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Dear You: Acte 1

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1

Dear You: Acte 2

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french
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Crush Story

Language:
french
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CHAPITRE 1

Cinq…

Cinq… C’est le nombre de marches qui séparent le Peninsula du monde réel.

Cinq marches de velours rouge, encadrées de deux statues de lion, rugissant leur

plaisir de faire partie de l’élite.

Personne n’entre ici par hasard. Chaque main qui pousse l’immense porte

tambour le fait pour une vraie raison. La première fois que j’ai franchi ces cinq

ridicules et précieuses marches, je n’étais que Kat Dillon, jeune femme au chômage,

cherchant à manger autre chose que des légumes en boîte. J’étais désormais Kat

Dillon, employée dévouée à nos richissimes clients.

Chaque soir, un peu avant 20 heures, en passant cette porte, j’oubliais mon

appartement miteux et sombre, pour plonger dans le luxe du Peninsula, hôtel cinq

étoiles sur la Cinquième Avenue, à deux pas de Central Park. J’étais fascinée par ce

lieu : les moulures délicates du plafond, l’éclairage tamisé, le silence à peine troublé

par quelques notes de piano qui régnait dans le hall.

Un autre monde.

Tout était toujours parfait, huilé, harmonieux. Rien à voir avec le monde réel, un

monde de bruit, de drames et de luttes intestines. La réalité n’était pas douloureuse ici.

Et quel que soit le problème, vous trouviez une réponse dans le confinement et le

raffinement de cet endroit.

Le sapin trônait dans le petit salon, jouxtant l’espace bar. Nous étions à une

semaine de Noël et, malgré la bulle dans laquelle je vivais ici, on sentait dans l’air un

mélange inédit d’effervescence, de joie et de bonheur anticipés. Cette année, c’était là

que je passerai les fêtes. Maman était partie avec Phil en voyage initiatique en Inde. Et

papa… Papa vouait une haine féroce à l’encontre des villes de plus de 5 000 habitants.

Je griffonnai son visage dans un coin de mon bloc-notes, me souvenant avec un léger

sourire du plissement de ses yeux quand il riait. Papa me manquait.

Un tintement, léger, familier, presque inaudible, me parvint, me donnant

instantanément le sourire. Maria avança vers mon pupitre de concierge, le pas

énergique et ; une mine réjouie sur le visage. Ses bracelets fins en argent

tintinnabulaient autour de ses poignets frêles. Je l’accueillis avec joie. Voir Maria était

une sorte de passerelle vers l’extérieur, une bourrasque fraîche qui vous surprend et

que vous appréciez invariablement. Elle déposa mon magazine préféré, tout juste sorti

de la presse, devant moi.

– Maria, tu es une fée ! m’exclamai-je en serrant le New Yorker contre moi.

– Tu as conscience d’être une espèce en voie de disparition ? sourit mon amie en

s’appuyant contre le comptoir en marbre précieux.

– Parfaitement !

Maria était une belle femme de 50 ans. Ses cheveux poivre et sel et son sourire

prévenant lui donnaient un air doux. Je doutais que cette femme ait, un jour, fait le

mal autour d’elle. Un sourire bienveillant s’étira sur son visage harmonieux, dévoilant

une dentition parfaite. Quoi qu’elle en dise, Maria était séduisante, et pas seulement

physiquement.

Depuis

mon

arrivée

au Peninsula, Maria était devenue

progressivement une mère de substitution. Une maman idéale, sympathique,

raisonnable et sur qui on pouvait compter. Tout le contraire de la mienne.

– Les fleurs sont superbes, comme toujours Maria, constatai-je en observant le

flot de grooms de l’hôtel les emporter dans les différentes parties du hall.

– Merci. As-tu le planning du week-end ? Lynne devait me le faxer hier…

– Hier ? Tu as parlé à Lynne hier ? m’étonnai-je.

– Oui.

– Avant midi, je présume ?

– Dans la matinée, effectivement. Notre reine de l’organisation aurait-elle un

problème ?

– Un diamant de trois carats n’est pas un problème dans le monde de Lynne.

Maria rit doucement et secoua la tête, incrédule.

– Les essayages de la robe ? m’interrogea Maria.

– Elle sera superbe ! assurai-je en me remémorant la journée d’hier.

– Tu donnes parfaitement le change ! J’y croirais presque si je ne te connaissais

pas. Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu n’aimes pas Philip !

– Lynne ne partage pas mon point de vue, dis-je en haussant les épaules.

– J’imagine. Dans le cas contraire, elle n’aurait jamais dit oui.

Je soupirai lourdement. J’avais déjà eu ce débat avec Lynne et tout ce que j’avais

su répondre était un charabia inintelligible et passablement obscur sur les âmes sœurs

et leur capacité à se reconnaître l’une l’autre.

– Ce n’est pas que je ne l’aime pas. C’est juste que… Il n’y a pas de… chimie, ou

de… je ne sais pas. Philip ne lui ressemble tellement pas.

– Elle est amoureuse de lui ! contra Maria. Tu sais, le cœur a ses raisons…

– Je sais, je sais. Je dis juste que si elle était sûre d’elle et de sa relation avec lui,

elle n’aurait pas demandé un délai pour répondre à sa demande en mariage.

– Lynne est du genre… très organisée. La connaissant, elle a dû faire une liste des

pour et des contre.

– Elle est angoissée de finir sa vie toute seule et a dit oui sans se concentrer sur

l’essentiel, affirmai-je un peu durement.

Lynne menait sa vie amoureuse de la même façon que sa vie professionnelle.

Tout devait être carré, organisé, millimétré. Il n’y avait pas de place pour la fantaisie,

la chance, ou le destin.

Maria roula des yeux et pointa du doigt le magazine que je serrais toujours contre

moi.

– Cette chose-là ne vend que du fantasme, Kat.

– Il s’agit de destin, rectifiai-je en agitant nerveusement des papiers devant moi.

– Nous sommes au

e

XXI siècle, Kat. Plus personne ne lit ces annonces, tout le

monde a un profil Facebook.

– Tu es en train de me vendre un monde virtuel, quand je peux toucher ça ?

demandai-je en brandissant le magazine devant moi.

– J’abandonne.

– Maria, tu es la première à croire qu’un homme est là quelque part à t’attendre.

– Certes, et c’est pour ça que je n’attends pas que le destin toque à ma porte, je

vais à sa rencontre. Je sors, je vis… Depuis combien de temps n’es-tu pas allée au

cinéma ?

– J’y suis allée la semaine dernière !

– Je voulais dire, accompagnée.

– Oh…

Pour toute réponse, je haussai les épaules. Maria soupira et je signai le bon de

livraison qu’elle me tendit.

Maria nous fournissait en fleurs, pour tous nos événements et pour la décoration

de l’ensemble des chambres et du palace, depuis un peu moins de vingt ans. Elle

faisait un peu partie des murs et connaissait chaque recoin de cet hôtel mieux que le

directeur lui-même.

Je glissai le New Yorker dans ma bannette personnelle, cachée par le rebord du

comptoir, et consultai le listing des réservations de salle.

– Une conférence de presse ce soir, et deux mariages samedi, annonçai-je à Maria.

– Et pour les suites ?

– La Peninsula Suite est réservée. Je vais demander à Lynne de te faire un fax de

confirmation.

– Sans problème. Je dois filer. J’ai confié la boutique à Irina, et elle est capable

d’y mettre le feu. Je livrerai les fleurs pour la conférence en milieu d’après-midi !

Elle s’éloigna avec un sourire sur le visage. Elle salua deux grooms et disparut

dans l’immense porte tambour. Je jetai un œil à ma montre. Mon service se terminait

dans une heure.

Travailler de nuit n’était pas mon choix. Mais j’y avais très vite pris goût. Non

seulement j’arrivais à profiter d’une partie de mes journées mais, en plus, les

demandes des clients étaient nettement plus faisables et abordables à 2 heures du

matin qu’en plein milieu de l’après-midi. Le Peninsula était un palace luxueux, sur

l’avenue la plus luxueuse du monde. Les boutiques haut de gamme qui jouxtaient

l’hôtel y drainaient une clientèle aisée et habituée à voir se réaliser le moindre de leur

désir dans la minute.

Des fraises en novembre ? Aucun problème.

Du champagne à 8 heures du matin ? C’est comme si c’était fait.

Une suite préparée à la perfection pour une demande en mariage ? Avec plaisir.

Voilà de quoi était remplie ma vie. Le mot « non » ne faisait pas partie de mon

vocabulaire. Au pire, je devais me contenter d’un « Je vais faire de mon mieux,

monsieur ». Vivre dans le luxe sans vraiment en profiter. J’étais la petite spectatrice de

leur monde parfait et harmonieux. Comme si devant mon pupitre, il y avait une vitre

invisible m’empêchant d’y participer.

– Bonjour, Kat. Comment a été la nuit ? me demanda le directeur de l’hôtel.

– Bonjour, monsieur Perkins. Nuit très calme, répondis-je en lui tendant le cahier

de transmission.

Il le parcourut rapidement, faisant glisser son doigt sur ma petite écriture.

– La période des fêtes est toujours plus creuse. Qui vous remplace pendant vos

congés ? demanda mon supérieur.

– Je ne prends pas de congés, monsieur.

– Oh… Bien, dit-il en relevant les yeux vers moi. Avant de partir, pouvez-vous

vérifier la Peninsula Suite ? Je veux qu’elle soit parfaite.

– Bien, monsieur.

Il se dirigea vers l’un des salons du hall et passa en revue la propreté des lieux.

J’attrapai mon téléphone portable, celui dédié à mes missions professionnelles, et

enfilai ma veste. Machinalement, je vérifiai que mon badge était correctement

maintenu sur le côté gauche.

Mon passe-partout électronique à la main, je me dirigeai vers les ascenseurs

centraux. Je fus interceptée par Joe. Visiblement, quelqu’un m’en voulait là-haut.

– Oui, Joe ! m’exaspérai-je en regardant ma montre. Je finis mon service dans

peu de temps, et M. Perkins m’a missionnée pour la Peninsula Suite. Fais vite !

– Angela est malade et Kim est bloquée dans le métro.

– Je vais appeler Angela, dis-je en dégainant mon portable. Concernant Kim, tu

me l’expédies dès qu’elle arrive.

L’ascenseur s’ouvrit dans un petit « ding », et je grimpai vivement à l’intérieur. Je

retrouvai le numéro d’Angela dans mon répertoire. Les étages s’égrenaient rapidement

pendant que la sonnerie résonnait.

– Allôoooo ? fit une voix traînante et faible.

– Angie ?

– Kat ? Je… je… je suis malade, souffla-t-elle avant de partir dans une violente

quinte de toux.

– J’entends ça, dis-je en écartant l’appareil de mon oreille. Tu seras là demain ?

– Aucune idée. Je t’appelle ce soir.

– Je vais modifier le planning. Pourquoi as-tu appelé Joe ? m’enquis-je alors que

je parvenais au 19e étage.

– Steven a téléphoné à Joe.

– Dis à Steven d’éviter de donner à ce cher Joe des excuses pour venir me parler !

Elle éclata de rire, et sa respiration sifflante me parvint. Son rire se transforma en

toux et je grimaçai. Il y avait peu de chance qu’Angela soit là pour la conférence de

presse et les deux mariages. J’allais devoir prendre un extra.

Je glissai le passe dans la porte unique de cet étage. Cette suite était la plus grande

et la plus luxueuse de l’hôtel. Y passer une nuit revenait à liquider la moitié de mon

salaire annuel. Encore une partie inaccessible du rêve. Je retirai mes chaussures pour

m’assurer de ne pas ravager le travail des femmes de ménage, et pénétrai dans

l’entrée. Les journaux du jour étaient disposés en éventail sur un guéridon.

Dans la salle à manger, la table était brillante, lustrée, et le couvert avait été mis

pour six. Je vérifiai les poussières sur les meubles en y passant le bout de l’index. Le

bureau était rangé et la moquette immaculée. Le salon avait été fleuri ce matin. Par

acquit de conscience, je regonflai les assises et les coussins. J’inspectai en dernier lieu

la chambre, dans les tons écrus et dorés, et finis par la salle de bains.

Les peignoirs manquaient, tout comme le gel douche et le shampooing estampillés

au logo de l’hôtel. Le balcon n’avait pas été déneigé. Ceci dit, je doutais qu’il soit

utilisé dans les prochains jours vu les températures sibériennes qui régnaient sur New

York.

Comme à mon habitude, pour cette suite, je laissais un mot de bienvenue replié

sur la table basse du salon. C’était une façon discrète de faire savoir aux clients

richissimes qui réservaient cette suite, que nous leur étions dévoués. Je signai de mon

prénom professionnel : Kathleen.

Je ressortis de la suite, jetant de nouveau un œil sur ma montre. Encore quinze

minutes… Je redescendis dans le hall. Kim boutonnait à la va-vite son chemisier bleu

ciel. Je fonçai sur elle, déterminée à expédier ce dernier problème.

– Mademoiselle, je suis désolée… La neige ralentit toute la circulation.

