning

détaillé de Blake.

– Passe une bonne nuit ! lança-t-

elle avec un sourire. Je dois

rejoindre mon homme !

– Oh… Encore un dîner mondain,

sifflai-je en sachant que Lynne allait

agir à nouveau comme une parfaite

potiche.

– En effet, sourit-elle.

Sa joie factice disparut dans

l’instant. Lynne n’avait jamais

rechigné à participer à ce genre de

dîner. Son téléphone vibra et, après

avoir lu un message sur l’écran, elle

eut enfin un vrai sourire.

– Philip ? demandai-je, curieuse.

– Euh… non, avoua-t-elle en

secouant la tête. Juste… quelqu’un.

Elle rangea son téléphone et

j’aurais pu jurer que Lynne, la fille

la plus loyale, droite et sérieuse du

monde, était en train de me cacher

quelque chose.

– Quelqu’un ? répétai-je en

souriant face à son air faussement

détaché.

– Quelqu’un. Je dois y aller,

éluda-t-elle.

Elle se dirigea vers la porte, mais

je décidai de ne pas la lâcher. Je

me doutais de qui était derrière ce

« quelqu’un ».

– Lynne ? l’interpellai-je avec un

air parfaitement innocent.

– Oui ?

– Est-ce que, toi, tu contrôles la

situation ? demandai-je.

Elle rougit vivement avant de

secouer la tête, un air déconcerté

sur le visage. Je ris doucement, et

elle passa la porte de l’hôtel en

prenant soin de ne pas répondre à

ma question.



***

Après avoir glissé le planning de

Blake dans son dossier sans même

y avoir jeté un œil, la curiosité

l’emporta et je le ressortis pour le

lire. Autant être au courant de ce

qui risquait de me tomber dessus.

Blake arrivait le 7 février dans le

courant de la journée pour repartir

le 12 au matin. Cinq nuits… Cinq

longues

et

périlleuses

nuits.

Heureusement, je n’en faisais que

quatre. Étonnamment, son planning

ne me parut pas des plus copieux. Il

y

avait

des

réservations

au

restaurant pour seulement un

déjeuner, un soin au Spa – Meghan

Stanton

était

donc

du

déplacement – et un dîner au Five.

Pour deux. Je suivis la ligne

indiquant la date : le 9. Je secouai

la

tête,

espérant

chasser

l’adrénaline qui cavalait dans mes

veines. J’en avais envie. Et cela

m’effrayait. J’avais envie de parler

avec lui, de chercher la faille, de

voir le masque tomber devant moi.

Ce n’était pas Andrew Blake, géant

des médias, qui m’attirait, mais

seulement l’homme.

Mécaniquement,

je

fis

les

réservations au regard de son

planning. D’office, j’ajoutai les

prestations que je connaissais

dorénavant : son petit déjeuner et

la privatisation de la piscine.

Brièvement, je songeai à la

première fois que je l’avais vu

nager.

L’une

de

nos

toutes

premières conversations, et je

m’étais très vite sentie piégée. Les

choses n’avaient que peu changé :

il menait la danse, je me contentais

de lui opposer mes réticences, dont

il se fichait éperdument.

Je refermai son dossier, à la fois

soulagée et inquiète. Ce dîner pour

deux hantait mes pensées.

Officiellement, il était un client.

Officieusement, il était un client que

j’avais embrassé.

Officiellement, j’étais avec Daniel.

Officieusement… je ne savais pas si

c’était une bonne chose.

Gregory

quitta

l’hôtel

vers

21 heures et je me décidai enfin à

ouvrir la lettre de l’inconnu.

CHAPITRE 10

Marie,

Il semblerait que nous prenions,

vous et moi, l’habitude de nous

écrire. J’aime cette habitude.

Votre dernière lettre, comme la

première, a éclairé ma journée.

Malgré ce que vous m’avez dit,

j’ose espérer que vos états d’âme

sont éloignés des miens. Pendant

longtemps, je n’ai été que peine et

colère. Pendant longtemps, j’ai cru

que ma vie ne serait qu’une

succession de journées ternes et

sans joie. Et finalement, j’ai

décidé de suivre l’un de vos

conseils : j’ai lu un livre. Puis un

deuxième… Et un troisième.

J’ai mangé du chocolat, je l’ai

apprécié. J’ai ouvert les yeux sur

le monde qui m’entoure. Chaque

matin, quand je me lève, le

chagrin et la rage s’estompent. Je

ne sais pas s’ils disparaîtront un

jour

mais,

récemment,

j’ai

découvert que d’autres sentiments

forts

et

puissants

pouvaient

m’habiter. Je ne dirais pas que

mes jours sont éclatants, mais les

nuages sont moins sombres.

Il y a tellement de choses que

j’aimerais dire, faire, ressentir.

Mais c’est encore trop tôt. Parfois

j’ai l’impression d’être sur le bon

chemin, et parfois je crois faire

fausse route. Curieusement, j’ai

l’impression

qu’un

siècle

est

passé. Les choses et les gens ont

tellement changé que je ne suis

pas sûr d’agir comme il faut. Ou

peut-être est-ce juste l’âge… Tout

me semble… trop rapide. J’ai à

peine 30 ans, et j’ai l’impression

d’avoir déjà vécu plusieurs vies.

Malheureusement,

nous

ne

sommes pas voisins. Je vis sur la

côte ouest, dans une maison qui

fait face à l’océan. J’ai repris la

fameuse liste dont vous parliez…

Ce que je voudrais accomplir…

« Être heureux » est le premier de

la liste. Qu’avez-vous écrit en haut

de la vôtre ? Qu’avez-vous fait

dernièrement

de

réellement

incroyable ? De quoi avez-vous

envie ?

Pendant que vous regardez la

neige tomber, je regarde les

vagues rageuses du Pacifique

s’écraser en contrebas. Et plus je

les regarde, plus je songe que je

veux vraiment voir la neige avec

vous. Le timing n’est pas un

problème. Dites-moi juste où et

quand. Je viendrai.

À bientôt.

Votre inconnu.

Je relus la lettre plusieurs fois,

m’attardant sur ces mots à la fois

tristes et joyeux. Il semblait dépité,

comme s’il tentait de se sortir du

gouffre mais que, malgré tous ses

efforts, il n’y parvenait pas.

Mon cœur cognait dans ma

poitrine à un rythme frénétique.

Mon imagination prit le pas sur ma

raison. Je voyais sa stature élancée

et parfaite, debout devant une baie

vitrée gigantesque. Les vagues

s’abattaient à ses pieds pendant

que lui, immobile, scrutait l’océan.

Je n’arrivais pas encore à lui donner

des traits, ni à imaginer son visage.

Mais je traçais dans mon esprit le

contour de ses épaules, je voyais

cette

silhouette

sombre,

tourmentée, éclairée par la lumière

du jour.

– Mademoiselle ! cria une voix

devant moi.

Je relâchai la lettre et dirigeai

mon

attention

sur

l’homme

bedonnant devant moi.

– Je vous prie de m’excuser. Que

puis-je pour vous, monsieur ?

– Un taxi ! répondit-il sèchement.

– Tout de suite, monsieur. Autre

chose que je puisse faire ?

Il ne me répondit pas et me

tourna le dos pour se diriger vers la

porte tambour. Je fis un petit signe

au portier pour qu’il fasse arrêter un

taxi avant de soupirer.

Invisible, une fois de plus.

L’homme sortit de l’hôtel, l’air

bougon, et je ramassai ma lettre

tombée au sol. Je la repliai,

remarquant

au

passage

qu’il

s’agissait d’une feuille de bloc-

notes. Je glissai le papier dans

l’enveloppe blanche et remis le tout

dans ma bannette. Il fallait que je

digère tout ça avant de lui

répondre.



***

La nuit fut calme. Angela occupait

à nouveau son poste au bar et me

questionna sur mon apparition à la

soirée de Blake. À elle, comme aux

autres,

je

servis

la

réponse

politiquement correcte : j’avais été

contrainte d’y aller. En riant, elle

me répondit qu’il y avait, de toute

évidence, pire comme « contrainte

client ».

– J’ai hâte de voir à quoi il

ressemble ! lança-t-elle alors que je

retournais à mon pupitre.

– Il revient en février, avouai-je

dans un sourire.

– Oh ! je ne suis pas la seule à

être pressée de le voir !

– Ce n’est pas ce que tu crois. Cet

homme est vraiment déstabilisant,

rien à voir avec les clients

habituels.

– Grossier ? demanda-t-elle.

– Prévenant plutôt.

– T’as toujours été plus veinarde

que moi !

Je ris doucement, la laissant à son

bar pendant que je regagnais mon

poste. La plupart des gens ne

voyaient que l’extérieur. Andrew

Blake était prévenant, aimable et

poli. Mais sous ce vernis se cachait

un homme secret, arrogant et

cynique.



***

À mon départ, le lendemain

matin,

je

prévins

Sam

des

réservations effectuées pour Blake.

Là encore, mon collègue me fit un

clin d’œil et se fendit d’une

remarque :

– Tu es aux petits soins !

– Comme pour tous mes clients !

– Humm… Oui, la différence, c’est

que lui sort l’artillerie lourde pour te

remercier. Une réception rien que

pour t’exhiber !

– Ce n’est pas ce que tu crois !

m’exclamai-je.

– Tu es la favorite, grinça-t-il. Je

ne veux même pas savoir ce que tu

as dû faire…

– Tu ne crois tout de même pas

que j’ai couché avec lui ?

– Ce n’est pas le cas ? s’étonna-t-

il.

– Bien sûr que non ! Qui t’a

raconté de telles âneries ?

