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Une nuit dans tes étoiles (HQN) (French Edition)

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Year:
2015
Publisher:
HQN
Language:
french
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1

Une nuit de mystère

Language:
french
File:
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Une nuit dans tes étoiles (Bonus)

Language:
french
File:
EPUB, 83 KB
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– Je n’en ai aucune idée, Erik. Vraiment aucune, ajoutai-je en allant et venant nerveusement dans le luxueux salon d’attente des premières classes.

– Même pas une prévision ?

– Tu as vu les infos, non ? C’est vraiment une grosse tempête ici.

Je relevai les yeux vers la grande baie vitrée qui donnait sur le tarmac de l’aéroport de Chicago. La vue des avions valsant le long des pistes était un spectacle familier ; ce qui l’était moins, c’était la tempête de neige effrayante qui paralysait tout l’est du pays. J’avais décollé ce matin très tôt d’Atlanta pour rejoindre New York et passer une soirée de Saint-Valentin ultra-romantique avec vue sur l’Empire State Building. Désormais, ce beau projet était enterré sous un amas de neige et de congères.

– J’ai vu, oui. J’espère juste que tu pourras être avec nous pour le week-end, soupira mon frère.

Une pointe de culpabilité me piqua le creux de l’estomac. Depuis la fin de mes études – soit environ trois ans –, je n’avais pas vraiment eu l’occasion de passer du temps à la maison, en famille, dans le Vermont. Il y avait toujours un déplacement, un rendez-vous, un impératif. J’étais parvenue à sauvegarder ce week-end de la mi-février au prix de nombreuses soirées au bureau et d’interminables réunions. Et maintenant, ce blizzard à lui seul anéantissait tous mes efforts.

Au-delà de mon énervement face à cette profonde injustice, je me sentais surtout impuissante. La neige recouvrait les sols d’au moins dix bons centimètres et le peu d’avions ayant l’autorisation de décoller se dirigeait uniquement vers le sud du pays. J’avais déjà été reprogrammée deux fois. Les flocons s’abattaient violemment et en continu, j’étais donc certaine de l’être une troisième fois.

– Je te rappelle dès que j’en sais plus, soufflai-je en voyant les flocons de neige s’abattre de plus en plus vite contre la vitre.

– OK, je vais prévenir papa. Je viendrai te récupérer à l’aéroport.

– Si j’y arrive un jour, grommelai-je, résignée.

J’entendis Erik soupirer à son tour. Même lui, pourtant géné; ralement d’une joyeuse humeur, se laissait contaminer par mon défaitisme.

– Tu devrais l’appeler, murmura-t-il soudain.

Je me pinçai les lèvres et ravalai la boule d’angoisse qui s’était instantanément formée à ces mots : je savais très exactement de qui Erik parlait.

– Erik, je t’aime beaucoup mais ça ne te regarde pas.

Ma bouche s’assécha brutalement, le souvenir de ma dernière discussion avec Jim me revenant amèrement à la mémoire. La violence de ses mots, ses poings serrés, cette lueur de rage dans le regard… Pour la première fois depuis que nous étions en couple, j’avais ressenti la peur. Le dîner de Saint-Valentin de ce soir devait marquer un nouveau départ : une nouvelle affectation durable avec moins de déplacements pour moi ; une véritable vie de couple pour lui. Cette mutation à New York était inespérée et me rapprochait, par ailleurs, de ma famille ; j’avais donc sauté sur l’occasion.

– Je lui parlerai plus tard, quand je serai enfin arrivée, lâchai-je finalement. Je dois dîner avec lui, normalement.

– Et tout recommencer ?

– Je ne veux pas en parler avec toi, le coupai-je vivement. C’est peut-être ton ami, mais ça ne te donne pas le droit d’interférer.

– Anna, admets que tu ne tiens pas tes promesses sur ce coup !

– Je te tiens au courant pour mon vol. À plus tard, Erik.

Je coupai brutalement la communication, avant de m’asseoir dans un des sièges en cuir. Immédiatement, un serveur vint m’offrir un expresso, que je refusai poliment. Je passai une main sur mon visage, la fatigue que je cumulais depuis plusieurs semaines se faisant sentir. Parler de Jim, penser à lui, parfois même lui envoyer des messages, provoquaient invariablement un début de migraine.

Je secouai la tête et sortis de ma torpeur en entendant l’hôtesse, dans le salon, annoncer la fermeture totale de l’aéroport. Parfait ! Cette journée ne pouvait guère être pire. Je repris mon portable et fis rapidement une réservation au Hilton de l’aéroport.

Ma petite valise trolley à la main, je me décidai à quitter le salon pour tenter de trouver quelque chose à grignoter. Avec l’annonce de la fermeture, toutes les boutiques allaient bientôt être prises d’assaut : je pressai le pas pour dénicher quelques provisions.