– Même le métro ? ironisai-je.

Elle eut le mérite de se taire et de baisser la tête, légèrement honteuse de se faire

prendre en flagrant délit de mensonge.

– Vous allez finir la Peninsula Suite. Il manque les peignoirs et les produits. Et

trouvez une âme charitable pour déneiger le balcon.

– D’accord.

– Quand vous aurez fini, vous irez voir Lynne. Je pense que vous serez chargée

de la conférence de presse. Je veux que ce soit impeccable.

– Bien.

Je compulsai l’agenda de réservation des salles, déchiffrant les annotations de

Lynne. Elle gérait la partie événementielle de l’hôtel : les réservations de salle, que ce

soit pour un mariage, un congrès médical ou un anniversaire, passaient par elle.

Autant je me chargeais des demandes instantanées et parfois étranges des clients,

autant Lynne listait, cataloguait et classait tous leurs desiderata au moment des

réservations.

– « Blake Medias », lus-je sur le carnet.

– Wow ! s’exclama Kim près de moi.

Je l’ignorai et glissai mon doigt sur la ligne horizontale, espérant avoir plus de

détails. Mais la ligne était vierge. Lynne devait sûrement avoir un dossier épais et

détaillé sur ce client pour qu’elle se dispense de commentaires sur l’agenda.

– De toute façon, je suis de service la nuit prochaine, donc je jetterai un œil à

votre travail.

– Bien, mademoiselle.

– Allez-y… Et commencez par la Peninsula Suite, ajoutai-je en rangeant l’agenda.

Elle fit deux pas en arrière et s’éclipsa discrètement. Je n’avais pas eu le temps de

former les équipes de femmes de chambre. J’avais la chance de pouvoir donner mon

avis sur leur recrutement et sur celui des grooms de l’hôtel. Malheureusement, Kim

avait été embauchée une semaine avant moi et je devais désormais composer avec sa

mythomanie habituelle et bien trop fréquente.

Je soupirai en regardant ma montre. Sam devait me relever pour que je puisse

rentrer chez moi. J’avais une confiance aveugle en lui. Il tenait son rôle de concierge à

la perfection et il m’avait formée à mon arrivée ici.

– Cappuccino avec un supplément crème pour mademoiselle, l’entendis-je

annoncer derrière moi.

– Et pour toi, j’imagine que c’est ton double expresso habituel ? souris-je en me

tournant vers lui.

– Triple ce matin ! Mon fils est malade, j’ai passé une partie de la nuit à le bercer !

me répondit-il en me tendant le gobelet brûlant.

– Rien de grave, j’espère ?

– On a réussi à dégoter un rendez-vous en urgence chez le pédiatre.

Nous prîmes une gorgée de nos boissons et je lui tendis le cahier de transmission.

– Nuit calme, comme tu peux le voir.

– Ils sont tous dans la frénésie des fêtes, commenta Sam en lisant le cahier.

– J’ai expédié Kim faire la Peninsula Suite, tu pourras revérifier avant midi ?

– Sans faute.

– Et ensuite, elle doit s’occuper de la première salle pour la conférence de presse

de ce soir. Il faut refaire un point avec Lynne, car il n’y a pas de détails. Maria livre

dans l’après-midi. Angie est malade, il va falloir revoir le planning pour ce week-end.

– Merde ! Tu as demandé un extra ?

– Pas eu le temps. Peux-tu t’en charger ? demandai-je avec un sourire.

– Tu n’as aucune pitié pour un pauvre père de famille épuisé ?

– Désolée ! m’excusai-je. Ça va aller ?

Il reprit de son café et, après une grimace, il fit un mouvement de menton

m’autorisant silencieusement à partir. Je lui souris et lui tendis le téléphone portable et

le passe-partout. Je le saluai et quittai mon poste, rêvassant vaguement à l’idée de

retrouver mon lit et de plonger dans le sommeil pour les prochaines heures.

– Kat ? m’interpella Sam alors que j’allais accéder au petit couloir menant aux

vestiaires.

Je me tournai vers lui et le vis en train d’agiter mon magazine en roulant des yeux.

Je rougis violemment, connaissant l’avis de Sam sur mon incroyable addiction.

– Pas de commentaires, sifflai-je en le lui arrachant des mains.

– Tu connais ce truc appelé « probabilité » ? Ouvre les yeux, Kat. Tu as plus de

chance de trouver l’homme de tes rêves ici que là-dedans, dit-il avec douceur en

désignant le magazine.

– Ici ? Ici, je suis transparente, Sam. Juste un objet, au mieux un être vivant qui

ne respire que pour faire de leur vie idéale une vie encore plus parfaite.

– Tu te trompes… Gratte le vernis, tu verras qu’ils ne sont pas tous si heureux

que ça !

Je haussai les épaules, comme chaque fois que je ne savais pas quoi répondre à

un commentaire. Je voulais bien admettre que j’étais un peu folle d’y croire. Je

voulais bien admettre que je me voilais la face.

Mais j’y croyais. Je voyais l’espoir, le bonheur, le désir dans toutes ces annonces.

Toutes ces choses avec lesquelles je n’étais pas familière.

Et inconsciemment, je devais me l’avouer, j’espérais me reconnaître dans une de

ces annonces. Je voulais être la belle inconnue de quelqu’un, ou la jolie brunette

endormie au petit matin… Ou la femme qui lisait le New Yorker, inconsciente d’être

dévorée du regard par un homme. Je voulais être désirée, cherchée, convoitée.

Je voulais une histoire, pas un simple flirt ou une relation adulte et raisonnée. Je

voulais un homme qui me ferait toucher les étoiles et qui me comprendrait d’un

simple regard.

Je quittai l’hôtel dix minutes plus tard, armée de mes mitaines grises et de mon

reste de cappuccino. Le trajet jusqu’à la bouche de métro me parut interminable. L’air

était vif, et je dus me montrer extrêmement prudente pour éviter les plaques de verglas

persistantes. Je finis ma boisson en attendant ma rame.

Dans le métro qui roulait dans un vacarme infernal, je calai ma tête contre une

vitre. Les yeux mi-clos, les stations défilèrent une à une et je fis un dernier effort en

voyant mon arrêt.

Après dix nouvelles minutes de marche sur la neige, j’arrivai enfin chez moi. Mon

appartement était loin du luxe du Peninsula. À vrai dire, le seul luxe que je pouvais

m’offrir était un étage élevé pour profiter de la lumière du jour. Je posai mon sac au

sol, retirai mon épais manteau en laine grise et me dirigeai jusqu’à ma chambre

minuscule. Après avoir enfilé un bas de jogging et un T-shirt, je tombai dans le

sommeil.

Quand je rouvris les yeux, il était presque 15 heures et mon ventre gargouillait.

Les cheveux emmêlés et le corps encore engourdi, je me levai et allai jusqu’à ma toute

petite cuisine, composée d’un réfrigérateur, d’une plaque de cuisson et d’un recoin

libre pour cuisiner.

Alors que mes œufs cuisaient, mon portable sonna et la voix joyeuse de Lynne me

parvint.

– Bonjour, Lynne !

– Kat ! Dieu merci, tu es réveillée !

– À peine, murmurai-je la voix encore rauque.

– Peux-tu venir une heure plus tôt ce soir ?

– L’esclavagisme ne fait pas partie de la charte de qualité du Peninsula ! raillai-je.

– Il faut que tu sois là ! J’ai cette maudite conférence de presse à régler, Angie est

malade… Et… Il faut que tu viennes !

– Sinon quoi ?

– Tu auras ma mort sur la conscience. J’ai besoin de toi pour tout finaliser, Kim a

réussi à saccager la table où étaient disposées les flûtes à champagne, et… S’il te plaît,

Kat ! gémit-elle avec une voix traînante.

– J’ai un millier de…

J’entendis un soupir, et imitai mon amie.

– Bien… Si tu veux. Je serai là à 19 heures.

– Génial ! piailla-t-elle. La conférence commence à 18 heures, mais je veux juste

que tu t’assures que l’équipe de Blake Medias soit bichonnée.

– Nouveau client ?

– Nouveau… Et riche.

– La Peninsula Suite est pour eux alors ? demandai-je en versant mes œufs dans

une assiette.

– Surtout pour lui.

– Pourquoi le ton de ta voix ne me rassure-t-il pas ? m’enquis-je en portant mon

repas dans le salon.

– Son assistante est une garce. Une bonne partie de jambes en l’air la détendrait

sûrement !

– Lynne ! m’offusquai-je.

– Ce n’est que mon avis ! Je dois te laisser, je dois refaire un point téléphonique

avec l’avocat de Blake.

– À plus tard, Lili.

Au fil du temps, Lynne était devenue plus qu’une simple collègue. Vu mes

horaires, nous ne travaillions que rarement ensemble, mais notre collaboration était

agréable et nous étions devenues amies lors d’une semaine où je travaillais

exceptionnellement de jour.

C’est en septembre, alors qu’elle revenait de vacances des Caraïbes, qu’elle

m’avait appris que Philip l’avait demandée en mariage. J’avais plutôt mal encaissé

cette nouvelle. J’avais passé un peu de temps avec son futur mari. Sous l’apparence

heureuse de leur couple, et malgré leurs marques d’affection continuelles, je ne

parvenais pas à les assimiler à l’image que je me faisais du bonheur.

À 17 h 30, je filai sous la douche et entrepris mes corvées habituelles : séchage et

lissage de ma chevelure indomptable. L’expérience aidant, je mis un temps record à

être prête et quittai l’appartement en m’assurant d’avoir mon téléphone.

Le froid de ce matin avait laissé place au redoux. La neige fondait et je pus

marcher à une cadence normale. Après mon trajet en métro, j’atteignis l’hôtel, saluai

rapidement Sam et me changeai.

Mon uniforme – tailleur jupe – ne m’avait jamais emballée. Mais le pire restait

encore les talons. Pas très hauts, certes, mais suffisants pour anéantir un éventuel

excès de confiance en moi.

À 19 heures tapantes, j’entrai dans la salle de conférence et cherchai Lynne du

regard. Cette dernière briefait les serveurs et les barmans. Elle prit le temps de me faire

un signe de la main et je repassai en mode professionnel.

J’avais très vite pris l’habitude de faire abstraction de l’événement pour me

consacrer à mes missions. Quand j’enfilai ma tenue, j’enfilai aussi un masque. Je

n’étais plus Kat, mais Kathleen, la femme chargée de réaliser le moindre de vos

caprices.

Rien ne devait me toucher, ou m’émouvoir. Sam m’avait rapidement conseillé de

faire comme lui : se construire une carapace inébranlable. Nous n’étions que des pions

dans un monde où l’apparence prévalait sur tout.

– Excusez-moi, mademoiselle, m’interrompit une voix masculine alors que

j’inspectai une table.

– Monsieur ?

– Pouvez-vous vous assurer que le champagne soit servi dans dix minutes ?

demanda-t-il.

Son regard gris acier me fixait intensément. Il passa une main dans ses cheveux et

je devinai un voile de fatigue sur son visage. Il dénoua légèrement sa cravate et passa

un doigt dans l’encolure pour l’écarter.

– Bien sûr, monsieur. Autre chose pour vous être agréable ?

– J’ai besoin d’un taxi dans trente minutes.

– Souhaitez-vous que notre personnel vous conduise quelque part ? Nous

pouvons mettre un de nos chauffeurs à votre disposition.

– Oh… Évidemment, le luxe a ses avantages, marmonna-t-il en secouant la tête.

Je lui fis un sourire entendu. Il ne devait pas avoir l’habitude de ce genre

d’attentions. Je retrouvai ses yeux où brillait une pointe d’amusement. Non seulement

il n’avait pas l’habitude mais, visiblement, cela le laissait dubitatif.

– J’ai besoin de prendre un avion.

– Je vais demander qu’on vous conduise à l’aéroport. Avez-vous des bagages ?

– Je m’en occuperai. Monsieur Blake prendra un vol demain matin, pouvez-vous

faire le nécessaire ?

– Sans problème, monsieur.

Ses yeux s’illuminèrent et il hocha la tête avant de s’éclipser. Je finis mon

inspection, puis me concentrai sur la fin de la conférence.

– Il s’agira d’un magazine masculin, tourné en priorité vers la tranche 30-40 ans.

Nous y aborderons la vie new-yorkaise, ainsi que des sujets d’actualité sous forme de

reportages d’investigation.

Je regardai l’homme qui expliquait le contenu de ce magazine. Il semblait à l’aise,

souriant aussi. Son regard naviguait sur la foule de journalistes et de photographes

face à lui, ne s’arrêtant jamais sur quelqu’un en particulier. Il ne devait pas avoir plus

de 30 ans, et son sourire était éblouissant. Le haut de sa chemise légèrement ouvert

laissait apparaître la pilosité de son torse, son cou et le dessin carré de ses épaules. Les

spots au-dessus de l’estrade et le crépitement des flashes ne me permirent pas de

deviner la couleur de ses yeux, mais je remarquai qu’il écoutait les questions avec

attention, calant son menton dans le creux de sa main.