Il y eut un petit silence étrange et

tendu. Sam baissa la tête et je

regardai les quelques employés

autour de nous. Le groom, le

portier, le serveur du bar, les

femmes de chambre : tous me

fixaient.

– Kat, c’est ce que tout le monde

croit, m’avoua Sam avec un air

désolé.

– Je ne couche pas avec Blake !

protestai-je, en colère.

Je quittai mon poste sur-le-

champ, ne prenant même pas la

peine de saluer Sam. Je me

changeai en vitesse dans le

vestiaire et me dirigeai vers la

porte de service. Soudain, le

souvenir de la lettre de l’inconnu

me revint. Il fallait que je lui

réponde. Je retournai sur mes pas

et, sans un mot pour Sam, toujours

mue par la rage, je pris ma lettre

avant de fuir cet endroit.

Avant que je ne m’en rende

compte, j’étais devant la porte de

l’appartement de Dan. Quand il

ouvrit, un sourire apparut sur ses

lèvres et je me jetai dans ses bras.

Nous n’eûmes pas le temps de

gagner la chambre, Dan me fit

l’amour sauvagement sur le canapé,

sans même prendre le temps de

nous déshabiller complètement. Je

m’endormis dans ses bras et fus

réveillée quelques heures plus tard

par la sonnerie de son téléphone.

Pendant qu’il discutait dans la

cuisine, je m’étirai mollement et me

rhabillai. Ce n’était pas dans mes

habitudes

d’agir

ainsi,

mais

retrouver Daniel m’avait fait du

bien. Je m’installai sur le canapé,

les jambes repliées sous moi. Le

téléphone à la main, mon petit ami

me rejoignit avec un sourire.

– Je n’ai même pas eu le temps

de te dire bonjour, dit-il en

enroulant son bras autour de mes

épaules.

– Désolée, m’excusai-je.

– Ne le sois pas. C’était loin d’être

désagréable.

– C’est juste que… j’ai eu une nuit

difficile, me justifiai-je en me

rappelant que le sujet Blake était à

éviter avec Dan.

– Je comprends mieux…

De nouveau, je choisis de mentir

à Dan. Ces derniers temps, mentir

était devenu une seconde nature.

Je mentais à tout le monde, y

compris à moi-même.

– Heureusement, Angela est

revenue et nous avons pu discuter

toutes les deux.

– Kat, tu sais que je suis toujours

disponible pour toi. Si ça ne va pas,

je serai toujours prêt à t’aider.

– Je sais.

Il m’embrassa doucement et me

caressa la joue avec prévenance.

– Qui était-ce ? demandai-je en

désignant le téléphone.

– Mon père. Il passe me voir en

février. Il voulait savoir s’il devait

prendre une chambre d’hôtel pour

nous laisser notre intimité.

– Quand vient-il ?

– Juste avant la Saint-Valentin.

– Je travaille, grimaçai-je. Mais je

suis libre pour le week-end des

amoureux, et j’ai songé qu’on

pourrait peut-être partir quelque

part toi et moi…

– Je ne sais pas, Kat, on devrait

attendre. En fonction de mon

nouveau boulot.

– Oh… Oui. Bien sûr.

Je me levai du canapé, vraiment

déçue de voir la perspective de

notre

week-end

en

amoureux

s’évaporer. Alors que je me postais

devant la fenêtre, je sentis les bras

puissants de Dan m’entourer. Le

ciel était gris et chargé, et cela

renforça ma mauvaise humeur.

– Ne sois pas triste, Kat. Je ne

veux rien te promettre. On verra si

c’est possible.

– Je comprends. C’est juste que…

j’avais déjà fait des projets et que…

rien.

Il me mit face à lui et prit mon

visage entre ses mains :

– Je te promets de tout faire pour

être libre pour la Saint-Valentin.

– Je voulais juste changer d’air,

murmurai-je. J’ai besoin d’être loin

d’ici.

Daniel fronça légèrement les

sourcils, cherchant à fixer mon

regard.

Je

baissai

les

yeux,

honteuse de vouloir fuir à tout prix

et cette ville et Andrew Blake.

– Veux-tu me dire ce qu’il se

passe ? m’interrogea doucement

mon petit ami.

– Rien… Juste le travail… J’ai

besoin de vacances. Rien d’autre,

assurai-je

dans

un

énième

mensonge. Je vais rentrer chez moi

et dormir un peu.

Dan relâcha mon visage et je me

blottis dans ses bras réconfortants.

Nous restâmes enlacés pendant

quelques minutes, dans un silence à

peine troublé par le bruit de la

circulation. Soudain, Dan s’écarta et

m’adressa un sourire éblouissant.

– Voilà ce que je propose : à la fin

de ton service, tu viens ici et je

promets de tout faire pour te

changer les idées.

– Dan…

– Et je vais voir avec mon

potentiel futur nouveau patron s’il

peut me libérer pour la Saint-

Valentin.

– Mais…

– Et je t’emmènerai où tu veux.

Enfin, en fonction de mes maigres

moyens, mais on se débrouillera.

On organisera un dîner romantique,

avec des chandelles, et on fera

l’amour sur une peau de bête

devant un feu de cheminée,

plaisanta-t-il.

– Euh…

– Excessif, la peau de bête ?

sourit-il.

– Un lit, c’est bien aussi.

– Va pour un lit…

Il rit doucement et ce simple son

me détendit totalement. J’oubliais

le fantôme Blake et les médisances

de l’hôtel, et m’imaginais déjà en

tête à tête avec mon amoureux

pour tout un week-end.

– Je vais rentrer, dis-je en

attrapant mon manteau. Il faut que

je récupère.

– Je dois déjeuner avec Jodie, tu

veux te joindre à nous ?

– Hum… Je ne suis pas très en

forme. Pourquoi pas la semaine

prochaine ? On pourra fêter ton

nouveau job !

– Comme tu veux, répondit-il, un

air ravi sur le visage.

***

Quatre heures plus tard, je

retrouvais l’hôtel et les regards

moqueurs de mes collègues, tandis

que Sam m’adressait un sourire

compatissant.

Apparemment,

il

avait passé la journée à démentir

une à une toutes les rumeurs qui

couraient sur Blake et moi. Au

mieux, j’avais une liaison avec lui,

au pire, j’avais été rémunérée pour

le distraire.

Après un énième ricanement de

deux femmes de chambre, je

décidai de ne plus y faire attention.

Je trouvais la situation des plus

ironiques. Personne ne connaissait

la vérité et tout le monde se

gaussait de savoir quelque chose.

Tous pensaient que je couchais

avec Blake alors que c’était faux. Je

voulais faire en sorte que ma

relation avec Dan fonctionne et je

lui mentais sur la plupart des

choses que je ressentais.

En pleine nuit, alors que je parlais

avec Angela des fameuses rumeurs,

elle me demanda qui elle devait

croire. Je sirotais mon thé, installée

au bar, pendant qu’elle essuyait et

rangeait des verres.

– Moi évidemment ! Je n’ai pas

couché avec Blake ! assénai-je.

– Parce que tu ne voulais pas ?

– Angela ! m’écriai-je, offusquée.

– Kat, je te connais par cœur.

Quel est le problème ?

– Il n’y a aucun problème ! Je

veux juste que… Il ne s’est rien

passé. C’était juste une soirée.

– Alors pourquoi réagis-tu ainsi ?

Tu travailles ici depuis des années,

tu as toujours été hermétique à ce

monde clinquant… Toute cette

histoire ne devrait pas te toucher.

– Je sors avec Dan, expliquai-je.

– Raison de plus… Tu n’as rien à

prouver à personne. Tu sors avec

Dan et tu as passé une soirée, une

seule, avec Blake. Et il ne s’est rien

passé, donc…

Sa voix s’éteignit pendant que je

baissais les yeux sur la tasse de thé

entre mes mains. Mon cœur se

serra un peu en songeant que je

me fendais d’un nouveau mensonge

par omission.

– Kat ?

– Tu as raison… Je devrais laisser

couler.

– Il s’est passé quelque chose,

n’est-ce pas ? m’interrogea Angela

en délaissant ses verres.

– Je n’ai pas couché avec Blake,

répétai-je avec obstination.

– Ce n’est pas ce que je te

demande.

Je levai les yeux vers elle et

soupirai. Peut-être que si je le lui

disais, les choses seraient moins

pénibles. Peut-être qu’en avouant la

vérité, je me sentirais moins mal.

Peut-être qu’elle comprendrait ce

que je ne comprenais pas.

– On… Enfin… Il m’a embrassée,

avouai-je finalement en triturant

ma tasse.

– Waouh !

– Mais c’était rien du tout,

balayai-je rapidement. Rien du tout.

– Ce type est marié, Kat, ce n’est

pas « rien du tout » !

– Il est veuf.

Je levai les yeux vers Angela,

dont les yeux écarquillés ne

laissaient aucun doute sur son état

de stupéfaction.

–

Veuf

?

répéta-t-elle,

estomaquée.

– Depuis deux ans.

– Kat… Mais… Mais c’est… Bon

sang… C’est énorme ! Ça veut dire

que tu lui plais vraiment !

– Bien sûr que non, répondis-je en

sautant de mon tabouret. Nous ne

sommes pas du même monde, et je

ne suis sûrement qu’une distraction

éphémère pour lui.

– Et ça te déçoit ? m’interrogea-t-

elle avec un petit sourire.

– Je suis plutôt soulagée en fait.

J’ai déjà eu ma photo dans le

journal, j’aimerais autant que ça en

reste là !

Je quittai le bar en entendant le

rire d’Angela résonner derrière moi.