Je me dirigeai vers une des premières boutiques sur ma droite. Au fond du magasin, je parcourus des yeux les quotidiens dans le but d’y trouver le Post. Évidemment, il était tout en haut du rayon. Alors que, sur la pointe des pieds, je luttais pour l’attraper, je fus soudain percutée à hauteur des genoux.

– Elizabeth ! hurla une voix masculine.

Je vacillai sur mes jambes, me retenant maladroitement au rayon devant moi, avant de baisser les yeux vers le sol.

– Je suis absolument désolé, ajouta la voix sur ma droite. Elizabeth, excuse-toi immédiatement ! gronda-t-il fermement.

À mes pieds, je découvrais une petite fille apeurée, aux grands yeux bleus écarquillés.

– Ce n’est rien, dis-je rapidement, en relâchant le meuble.

– Ce n’est pas rien, elle aurait pu vous blesser. Elizabeth, s’il te plaît, présente tes excuses. Maintenant, précisa-t-il avec autorité.

– Pardon, madame, murmura-t-elle à voix basse.

– Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas que tu coures dans les magasins, reprit l’homme.

Lentement, la petite fille se redressa. Elle portait une robe rouge vif, ornée d’une bordure en tulle. Ses longs cheveux étaient maintenus dans une queue-de-cheval. Je ne lui donnais pas plus de cinq ans. Elle alla se réfugier derrière les jambes de l’homme que je supposais être son père. Son corps gracile disparut et je la vis pencher furtivement la tête pour me regarder. Je lui lançai un petit sourire réconfortant, avant de voir qu’elle calait sa main dans celle de mon vis-à-vis.

– Je vous prie d’excuser ma fille, reprit-il. Nous sommes ici depuis trois heures, ça devient difficile à supporter pour elle.

– Aucun souci, je vous assure. Je comprends que la situation n’aide pas.

– En effet. Liz, est-ce que tu veux un livre ? lui proposa-t-il en penchant la tête vers elle.

Elle opina doucement en me regardant à la dérobée, encore intimidée par ma présence. De nouveau, je lui fis un petit sourire, auquel elle répondit avec malice. Elle relâcha la main de son père et se dirigea vers la presse pour enfants, son doudou serré fermement dans une main.

– Et un seul livre, la prévint son père avec un sourire attendri.

Sa veste, qu’il avait enroulée sur son avant-bras, glissa légèrement, le rappelant à la réalité ; il la rattrapa vivement.

– Elle adore les livres, expliqua-t-il, son regard naviguant de moi à sa fille.

– J’adorais ça aussi quand j’étais petite.

Machinalement, mon regard suivit le sien, et je me retrouvai à fixer cette petite fille brune qui plissait des yeux devant l’étal de livres pour enfants. Soudain, son visage s’éclaira et elle se saisit d’un album, un sourire géant sur les lèvres. Je souris à mon tour, réalisant que j’éprouvais la même fascination à son âge.

– Je crois qu’elle a trouvé son bonheur, commentai-je.

Sans plus attendre, elle s’assit à même le sol, en tailleur. Elle posa son doudou entre ses jambes, ouvrit son livre et commença à le feuilleter avec précaution. Je reportai mon attention sur l’homme face à moi.

Il regardait toujours sa fille, un sourire doux flottant sur ses lèvres. Je remarquai alors leur ressemblance, quelque chose dans la couleur de cheveux et dans ce demi-sourire un peu hésitant.

– J’espère que votre attente ne sera pas trop longue, dis-je finalement en repliant mon journal.

– J’espère aussi. Encore désolé pour ce… télescopage, lança-t-il, une ombre de gêne voilant son regard lumineux.

Je levai maladroitement la main pour lui signifier à la fois la fin de notre conversation et l’inutilité de ses excuses avant de me diriger sur la gauche pour acheter une bouteille d’eau. Derrière moi, j’entendis la voix de l’homme parler doucement à sa fille, lui rappelant de ne pas courir dans les magasins.

– C’est celui-ci que tu veux ? demanda-t-il doucement.

– Oui, papa.

Je ne résistai pas à l’envie de les regarder de nouveau. L’homme était accroupi auprès d’elle, lui caressant affectueusement les cheveux. Elizabeth tournait les pages de son livre, absorbée par ce qu’elle voyait. L’homme me surprit dans ma contemplation, son regard vrillant le mien. Aussitôt, je baissai les yeux, presque honteuse, et sentis mes joues chauffer instantanément. Je concentrai mon attention sur les bouteilles d’eau alignées devant moi, avant de me saisir de l’une d’elles et de fuir vers un autre rayon.