– Andrew Blake, m’annonça Lynne en se positionnant près de moi. Plutôt pas mal

non ?

– Il est… Oui… En effet, marmonnai-je en poursuivant l’étude de son visage. Il

faut prévoir un chauffeur pour un type de son équipe.

– Je vais m’en occuper, affirma ma collègue en notant la prestation sur son bloc-

notes. J’ai passé la journée dans cette salle, j’ai hâte que cela se termine.

– Encore quelques minutes. À ce propos, il faut remplir les coupes !

Lynne fit un signe de la main à l’un des serveurs et, aussitôt, celui-ci ouvrit une

des bouteilles et commença à en vider le contenu. Je repris ma contemplation, souriant

largement en entendant le rire de Blake résonner dans la salle.

– Si ça marche, il reviendra ici régulièrement, reprit Lynne.

Mon cœur fit un petit bon dans ma cage thoracique. Revenir ici ? Donc, je le

croiserai ? Ma concentration professionnelle allait être mise à rude épreuve… La

plupart des clients du Peninsula avaient l’âge de mon père, mais lui… C’était un peu

comme s’il avait appuyé sur le bouton « Fantasmes autorisés » dès que mon regard

s’était posé sur lui.

– Je m’assurerai qu’il soit pleinement satisfait de son séjour ici, Lili.

Elle arqua un sourcil et un sourire étrange flotta sur ses lèvres.

– C’est ton cerveau ou tes hormones qui parlent ?

– Mon cerveau, Lynne ! répliquai-je un peu trop vite.

– Il est séduisant… C’est tout ce que je dis. N’importe quelle femme…

– Pitié, Lynne, on parle d’un client !

– Et moi je te parle de sexe… Tu sais, ce truc un peu débridé qui devrait être ton

activité principale à ton âge.

– Je bosse la nuit !

– Qui a dit que c’était uniquement nocturne ? Plaisanta-t-elle en serrant son bloc-

notes contre elle. Je vais finir par te présenter un des collègues de Philip !

J’ouvris la bouche pour répliquer, mais le brouhaha des applaudissements m’en

empêcha. Le sourire de Lynne parlait pour elle : elle avait gagné cette manche.

CHAPITRE 2

Trouver un homme s’apparentait pour moi à trouver une aiguille dans une meule

de foin… Une meule de foin de la taille du pays ! Ça n’était pas faute d’avoir essayé

mais, la plupart du temps, je tombais dans le gouffre profond creusé entre ce que je

désirais ardemment et ce que j’obtenais difficilement. La plupart de mes histoires

s’étaient terminées de façon plutôt lamentable.

– Je vais faire le nécessaire pour le chauffeur, annonça Lynne alors que la foule

des journalistes et des photographes se dispersait pour mieux se retrouver autour des

tables à champagne.

– Bien. J’attends ton retour et j’irai relever Sam ensuite, répondis-je en regardant

ma montre.

– Sans problème. Merci de ton aide ! conclut-elle en me faisant un sourire. Oh et

respire, Blake est à moins de cinq mètres de toi !

Je roulai des yeux et, la seconde suivante, je balayai la salle pour le trouver.

L’homme aux yeux gris, qui m’avait parlé quelques minutes auparavant, disparut par

une porte adjacente. J’eus tout juste le temps de le voir retirer définitivement sa

cravate.

Je reculai un peu, m’éloignant des convives. Mon rôle était juste de m’assurer que

tout se passait bien. J’étais, là encore, une spectatrice invisible de leur monde. Je

regardais, sans vraiment voir. De petits groupes se formaient, parlant sûrement de ce

qu’ils venaient d’apprendre. Au loin, les visuels géants reprenaient le titre du

magazine – Powerfull – surmontés du logo de Blake Medias.

– Mademoiselle Hoffman, je présume ? s’enquit une voix au timbre grave.

– Monsieur Blake… Je… euh… Non… Mademoiselle Hoffman s’est absentée

pour finaliser certains détails de votre… séjour, bafouillai-je en rougissant.

Je baissai les yeux et vis que sa main retombait. Merde ! Je venais de snober

Andrew Blake, qui était non seulement un client de l’hôtel, mais aussi l’homme le

plus… superbe – et encore le mot est faible – que le destin ait bien voulu mettre sur

mon chemin.

Je pris trois secondes pour recomposer mon visage professionnel, optant pour le

détachement total. Mais à la seconde où je croisais son étincelant regard vert, je

réalisai que c’était un peu comme tenter l’apnée profonde sans même savoir nager : un

échec cuisant et humiliant.

Je rougis de nouveau, espérant que mes neurones allaient se mettre en mode

survie.

– Souhaitez-vous que je transmette un message à mademoiselle Hoffman ?

Une femme blonde, sublime, lui tendit une coupe de champagne. Il la remercia et

je réalisai que je me dandinais d’un pied sur l’autre. Je m’ordonnai de cesser et plaçai

mes mains derrière moi, me triturant les doigts. Dieu du ciel, mais était-ce possible

que mon estomac fasse des sauts périlleux ? C’était sûrement lié à l’électricité

crépitante qui parcourait mon corps.

La jeune femme se pencha légèrement et mon vis-à-vis lui parla à l’oreille. Dans

ce mouvement, je remarquai sa main, négligemment posée dans le bas de son dos. Elle

lui parla à son tour, et il opina, portant son verre à ses lèvres. La jeune femme blonde

lui fit un dernier sourire et le quitta sans même un regard pour moi.

– Excusez-moi, vous disiez ? reprit-il en se penchant vers moi.

– Un message pour mademoiselle Hoffman ? Suggérai-je en tentant de trouver

une partie de son corps que je pouvais regarder sans rougir.

Il était grand, élancé, et son pantalon de costume noir révélait la finesse de ses

jambes. Je relevai les yeux vers son visage et observai ses mâchoires se serrer. De

nouveau, il porta son verre à ses lèvres et son front se plissa de réflexion. Mon regard

accrocha ses mains, douces, fines, élégantes et sources d’images obscènes. Je n’avais

jamais songé à être réincarnée en flûte à champagne, et pourtant cela me semblait

tellement évident maintenant.

Mais brutalement, mon film à fantasmes s’arrêta. Il portait un anneau doré à

l’annulaire. Ce type était marié. Sûrement avec cette blonde plantureuse, et depuis son

plus jeune âge, histoire d’éviter une mésalliance néfaste pour la descendance Blake.

Ce simple détail eut le mérite de me faire redescendre sur Terre.

– Dites-lui qu’elle a fait un très bon travail, déclara-t-il finalement.

– Je lui transmettrai, monsieur.

Il me lança un dernier regard, mélange d’autorité et de scepticisme, et partit en

direction d’un petit groupe derrière lui. La blonde magnifique en faisait partie. On ne

pouvait pas dire que j’avais fait la meilleure des impressions.

– Tu peux filer ! chuchota Lynne à mon oreille.

– Super, soufflai-je, soulagée. Monsieur Blake te remercie de ton travail.

– Tu lui as parlé ? s’étonna-t-elle.

– Il m’a prise pour toi.

Je limitai le récit de ma rencontre aux choses avouables, évacuant le fait que

j’avais loupé sa poignée de main et que j’avais comme un trou dans l’estomac depuis

que j’avais remarqué son alliance. Je sortis de la salle quelques minutes plus tard,

rejoignant le hall et Sam. Il me fit les transmissions avec sa célérité habituelle, tandis

que je compulsai le cahier.

– J’ai demandé à Kim de nettoyer la piscine dans l’après-midi, tu pourras aller

vérifier ? Blake l’a privatisée pour ce soir.

– Je ne veux même pas savoir ce qu’il veut en faire !

Sam me fit un sourire entendu et quitta le poste quelques minutes plus tard. La

nuit promettait d’être calme. Généralement, l’hôtel s’agitait aux alentours de 2 heures

du matin. Les noctambules invétérés croisaient ceux qu’ils considéraient comme des

couche-tôt. Je glissai le portable dans ma poche et affichai la petite pancarte indiquant

mon retour dans quelques minutes.

Je récupérai le New Yorker au fond de mon vestiaire, le glissai dans ma bannette

puis me dirigeai vers le bar. Ce n’est qu’en voyant un homme plutôt grand et tout en

muscles que je me souvins qu’Angela était clouée au lit. Il essuyait des verres, le

regard fixé sur un point du bar.

– Bonsoir, je suis Kat. La concierge de nuit, précisai-je en tendant ma main vers

lui.

– Daniel Cooper. Le remplaçant, ajouta-t-il avec un sourire lumineux en prenant

ma main dans la sienne.

– Bienvenue au Peninsula. Peux-tu me faire un thé, s’il te plaît ?

– Je te l’amène.

– Parfait, merci !

Je retournai à mon poste et vis les premiers journalistes participant à la conférence

de presse franchir la porte tambour. Je les saluai un à un, avec un sourire poli. Daniel

m’apporta mon thé et repartit aussitôt en direction du bar. Il était seul à servir, et

même s’il n’y avait pas foule, on ne faisait jamais attendre un client. Je m’installai

dans le fauteuil et ouvris mon magazine. Je feuilletai rapidement les premières pages,

préférant me consacrer à mon moment favori de la semaine : la découverte des

annonces.

Ces annonces étaient une version moderne des bouteilles à la mer. Vous croisiez

quelqu’un dans la rue, vous sentiez une alchimie mais, trop tard, cette personne avait

déjà disparu. Et vous passiez une annonce dans l’espoir ténu qu’on vous reconnaisse.

Mon espoir à moi était de ME reconnaître dans une d’entre elles. D’être

l’inconnue à l’écharpe rouge vif, ou la fille qui était descendue à hauteur de la 46e rue,

près de Broadway. A contrario de ma vie au Peninsula, j’avais la sensation que ce

rêve-là pouvait être accessible.

Jeudi 2 décembre,

Belle brune au regard mélancolique, Grand Central, ligne 5. Tu as des larmes dans les

yeux et tu joues nerveusement avec ton téléphone. Tu disparais dans la foule à l’arrêt

125e rue. Veux te revoir et te consoler. Annonce BR4590

Vendredi 3 décembre,

Beauté asiatique, Classon Av., ligne G. Des regards et des sourires échangés, mais je n’ai

pas eu le courage de t’aborder. Ton visage hante mes nuits et envoûte mes journées.

Peut-être le début d’une histoire ? Annonce BR4367.

Je sirotai mon thé en rêvassant à ces rencontres fortuites et pourtant tellement

puissantes. Le hasard vous met sur le chemin de quelqu’un. Souvent, il manque juste

le courage ou l’envie de le voir. Un nouveau flot de journalistes quitta la salle de

conférence. Lynne suivait, me faisant un petit signe avant de rejoindre son bureau.

Mercredi 1er décembre

Starbucks, Rockfeller Center. Cappuccino pour toi, Grand Latte pour moi. Quelques

regards échangés, ta main a touché la mienne. Tu portais un bonnet en laine rouge.

T’offrir un cappuccino ? Annonce BR2387.

– Je rentre, Kat ! me surprit Lynne.

Je refermai vivement le magazine, mais pas assez vite pour l’œil acéré de mon

amie.

– Ne me dis pas que tu lis encore ces bêtises ?

– Lynne ! gémis-je.

– Tu es incroyable ! Tu vis dans un autre monde, Kat !

Je pris mon thé et en bus un peu. Je voulais éviter cette énième conversation avec

Lynne. Elle ne me comprenait pas. Ces annonces étaient encore la seule chose qui me

prouvait que les âmes sœurs existaient et se reconnaissaient.

– Il reste encore du monde dans la salle ? l’interrogeai-je.

– Quelques photographes et l’équipe de Blake.

– Merde, le chauffeur pour demain ! m’exclamai-je en me souvenant subitement

de mon entretien avec l’homme aux yeux gris.

Lynne roula des yeux et pointa le magazine devant moi.

– La réalité, Kat… La réalité !

Je grognai pour la forme, consciente que Lynne se moquait ouvertement de mon

addiction. Pendant que je consultais le dossier au nom de Blake pour trouver l’horaire

de son vol, une nouvelle vague de journalistes quitta l’hôtel. Je devinai la silhouette

d’Andrew Blake, longiligne et élégante, son bras enroulé autour de la taille de sa

femme, il riait en serrant des mains. Son vol était à 9 heures, je décidai de lui réserver

un chauffeur dès 6 heures. Je croisai furtivement son regard avant qu’il ne reporte son

attention sur la blonde à ses côtés. Malgré moi, je sentis mon cœur s’emballer pendant

que je fixais sa nuque et sa chevelure indisciplinée. Passer une main dans ses cheveux

ne devait pas être désagréable.

Je secouai la tête, cherchant à limiter le flot de fantasmes que cet homme éveillait

en moi. Scruter le moindre de ses mouvements pouvait sûrement s’apparenter à du

harcèlement… ou à du masochisme. Je n’arrivais pas à comprendre la réaction de

mon corps. Cet homme était marié et mon cerveau aurait dû avoir le pas sur mon

organisme perturbé. Au lieu de ça, j’étais inexorablement attirée par lui, par son corps,

par ses gestes gracieux, alors que je ne lui avais parlé que deux minutes.