Je secouai la tête, apaisée de lui

avoir confié mon secret. Maintenant

qu’elle le connaissait, j’avais la

sensation

étrange

d’être

plus

légère. Elle avait raison : il fallait

que je reste hermétique à tout ça.

Ainsi qu’à Blake et aux regards

extérieurs.

Ragaillardie,

j’envisageais

désormais de ne plus faire attention

aux quolibets. J’aurais même pu en

profiter ou en jouer, mais je voulais

avant tout que la situation s’apaise.

Il ne se passait rien avec Blake. Il

ne se passerait jamais rien. Ça, j’en

étais certaine.

Avant de rejoindre mon pupitre et

après m’être assurée que personne

ne rôdait dans le hall, je bifurquai

vers mon vestiaire et y récupérai

mon sac. Je retournai à mon poste

et relus la lettre de l’inconnu.

Aucun prénom, aucun détail sur

sa vie. Il mentionnait seulement

résider sur la côte ouest, ce qui ne

m’aidait pas beaucoup. Je tournai la

feuille de papier pour y trouver

l’adresse

d’une

boîte

postale.

Comme moi, il brouillait les pistes

et

préférait

rester

discret.

L’anonymat que tant de gens

répugnent

n’est

pas

une

si

mauvaise chose, songeai-je en

repensant furtivement à ma photo

dans le journal.

Cher inconnu,

Me direz-vous un jour votre

prénom ? Non pas que je cherche

à vous retrouver, mais vous

connaissez le mien. Ne serait-ce

pas un juste retour des choses

que j’apprenne le vôtre ?

Pour tout vous dire, j’aime aussi

vous écrire. Je n’oublie pas que

ma lettre a retenu votre attention,

et je ne veux pas gâcher ma

chance de vous connaître. J’ai pris

le temps de vous imaginer… Même

si je n’ai aucune idée de vos traits,

de la couleur de vos yeux ou de

votre allure générale, vous avez

quelque chose de familier et

d’étrange. Pourquoi, en seulement

deux lettres, ai-je la sensation de

vous connaître ? Un peu comme si

vos messages empruntaient un

chemin secret et tortueux jusqu’à

moi. Le vrai moi.

Qu’avez-vous lu dernièrement ? Je

suis une dévoreuse de livres.

Dites-moi ce que vous avez aimé

dans vos dernières lectures. Je ne

serais pas étonnée que nos goûts

soient identiques, bien que nos

sensibilités – vous êtes un

homme – soient différentes.

La rage et la peine s’estompent.

C’est ainsi et c’est inexorable. Je

vous l’avais dit et je suis heureuse

que vous vous sentiez mieux. J’ose

espérer que les nuages se

dispersent peu à peu. Je suis

presque déçue que vous habitiez si

loin… Presque, parce que je doute

d’avoir le courage de vous dire où

et quand venir regarder la neige.

Je ne suis pas quelqu’un de

courageux. C’est l’un de mes pires

défauts.

Je comprends votre ressenti sur le

temps qui va trop vite, les années

qui s’écoulent trop rapidement. Je

vis dans une ville surpeuplée,

perpétuellement en mouvement,

active à toute heure de la nuit et

du jour, et pourtant, parfois, j’ai la

sensation

étrange

d’être

un

personnage immobile au milieu de

la foule. Comme si je m’étais

arrêtée alors que tout le monde

bougeait. Je suis hors du monde

finalement. Et j’ai choisi ma vie en

conséquence. Que faites-vous de

votre côté ?

En haut de ma liste… En haut de

ma liste… J’ai peur de ne pas être

originale et dire que je veux être

heureuse, moi aussi. Tout le

monde veut être heureux. Donc,

oui, « être heureuse ». Aimer.

Rire. Acheter une bibliothèque et

un nouvel appartement pour l’y

installer. M’endormir auprès de

quelqu’un que je chérirais plus que

tout. Plus que ma propre vie. Je

travaille ce dernier point.

Donnez-moi votre liste. Pas le

haut de la liste, car ce n’est pas ce

qui m’intéresse. Ce que je veux

savoir, ce sont vos souhaits

ridicules et inavouables. Sauf à

moi. Parce qu’on ne se connaît pas

et que votre route ne croisera pas

la mienne avant une éternité.

La neige ne tombe plus. Je crois

que nous devons remettre notre

rencontre à plus tard.

Je vous embrasse.

Marie.

Je pliai ma lettre avec précaution

et la glissai dans l’enveloppe pour

l’inconnu. Je mis le tout dans mon

sac, me promettant de l’envoyer

dès le lendemain.

Mes dernières heures de présence

furent calmes. Je rangeai quelques

dossiers et éclusai les « exigences

clients ». À 7 heures, Maria apparut

dans le hall, vêtue d’un simple jean

et d’un pull en laine noir, trois fois

trop grand.

– Bonjour, Kat.

– Maria, souris-je en me penchant

pour l’embrasser.

– Je crois que Lynne a laissé un

planning des réceptions de février

pour moi quelque part.

Je soulevai quelques dossiers et

ouvris le planning, mais ne trouvai

rien. À court d’idées, je décidai de

pénétrer dans le bureau de Lynne,

à

la

recherche

du

précieux

document. Alors que j’ouvrais les

tiroirs un à un, Maria s’installa dans

un des fauteuils et m’observa

patiemment.

– Blake a dépensé une fortune

chez moi, lâcha-t-elle avec un petit

sourire.

– Ah oui ? fis-je en continuant de

fouiller. La réception…

– Non. Pas la réception. Toi.

– Les roses viennent de chez toi ?

m’étonnai-je.

– Les trente, oui.

– Oh, génial… Je féliciterai son

assistante à l’occasion…

– Il les a choisies lui-même, me

coupa-t-elle.

Cette précision créa un court

silence,

me

laissant

assimiler

l’information. Andrew Blake, l’un

des hommes les plus influents du

pays, avait choisi mes roses. Mes

roses. Un large sourire éclaira le

visage de Maria pendant que je

retenais le mien avec discrétion.

Mon cœur s’emballa en imaginant

Blake cherchant les fleurs idéales,

juste pour moi, dans la petite

boutique de Maria. Je levai les yeux

vers elle, stupéfaite, avant de me

reprendre :

– Maria, si tu veux savoir si j’ai

couché avec Blake, repris-je, la

réponse est…

– Non… Je sais.

Je cessai mes recherches et

m’affalai dans le fauteuil près d’elle,

reconnaissante de trouver enfin

quelqu’un qui me croyait.

– Les rumeurs sont terribles,

soufflai-je. J’ai décidé de ne plus y

prêter attention, mais… tout le

monde parle.

– Tu n’empêcheras personne de

médire sur lui et sur toi.

– Oui… Je suis « rafraîchissante »,

ironisai-je avec sarcasme.

Je me levai du fauteuil et ouvris

un

placard

sur

ma

gauche.

Triomphante, je brandis le planning

des réceptions de février pour le

tendre à Maria. Elle le saisit avec un

sourire et le détailla rapidement.

– Kat, j’ai vu beaucoup d’hommes

passer dans ma boutique. Des

hommes bien et d’autres moins

honnêtes, mais je t’assure que j’ai

rarement vu un homme aussi

décidé que lui, expliqua-t-elle alors

que nous quittions le bureau de

Lynne.

– Je sais, soupirai-je, un trait de

caractère vraiment agaçant.

– Agaçant, mais exemplaire. Il a

fait plus pour toi en trente minutes

que ce que font la plupart des

hommes dans toute une vie.

– Maria, il a juste commandé un

bouquet de roses… Certes, peut-

être extravagant et inattendu,

mais…

– Il tenait à te les amener lui-

même, m’interrompit-elle. Il y

tenait vraiment !

– Une bonne chose que tu sois

parvenue à lui faire changer d’avis,

répondis-je. Je t’ai dit qu’il pouvait

se montrer agaçant.

Au loin, je vis les grooms s’activer

pour fleurir le hall et les quelques

chambres occupées. Je pris le

planning de Blake, en fis une copie

et le donnai à Maria.

– Il a fait retarder son vol d’une

heure, sourit Maria en ignorant le

document.

– Grand bien lui fasse ! assénai-

je, de plus en plus agacée.

Je

rangeai

des

dossiers,

m’activant inutilement derrière mon

pupitre. Je ne voulais pas en savoir

plus. Apprendre qu’il avait lui-même

choisi les roses me tourmentait

suffisamment.

–

Kat,

souffla

Maria

en

m’empoignant le bras, comprends-

tu ce que je suis en train de te

dire ?

– Je n’ai aucune envie d’en savoir

plus, répondis-je sèchement.

– Il a retardé son vol, il m’a fait

ouvrir la boutique à 6 heures du

matin. Quel genre d’homme fait

ça ? s’écria-t-elle.

– Je…

– Non, demande-toi plutôt pour

quel genre de femme un homme

fait tout ça, corrigea-t-elle, fière de

sa démonstration.

– Blake nourrit son propre mythe.

Il aime créer sa légende.

– Kat, les roses étaient prêtes, sa

voiture l’attendait pour le conduire

chez toi.

– Et il ne l’a pas fait, fis-je

remarquer.

– Parce qu’il a eu un coup de fil,

se rembrunit-elle.

Étonnamment, je compris que je

voulais

connaître

l’explication.

J’aurais été ravie – stupéfaite, voire

même incrédule, mais ravie aussi

sans aucun doute – de voir Andrew

Blake débarquer de nouveau chez

moi. Peut-être parce que là-bas, je

n’avais plus cette angoisse alliée à

cette nervosité qui me paralysaient

à l’hôtel.