Après avoir arpenté toute la petite boutique, j’avais non seulement de l’eau et mon journal, mais aussi un sandwich au thon et une salade de fruits. Alors que je me dirigeais vers la caisse, je songeai que je devais rappeler mon frère, au moins pour lui dire que je ne serais pas sur New York avant le lendemain matin.

– L’aéroport est fermé, soupirai-je en l’entendant décrocher.

– J’ai vu. JFK est fermé aussi, si ça peut te consoler. Tu vas pouvoir avoir une chambre ?

– Vu mon métier, j’espère bien.

– Et pour Jim ?

– Je l’appellerai, Erik, abdiquai-je. Je l’appellerai, c’est promis.

– Vous n’allez pas rompre au moins ? demanda-t-il avec inquiétude.

J’étouffai un rire en secouant la tête. Mon frère était tellement fleur bleue parfois, que ça frisait le ridicule.

– Erik, les gens ne rompent pas après une simple dispute. C’est juste un malentendu. Et dans le pire des cas, on se partagera ta garde.

– Très drôle ! grogna-t-il. Tu es horripilante quand tu t’y mets.

– Pas autant que toi. Je te tiens au courant pour demain, embrasse papa pour moi.

– Et ne te soûle pas avec le minibar ! rigola-t-il. À demain, sœurette.

– À demain, Erik. Promis, je serai à la maison.

Je coupai la conversation avec un petit sourire. Je savais pourquoi Erik ne voulait pas que je rompe avec Jim : il ne voulait pas se retrouver à choisir entre lui et moi, entre sa sœur et son meilleur ami. Je ne voulais pas rompre avec Jim, j’espérais simplement qu’il avait compris qu’il était allé trop loin la dernière fois.

– Papa dit toujours qu’on doit faire des promesses que si on est sûr de les tenir, lança une voix près de moi.

– Elizabeth ! la gronda son père, visiblement gêné.

– Ton papa a raison. Et je suis certaine de pouvoir tenir cette promesse, assurai-je à la petite fille.

– Arrête d’ennuyer la dame, chérie, lui intima son père.

– Elle ne m’ennuie pas du tout, balayai-je rapidement. Qu’as-tu pris comme livre ?

– Winnie l’Ourson, s’enthousiasma-t-elle en brandissant son livre devant moi. Est-ce que tu aimes Winnie l’Ourson ?

– Tu veux que je te dise un secret ? soufflai-je, conspiratrice.

Elle hocha la tête, ses grands yeux s’écarquillant de nouveau, pleins de curiosité. Je m’accroupis à sa hauteur et, de l’index, lui fis signe d’approcher. Tout doucement, elle avança vers moi, serrant son doudou contre son cœur, tel un bouclier.

– Winnie l’Ourson est mon préféré, avouai-je tout bas en hochant la tête.

– Vous allez devenir sa nouvelle meilleure amie, commenta son père avec une pointe de moquerie.

Je me relevai pendant qu’Elizabeth retournait à côté de son père. Il planta son regard dans le mien et, pendant un bref instant, il me sembla que mon corps se pétrifia. Comme s’il sondait le fond de mon âme. Ce n’est qu’en entendant la caissière m’interpeller que mon corps se remit en marche.

Je réglai mes achats et pris le sac que la jeune employée me tendait.

– Bonne fin de voyage, lançai-je à l’homme.

– Dis au revoir, Elizabeth, demanda-t-il doucement à sa fille.

– Au revoir, madame, dit-elle avec un grand sourire.

– Au revoir, mademoiselle, reprit l’homme devant moi en me tendant sa main.

Un peu surprise, j’eus une seconde d’arrêt, avant de prendre sa main dans la mienne. Il la serra fermement, son regard plongé dans le mien, la chaleur de sa paume un peu rêche se diffusant agréablement dans la mienne. Quand il me libéra, j’eus de nouveau cette sensation d’engourdissement. Mais très vite, l’homme fut à son tour interpellé par la caissière et le fourmillement diffus dans mon corps se dissipa.

Je quittai la boutique un peu sonnée, comme si je venais de me réveiller d’une bonne et longue nuit de sommeil. Je me dirigeai, chancelante, vers le lounge de la classe affaires. Je grimaçai à la perspective d’éplucher mes derniers e-mails, songeant que dormir, me vider la tête de mon travail et de Jim étaient des alternatives bien plus sympathiques.

Je m’arrêtai net, un sourire flottant sur mes lèvres. Prendre un café, voilà ce qui me faisait envie.

Et pourquoi pas avec…

Je fis demi-tour, espérant pouvoir les retrouver au milieu de la foule.

– Tu me donnes la main, chérie, et tu tiens ton doudou, fit la voix de l’homme juste devant moi.