Enfin, si on pouvait appeler ça une discussion. Une véritable idiote !

Je tentai de baisser les yeux et de trouver un semblant d’occupation. Compulser

l’agenda, vérifier les réservations, trier les bons de livraison, recharger de papier la

photocopieuse cachée sous le meuble… Mais j’avais du mal à coordonner mes

mouvements, dès que je faisais face au hall, mon regard se relevait de lui-même vers

Andrew Blake.

Et ce fut pire quand je le vis relâcher la femme près de lui et se diriger vers moi.

Mes mains se mirent à trembler et ma gorge se serra douloureusement. Je tentai de

respirer calmement et de reprendre le contrôle. J’accrochai le meuble devant moi et,

debout face à lui, je plaquai un sourire ultra-professionnel sur mes lèvres.

– Oh… bonsoir, fit-il en me reconnaissant.

– Monsieur Blake. Que puis-je pour vous ?

– Je vais aller nager. Pouvez-vous faire en sorte qu’un dîner me soit servi…

disons dans une heure dans ma suite ?

– Sans problème, monsieur, acquiesçai-je.

– Et une bouteille de vin ! Du blanc.

– Bien, monsieur.

Il me fit un sourire et sortit son téléphone de sa poche. De nouveau, je fixai son

alliance brillante et lisse. Je pris des notes sur un carnet, prête à exécuter la moindre de

ses demandes, aussi exubérantes puissent-elles être. J’étais déterminée à garder une

attitude professionnelle, espérant que la carapace ne se fissure pas la seconde suivante.

– Je dois faire livrer des fleurs à San Francisco, reprit-il en fronçant les sourcils.

– Je peux vous recommander notre fleuriste habituelle.

– Je ne veux pas d’un bouquet standard, grinça-t-il plus sèchement. C’est une

occasion particulière.

– Pour quand vous faut-il ces fleurs ? repris-je en ne relevant pas son ton

désagréable.

– Demain midi, à San Francisco. Et je veux une discrétion absolue, ajouta-t-il en

posant son téléphone.

– Nous travaillons toujours dans la confidentialité la plus totale, monsieur Blake.

Derrière lui, le petit groupe auquel il parlait précédemment se décomposait. Les

journalistes quittaient le hall. La jeune femme blonde jeta un dernier regard vers nous

et monta dans l’ascenseur. J’attrapai la carte de visite de Maria et la glissai entre les

mains de Blake.

– Je suis certaine que Maria saura répondre à votre demande.

Il prit la carte et consulta de nouveau son téléphone. Il secoua la tête, claquant sa

langue d’agacement. Je remis une mèche de cheveux rebelle derrière mon oreille et

reposai mes mains sur le meuble nous séparant. Ma nervosité reprenait le dessus. Ce

silence tendu m’embarrassait, mais je devais attendre qu’il parte. Le client choisissait

toujours quand la conversation était terminée. Ses doigts s’agitèrent sur l’appareil et il

soupira plusieurs fois. Pour la première fois de la soirée, je remarquai les traces de

fatigue sous ses yeux.

– Vous travaillez toujours de nuit ? demanda-t-il subitement, les yeux toujours

rivés sur son écran.

– Euh… oui.

– Depuis longtemps ?

– Trois… ans.

Je virai couleur coquelicot, me pinçant les lèvres pour ne pas rire nerveusement.

Finalement, il releva la tête vers moi et un léger sourire moqueur apparut sur son

visage.

– Ça faisait longtemps…, commenta-t-il.

Je ne répondis pas, peu envieuse de m’enfoncer dans cette conversation intime et

embarrassante.

– Ne soyez pas si nerveuse, dit-il avec prévenance en posant sa main sur la

mienne.

Pétrifiée, je n’osai plus bouger. Je me liquéfiai quand son regard se verrouilla au

mien. Son sourire s’effaça et un muscle dans sa mâchoire tressauta. L’électricité que

j’avais ressentie en le regardant dans la salle n’était rien par rapport à celle qui

m’habitait maintenant. L’ensemble de mon corps était en éruption, l’adrénaline, le

désir et une pointe de culpabilité parcouraient mes veines, comprimant mon bas-

ventre dans une chaude douleur. Il libéra ma main, et je respirai de nouveau.

– Je vous souhaite une bonne nuit.

– Merci, articulai-je avec difficulté. Vous aussi.

Il leva un sourcil, conscient, tout comme moi, que je franchissais la ligne. Rester

polie et professionnelle… Ne pas laisser la carapace se fendiller, garder une distance

respectable entre l’employée que j’étais et le client qu’était Andrew Blake. Tout cela

était en train de voler en éclats.

Il quitta mon poste et se dirigea vers les ascenseurs. Je m’effondrai dans mon

fauteuil, tremblant de tout mon corps. Je fermai les yeux une seconde, espérant que

mon cœur cesse sa cavalcade infernale. Mes mains agrippèrent les accoudoirs et

j’évacuai la panique de mon organisme. Je me redressai brutalement…

La piscine ! Merde !

Je fonçai vers la lingerie, trébuchant sur les marches et récupérai trois épaisses

serviettes fraîchement lavées et un peignoir. Avec Kim en charge de la piscine, j’étais

certaine qu’elle avait oublié le linge. Je repassai devant mon pupitre, mis ma pancarte

d’attente et courus jusqu’à la piscine intérieure…

… Avant de me rendre compte que j’avais oublié mon passe d’accès.

Je retournai en vitesse à mon poste et, après une minute de fouille intense sur

mon bureau, le retrouvai sous le New Yorker. Ma course effrénée reprit et, après avoir

traversé un long couloir, j’entrai dans la piscine. De petits spots éclairaient le sol en

tek. J’entendis le clapotis régulier de l’eau, signe qu’il nageait déjà. J’avançai un peu,

me sermonnant pour ne pas le regarder outrageusement une fois de plus. Mais à la

seconde où je perçus la coloration bleutée des murs, reflet de l’eau de la piscine, mes

yeux s’égarèrent sur lui. En pleine coulée, et malgré l’eau qui floutait son corps, je

distinguai les muscles de son dos, le mouvement parfait de ses jambes et la fluidité de

sa nage.

Je posai les serviettes sur un des bains de soleil et accrochai le peignoir à une des

patères au-dessus.

– Merci ! lança une voix derrière moi, me faisant sursauter.

Je me retournai avec précaution, presque effrayée de devoir lui faire face. Je

venais à peine de me remettre de notre dernière entrevue.

– Je vous en prie, monsieur, murmurai-je.

– Vous aviez raison pour votre fleuriste.

– Oh…

– Donc je dois aussi vous remercier pour ça ! Je tenais beaucoup à ce que ce soit

fait.

– Ravie d’avoir pu vous aider, monsieur.

Il installa ses avant-bras sur le rebord et s’y appuya. Je déglutis en voyant son

visage quasiment parfait se pencher légèrement pour me scruter.

– Vous ne faites jamais ça, n’est-ce pas ?

– Je vous demande pardon ?

– Parler aux clients. Exister à leurs yeux, je veux dire. Votre embarras est

palpable.

– Je vous prie de m’excuser, murmurai-je en esquissant un mouvement vers la

sortie.

Je l’entendis rire, puis le clapotis reprit. Je restai là, figée, les poings serrés. Une

partie de moi voulait continuer à admirer son corps en mouvement, et une autre partie

– la partie professionnelle – savait que je devais sortir d’ici. Je n’eus pas le temps de

m’appesantir davantage qu’il émergeait de nouveau et reprit sa position d’attente.

– Quel est votre nom ? demanda-t-il.

– Dillon… Kathleen Dillon, répondis-je d’une voix peu assurée.

– Enchanté, Kathleen.

Je bougeai d’un pied sur l’autre, ma nervosité ayant grimpé de manière

exponentielle.

– Je vous souhaite une bonne soirée, monsieur Blake.

Je baissai un peu la tête, de façon à faire une petite courbette, et sortis de la pièce.

L’humiliation avait assez duré. De retour à mon poste, je m’assurai qu’un serveur

amènerait son dîner à Andrew Blake, sans oublier sa bouteille de vin blanc.

Je passai ma nuit dans un état second. Daniel prit soin de ramener un thé vers

2 heures du matin, alors que je consultai de nouveau les annonces.

Jeudi 2 décembre

Sur le quai de Lexington. Nous nous sommes regardés, je t’ai souri et tu as détourné le

regard. Tu avais un sac rouge et les cheveux noués. Ton métro est arrivé, et nous nous

sommes fait un signe de la main. Annonce BR1766.

Je souris béatement avant de refermer le magazine et de saisir le cahier de

transmission. Il était 5 heures du matin. La nuit n’avait pas été particulièrement

mouvementée. À peine avais-je vu deux clients un peu éméchés rentrer vers 3 heures.

À 6 heures, je m’assurai qu’un chauffeur était prêt à conduire Blake à l’aéroport.

C’était presque un soulagement pour moi de le savoir bientôt hors de ces murs. Les

réactions qu’il provoquait en moi étaient incontrôlables et violentes. Peut-être que

Lynne avait raison. Avoir vécu pendant tout ce temps comme un ermite avait

maintenant des conséquences. La simple vue d’un homme sublime réveillait une Kat

que je ne connaissais pas, percluse de fantasmes inavoués et irréalisables dans le

monde réel.

À 7 heures, alors que je remplissais le planning des salles pour la semaine

suivante – celle de Noël –, Blake apparut avec sa splendide femme blonde. Dès qu’il

me vit, son visage changea imperceptiblement et il se dirigea vers moi.

– Bonjour, Kathleen.

– Monsieur Blake.

– Cela vous dérange-t-il que je vous appelle par votre prénom ? s’enquit-il en se

penchant vers le revers de ma veste pour déchiffrer mon nom. Vous préférez peut-être

« Mademoiselle Dillon » ?

– Comme vous souhaitez, monsieur Blake.

– Comment vous appellent vos clients généralement ?

– Mademoiselle, soufflai-je en rougissant.

– Parfait. Donc, pour moi, ça sera Kathleen. Nous allons nous revoir

régulièrement, autant éviter un formalisme inutile.

Je hochai simplement la tête, remarquant que le formalisme s’appliquait de toute

évidence pour moi. Il me salua et s’éloigna légèrement. Ma torture cessait enfin, et son

parfum boisé et entêtant ne me tourmenterait plus. Mais il se tourna une dernière fois

vers moi et, de nouveau, sous son regard profond, je me statufiai, mon stylo en

suspension.

– Et encore merci pour les fleurs, j’ai apprécié votre dévouement, Kathleen.

Mon prénom roula sur sa langue et je frissonnai. C’était encore pire qu’hier soir.

La fatigue annihilait toutes mes résistances. Il se détourna de moi avant que je puisse

répondre et disparut, comme aspiré par la porte tambour, suivant sa femme.

L’arrivée de Sam me libéra de mon engourdissement. J’avais besoin de quitter cet

endroit et de me vider la tête. Les images d’Andrew Blake, pendant sa conférence de

presse, dans la piscine, puis devant moi ce matin, tournaient en boucle dans mon

esprit. Comment un client pouvait-il me faire autant d’effet ?

Dans le métro, je repris la page d’annonces de mon magazine.

Samedi 4 décembre

Tu me vois chaque jour, sans me voir. Tu me parles chaque jour, mais tu ne me remarques

pas. Deux ans que nous partageons le même bureau, deux ans que je connais chaque

parcelle de ton visage. Bank of America, 4e étage. Annonce BR7709.

Et je me plaignais de souffrir de masochisme ? De toute évidence, j’avais trouvé

quelqu’un de plus atteint que moi. Je me couchai directement en arrivant chez moi.

Mon sommeil fut serein. Cela me rassura sur mon état mental. Nous étions samedi et

je savourais la première de mes deux nuits de repos. Enroulée dans une couverture

molletonnée, je pliai le New Yorker pour n’avoir que la page d’annonces devant moi.

Samedi 4 décembre

Chaque samedi, je te parle.

Chaque dimanche, je cherche une explication.

Chaque lundi, je promets de passer à autre chose.

Chaque mardi, je murmure ton prénom.

Chaque mercredi, je te demande pardon.

Chaque jeudi, je réalise que j’ai perdu la femme que j’aimais.

Chaque vendredi, j’espère ton retour.

Et maintenant, j’espère retrouver le bonheur et une âme aussi belle que la tienne…

Annonce BR9855.

Je relus plusieurs fois l’annonce, cherchant à qui elle s’adressait vraiment. Un

amour perdu de toute évidence. Mais la façon dont se mêlaient l’espérance et le

désespoir dans ces quelques lignes me déstabilisait. Une boule de tristesse se forma

dans ma gorge. Je secouai la tête, espérant fuir ces lignes, mais mes yeux y revenaient,

inlassablement.