– Quel genre de coup de fil ?

demandai-je en retenant mon

souffle.

– Je ne sais pas, répondit Maria

en haussant les épaules. Il a parlé

d’une urgence familiale, et donc il

m’a chargée de te faire parvenir les

fleurs.

Elle me libéra et je vidai tout l’air

contenu dans mes poumons.

Une urgence familiale.

Je pris conscience, seulement à

cet instant, que je ne savais pas si

Andrew Blake avait des enfants.

Après son mariage, il aurait été

légitime que sa femme et lui

décident de fonder une famille.

Maria me fixa alors que j’étais

perdue dans mes pensées. Tout

s’entrechoquait : sa femme, la

réception, l’hôtel… Un léger sourire

se dessina sur les lèvres de notre

fleuriste et elle sembla satisfaite de

m’avoir fait perdre pied.

– C’est un homme bien, Kat. Il

était tellement déçu de ne pas

t’amener les fleurs.

Je souris malgré moi. Cet homme

avait tout ce qu’il désirait. Il avait

l’argent, le pouvoir, la renommée et

même

le

respect

de

ses

concurrents…

– Andrew Blake ne fait pas ce

genre de choses ! assénai-je dans

une vaine tentative pour convaincre

Maria qu’elle avait tort.

– Il faut croire que tu es

l’exception.

Je me figeai. L’« exception »… Ses

propres mots, et il me semblait

encore les entendre, entendre sa

voix chuchoter près de mon oreille.

Je frissonnai légèrement, ce simple

souvenir

me

chamboulait

totalement.



***

Après la révélation de Maria, j’eus

la sensation d’être engourdie, prise

dans un brouillard épais sans

pouvoir distinguer quoi que ce soit.

Dans un état quasi second, je partis

retrouver Dan.

Après une sieste chez lui, installée

confortablement dans le creux de

ses bras, cette sensation de

malaise se dissipa. Dan me fit rire,

me racontant comment son père lui

avait appris à faire du vélo sous une

pluie battante, tout en le suppliant

de ne pas tacher son pantalon avec

de la boue.

– Maman était tellement patiente

avec nous, conclut-il avec nostalgie.

– De quoi… Enfin…

– Elle était malade. Je veux dire…

cyclothymique. Elle a eu un jour

sans et a décidé d’en finir.

– Je suis désolée, Dan.

– C’est du passé. Je préfère

oublier tout ça.

Pendant une seconde, j’avais

espéré que Dan s’ouvre à moi. Je

ne connaissais rien de son passé et

j’avais envie d’en savoir plus. La

mort de sa mère était quelque

chose que j’avais facilement deviné,

mais j’aurais aussi aimé connaître

les événements heureux de sa vie.

Je l’embrassai doucement avant

de

décider

de

quitter

son

appartement.

Il

me

retint,

prolongeant

notre

étreinte.

J’étouffai un gémissement en le

sentant me serrer fortement contre

lui. Je suffoquai presque. Il se

recula finalement et souda son front

au mien.

– Sais-tu à quel point tu comptes

pour moi ? demanda-t-il dans un

murmure.

Je hochai imperceptiblement la

tête, à bout de souffle.

– Bien. Je voulais juste m’en

assurer.

– Tu comptes beaucoup pour moi

aussi, affirmai-je en plantant mes

yeux dans son regard sombre.

– On se voit demain ?

– Demain… et les autres jours

aussi.



***

Devant le Peninsula, je m’arrêtai

au kiosque pour acheter mon

exemplaire du New Yorker. Alors

que mes yeux naviguaient sur les

présentoirs débordant de revues et

de journaux, je remarquai un

magazine avec la photo d’Andrew

Blake.

Après

une

seconde

d’hésitation, je l’achetai, alléchée

par l’accroche : « Andrew Blake,

mythes et légendes ».

Je n’eus pas le temps de lire

l’article, la nuit fut incroyablement

agitée. Je dus m’atteler à une

panne de l’éclairage dans une des

salles de réception, puis à un

dysfonctionnement

d’un

des

ascenseurs.

Après un moment de calme, je

profitai de ma dernière heure de

service

pour

inspecter

les

chambres.

J’eus

alors

la

désagréable surprise de trouver

Kim, piaillant dans son téléphone

portable, assise sur un lit d’une des

suites « senior ». En me voyant,

elle

blêmit

et

rangea

précipitamment son appareil.

– Filez à votre vestiaire ! grognai-

je.

– Mais je viens de commencer ma

journée…

– Et d’achever votre brillante

carrière ici. Dégagez ! assénai-je

sèchement.

Elle me toisa méchamment et me

dépassa pour sortir de la suite. Je

refermai la pièce et m’apprêtai à

prévenir la gouvernante pour faire

remplacer Kim au plus vite, mais

cette dernière se tourna vers moi,

un air furieux sur le visage :

– Je n’arrive pas à croire que

Blake couche avec une pétasse

pareille.

– Kim, je vous conseille de vous

taire.

– Un homme comme lui avec un si

mauvais goût…, ajouta-t-elle.

– Eh bien, dans la mesure où il a

demandé à ne plus vous croiser, je

ne peux qu’aller dans votre sens.

Maintenant, quittez cet hôtel.

– Sinon quoi ? Vous allez me faire

évacuer de force ?

J’approchai d’elle, collant mon

visage à quelques centimètres du

sien :

– Je n’aurais aucun scrupule à le

faire, grinçai-je entre mes dents.

Je

l’entendis

déglutir

bruyamment, puis elle recula et fila

jusqu’aux escaliers de service. Avec

un

soupir,

je

contactai

la

gouvernante et lui expliquai la

situation.

Je regagnai mon poste à l’instant

où Sam s’installait. Je lui racontai

l’épisode Kim, qui le fit beaucoup

rire.

– Estime-toi heureuse, tu aurais

pu la trouver dans une situation

plus compromettante.

– Non… Évite de me mettre ce

genre d’images dans le crâne. Cette

fois, je la vire pour de bon !

– Tu devrais filer, je crois qu’on

t’attend.

Je levai les yeux vers l’entrée de

l’hôtel,

trouvant

le

regard

insondable de Daniel. Je lui fis un

sourire heureux – enfin une bonne

nouvelle – auquel il répondit à

peine. Il semblait perdu dans ses

pensées.

– Tout va bien ? demandai-je

après l’avoir embrassé furtivement.

– Juste de la fatigue. Et j’avais

envie de te voir, ajouta-t-il en

enroulant un bras possessif autour

de mes épaules.



***

C’est ainsi qu’une douce et

rassurante routine s’installa entre

Dan et moi. À l’occasion, il venait

me chercher directement à l’hôtel,

même si, la plupart du temps,

c’était moi qui rejoignais son

appartement au petit matin. Nous

parlions de tout et sortions, dès que

mes jours de repos nous le

permettaient, au cinéma et au

théâtre. Dan avait même réussi à

me traîner au stade pour un match

de base-ball. Le résultat fut plutôt

décevant : je fus clouée au lit par la

grippe.

Janvier s’égrena rapidement. Les

rumeurs au sujet de ma pseudo-

liaison avec Blake s’éteignirent

progressivement et je cessai d’être

l’objet des commérages. J’aidai

Lynne à la préparation de son

mariage, principalement pour son

plan de table. De son côté, Philip

avait entamé, à ma demande, un

début de prospection pour me

trouver un nouvel appartement.

Je craignais l’arrivée du mois de

février. Blake allait revenir et je

redoutais de repartir dans ce cercle

vicieux

alternant

rumeurs

et

démentis.

J’entamais ma dernière nuit avant

un repos salvateur précédant le

retour de Blake. Il me faudrait des

forces et toute mon énergie pour

survivre

à

une

éventuelle

confrontation.

Alors

que

j’examinais

son

planning,

notant

quelques

modifications mineures sur son

organisation, Gregory m’interrompit

en chantonnant mon prénom :

– Kat, Kat, Kat…

– Tu sais que tu es assez flippant

quand tu fais ça ?

– Ne sois pas désagréable avec

l’homme qui t’apporte ton courrier.

Il agita une lettre devant moi et

mon cœur bondit dans ma poitrine.

L’inconnu.

Je tendis la main pour la

récupérer, mais Gregory l’écarta.

– J’ai entendu dire que Blake

avait requis ta présence pour les

prochains jours ? s’amusa-t-il.

– J’ai entendu dire que Lynne

était une sacrée commère.

– Donc c’est vrai ?

Il baissa sa garde et la lettre fut

de nouveau à ma portée. D’un

geste vif, je tentai de la récupérer

mais, encore une fois, Gregory

esquiva. Il me lança un regard

entendu, attendant ma réponse.

– Oui, soupirai-je. Je suis là pour

ses cinq nuits à l’hôtel.

– Tu veux dire, là, ici, ou là, là-

haut ? demanda-t-il en désignant le

plafond.

– Très fin, Greg. Il me semble que

tu es de service toi aussi, ajoutai-je

en secouant la feuille, reprenant le

planning d’Andrew Blake, et je n’en

déduis pas que ton adorable fessier

lui plaît.

–

Tu

trouves

mon

fessier

adorable ?

– C’était juste une manière de

parler ! râlai-je en fixant mon

enveloppe entre ses doigts.

Je commençais à m’impatienter

sérieusement. Gregory jouait avec

ma lettre et avec mes nerfs.

– Si j’arrive à te dégoter le

numéro de la blonde, tu me

donneras cette lettre ?

– Du chantage… Ce truc est donc

vraiment important, commenta-t-il

en triturant l’enveloppe.

– S’il te plaît, Gregory !