Je finis par poser le magazine sur la table basse et me décidai à m’habiller pour

trouver mes derniers cadeaux de Noël. La neige était retombée pendant la nuit,

couvrant la ville d’un épais manteau immaculé. Armée de mon cappuccino, j’errai

dans les rayons, remarquant une fois de plus la solitude dans laquelle j’étais.

Travailler de nuit fait de vous un marginal. J’étais dans un rythme tout à fait contraire

à une vie normale. Mes principaux contacts et amis travaillaient à l’hôtel, mon père

était à l’autre bout du pays, et ma mère, à l’autre bout du monde. Voir les couples se

tenir amoureusement la main avait quelque chose de douloureux.

Quand je rentrai chez moi, le silence, l’obscurité, l’absence de vie me sautèrent

aux yeux. Je n’étais pas une fille particulièrement expansive, mais je n’étais pas non

plus une solitaire. À ce rythme, j’allais finir absolument seule, entourée d’exemplaires

du New Yorker, à nourrir les oiseaux dans Central Park.

Accomplir les rêves des autres était devenu ma vie, et j’en avais oublié les miens.

Voyager, vivre, acheter un appartement, trouver mon âme sœur… Comment avais-je

pu me renfermer à ce point sur moi-même ?

Au point de ne plus être capable d’avoir une conversation avec un homme…

Blake avait dû me prendre pour une idiote écervelée. Kat, tu es absolument

pathétique ! Et dire que je réprimandais Lynne pour son mariage. Elle avait raison, je

ne vivais pas dans la réalité.

Je passai la matinée de dimanche à marcher dans New York. Malgré le froid et la

neige, je m’étais promis de ne pas rester cloîtrée dans cet appartement. Néanmoins, en

me couchant le soir, j’emportai avec moi mon exemplaire du New Yorker. Cette

habitude allait être difficile à quitter.

Je relus l’annonce qui m’avait tant touchée. Cet homme semblait désemparé,

comme prisonnier de sa propre vie, relié à jamais à son amour perdu. Le désespoir, le

vide, le manque…

Il s’en voulait. C’était sûrement pour ça qu’il se noyait dans son chagrin. Quoi

qu’il fasse, il se levait chaque matin en pensant à elle, à ce qu’il lui avait fait. La

culpabilité, le regret, l’amertume.

Il avait fait son choix. Il tentait de revenir à la vie, de sortir de sa peine. Il sortait

de sa coquille…

J’allais sortir de la mienne.

Le lundi soir, j’arrivai une heure plus tôt que ma prise de service. Sam plaqua un

sourire heureux sur son visage en me voyant.

– Ne rêve pas… Tu ne vas pas partir plus tôt !

– Tu es parfois d’une cruauté sans nom ! Je n’avais pas inclus ça dans ta

formation !

– Je vais faire le tour des troupes.

Il secoua la tête, son sourire toujours bien en place, et je me dirigeai vers la salle

de repos et les vestiaires. Je retrouvai Lynne, sirotant un verre d’eau tout en parlant

avec Gregory.

– Tu as laissé tes sbires assurer la sécurité ?

– C’est Noël… L’hôtel est quasiment vide. Donc à moins que la jolie blonde de

l’autre jour refasse son apparition, je refuse de m’abîmer les yeux sur ces minuscules

écrans de contrôle, répondit Gregory en souriant.

– Quelle blonde ? demanda Lynne.

– Celle de Blake Medias.

– Tu te fais du mal, Greg. Blake a déjà mis le grappin sur elle.

Lynne ouvrit des yeux comme des soucoupes et écrasa légèrement son gobelet

entre ses doigts.

– Et ton discours sur la confidentialité et la confiance envers les clients ? s’enquit-

elle dans un sourire.

– Je dis juste ça pour Gregory ! expliquai-je en haussant les épaules.

– Tu es sûre de toi ? m’interrogea-t-il en fronçant les sourcils.

– Absolument. Certains gestes ne trompent pas.

– Merde ! pesta-t-il.

Je pris un gobelet et le remplis d’eau. Nous discutâmes des fêtes à venir, et Lynne,

sans le vouloir, me ruina le moral en deux secondes.

– Philip et moi allons dans le Vermont.

– Ça sent le week-end cochon ! ironisa Gregory en haussant de manière

suggestive les sourcils. Genre, il va jouer à Papa Noël dans ta cheminée ?

– Gregory ! geignis-je en lui frappant l’avant-bras.

– Désolée d’avoir une vie sexuelle, riposta Lynne à notre attention.

– J’en aurais une si Blake n’avait pas mis la main sur ce fabuleux et sexy petit lot !

claqua Gregory dans un sourire.

– Aucune chance qu’elle te regarde !

– Est-ce que tu mets en doute mon sex-appeal ?

– Gregory, quel genre de femme normalement constituée quitterait Andrew Blake

pour… toi ? lui demandai-je.

– Il n’est pas si beau que ça ! répliqua-t-il, un peu vexé.

– Il est riche, contra Lynne.

Et il est beau… Évidemment, songeai-je en repensant à son corps glissant dans

l’eau de la piscine dans un geste élégant. Cette fille serait absolument folle de le

laisser. Gregory soupira et rendit les armes. Même s’il était chef de la sécurité, son

salaire mensuel devait avoisiner ce que Blake gagnait avant d’avoir pris son petit

déjeuner.

– En fait, j’ai une bonne nouvelle ! lançai-je pour changer de sujet. J’ai décidé

d’acheter un appartement.

– Vraiment ? s’étonna Lynne. J’ai cru que tu ne quitterais jamais ce truc lugubre.

– Ce n’est pas lugubre ! râlai-je.

– Ça l’est, crois-moi. Mais c’est en effet une bonne nouvelle. Veux-tu que j’en

parle à Philip ?

– Ce n’est pas urgent. Ça peut attendre la fin des fêtes. Et le retour de ton week-

end outrageusement scandaleux dans le Vermont !

Le téléphone de Gregory sonna et, après avoir avalé son verre d’eau d’un trait, il

s’éclipsa. Lynne m’entraîna vers son bureau et nous discutâmes de son prochain

départ en week-end. Avant de prendre mon service et d’enfiler ma tenue

réglementaire, je passai par les cuisines pour saluer la brigade de soirée.

Je récupérai une pomme au passage et croquai dedans en allant vers mon

vestiaire. Je me changeai rapidement et, après une longue bataille contre ma chevelure,

je décidai, pour la première fois en trois ans, de la laisser libre. Je me dirigeai vers

mon pupitre et Sam me détailla de la tête aux pieds.

– Il s’appelle comment ? plaisanta-t-il en désignant mes cheveux.

– Oh… Ce n’est pas… réglementaire ? hésitai-je soudain.

– C’est très bien, Kat. Je te trouve juste… différente. En bien… ajouta-t-il alors

que je baissai la tête, embarrassée.

– Comment s’est passée la journée ? demandai-je pour cacher ma gêne.

– C’était calme… J’ai fait les statistiques de fin de mois pour M. Perkins.

– Merci, soupirai-je, heureuse que Sam m’ait exemptée de ce pénible exercice de

maths.

– Ne me remercie pas, je t’ai laissé les réservations à valider ! sourit-il.

– Ça me va, je te rassure.

Je pris le cahier de transmission et le parcourus rapidement. En effet, la journée

avait été calme. Les débuts de semaine étaient traditionnellement moins fréquentés de

toute façon.

– Comment va ton fils ?

– Mieux… Tu connais les gosses, ils sont rapidement sur pied !

– Je sais… Tu devrais y aller, la neige recommence à tomber, ajoutai-je en

regardant par l’immense baie vitrée.

Sam me tendit le téléphone et s’éclipsa rapidement. Je m’installai dans le fauteuil

et lançai le logiciel de réservation. Même si tout était automatisé, je devais m’assurer

qu’il n’y avait ni erreurs ni doublons. Ce travail était un peu rébarbatif finalement,

mais nettement moins sujet à migraine que les statistiques pour moi.

J’épluchai la liste et m’arrêtai net en voyant le nom de Blake. Fébrile, je suivis la

ligne, espérant que je serais miraculeusement absente lors de son prochain séjour.

Jeudi et vendredi ! Et merde ! Je soupirai lourdement, songeant que je devrais

m’entraîner à l’affronter. Il l’avait dit lui-même, nous allions nous voir fréquemment.

Après avoir validé sa réservation, je poursuivis la liste, refoulant les images de

Blake dans la piscine. Au milieu de la nuit, j’eus la bonne surprise de voir Daniel

devant mon comptoir.

– Je t’ai ramené un thé, s’excusa-t-il en me tendant un petit plateau avec ma

boisson.

– Merci. C’est très gentil d’y avoir pensé.

– Jolis… Enfin, je veux dire… Tes cheveux, balbutia-t-il en les désignant.

– Oh, je voulais changer, répondis-je en triturant une mèche entre mes doigts.

Combien de temps dure ton remplacement ? Je ne pensais pas te revoir.

– Angela est malade et ensuite en congés, donc je suis là jusqu’au début du mois

de janvier.

– Oh, d’accord. Je… je n’ai pas de congés.

– Voilà enfin une bonne nouvelle ! Pour moi, je veux dire, rajouta-t-il en me

voyant froncer les sourcils. C’est toujours plus agréable de partager ses nuits avec

quelqu’un, déclara-t-il alors qu’un rire m’échappa.

Daniel me lança un regard d’incompréhension, puis réalisa.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire ! s’affola-t-il.

– Ce n’est rien, je te rassure. J’ai compris ce que tu voulais dire, dis-je en prenant

une gorgée de mon thé.

– Vraiment ? Parce que là, j’ai juste la sensation de ressembler à un parfait crétin !

– Tout va bien, je t’assure.

– À quelle heure finis-tu ?

– 8 heures.

– Est-ce que… enfin… Tu voudrais prendre un petit déjeuner ensuite ? Je connais

un restaurant fabuleux…

– Daniel…, commençai-je.

– Dan, me coupa-t-il avec un sourire lumineux.

– Dan, je ne sais pas si… Je risque d’être fatiguée.

– Juste un petit déjeuner. Histoire de savoir si la légende est vraie !

– Quelle légende ? l’interrogeai-je.

– Ton surnom. Tu savais qu’on t’appelait l’Iceberg ?

– Quoi ? hurlai-je presque.

– Des rumeurs… Des trucs que j’ai entendus dans les vestiaires du personnel.

– Qui balance des horreurs pareilles ? m’enquis-je en serrant ma tasse entre mes

doigts.

– Pour le savoir, il va falloir petit-déjeuner avec moi ! chantonna-t-il en se

détachant du comptoir.

Génial ! Dans quoi étais-je embarquée ? L’Iceberg ? Cette histoire de carapace

avait un peu trop bien fonctionné visiblement.

À 8 h 02, Daniel était devant mon comptoir, souriant largement pendant que je

faisais les transmissions à Sam. Je me changeai rapidement dans les vestiaires, me

faisant intercepter au passage par Lynne.

– Tu as le temps pour un café ?

– Désolé, Lynne… On m’attend, m’excusai-je en sortant avec précipitation de la

salle de pause.

Elle haussa les épaules et se tourna vers la fontaine à eau. Je rejoignis Daniel qui

m’attendait devant la porte tambour. Sur le trottoir, j’enfilai mes mitaines et mon

bonnet, suivant Dan qui marchait devant moi.

– Alors, c’est quoi cette histoire d’Iceberg ? lui demandai-je alors que nous

entrions dans un minuscule restaurant.

– Asseyons-nous.

J’obtempérai, un peu furieuse de me faire mener par le bout du nez.

– John, deux petits déjeuners, hurla mon collègue à l’attention d’un homme

baraqué derrière le bar. Tu ne veux pas retirer ton bonnet ?

– Hum… si… Si, si, bien sûr, soufflai-je en retirant mon attirail contre le froid.

– Kim dit que…

– Kim ? J’aurais dû m’en douter !

– Oh… Donc c’est faux ?

– Tu ne devrais pas te fier à une fille dont le QI ne dépasse pas celui d’une huître,

sifflai-je.

– Elle ne t’aime pas ! C’est un fait !

– Je suis sa patronne. Qui aime son patron au juste ?

– Moi ! claironna-t-il en dévoilant ses dents parfaitement blanches.

Je fronçai les sourcils. Techniquement, pendant la nuit, j’étais effectivement sa

supérieure. Mais il s’agissait juste de pallier un éventuel problème pendant le service.

Le grand brun nous amena deux jus d’oranges pressées et deux cafés.

– Cette fille me déteste parce que j’ai le malheur de lui remonter les bretelles

chaque jour !

– Elle a dit que tu étais une pimbêche frigide, rigola Dan en portant son verre de

jus de fruits à ses lèvres.

– Je ne suis ni l’une ni l’autre ! m’écriai-je.

Dan rit doucement et deux assiettes fumantes emplies d’œufs, de pommes de terre

et de bacon furent posées sur notre table.

– Je savais que ce petit déjeuner dépasserait toutes mes espérances ! se réjouit-il

en piochant dans ses œufs.

– Désolée… Cette fille m’agace. Je ne suis pas… un iceberg, marmottai-je.

– Je vois ça ! Et j’aime ça, ajouta-t-il en levant les yeux vers moi.

Je me réfugiai dans mon assiette, fuyant son regard. Discuter avec des hommes, je

savais le faire… Discuter avec un seul d’entre eux était nettement plus compliqué à

gérer.

– Merci pour l’invitation, murmurai-je.

– Le plaisir est pour moi. Je ne savais pas si tu étais adepte de ce genre de

choses !

– Ce genre de choses ? répétai-je sans comprendre.

– Mélanger le travail et… la vie privée.

– À vrai dire, je n’ai jamais eu à me poser la question.

– Jamais ?

– Jamais.

Il secoua la tête, stupéfait. J’observai son regard brillant et noir ébène. Ses

cheveux très courts laissaient apparaître un cou épais et des épaules musclées. Il était

grand.

Il mangea un peu de ses œufs, et je regardai, presque fascinée, ses mains

puissantes et monstrueuses tenir cette ridicule fourchette.

– Ça doit rassurer ton petit ami, dit-il en plongeant son regard dans le mien.

– Encore un sujet qui ne me concerne pas ! avouai-je.

– Je sais que ça va te paraître cruel, mais je suis ravi de l’apprendre, sourit-il en

buvant un peu de son café.

– Tu fais le coup du petit déjeuner à toutes les filles que tu croises ?

– En toute franchise, généralement, le petit déjeuner n’est pas… une étape. C’est

plutôt… la finalité !

– Tu es abject !

– Je trouve pourtant que la franchise est une qualité appréciable.

– Pas le mauvais goût ! ripostai-je.

Il rit de nouveau et je repris ma contemplation. Sa chemise blanche – chemise de

travail, je présumai – cachait à peine ses biceps gonflés. Mon regard se redirigea vers

ses mains viriles. Chez lui, pas d’alliance.

Le flot de mes réflexions s’arrêta net.

Pourquoi je pensais à ça maintenant ? Et pourquoi je pensais à Andrew Blake ?

S’il existait au monde deux concepts clairement opposés l’un à l’autre, c’étaient

définitivement Dan et Blake.

– Un problème ? me demanda Dan alors qu’il sortait son portefeuille pour régler.

– Non… non. Je pensais juste… au travail, finis-je avec consternation.

– Ton service est fini depuis une heure, tu devrais apprendre à laisser ton boulot à

l’hôtel.

– Je travaille sur ce sujet, répondis-je en repensant à mon week-end de remise en

question.

Quelques minutes plus tard, nous sortions du restaurant et je me retrouvai un peu

mal à l’aise devant Dan. Il eut le mérite de sentir mon embarras et me souhaita

simplement une bonne journée.

– Merci pour le petit déjeuner, dis-je en enfilant mon bonnet.

– Merci de ne pas avoir été un iceberg. Je dois filer ! À ce soir !

– À ce soir !

Je partis dans la direction opposée, espérant que la neige ne viendrait pas troubler

ma séance d’exercice. Dan n’était pas désagréable. En récupérant finalement le métro

trois pâtés de maisons plus tard, je m’interrogeai sur ma relation avec lui.

Techniquement, il n’était pas un employé de l’hôtel, juste un remplaçant. Je n’étais pas

contre l’idée d’envisager quelque chose avec quelqu’un de l’hôtel – tant que ce n’était

pas un client –, mais je ne me voyais pas travailler avec ce quelqu’un. Ça m’aurait

semblé… étrange ou fusionnel. Et je ne suis pas fusionnelle. Ma liberté est

primordiale.

Je jetai mes clés sur ma table basse. Ma liberté… Et ma solitude aussi ! J’avais

pris des résolutions, il fallait que je m’y tienne. Je retrouvai le New Yorker et relus

pour la dixième fois l’annonce de cet homme esseulé. Je repoussai la revue et allai me

coucher. Je ne devais plus vivre dans mon imagination. Je ne pouvais pas gérer deux

solitudes… La mienne me pesait suffisamment. À mon réveil, en milieu d’après-midi,

le New Yorker me narguait.

Cette annonce, encore et toujours… Cette peine si visible qui en tenaillait l’auteur.

Qu’attendait-il ? Que quelqu’un le rassure sur l’existence d’une autre âme solitaire – la

mienne par exemple ? Qu’on s’appesantisse sur son chagrin d’amour ? Qu’on lui dise

que la vie n’est pas faite pour être remplie de regrets ou de culpabilité ?

Ma conscience de bonne Samaritaine eut raison de ma raison hurlante. J’arrachai

la page d’annonces de mon magazine, m’installai sur mon ridicule bureau, face à la

fenêtre et, après une seconde de dernière hésitation, je laissai mon stylo courir.

Cher inconnu,

Je n’ai pas pour habitude de répondre à des annonces… Mais j’imagine que c’est ce que la

plupart des lettres que vous recevrez diront.

J’ai passé les dernières 24 heures à lire et à relire votre annonce. Certains diraient qu’il

s’agit d’une étrange fascination, moi je dirais juste qu’elle m’a émue. Elle m’a fait ouvrir

les yeux sur la personne que je suis et celle que je voudrais être.

Celle que je suis vous écrit en regardant la neige tomber sur New York, seule. Celle que

j’aimerais être… peut-être regarderait-elle la neige avec quelqu’un. Avec une âme aussi

importante pour moi que semble l’être pour vous votre amour perdu. Bien que je ne

sache pas réellement ce qu’est ce genre de douleur, je suis certaine qu’elle nira par

s’estomper un jour.

Un matin, vous vous lèverez, vous tendrez la main et quelqu’un sera là pour la prendre

dans la sienne. C’est ainsi que la vie fonctionne. Tout bouge, tout évolue, les choses les

plus dif ciles le sont moins au bout d’un moment. La solitude que vous ressentez, au

détour d’une rencontre, d’un café ou d’un simple regard, vous semblera nalement

moins pesante.

Regardez autour de vous, écoutez les gens rire, savourez la douceur d’un morceau de

chocolat, sentez l’odeur de la neige fraîche, ef eurez les pages d’un livre… Revenir à la

vie, c’est aussi ça. Qui sait si le destin ne mettra pas alors quelqu’un sur votre chemin ? Ce

quelqu’un, qui, j’en suis certaine, vous attend déjà en vous tendant la main.

Soyez heureux,

Avec toutes mes pensées,

Une inconnue new-yorkaise.

Après cette lettre, j’eus la sensation qu’un poids immense avait été retiré de mes

épaules. Devant la boîte aux lettres en face du Peninsula, j’eus un instant d’hésitation.

Cette lettre m’avait fait du bien. Et je trouvai mon geste presque égoïste. Je n’avais pas

écrit à cet homme pour qu’il se sente mieux, mais pour que moi, je me sente en paix.

Je regardai la lettre adressée au New Yorker avec le numéro de l’annonce. Il était

probable que cet homme ne me lise même pas… Ou peut-être au mieux parcourrait-il

mon courrier avant de le rouler en boule. Je pris une profonde inspiration et postai la

lettre. Le destin ferait son œuvre bien assez vite.

Les deux jours suivants furent mouvementés. Une réunion de famille,

programmée dans la plus grande salle de réception, vira au pugilat. Je dus faire

intervenir la police pour calmer les esprits. Le jeudi matin, avant-veille de Noël, je

glissai sur une plaque de verglas et me blessai au poignet. À la fin de cette même

journée, Lynne m’appela et laissa un message apocalyptique sur mon répondeur.

D’après elle, je ne répondais pas vraiment à la fiche de poste concernant mon rôle de

demoiselle d’honneur. J’étais évidemment flattée d’œuvrer au bonheur de Lynne…

mais j’avais encore cette sensation inexplicable de cautionner une monstruosité. Prise

dans mes réflexions, j’en avais oublié l’essentiel.

– Andrew Blake arrivera vers 21 h 30, débita Sam alors que je déchiffrai le cahier

de transmission.

– Super ! sifflai-je.

– Un problème avec lui ?

– Non… non, rien. C’est juste que… Il me met mal à l’aise.

Je frissonnai légèrement, chassant les images de mes échanges désastreux avec lui.

Deux nuits consécutives avec cet homme, ma carapace allait devoir tenir.

– La piscine est pour lui de 22 heures à minuit. Ensuite petit déjeuner dans sa suite

à 7 heures. Journaux du matin et tu dois confirmer sa réservation au restaurant…

– Dieu du ciel, ce type a besoin d’une armée pour lui tout seul ! coupai-je Sam

avec désespoir.

– Euh… ouais. Ses costumes doivent être nettoyés cette nuit et ramenés demain

matin en même temps que son petit déjeuner.

Je fronçai les sourcils, écoutant Sam énumérer la longue liste des desiderata de

Blake. Je récupérai le planning et maudis l’humanité entière.

– Tu as mis Kim sur la Peninsula Suite ? m’alarmai-je.

– Je sais ce que tu penses d’elle, mais elle est une des rares qui travaille demain.

– Et elle est une des rares à tout pouvoir foirer en deux minutes ! Lynne tient à ce

client !

– Je suis au courant, me coupa-t-il. Mais je n’ai pas eu le choix. Elle sera ici à

6 heures, briefe-la !

Je soupirai lourdement en jetant un œil à Sam. À la fin des transmissions, il me

surprit en me prenant dans ses bras et en me souhaitant un joyeux Noël. J’eus juste le

temps de marmonner des remerciements avant qu’il ne s’éclipse. Quelques instants

après avoir validé toutes les réservations, je fus interrompue par un raclement de

gorge.

– Dan !

– Bonsoir, Kat. Je t’ai ramené ton thé, sourit-il en posant un petit plateau sur le

comptoir de réception.

– Merci ! Comment s’est passée ta journée ?

– J’ai dormi… Et ensuite j’ai tenté de survivre à une excursion dans les grands

magasins pour les cadeaux de dernière minute.

– Oh… Tu fêtes Noël en famille, je présume.

– Mon père vient. Ça sera un tout petit comité !

Son sourire s’élargit et je devinai sa joie à l’idée de réveillonner en famille. Mon

humeur vira légèrement et j’en voulus à mes parents de ne pas agir comme tels. Ou

peut-être étais-je une mauvaise fille, trop exigeante.

– Je travaille demain, annonçai-je avec mélancolie.

– Je suis désolé.

Je balayai ses excuses et sa pitié d’un revers de la main. C’était mon choix.

– Mes parents ne sont pas là… Et je sais que la nuit sera calme de toute façon.

– Tu peux nous rejoindre plus tard, si tu veux.

Il saisit le bloc-notes devant lui et nota son adresse.

– Je serais ravi de t’accueillir dans mon minuscule appartement, proposa-t-il en

me tendant le papier en souriant.

– Dan…

– Kat… Tu m’as prouvé ce matin que tu n’étais pas un iceberg !

– Tu seras en famille, et…

– Et rien du tout ! Tu vas me gâcher les fêtes si je te sais seule chez toi le jour de

Noël.

– Bien, abdiquai-je en saisissant son adresse. Je viendrai en fin d’après-midi.

– Génial !

Il abattit le plat de sa main sur le comptoir, apparemment ravi de me voir céder.

Son visage s’illumina d’excitation et son sourire remonta jusqu’à ses oreilles. Le voir

si heureux me ragaillardit, et mon humeur sombre disparut.

J’observai Dan s’éloigner, sautillant presque dans le hall en marbre. Je ris

doucement alors qu’il exécutait un petit pas chassé façon Gene Kelly au sommet de sa

forme. Il tourna son visage radieux vers moi, et je me mordis la lèvre pour ne pas rire

à gorge déployée. Cet homme avait sûrement des pouvoirs magiques : je n’avais pas

souri ainsi depuis une éternité, et je me sentais bien.

Je murmurai Jingle Bells en rangeant mon petit coin de bureau. À chaque

nouvelle année, je me promettais de ne plus rien entasser dans mon minuscule tiroir

privé. Cette résolution tenait une semaine, avant que le naturel ne revienne au galop.

En vrac, je retrouvai des stylos – pas forcément en état –, des cartes de visite, un livre

et des coupures du New Yorker noyés dans les notes de service de l’hôtel. Le dos

tourné à la porte, je chantonnai doucement, me morigénant gentiment de mon

incapacité à me défaire du passé.

– Vous assurez l’ambiance musicale ? demanda une voix masculine derrière moi.

Je m’arrêtai net et fourrai dans la poubelle le tas de papier que j’avais dans la

main. Je me tournai doucement, honteuse.

– Bonsoir, monsieur Blake, le saluai-je poliment.

– Kathleen.

– Voici le passe de votre suite, soufflai-je en posant la clé électronique sur le

comptoir.

Il s’en saisit immédiatement et nos doigts se frôlèrent. Durant ce trop court

contact, je remarquai le froid de sa peau. Je fuis son regard, espérant survivre à cette

entrevue.

– La piscine vous est réservée. Avez-vous besoin d’autre chose ?

– Je suis certain que tout est parfait. Comme la dernière fois.

– Je vous souhaite un bon séjour, monsieur Blake.