Il posa la lettre sur mon pupitre,

la poussa en ma direction, tout en

me

fixant

avec

une

lueur

d’amusement. Je posai ma main sur

l’autre extrémité de la lettre, la

tirant légèrement vers moi.

– Son numéro, hein ? répéta-t-il.

– Je lui dirai à quel point ton

fessier est adorable, souris-je.

– Inutile… Je le lui montrerai

personnellement !

Il s’éloigna vers son bureau, et

j’arrachai presque l’enveloppe pour

récupérer ma lettre. Mon cœur

battait à tout rompre dans ma

poitrine et je pris une seconde pour

prendre une profonde inspiration

avant de la déplier.

Mes doigts tremblaient un peu,

peut-être d’excitation ou de peur.

Ou peut-être que j’étais juste

stupide. Il ne m’avait pas écrit

pendant presque trois semaines, et

je prenais conscience seulement

maintenant que le lire m’avait

manqué.

Chère Marie,

Avant toute chose, toutes mes

excuses pour mon silence des

dernières semaines. J’espère ne

pas vous avoir blessée. J’ai parfois

du mal à trouver du temps pour

moi. Ce qui est assez terrible

quand on songe que je suis seul la

plupart du temps. Si ma solitude a

longtemps été un choix, car je ne

supportais plus le monde dans

lequel je vivais, elle est désormais

ma compagne exclusive. Une

compagne dont j’aimerais me

débarrasser.

Je ne sais comment vous pouvez

m’imaginer. Et non… je ne vous

donnerai pas mon prénom. Je ne

dis pas que jamais je ne le ferai,

mais pas tout de suite. J’aurais

peur de rendre notre « relation »

trop réelle ou trop normale. Alors

que je sais qu’elle ne l’est pas. Je

n’ai parlé de vous à personne et

j’aime l’idée que ce que nous

faisons ne reste qu’entre nous.

C’est précieux et rare, pas

vraiment partageable.

Dernièrement,

j’ai

relu

du

Shakespeare. Là encore, ce n’était

pas un choix, mais sûrement un

des rares livres que j’ai gardés de

ma scolarité. Il traînait dans ma

chambre d’enfance. Je présume

que ma mère le gardait comme

une relique. J’aimerais que vous

me conseilliez une de vos lectures.

Je suis curieux… Quel genre de vie

avez-vous choisi ? Je ne pense pas

que vous soyez recluse, ou seule,

ou même triste. Non, pas triste.

Vos lettres ne reflètent pas la

tristesse. Vous êtes l’espérance, la

joie, le rire. J’aimerais entendre

votre rire, mais je constate que

vous retardez notre rencontre.

Que cachez-vous ? Malgré tous

mes efforts, je n’arrive pas à vous

imaginer. Je ne vois rien… Du

moins, rien qui vous ressemblerait

un peu.

Au

milieu

de

ma

liste…

Franchement, je ne sais pas. Peut-

être que je voudrais avoir le temps

d’être auprès des gens que j’aime.

Mon neveu s’amuse à se déguiser

en Spider-Man et sa mère devient

dingue. Donc je crois que c’est ça

que je voudrais faire : regarder

Spider-Man et rire avec lui.

Je vous embrasse aussi.

Votre inconnu.

PS : On s’embrasse alors ?

PPS : Vous faites aussi partie de

ma liste… J’ai vraiment envie de

vous rencontrer.

Un sourire immense s’étira sur

mes lèvres. Je relus la lettre une

seconde fois et la serrai contre moi,

extatique et ravie, avant de la

ranger avec précaution dans son

enveloppe.

Sa dernière phrase flotta dans ma

tête quelques instants. Il voulait me

rencontrer. Mais si lui ne voulait pas

donner son prénom pour ne pas

briser notre précieuse histoire, moi,

je ne voulais pas rencontrer

l’homme qui se cachait derrière ces

lettres.

Je

m’étais

créée

un

personnage imaginaire et parfait, et

je voulais que cela reste ainsi : un

moment de partage entre deux

inconnus. Malgré toute l’adoration

que j’avais pour nos échanges, je

savais aussi que cela ne durerait

pas. La réalité finirait par nous

rattraper. Il se lasserait, c’était

évident. Je me promis de lui

répondre dès que je serais chez

moi.

Au

petit

matin,

je

gagnai

directement mon appartement. Dan

était parti rendre visite à un vieil

ami, et je me retrouvais seule pour

le week-end. Après des jours de

relation de couple normale avec lui,

mon appartement et ma vie me

semblèrent affreusement vides. Il

me manquait. Sa chaleur, son

sourire, sa façon de vouloir me

protéger de tout…

Je passai ma soirée calée dans

mon canapé, enroulée dans une

couverture chaude. Ce n’est que le

jour d’après, au matin, que je me

décidai à répondre à l’inconnu.

Cher inconnu,

Merci de votre lettre. Ne vous

inquiétez pas du délai de réponse,

parfois il semble que le temps

passe plus vite que nous le

pensons. Dans le pire des cas,

j’aurais sûrement mis une annonce

dans le New Yorker pour vous

retrouver. Quelque chose qui

dirait : « Hé, vous savez, je suis la

fille de New York qui passe son

temps à vous raconter sa vie

ennuyeuse. »

Je n’ai pas non plus parlé de notre

« relation » à mes proches. Je ne

sais pas vraiment pourquoi. Peut-

être que je ne veux pas qu’on me

juge. Une de mes amies pense

que je perds mon temps en lisant

ces annonces. Vous, en seulement

quelques phrases, venez de me

prouver l’inverse. Je ne perds pas

mon temps. Je vis ce dont j’ai

envie. Une fois encore, j’ai tenté

de vous imaginer. J’ai encore cette

sensation

étrange

de

vous

connaître sans vous connaître.

Vos lettres parviennent à me

toucher,

à

m’émouvoir

si

facilement, que j’ai la sensation

d’être à nu. Cela pourrait être

presque

effrayant,

voire

angoissant. Mais j’aime ça. J’aime

ouvrir

vos

lettres

en

me

demandant ce que je vais y

trouver. J’aime ouvrir vos lettres

et découvrir votre écriture fine et

régulière. J’aime me dire que je

touche le papier que vous avez

touché.

Ma vie est plutôt routinière. Pas

triste, non, mais la surprise ne fait

pas partie de mon monde. Tout

est toujours attendu, normal,

prévisible. Serait-ce ingrat de dire

que j’aimerais plus ? Je voudrais

me lever un matin dans un endroit

et finir ma journée ailleurs. Sans

prévision, sans plans prédéfinis.

Mais le destin m’a oubliée. Il m’a

posée sur une route toute droite,

sans aucune autre alternative que

de la suivre encore et toujours.

J’ai l’impression que votre route à

vous

est

plus

sinueuse

et

surprenante. Je vous envie.

Je vous envie d’autant plus que

vous avez une famille qui vous

entoure.

Je

n’ai

pas

cette

opportunité, tout le monde est un

peu disséminé dans le pays et ne

se préoccupe pas vraiment de ce

que font les autres. Et quelle

chance d’être l’oncle de Spider-

Man… Une célébrité en plus !

Pour la lecture, je vais réfléchir…

Je

lis

tellement

de

choses

différentes. J’aimerais vraiment

vous faire partager quelque chose

de fort. Je vous propose un

échange… Je vous conseille un

livre, et vous me faites profiter

d’une de vos passions. Peu

importe laquelle… Offrez-moi un

peu de surprise dans ma vie si

linéaire. Et, par pitié, rassurez-moi

et dites-moi que vous ne dormez

plus dans la chambre de votre

enfance. Aux dernières nouvelles,

la mienne a été transformée en

immense placard fourre-tout et est

quasiment inaccessible.

Je

vous

embrasse

(oui,

vraiment !).

Marie.

En relisant ma lettre, je pris

conscience que j’avais esquivé cette

histoire de liste. J’étais sur la sienne

et je devais avouer qu’il était aussi

dans la mienne. Je n’arrivais pas

encore à déterminer l’importance

qu’il avait dans ma vie, mais j’étais

sûre d’une chose : j’avais besoin de

ses lettres. J’avais besoin de lui

parler, de lui dire ce que je gardais

habituellement pour moi.



***

Après avoir erré dans mon

appartement,

attendant

patiemment un appel de Dan, je

me décidai à sortir. Naturellement,

mes pas m’amenèrent à ma librairie

habituelle, une minuscule boutique

où

s’amoncelait

une

quantité

astronomique

d’ouvrages,

essentiellement

des

occasions.

J’aimais cet endroit, je pouvais y

flâner pendant des heures sans

forcément y acheter quelque chose.

Et c’est ce qu’il se passa. J’y restai

pendant

près

d’une

heure,

arpentant les allées en feuilletant

quelques bouquins. Alors que j’allais

ressortir, farfouillant dans mon sac

à la recherche d’un mouchoir, je vis

ma lettre pour l’inconnu. Un livre…

Je retournai dans la boutique,

cherchant un ouvrage à la hauteur.

Après en avoir ouvert une dizaine,

je désespérais vraiment de trouver

la perle rare. Désemparée, je sortis

ma lettre et la relus. Soudain, j’eus

une illumination. Je revins à la

section sur la littérature russe que

je venais de dépasser et trouvai

mon bonheur. Les Pauvres Gens de

Dostoïevski serait parfait. Que

pouvais-je choisir d’autre qu’un

roman épistolaire entre un homme

et une femme ?

Satisfaite de mon achat, je rentrai

chez moi pour emballer le livre

avant d’aller le poster. Devant la

boîte aux lettres, j’eus un instant

d’hésitation. Le souvenir de l’envoi

de ma première lettre mêlé aux

émotions que j’avais ressenties en

ouvrant la dernière me revinrent en

tête.