Son téléphone sonna, coupant court à notre conversation. Il décrocha et son

visage jovial se transforma subitement pour se couvrir d’inquiétude.

– Et tu vas bien ? As-tu été à l’hôpital ?

Il s’éloigna doucement, me saluant d’un hochement de tête. Il reprit sa

conversation, son corps se détendant légèrement. Je restai un instant à le fixer,

observant sa démarche fluide et le mouvement des muscles de son dos au travers de

sa chemise. Il portait son long manteau en laine, de toute évidence hors de prix, replié

sur son avant-bras.

Sa silhouette disparut dans l’ascenseur. Il releva un instant le regard vers mon

pupitre, mais je ne fus pas certaine qu’il me regardait vraiment. Son téléphone

toujours vissé à l’oreille, il semblait absorbé. Je lâchai mon rangement et me dirigeai

vers la lingerie. Je récupérai des serviettes de bain et un peignoir et les déposai à la

piscine. Cette fois, j’échappai à l’ « inquisition Blake ». Je récupérai ensuite ses

costumes, pendus dans l’entrée de sa suite, et les déposai au nettoyage. Le reste de la

nuit fut calme et Dan vint discuter avec moi, essentiellement de ses souvenirs de Noël

avec son père.

CHAPITRE 3

Le lendemain matin, je pris la ferme résolution d’envoyer Kim à l’autre bout de la

planète. De façon douloureuse, si possible. À 6 h 30, ne la voyant pas arriver, je

l’appelai. En vain. Encore une fois, je constatais que je ne pouvais avoir aucune

confiance en elle. Je filai en cuisine, m’assurant que le petit déjeuner d’Andrew Blake

soit prêt, et me décidai à le lui porter moi-même. Au passage, je récupérai ses

costumes, protégés d’une housse en tissu, et grimpai au 19e étage.

Un léger coup à la porte et la voix profonde de Blake résonna :

– Entrez !

J’ouvris la porte lentement, et fis rouler le plateau dans le petit salon. Je suspendis

les costumes et versai le café dans une tasse. J’entendis un tapotement régulier,

typique d’un bruit de clavier d’ordinateur. Le bruit cessa et Andrew Blake, vêtu

simplement du peignoir moelleux de l’hôtel, apparut dans l’encadrement de la porte.

– Kathleen ? s’étonna-t-il.

– Monsieur Blake. Vos costumes sont suspendus dans l’entrée.

– Je ne savais pas que vous assuriez aussi le service en chambre.

– Je pallie un défaut de personnel. J’espère que cela vous convient.

Il lorgna sur le plateau de petit déjeuner et grimaça.

– Meghan a encore fait du zèle. Elle sait pourtant que je ne prends qu’un café le

matin.

– Votre fiche disait…

– Meghan a dû remplir cette fiche. Peu importe.

Il sembla soudain en colère et je reculai d’un pas.

– Ce n’est pas contre vous, Kathleen. Corrigez donc la fiche et rayez l’option petit

déjeuner, reprit-il avec apaisement.

– Bien, monsieur Blake.

– Vous pouvez annuler mon déjeuner de ce midi. Par contre, j’aimerais profiter

de la piscine vers 14 heures.

– Je vais faire le nécessaire.

Il quitta la pièce et je compris que la discussion était terminée. Je sortis du salon,

fière de ma résistance.

– Kathleen ?

– Oui ? répondis-je en me tournant vers lui.

– Je n’aurais pas la chance de vous voir ce soir, je vous souhaite donc un joyeux

Noël.

– Euh… Merci…, marmonnai-je. Vous aussi, monsieur Blake, ajoutai-je sans oser

avouer qu’il me verrait effectivement ce soir.

– Noël n’est pas ma tasse de thé. C’est pour ça que je travaille généralement. Être

seul dans un hôtel ne doit pas constituer le réveillon idéal pour une personne normale.

Il secoua la tête, avec un sourire amer sur les lèvres, et je souris malgré moi. En

effet, ce n’était pas le réveillon idéal ! Il passa une main dans sa chevelure

indomptable et je pris conscience à quel point il était beau. Bien trop beau même. Mais

quelque chose flottait autour de lui. Au-delà du charisme évident qu’il dégageait, on le

sentait surtout tourmenté. Comme s’il était prisonnier d’un secret invisible et

douloureux qu’il tentait de masquer coûte que coûte.

– Bonne journée, monsieur Blake, le saluai-je poliment.

– Rentrez bien, Kathleen. Couvrez-vous, la neige retombe.

Je jetai un œil vers la baie vitrée, constatant que la terrasse de la suite était en train

de se couvrir d’un manteau immaculé.

Après avoir dormi une grande partie de la journée, je rejoignis Dan en milieu

d’après-midi, à son appartement. Il m’étreignit avec force et me présenta à son père.

– La fameuse Kat ! se réjouit-il en m’embrassant avec chaleur.

– Papa ! le morigéna Daniel en baissant le regard.

– Mon fils n’a cessé de me parler de vous depuis que je suis arrivé, poursuivit-il

en ignorant les regards furieux que lui lançait mon ami.

– Oh… En bien, j’espère ? l’interrogeai-je en jetant un regard médusé à Dan.

– Évidemment. Laissez-moi vous débarrasser.

Immédiatement, il me contourna et m’aida à retirer mon manteau. Je me

débarrassai de mon bonnet et de mon écharpe, et Jim, le père de Dan, fila dans le

couloir.

– Désolé… pour ça, s’excusa Dan. Mon père a une tendance pathologique à me

mettre mal à l’aise ! C’est très gênant !

– Ne t’inquiète pas, le rassurai-je en riant. Mon père fait ça aussi !

– Je t’offre un thé ? Ça compensera celui que je ne t’offrirai pas à 2 heures du

matin !

– Avec plaisir.

Je le suivis dans la cuisine, à peine plus grande que la mienne, et Jim revint vers

nous.

– Resterez-vous dîner avec nous ? me demanda-t-il.

– Non… Je travaille. L’hôtel ne ferme jamais, vous savez.

– Le bar est fermé pourtant, remarqua Dan.

– Exceptionnellement, oui. Au pire, je pourrais assurer un service minimum. De

toute façon, le seul client d’importance ne fréquente pas le bar.

– Qui est-ce ? me questionna Jim.

– Andrew Blake.

– Blake ? Comme dans Blake Medias ?

– Lui-même. Il a réservé la plus grande des suites, et je doute de le voir.

Dan posa un mug fumant de thé devant moi et s’installa à mes côtés. Nous

échangeâmes un sourire et je fus soudain heureuse d’avoir accepté son invitation.

Quelque chose chez lui me faisait me sentir bien.

– Il va donc passer Noël tout seul ? reprit le père de Dan.

– Il dit qu’il n’aime pas Noël, lâchai-je en haussant les épaules. Il n’est pas

désagréable, juste exigeant.

Et étonnamment prévenant, pensai-je en repensant à sa recommandation de ce

matin. Je sirotai doucement mon thé, échangeant des plaisanteries avec les Cooper.

– Ce type ne m’inspire pas, lança Jim pendant que Dan approuvait en opinant.

Tout cet argent…

– J’ai eu bien pire comme client. Au moins lui, il mérite son argent… Ce n’est pas

comme ces héritières pourries gâtées ou ces filles qui profitent du manque d’affection

d’hommes bien plus vieux qu’elles.

– C’est vrai… Mais…

– Papa ! le coupa Dan en lui lançant un regard sombre.

– Je dis juste que je le trouve étrange ! Il est là sans être là, il limite ses apparitions

publiques, sa vie privée est un vrai mystère…

Il est marié… Cela me suffisait comme information. Ça avait le mérite de couper

court à mes rêves de gamine romantique et aussi à mes fantasmes débridés.

– Peut-être parce qu’il n’a pas un père qui passe son temps à radoter et à

l’embarrasser devant tout le monde ! ironisa Dan.

– Cet homme n’est pas réel, renchérit Jim tout en souriant à son fils.

– Je vous assure qu’il l’est ! Et il n’est pas si… glacial.

– Ah oui… Dan m’a aussi parlé de cette histoire d’iceberg !

Je manquai presque de recracher ma gorgée de thé, avant de rouler des yeux vers

Daniel. Il rit doucement, secouant la tête de consternation. Deux heures plus tard, je

les quittai à regret, après les avoir aidés à préparer leur petite dinde de réveillon. Dan

et son père s’entendaient comme larrons en foire. Il était difficile de ne pas être à l’aise

en leur compagnie. Alors que j’enfilai mon bonnet et mon écharpe, Dan me tendit un

petit sac.

– Joyeux Noël, Kat.

– Oh… Euh…

– C’est trois fois rien. Mais l’idée de te savoir à l’hôtel pendant que tout le monde

sera en famille est juste insupportable.

– Et tu reproches à ton père de provoquer des moments gênants ? répliquai-je en

souriant. Je n’ai rien pour toi, ajoutai-je en voyant qu’il ne comprenait pas où je

voulais en venir.

– Tu l’ouvriras cette nuit.

J’attrapai mon cadeau et pris Dan dans mes bras. Son étreinte chaude effaça ma

gêne et je me sentis immédiatement en paix. Nous restâmes collés l’un à l’autre un peu

trop longtemps… Du moins, c’est ce que je compris en entendant Jim se racler la

gorge bruyamment pour nous interrompre.

– Je t’appelle demain, promis-je à Dan en quittant son appartement.

– Avec plaisir !

En sortant de son immeuble, je courus jusqu’au métro, espérant éviter la neige qui

tombait à gros flocons. Avant de retrouver l’hôtel, je m’arrêtai au kiosque et achetai

mon exemplaire hebdomadaire du New Yorker. Voilà ce qui allait me tenir compagnie

durant cette longue nuit. Je retrouvai le Peninsula, désert et magnifique. Le sapin avait

été illuminé et Lynne avait fait en sorte que la tradition soit respectée : chacun des

employés travaillant ce soir trouverait un cadeau sous l’arbre.

Après m’être changée, je me concentrai sur les transmissions de Sam. Comme je

m’y attendais, la nuit allait sûrement être calme : très peu de clients, et tous étaient

sortis réveillonner. J’appris au passage que Kim avait la grippe. J’émis quelques

doutes sur la véracité de cette information, souhaitant ironiquement la voir revenir en

forme pour que je puisse la virer !

– Tous, sauf Andrew Blake, me corrigea Sam sans le savoir.

– Oh ! a-t-il laissé des instructions particulières ?

– Aucune.

Je soupirai de soulagement. Un problème de moins à gérer ! Sam me salua et

quitta l’hôtel, son petit cadeau sous le bras. Je glissai le cadeau de Dan sous mon

pupitre, me promettant de l’ouvrir à minuit.

Je lisais le premier article du New Yorker quand une silhouette se posta devant

moi. Je fermai le magazine avec précipitation et le planquai sous un dossier cartonné

beige.

– Kathleen ?

– Monsieur Blake.

– Vous me faites des cachotteries ? sourit-il en révélant du bout de son index la

couverture de ma revue.

– Euh… Non… non, balbutiai-je en rougissant violemment.

Il posa le bout de ses doigts sur les miens, me faisant me sentir encore plus mal.

Mes jambes se mirent à trembler pendant que je cherchais un moyen de sortir de ce

guêpier.

– Calmez-vous. Je n’irai pas vous dénoncer à M. Perkins.

– C’est juste que…

– Kathleen, respirez, m’intima-t-il en plongeant ses yeux dans les miens.

Il me fit un sourire rassurant et je tentai de reprendre mon souffle. Son regard

profond m’aida à me calmer et je le fixai intensément, tout en reprenant contenance. Il

relâcha mes doigts et se saisit de son téléphone portable.

– Que puis-je pour vous ? éludai-je.

– Votre fleuriste ! J’ai perdu son numéro et j’aurais une commande à passer en

urgence.

– Oh… Bien sûr, dis-je en prenant une des cartes de visite de Maria pour la lui

tendre.

– Vous croyez qu’elle répondra ?

– Cette ligne est dédiée à notre hôtel, je suis certaine qu’elle va répondre.

Il acquiesça et composa le numéro sur son appareil. Il s’éloigna de mon pupitre et

je me rassis sur ma chaise, encore secouée par mes émotions. Je distinguai le son de sa

voix, chaude, douce, aimable, mais rien ne filtra du contenu de sa conversation. Après

quelques minutes, j’entendis un très clair « Merci » et il revint vers moi.

– Le bar est fermé ? demanda-t-il les yeux rivés sur son téléphone.

– Pour la nuit, monsieur. Peut-être puis-je vous aider ?

– J’aimerais un bourbon.

Sans un sourire ni un regard vers moi, il me suivit vers le bar. Je passai derrière le

comptoir, me saisissant d’un verre et d’une de nos meilleures bouteilles. Du coin de

l’œil, je vis Andrew Blake s’installer dans un des cabriolets en cuir marron. Le visage

tourné vers la baie vitrée, il regardait l’extérieur, perdu dans ses pensées.

Je posai le verre sur le petit guéridon près de lui et retournai à mon poste. De ma

place, je distinguai son profil. Le bar était faiblement éclairé et la lampe, à ses côtés,

illuminait à peine les contours de sa mâchoire. À plusieurs reprises, je le vis saisir son

verre et boire de petites gorgées de sa boisson ambrée. Plusieurs fois, ses yeux se

voilèrent. Et comme pour réprimer un cauchemar récurrent, il secouait la tête,

regardait autour de lui, avant de rediriger son attention sur la neige.

Je l’observai de longues minutes, devinant l’alliance dorée à son annulaire. Après

avoir bu son verre, il joua quelques secondes avec et finit par se relever.

– Bonne nuit, Kathleen, me lança-t-il en se dirigeant vers les ascenseurs.

Je hochai la tête pour le saluer. Les portes se fermèrent derrière lui, et j’eus le

temps de voir ses yeux se voiler. Encore une fois.

À minuit, j’ouvris le cadeau de Dan, découvrant une écharpe noire duveteuse. Je

l’enroulai immédiatement autour de mon cou, tout en respirant le tissu. J’allais devoir

courir les magasins dès que possible pour lui offrir à mon tour un cadeau.



***

Le lendemain matin, alors que j’allais entamer la lecture des annonces que j’avais

exceptionnellement mises de côté pour le week-end, la voix d’Andrew Blake me sortit

de ma torpeur :

– Kathleen, pouvez-vous m’apporter mon café, je vous prie ?

– Je vous le fais monter immédiatement.

– Non… J’aimerais que vous me l’ameniez.

– Je… euh… Bien. Comme vous voulez.

À peine avais-je raccroché que je fonçai vers les cuisines et préparai un café digne

de ce nom. Je versai le tout dans une cafetière en porcelaine, et y joignis une tasse.

Mon plateau à la main, j’empruntai l’ascenseur en direction du 19e étage.

Je pris une profonde inspiration avant de toquer à la porte de la suite. La plupart

des clients ne prenaient pas la peine de nous ouvrir. Au mieux, ils hurlaient qu’on

pouvait entrer et, avec notre passe, nous pénétrions dans leur intimité. Aussi, quand

Andrew Blake m’ouvrit la porte avec un petit sourire sur les lèvres, je restai figée, les

mains cramponnées à son petit déjeuner.

– Je vous en prie, dit-il en me désignant le couloir qui menait dans le salon.

Tremblante, je m’y dirigeai. Je posai le tout sur la table, espérant échapper à une

nouvelle conversation embarrassante.

– J’espère que votre nuit n’a pas été trop longue.

– Tout s’est bien passé. Merci.

– Pouvez-vous m’attendre un instant ? demanda-t-il poliment.

Je baissai le regard et il s’éclipsa vers sa chambre. Il en revint avec deux

enveloppes en papier kraft. Il les étudia un instant, puis m’en tendit une. Je relevai les

yeux vers lui, un peu interdite.

– Joyeux Noël, Kathleen.

– Je… Euh…, balbutiai-je.

– Je sais. Accepter un cadeau de la part d’un client ne fait pas partie de vos

attributions.

– En effet. Je suis…

– Épargnez-moi vos excuses, et prenez cette enveloppe, me coupa-t-il en l’agitant

devant moi.

– C’est interdit par notre règlement.

– Je ne dirai rien. Allez-vous faire un mémo à M. Perkins pour l’avertir de cette

monstrueuse faute professionnelle ?

J’ignorai le ton ironique de sa voix et frottai mes mains nerveusement contre ma

jupe. J’étais tiraillée entre curiosité et respect du règlement. Je sentais qu’en présence

de cet homme, ma carapace s’amenuisait de plus en plus vite. Je soupirai de lassitude

et saisis l’enveloppe avec prudence. Elle était plus lourde qu’il n’y paraissait.

– Vous pouvez l’ouvrir, sourit-il en voyant que je la tournais en tous sens entre

mes mains.

Je la décachetai avec précaution et en tirai un magazine avec une couverture en

papier glacé. Powerfull.

– C’est le numéro zéro, expliqua-t-il alors que je fronçais les sourcils. J’aimerais

que vous le lisiez.

– Je… C’est… Merci, lâchai-je finalement.

– Ne me remerciez pas. Je reviens ici dans dix jours, je veux votre avis là-dessus,

m’intima-t-il en tapotant la revue du bout de son index.

– Monsieur Blake…

– Et voici votre vrai cadeau, m’interrompit-il de nouveau en posant la seconde

enveloppe sur le magazine.

– Je ne peux pas.

– Bien sûr que si !

Je reposai le magazine sur la table près de moi et gardai la seconde enveloppe.

Avec la même précaution, toujours sous les yeux scrutateurs de ce drôle de client, je

l’ouvris. J’en sortis une petite note de papier.

– C’est pour la librairie au coin de la rue.

– Des livres ? murmurai-je.

– Vous m’avez pris de court… Si seulement vous m’aviez dit que vous seriez ici

pour le réveillon, j’aurais demandé à mon assistante de prévoir un vrai cadeau.

Seulement, tout est fermé et c’est la seule idée que j’ai eue. Je ferai appeler la boutique

demain pour prévenir de votre arrivée.

– C’est très généreux, mais, vraiment, je ne peux accepter, articulai-je péniblement

en lui rendant le papier.

– Kathleen !

– Monsieur Blake, j’apprécie votre geste, mais je souhaite que notre relation reste

strictement professionnelle, débitai-je rapidement.

Je croisai son regard, soudain plus terne, et il récupéra son cadeau pour le fourrer

dans sa poche. Son sourire s’effaça et il recula légèrement. Le silence tendu persista

quelques secondes. Remarquant la crispation de ses mâchoires, je fis un pas en arrière

pour me rapprocher de la porte.

– Je vous souhaite une bonne journée, monsieur Blake, murmurai-je en sortant de

la suite.

Je courus presque dans le couloir pour rejoindre l’ascenseur. Je craignais qu’il

cherche à me rattraper. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et je m’y engouffrai.

J’appuyai mon dos contre la paroi, reprenant une respiration normale. Plus que la

scène surréaliste de me voir offrir un cadeau de Noël par un client, c’était surtout sa

colère, froide, contenue et fulgurante qui m’avait stupéfiée. Je revoyais les traits de

son visage, figé dans sa fureur, l’éclat sombre de son regard et ses poings fermés.

Dans un calme encore relatif, je regagnai mon pupitre, scrutant l’arrivée de Sam.

Encore trente minutes de service, il fallait juste que je me montre patiente. Je notai les

transmissions sur le cahier, priant pour fuir indemne de cet endroit. Mais quand

j’entendis le bruit presque imperceptible des portes d’ascenseur qui s’ouvraient, je

compris que ma prière ne serait pas exaucée.

J’osai à peine lever la tête, effrayée à l’idée de revoir la colère habiter son visage.

Il se posta devant mon comptoir et posa son passe.

– J’ai besoin d’un taxi, lâcha-t-il sèchement.

– Bien, monsieur, murmurai-je en faisant un signe à un des grooms dans l’entrée.

– Et j’aimerais vraiment que vous lisiez ceci, ajouta-t-il d’une voix plus douce.

Il posa son magazine devant moi et j’osai enfin relever mon visage vers le sien.

Ses yeux verts étincelaient et un sourire presque invisible flottait sur ses lèvres.

– Monsieur…

– Kathleen, il me semblait acquis que notre relation est, et restera, purement

professionnelle.

Je plongeai mon regard dans le sien et deux évidences me percutèrent

simultanément. La première était que je n’appartenais pas à son monde. La seconde

était qu’il était marié.

– En effet, soufflai-je, honteuse.

– Votre rôle ici est bien de faire en sorte que mon séjour soit agréable ?

– C’est mon rôle, oui, admis-je en ne voyant pas où il voulait en venir.

– J’apprécie votre professionnalisme. Et je sais que vous saurez le mettre à profit

pour me donner votre avis sur ça.

– Mais…

– Je suis à peu près certain que vous traitez régulièrement des exigences

particulières.

Je hochai la tête, incapable de formuler une réponse décente.

– Voyez ça comme une demande hors norme de ma part.

J’effleurai la couverture lisse et brillante du bout des doigts. Quelque part, je ne

faisais qu’obéir à ce qu’on me demandait. Si lire ce magazine constituait sa seule

demande, c’était mon rôle – professionnel – de m’exécuter.

– Bien. Je le ferai, abdiquai-je finalement.

– Enfin une réponse raisonnable. Pour une personne devant être à mon service,

vous êtes incroyablement butée.

Je souris doucement, notant la lueur d’amusement dans son regard.

– Et ce n’est pas un compliment, ajouta-t-il alors que son téléphone vibrait.

Il le sortit de sa poche et, accoudé à mon comptoir, se concentra sur l’écran. Il

fronça les sourcils, déchiffrant un message. Je fixai ses doigts qui tapaient une réponse

à une vitesse hallucinante. Mes yeux accrochèrent son alliance et je songeai à la femme

chanceuse qui partageait sa vie. Malgré tout cet argent et tout ce pouvoir, Andrew

Blake n’avait rien d’un client arrogant et pédant. Mais cette normalité dans ce monde

d’apparences trompeuses et d’argent-roi était déstabilisante.

– Ils savent pourtant que je déteste ça ! marmonna-t-il.

Il rangea son téléphone et pianota des doigts sur le comptoir.

– Je reviens le 5. Gardez-moi la suite, et faites accorder le piano.

– Sans problème, monsieur. Combien de temps resterez-vous ?

– Deux nuits. Mais je vais demander à Lauren, mon assistante, d’envoyer une

confirmation.

– Aucun souci, monsieur. Je vous garde la suite.

Il m’adressa un sourire, plein et entier.

– Parfois, vous êtes tellement docile, Kathleen.

J’écarquillai les yeux, rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

– Pardon… Je voulais dire « professionnelle », corrigea-t-il sans se départir de

son sourire.

– Désirez-vous autre chose ?

– Lauren vous transmettra un planning détaillé.

– Bien noté. La Peninsula vous est réservée.

Le groom avança vers nous et attrapa la petite valise à roulettes que traînait

Andrew Blake.

– Votre taxi est arrivé, annonçai-je aimablement.

– Bien. À bientôt, Kathleen.

Il s’éloigna en direction de la porte et je secouai la tête, incrédule d’avoir eu une

conversation aussi singulière avec un client. Pour la première fois depuis une éternité,

j’avais la sensation de ne pas être invisible. Je jetai un œil au magazine, souriant

presque en songeant au privilège que j’avais de le lire.

– Kathleen ? m’interpella Blake en s’arrêtant net au milieu du hall.

– Monsieur ?

– À la réflexion, accordez-moi une faveur pour mon retour : passez la nuit avec

moi !



***

À suivre…

Pour connaître la réponse Kat à l’ultime provocation d’Andrew rendez-vous dans

l’Acte II de Dear You, d’ores et déjà disponible sur toutes les plateformes de

téléchargement !

Table des personnages

Kathleen – Kat – Dillon : Après avoir abandonné sa carrière de journaliste,

Kathleen, jeune femme de 25 ans, est devenue concierge de nuit dans un palace new-

yorkais, le Peninsula. Romantique et profondément attachée à l’importance du destin

dans sa vie, elle espère, un jour, se reconnaître dans une des petites annonces du New

Yorker. Réalisant la monotonie de son existence et hantée par une annonce qui l’a

bouleversée, elle finit par y répondre. C’est également au Peninsula qu’elle rencontre

Andrew Blake, puissant magnat de la presse, client de son hôtel, un homme séduisant

et qui trouble la routine professionnelle de Kat.

Andrew Blake : Client du Peninsula et chef d’entreprise puissant. Magnat de la

presse sur la côte ouest, Andrew Blake est aussi arrogant que riche. Il alimente les

rumeurs, attise les convoitises, mais peut se montrer particulièrement fragile quand on

s’attaque à ceux qu’il aime.

Lynne Hoffman : Collègue de Kat. en charge de l’événementiel, Lynne est très

terre à terre et raisonnable. Trop pour Kat qui lui reproche une vie terne et sans

passion. Fiancée à Philip Kingston, elle prépare assidûment son mariage.

Daniel Cooper : Engagé comme barman intérimaire au sein du Peninsula, Daniel

se rapproche très vite de Kathleen.

Gregory : Ancien policier, Greg a connu Kathleen quand elle était encore

journaliste. Désormais responsable de la sécurité du Peninsula, il agit comme un

grand frère avec elle.

Maria : Fleuriste officielle de l’hôtel. Très liée à Kathleen, elles ont une relation

de type mère-fille qui compense l’absence de la mère de Kathleen. De bon conseil et

douce, elle est toujours prête à aider Kathleen.

M. Perkins : Directeur de l’hôtel.

Joe/Kim : Personnel de l’hôtel.

Angela : Amie, confidente et collègue de Kathleen.

Sam : Collègue de jour de Kathleen, c’est lui qui l’a formée à son poste. Ils sont

très amis.

Jim Cooper : Père de Dan.

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Conception graphique : Alice NUSSBAUM

© 2013 Harlequin S.A.

ISBN 9782280300612

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