Pendant

une

seconde,

j’envisageai même de reprendre

mon courrier pour le lui dire. Mais je

revins à la raison, j’étais avec

Daniel, j’avais une vie, des amis, un

métier. Je me sermonnai et postai

ma lettre ainsi que le livre en me

mordant les lèvres. Mon cœur avait

encore tressauté de cette façon

désormais familière. Je l’ignorai,

rentrant chez moi en supportant la

vague

de

tristesse

mâtinée

d’amertume qui pesait à présent sur

mes épaules.



***

Ma dernière soirée avant ma

reprise du travail fut pénible. J’étais

agacée par tout et n’importe quoi,

pestais sur moi-même et ma

maladresse. Je n’arrivais à me

concentrer sur rien, même pas sur

un livre ou un mauvais téléfilm.

Malgré plusieurs tentatives, je ne

parvins pas à trouver le sommeil,

angoissée par la perspective du

retour

de

Blake

au Peninsula.

Daniel m’appela, mais même avec

lui

je

fus

glaciale

et

pas

franchement

prolixe.

La

communication ne dura pas et je

prétextai la fatigue pour écourter

notre conversation.

Au milieu de la nuit, j’abandonnai

et me levai. Mes yeux tombèrent

sur l’exemplaire de Powerfull que

j’avais dû décortiquer pour Blake. Je

récupérai mon portable et résolus

de reprendre mes recherches. Blake

avait eu le bras assez long pour

connaître mon passé – et je ne

savais pas encore à quel point ma

vie était à nu –, je décidai donc de

m’armer pour parer à ses nouvelles

attaques.

Je découvrais qu’il avait limité ses

apparitions depuis le décès de sa

femme. Il se contentait d’assister

aux réunions de travail de son

groupe. Sa vie était décortiquée sur

Internet à coups d’enquêtes et de

contre-enquêtes. Mais, très vite, je

compris

que

personne

ne

connaissait la vérité sur lui. Je

cherchai

des

informations

sur

l’enquête faisant suite à la mort de

son épouse, mais ne trouvai rien.

Les quelques liens qui prétendaient

rediriger vers des articles ne

fonctionnaient pas ou disaient

simplement que l’article n’existait

plus.

Alors que le jour se levait sur New

York, je refermai mon ordinateur,

déçue par le résultat de mes

recherches. Rien ne filtrait sur lui, il

me faudrait donc improviser.

CHAPITRE 11

Pour la première fois depuis mon

embauche au Peninsula, j’avais les

mains moites à l’idée de reprendre

mon service. En temps normal, je

serais allée me rassurer dans les

bras de mon petit ami, mais en son

absence, je devrais prendre sur

moi.

Je saluai Sam en entrant et me

dirigeai à vive allure vers mon

vestiaire. Comme si me changer

plus vite allait accélérer mon temps

de présence ici ! Je retrouvai mon

poste et écoutai d’une oreille peu

attentive les transmissions de

Sam :

– Blake arrive dans deux heures,

j’ai

envoyé

un

chauffeur

à

l’aéroport.

À la mention de son nom, mon

corps sortit de son engourdissement

et tous mes sens s’éveillèrent. Il

allait revenir.

Je saluai à peine Sam et tentai de

me concentrer sur ma tâche. Mais

rien n’y faisait, j’étais ailleurs. Le

cœur battant, je scrutais la porte

tambour. Au moindre de ses

mouvements, je sentais une boule

de

nervosité

se

caler

douloureusement dans le creux de

mon estomac.

Pour me changer les idées, je

montai inspecter la suite d’Andrew

Blake. Évidemment, je constatai

qu’il manquait des serviettes, mais

aussi le nécessaire à thé et café. Je

passai un coup de fil en cuisine et

décidai d’aller en chercher moi-

même à la laverie. À mon retour

dans le hall gigantesque de l’hôtel,

je devinai la silhouette de Meghan

Stanton,

en

pleine

discussion

animée au téléphone.

Il était là. Devant mon pupitre,

discutant avec une brune au sourire

éblouissant. Ma respiration s’arrêta

pendant que je détaillais sa tenue.

Son

pantalon

noir

tombait

impeccablement et sa chemise,

légèrement cintrée, mettait en

valeur ses muscles dorsaux et sa

silhouette harmonieuse. Je passai

derrière mon bureau, le feu aux

joues.

Je

pris

une

profonde

inspiration et me lançai :

– Bonsoir, M. Blake, ravie de vous

revoir au Peninsula.

– Kathleen, me salua-t-il avec un

demi-sourire. Je dois avouer que le

plaisir est hautement partagé. Vous

avez l’air en forme.

Je baissai les yeux, fuyant son

regard inquisiteur. Je lui présentai

son passe et lui souhaitai un bon

séjour à l’hôtel.

– La piscine est réservée pour

22 heures, ajoutai-je.

– Bien… Lauren, auriez-vous un

bloc-notes ? demanda-t-il en se

tournant vers la femme près de lui.

La jeune femme brune chercha

dans son sac, mais secoua la tête.

Elle récolta au passage un regard

furieux de Blake, suivi d’un soupir

désapprobateur.

– Kathleen, auriez-vous de quoi

faire mon bonheur ? demanda-t-il

en effleurant le bout de mes doigts.

– Je… euh…

– Un bloc-notes, Kathleen. Un

simple bloc-notes.

Il eut de nouveau ce sourire

amusé sur les lèvres et je me mis à

fouiller frénétiquement autour de

moi. J’ouvrais les tiroirs, soulevais

les dossiers et maudissais ma gêne.

Juste un bloc-notes… Je finis par

ouvrir ma bannette personnelle,

retrouvant le magazine que j’avais

acheté en voyant en une un article

sur Blake.

Je la refermai vivement, faisant

presque trembler les installations

autour, avant de dénicher un bloc-

notes juste devant mes yeux. Je le

tendis à Andrew, qui y gribouilla

quelques chiffres.

– Lauren, appelez ce numéro et

faites les vérifications d’usage.

– Bien, monsieur.

Elle s’écarta et, armée de son

petit papier, composa le numéro sur

son portable.

– Et ne vous attardez pas ! râla

Blake tandis que la pauvre jeune

fille rougissait brusquement.

Je me retrouvai seule avec lui.

Mon cœur cognait violemment dans

ma poitrine et j’avais la sensation

que

tout

mon

corps

me

démangeait. Je plaçai mes mains

dans mon dos, espérant ainsi

limiter ma nervosité. Mon client me

fixa avec intensité pendant que je

tremblais sur mes jambes. Son

regard étincelant et plein d’énergie

se radoucit et il se pencha vers moi,

un air sérieux sur le visage :

– Avez-vous reçu mes fleurs ?

s’inquiéta-t-il.

–

Je…

euh…

Oui,

merci,

marmonnai-je en me morigénant

pour ne pas avoir songé à le

remercier plus tôt. Elles étaient

superbes.

– Pas autant que vous, j’en suis

certain.

Accepteriez-vous

de

m’accorder l’une de vos soirées

pendant mon séjour ici ?

– Je crains que non, monsieur.

Il se recula, une pointe de

déception dans le regard, et me

fixa.

Je

pris

une

profonde

inspiration

et

me

décidai

à

poursuivre :

– J’ai apprécié votre invitation,

mais j’aimerais désormais que notre

relation

demeure

strictement

professionnelle…

– Je vous laisse trois semaines et

l’ensemble de mes efforts est réduit

à néant. Je n’aurais pas dû partir,

ajouta-t-il avec un léger sourire.

– M. Blake, je peux vous assurer

que…

– Faites-moi plaisir et abandonnez

le « M. Blake », proposa-t-il.

– Je suis en service, M. Blake.

Il soupira et secoua la tête.

Quand il leva les yeux vers moi, il

sembla amusé par la situation. Je

me

tordis

les

doigts,

m’encourageant à tenir. Il n’était

qu’un client. Juste un client.

– Votre entêtement est louable,

mais

inutile,

railla-t-il

en

se

penchant vers moi.

– Je vous souhaite une bonne

soirée, M. Blake.

– Aurais-je le plaisir de partager

un moment avec vous ? En privé,

ajouta-t-il alors que je prenais une

teinte coquelicot.

– Je reste à votre disposition,

lâchai-je automatiquement avant

de réaliser la portée de mes mots.

– Je suis heureux de l’apprendre.

Son assistante revint vers nous et

il se recula, comme si nous n’avions

jamais

eu

cette

conversation

étrange et gênante.

– J’ai contacté FedEx. Ils livreront

demain matin, avant 7 heures.

–

Parfait.

Kathleen,

ayez

l’obligeance de signer le bon de

livraison et de me l’amener avec

mon petit déjeuner.

– Bien, monsieur.

– J’ai réservé une chambre pour

mon assistante, ajouta-t-il. Lauren,

vous retournerez à San Francisco

demain.

Elle acquiesça mais, même moi

qui ne la connaissais pas, je pus lire

la déception sur son visage. Blake

ne s’embarrassait pas des humeurs

de ses proches. Il imposait ce qu’il

voulait, hermétique à ce que les

autres pouvaient ressentir.

– Bonne nuit, Kathleen.

– Bonne nuit, M. Blake.

Son

assistante

fit

un

bref

mouvement de tête et le suivit, à

distance,

en

direction

des

ascenseurs. Quelques minutes plus

tard, Meghan Stanton se présenta à

mon pupitre, un sourire victorieux

sur les lèvres :

– Êtes-vous bien concierge ce soir

ou

dois-je

faire

demander

quelqu’un ? grinça-t-elle.

– Que désirez-vous, mademoiselle

Stanton ?

– Mon arrivée ce soir n’était pas

prévue. Je doute que Lauren ait eu

le temps de me réserver une

chambre.

– Nous avons encore des suites

disponibles.

Je lui réservai une chambre de

catégorie

supérieure

et

elle

s’éclipsa à son tour en direction des

ascenseurs. Environ une heure plus

tard, Andrew Blake réapparut et se

dirigea vers la piscine. Le souvenir

des serviettes manquantes me

revint en mémoire et je fonçai

jusqu’à la laverie avant d’en monter

à sa chambre.

Des

costumes

étaient

déjà

suspendus,

en

attente

de

nettoyage. Je les pris et les confiai

à une femme de chambre en lui

indiquant que c’était prioritaire sur

tout le reste. Finalement, presque à

contrecœur, j’allai à la piscine

déposer

des

serviettes-éponges

épaisses et moelleuses.

Il nageait un crawl énergique et

élégant. Une fois encore, je

m’attardai à le regarder pendant

que son corps luttait contre la

résistance de l’eau. Il jetait ses bras

en avant avec force tandis que les

muscles de son dos s’étiraient sous

sa peau. Je posai les serviettes

mais, malheureusement, heurtai un

des bains de soleil en teck qui

entouraient la piscine.

Arrivé à l’autre extrémité du

bassin, Andrew Blake se redressa et

me lança un regard glacial. Je

m’excusai dans un murmure et il

reprit sa nage. Je détournai les

yeux et, avec un pincement au

cœur, m’éloignai pour sortir de cet

endroit.

Je regagnai mon poste, encore

bouleversée par le regard froid et

dénué de toute émotion d’Andrew

Blake. Malgré ma volonté de placer

une certaine distance entre lui et

moi – il était un client et j’avais

Dan –, son indifférence me blessait.

Je secouai la tête. J’avais voulu

cette situation. Je voulais une

relation professionnelle, je ne

pouvais pas le blâmer d’être si

distant. Comme tous les autres

clients.

Près de deux heures plus tard,

Andrew Blake regagna sa chambre,

passant dans le hall sans me

regarder.

Mon cœur se serra de nouveau et

j’eus la sensation que toute ma

cage thoracique se comprimait

douloureusement. Je chassai ce

ressenti désagréable en m’occupant

des réservations à valider et du

placement des invités d’un congrès

médical. Vers 2 heures du matin,

j’allai au bar discuter avec Angela :

– Il est là, soufflai-je avec gêne.

– Je sais, répondit-elle avec un

sourire entendu.

Elle me prépara mon thé habituel

et se planta devant moi, attendant

que je parle.

– Je lui ai dit que je voulais une

relation professionnelle.

– Oh… Et quelle a été sa

réaction ?

– Aucune idée… Ça l’amuse, mais

j’ai

l’impression

qu’il

m’ignore

maintenant.

Angela me tourna le dos et se

concentra sur le rangement des

verres. Je soupirai lourdement,

ressentant

de

nouveau

ce

picotement désagréable dans ma

poitrine.

– C’est une bonne chose non ?

C’était bien ce que tu voulais ?

demanda mon amie en redirigeant

son attention sur moi.

Je levai les yeux de ma tasse,

réfléchissant à ce que je voulais

vraiment. La douleur gagna mon

ventre et je retins un gémissement.

– Kat ? C’était bien ce que tu

voulais non ?

– Je… Je ne sais pas. Il… Je…

C’est

compliqué,

conclus-je

finalement.

– Compliqué ? Kat, laisse-moi

résumer la situation : tu as

embrassé Andrew Blake…

– Il m’a embrassée, rectifiai-je.

– OK… Il t’a embrassée. Tu lui

demandes une relation strictement

professionnelle et il t’ignore. Je ne

vois pas la complication. Il agit

comme tu le lui demandes.

Je soupirai de nouveau avant de

m’apercevoir

que

c’était

exactement ce qui me gênait. Il

agissait en fonction de ce que je lui

disais, et ce comportement était

exceptionnel, au sens premier du

terme, pour un type comme lui.

– Je ne sais plus où est la ligne

jaune, murmurai-je.

– Cette ligne n’existe pas, Kat. Et

si elle existe, tu ne peux pas la

franchir comme bon te semble. Soit

il se passe effectivement quelque

chose avec Andrew Blake, soit tu

restes la concierge du Peninsula. Tu

ne peux pas jouer sur les deux

tableaux.

– Angela, je sors avec Dan. Il

n’est pas question qu’il se passe

quelque chose avec Blake.

– Bien. Dans ce cas, tu sais ce

que tu dois faire.

Dans un état second, je rejoignis

mon pupitre. Angela, mon amie

pleine de bon sens, avait raison. Je

savais où j’en étais. J’avais Dan… Et

dans mon autre monde, j’avais

Blake.



***

Peu après 7 heures, le livreur de

FedEx se présenta et me fit signer

un bordereau de livraison. Je

récupérai une grande enveloppe

épaisse et lourde. Je filai aux

cuisines, déposai sur une desserte

l’enveloppe et le petit déjeuner de

Blake, et grimpai au 19e étage.

Je toquai à la porte et avant que

je n’aie le temps de glisser mon

passe-partout,

Andrew

Blake

m’ouvrit, un téléphone vissé à

l’oreille et une cravate dénouée

autour du col de sa chemise. D’un

mouvement de tête, il me désigna

le salon et mit fin à son entretien.

– Bonjour, M. Blake.

– Bonjour, Kathleen. Toujours

aussi professionnelle, sourit-il en

me voyant lui servir une tasse de

café fumant.

– Je vous en prie.

Il noua sa cravate dans un geste

expert et avala son café d’un trait.

Je reculai un peu, ne sachant pas si

je devais vraiment rester ou partir.

– Je ne vous retiens pas ! lança-t-

il en saisissant un dossier devant

lui.

–

Bonne

journée,

monsieur,

murmurai-je au comble de la gêne.

Je quittai la pièce, mais me figeai

en l’entendant me suivre. Je décidai

de l’ignorer et d’agir en concierge

discrète et détachée.

– Kathleen, si vous avez trouvé

mon attitude inconvenante le soir

de la réception…

– Non, le coupai-je vivement. Ce

n’était pas… inconvenant.

– J’ai passé un bon moment moi

aussi,

avoua-t-il

en

souriant

largement.

Je lui souris à mon tour, baissant

légèrement le regard. Un silence

gêné s’installa et Andrew Blake se

racla la gorge pour le briser :

– Aurais-je donc la chance de

passer une soirée avec vous ?

– Non, souris-je en rosissant.

– Je reformule : aurais-je la

chance de passer une soirée avec la

concierge de cet hôtel ?

– Je…

– Notez que je reste dans un

cadre strictement professionnel.

Déontologiquement parlant, vous

ne pouvez pas refuser.

Je ris doucement, heureuse de

retrouver l’homme de pouvoir que

je connaissais maintenant.

– Je vous souhaite une bonne

journée, M. Blake, éludai-je en

sortant de sa suite.

– Vous aussi, Kathleen. Oh !

Kathleen ? m’interpella-t-il alors

que je refermai la porte.

– Oui ?

– M. Perkins m’a autorisé à vous

réquisitionner ce soir. Je vous

attends dans ma suite à 20 heures.

Je me pétrifiai sur place. Il

retourna dans le salon et je

l’entendis rire.

– Cette relation professionnelle

me plaît déjà ! lança-t-il.



***

Le soir même, après avoir passé

la journée à me ronger les sangs, je

gagnai le Peninsula avec une boule

au

ventre.

Je

me

sentais

nauséeuse, nerveuse et sans aucun

contrôle. Je ne pris même pas la

peine de rejoindre Sam, Lynne était

chargée de prendre le relais en mon

absence.

En tremblant, j’enfilai ma veste,

réajustai inutilement mon badge et

finis par abandonner tout espoir de

rassembler mes cheveux. Je les

laissai retomber sur mes épaules,

me fustigeant d’être aussi faible. Je

ne savais même pas ce qu’il me

voulait,

et

j’étais

en

train

d’angoisser comme une idiote.

Il avait encore gagné. Je me

cachais

derrière

ma

relation

professionnelle et lui s’en servait

pour me contrer.

Je traversai le hall en ignorant

sciemment le regard de Lynne sur

moi. Je grimpai dans la cabine

d’ascenseur et appuyai sur le

bouton du 19e étage.

Les mains moites et le cœur

battant, je toquai doucement à la

porte de la suite d’Andrew Blake.

Comme ce matin, il m’ouvrit,

raccrochant

sèchement

son

téléphone alors que je franchissais

le seuil d’entrée.

– M. Blake, le saluai-je poliment.

– Kathleen. Vous êtes en avance,

constata-t-il

en

regardant

sa

montre.

– Je… Toutes mes excuses, je ne

voulais

pas

être

en

retard,

marmonnai-je.

– Avancez, je vous en prie,

m’intima-t-il en me désignant un

des fauteuils du salon.

Je m’assis, prenant soin de ne pas

m’installer

confortablement.

Je

voulais rester alerte face à lui, et

me détendre n’allait pas m’aider à

me préserver. Je restai donc au

bord du siège, crispée et scrutant le

moindre

mouvement

d’Andrew

Blake. Il se dirigea vers le bar et

nous servit deux verres. Il m’en

tendit un que je regardai avec

suspicion.

– Du jus de pommes. Je crois me

souvenir que vous aimez ça.

– Merci, murmurai-je en prenant

le verre.

Il but une gorgée, son regard rivé

au mien, avant d’ôter sa veste et de

défaire sa cravate. Il ouvrit les deux

premiers boutons de sa chemise, et

la boule de nervosité que je

ressentais depuis son annonce du

matin doubla instantanément de

volume. Il jeta veste et cravate sur

le canapé face à lui et s’installa

près

de

moi.

Je

frissonnai

légèrement avant de cacher mon

trouble dans mon verre de jus de

fruits.

– J’ai besoin de vos services pour

faire un choix.

– Quel genre de choix ?

l’interrogeai-je.

– Un choix… féminin. Un cadeau

pour tout vous dire.

Je me figeai, serrant mes doigts

autour de mon verre. Le souffle

court,

je

fixai

ses

prunelles

étincelantes. Mon cœur s’emballa

anormalement pendant que je

réfléchissais à toute allure.

– Bien. Comment puis-je vous

aider ? articulai-je péniblement. Je

peux vous conseiller certaines

boutiques et…

– La boutique vient à nous ce soir.

Mais j’avais besoin d’un modèle et

je sais déjà que vous serez à la

hauteur, sourit-il.

– Oh… Très bien, acquiesçai-je,

perdue.

– Ceci dit, après notre dernière

soirée ensemble, je ne pensais pas

devoir négocier votre présence.

– Je vous l’ai dit. Je souhaite m’en

tenir à une relation strictement…

–

Professionnelle…

Oui,

j’ai

compris. De toute évidence, j’ai été

trop… présomptueux, dit-il en

accentuant le dernier mot.

Le

souvenir

de

son

mot

accompagnant les roses me revint

en tête. Être son « exception » de

nouveau, sans condition cette fois.

Je me cachai à nouveau dans mon

verre, m’autorisant une seconde de

réflexion.

– J’ai apprécié votre geste,

murmurai-je.

– J’ai apprécié votre compagnie.

J’aimerais

juste…

renouveler

l’expérience.

– Pourquoi faites-vous ça ? Je… Je

ne fais pas partie de votre monde…

–

Mon

monde

était

triste,

Kathleen. Et puis, il y a eu vous.

Il me fit un faible sourire, presque

contrit, et j’y répondis aussi

doucement

que

possible.

Ma

nervosité

s’estompa

un

peu,

laissant place à autre chose. Peut-

être une forme de compassion ou

de tendresse. Je m’enfonçai un peu

dans le fauteuil sans toutefois me

laisser complètement aller.

– Vous êtes si… différente. Vous

n’agissez pas comme je m’y

attends.

– Parce que je vous demande une

relation professionnelle ?

– Peut-être. C’est juste que… j’ai

la sensation de vous connaître.

– Je… euh… Monsieur…

Il me jeta un regard froid,

m’interrompant aussitôt.

–

Andrew,

repris-je

plus

doucement, je suis flattée, mais…

– J’aime quand vous m’appelez

par mon prénom. Le « M. Blake »

est tellement… impersonnel, sourit-

il.

– Je n’ai pas changé d’avis,

soulignai-je.

– Je sais. Vous êtes tellement

têtue, s’amusa-t-il. Mais j’aime que

vous campiez sur vos positions.

– Pourquoi ?

– Parce que je vais devoir tout

faire pour vous rallier à ma cause.

– Votre cause ? répétai-je en

contenant un rire tandis qu’il se

levait.

– Une bonne cause, ajouta-t-il en

se plaçant derrière mon fauteuil.

Moi, précisa-t-il en se penchant

pour chuchoter à mon oreille.

Je me tournai pour tenter de lui

répondre mais il avait déjà disparu

dans sa chambre. Un coup fut

donné contre la porte et Andrew

Blake retraversa le salon pour aller

ouvrir. Je finis mon verre d’un trait,

encore sous le choc de ma

conversation avec lui.

Sa cause… Son mot… Son sourire.

Il

me

semblait

que

tout

tourbillonnait, m’entraînant sur le

chemin que je ne voulais pas

prendre. Je devais tenir. Pour Dan,

pour l’hôtel et surtout pour moi-

même. Il n’y avait rien entre Blake

et moi. Encore une fois, il prenait

plaisir à se jouer de ma personne.

Les

forces

me

revenaient

progressivement et je secouai la

tête. Je devais me reprendre.

Je me levai du fauteuil, lissai ma

veste et redressai la tête. Andrew

Blake revint dans la pièce et me fit

un léger sourire. J’y répondis avec

encore une trace de gêne avant de

sentir mon ventre se tordre.

Soudain, il y eut cette sensation

inédite. Je me coupai du monde,

perdue dans son étincelant regard.

Mon corps se liquéfia, mes jambes

se mirent à trembler et mon cœur

s’affola.

Je fermai furtivement les yeux,

tentant de refouler ce malaise, en

vain. Quand Blake posa sa main sur

le bas de mon dos pour me guider

dans la pièce principale de la suite,

le brouillard se dissipa légèrement

et mon corps reprit vie.

Je marchais sans vraiment m’en

rendre compte. L’intégralité de mes

connexions nerveuses coïncidait

vers l’endroit où la main de Blake

traînait.

–

Dois-je

vous

présenter

Kathleen ? lança-t-il à l’homme face

à lui.

– Kat et moi nous connaissons

déjà.

Toujours

prise

dans

mon

marasme, je levai les yeux vers la

voix

profonde

et

rauque

de

l’homme. En le reconnaissant, je

me

figeai

totalement

et

la

sensation douce-amère d’être dans

une brume cotonneuse reflua dans

l’instant pour laisser place à la

panique.

– Bonsoir Kat, me salua Nelson en

tendant sa main vers moi.

Je le saluai poliment, regardant

alternativement le visage de Blake

– plutôt satisfait de sa mise en

scène – puis celui de Nelson, qui

tentait de réprimer un sourire.

Au sein de l’hôtel, nous appelions

Nelson « l’homme qui valait trois

milliards ». Il avait un accès plutôt

libre au Peninsula, allant et venant

au gré des demandes des clients.

Demandes qui, généralement, se

révélaient

onéreuses

et

extravagantes.

Nelson était le représentant de la

maison

Cartier,

s’occupant

exclusivement des clients VIP.

– Je vous en prie, installez-vous,

proposa Blake en lui désignant un

fauteuil près du piano.

Nelson s’exécuta, son sourire

moqueur ne quittant pas ses lèvres.

Mes mains étaient moites et j’avais

envie de fuir cet endroit. J’avais

déjà refusé un cadeau de la part de

Blake, et il n’avait franchement pas





apprécié. Puis j’avais accepté sa

robe et craignais d’avoir ouvert la

boîte de Pandore. Maintenant, il ne

connaissait plus aucune limite.

Le vendeur ouvrit sa petite valise

noire, révélant un échantillon de la

dernière collection. Un ensemble de

colliers,

bracelets

et

boucles

d’oreilles trônaient sur un tissu

rouge vif. Avec délicatesse, il les

écarta et, juste après avoir déballé

un miroir ovale et un tapis de

velours noir, nous les présenta.

Blake me guida vers le deuxième

fauteuil, qui faisait face au premier.

Après avoir jeté un œil aux bijoux, il

s’installa

nonchalamment

sur

l’accoudoir

de

mon

siège,

conservant

une

stressante

proximité. Je me frottai les mains

sur

ma

jupe,

cherchant

une

solution.

– Voyez-vous quelque chose qui

vous plaît ? me demanda-t-il

doucement.

– Je… euh… Tout est… superbe,

bégayai-je en rougissant.

– Je trouve aussi.

– Il faut les essayer, proposa

Nelson avec un sourire. Cela vous

donnera un point de vue plus

intéressant.

La

nervosité

me

gagna

totalement et je croisai les bras sur

ma

poitrine

dans

une

vaine

stratégie de défense. Blake se saisit

de l’un des bracelets, magnifique et

brillant,

pendant

que

Nelson

commentait : « Diamants et or

blanc. » J’inspirai profondément,

pendant que les doigts de Blake

saisissaient

doucement

mon

poignet, me forçant à déplier mes

bras.

– N’oubliez pas que vous devez

me donner votre avis.

– Pour qui est-ce ? demandai-je

naïvement.

– À votre avis ? À qui puis-je offrir

ce genre de cadeau ? sourit-il tout

en glissant le bracelet autour de

mon bras.

Ses doigts effleurèrent ma peau,

bougeant doucement le cercle de

diamants autour de mon poignet.

Objectivement, je ne pouvais nier

qu’il était superbe, mais mon

attention était focalisée sur le

mouvement précis et caressant des

doigts d’Andrew Blake sur moi. Je

frissonnai légèrement.

– Il vous va très bien, murmura

Blake en levant les yeux sur moi.

– Il irait à n’importe qui, souris-je.

– Je ne pense pas. L’élégance ne

s’improvise pas, et je sais que vous

êtes élégante dans tout ce que

vous faites.

Il retira le bracelet de mon bras et

le reposa sur la table. Ma peau me

picota un peu et je frottai mon

poignet dans un excès de stress.

Toujours assis près de moi, Blake

tendit la main et attrapa une paire

de boucles d’oreilles.

– Notre nouvelle collection : les

orchidées. La partie supérieure en

onyx, la partie inférieure en

diamant, commenta Nelson.

– Elles sont très discrètes,

renchérit Blake en fronçant les

sourcils.

– Vouliez-vous quelque chose de

plus imposant ?

– Je ne sais pas… Qu’en pensez-

vous, Kathleen ?

– Je pense que le bijou doit

refléter la personnalité de la femme

à qui v