Je me figeai, me morigénant de mon comportement à la limite de la folie furieuse. Qu’est-ce qu’il me prenait ? Depuis quand accostais-je des inconnus, des pères de famille, qui plus est ? Je ne comprenais pas bien ce qu’il m’arrivait ; pourtant, j’avais très envie – besoin ? – d’être avec cet homme, de le voir, de l’entendre. Mes yeux ne quittaient pas sa silhouette du regard, détaillant son jean noir, légèrement élimé, et son pull, de la même couleur, qui accentuait la ligne masculine de ses épaules.

– Mais, papa ! râla la petite fille.

– Elizabeth, il y a beaucoup de monde et je ne veux pas te perdre. Je serais très malheureux de te perdre ici. Comment ferais-tu pour rentrer à la maison ?

Il se baissa à la hauteur de sa fille et repoussa doucement les cheveux qui barraient son visage. Elle faisait une moue adorablement boudeuse, bras croisés sur la poitrine, fixant son père d’un air revêche.

– Et tante Abby serait triste de ne pas retrouver son modèle préféré ! ajouta-t-il.

À la vue de la transformation du visage de la petite fille, je devinai que l’argument « tante Abby » était imparable. Elle plissa des yeux, soupçonneuse, avant de questionner son père :

– Tu crois qu’elle a de nouvelles robes ?

– J’en suis certain, assura-t-il.

– Tu promets ?

– Je promets, jura-t-il, une main sur le cœur, avec toute l’assurance d’un arracheur de dents.

J’étouffai un rire, avant de voir Elizabeth décroiser les bras et consentir à donner la main à son père. Il se redressa et, à cet instant, son regard croisa le mien. Il fronça les sourcils, un peu surpris, et les explications qui se bousculaient dans ma tête moururent dans le fond de ma gorge. Ou comment se sentir idiote sans même prononcer un seul mot.

– Je me disais que… enfin… qu’on pourrait… prendre… un café. En attendant, complétai-je un peu stupidement.

Il sembla stupéfait et les quelques secondes de silence au milieu de cet aéroport grouillant de monde me firent réaliser l’énormité de la situation. Il devait me prendre pour une folle.

– Enfin… Je suis seule et…

Je me tus de nouveau, avant qu’un rougissement massif n’envahisse mon visage et ma gorge. De toute évidence, cette petite fille avait une maman quelque part. De toute évidence, son père ne devait pas être seul. Et de toute évidence, j’étais en train de me rendre parfaitement ridicule.

– Papa dit que le café est mauvais pour la santé, intervint Elizabeth.

– C’est vrai, je le dis souvent, admit-il. Ma sœur est caféinomane.

– Oh… c’était juste une idée, dis-je, mortifiée d’être un mauvais exemple. Bien, je pense que je vais retourner… là-bas, m’excusai-je en reculant.

– En revanche, je n’ai rien contre le chocolat chaud, reprit-il avec un léger sourire. Si vous êtes prête à endurer les commentaires déplacés de ma fille, compléta-t-il avec un léger regard de reproche à son attention.

Elizabeth leva les yeux au ciel, dans une attitude si adulte, que cela me stupéfia.

– Je ne voudrais pas… déranger, articulai-je péniblement.

– Je suis seul aussi, j’attends un vol pour Seattle. Je crois qu’une conversation adulte ne me fera pas de mal, lâcha-t-il en passant une main dans ses cheveux.

– D’accord, acquiesçai-je en avançant vers eux. J’ai repéré un café plus loin. Je crois qu’il y a une aire de jeux pour enfants.

– Oh, papa, dis oui. Dis oui, dis oui, dis oui, dis oui ! s’écria Elizabeth en sautillant, tout en tenant la main de son père.

– D’accord, d’accord, souffla-t-il. On y va !

– Super ! hurla-t-elle.

Son enthousiasme me tira un petit rire et nous avançâmes vers le café quelques mètres plus loin. Je suivis l’homme prudemment, instaurant une distance de sécurité raisonnable. J’étais toujours embarrassée par mon culot et chamboulée par ce que je ressentais, un mélange d’appréhension et d’inévitable attraction. Ma valise toujours derrière moi, je souris en voyant Elizabeth sautiller devant son père, sa robe virevoltant autour d’elle. Une table se libéra à notre arrivée et nous nous y installâmes rapidement. Je pris place près de l’homme, imitant inconsciemment ses réflexes de père surveillant sa fille face à lui.

– Peut-être devrions-nous commencer par les bonnes manières que je tente d’inculquer à ma fille. Je m’appelle Mark, se présenta-t-il en tendant sa main.

– Anna, répondis-je en la serrant dans la mienne.

Sa poigne était toujours aussi ferme. Sa paume, légèrement calleuse, était chaude. Son sourire franc donnait instinctivement confiance. Et son regard était lumineux, clair, juste… Il n’y avait pas un voile de doute, de secret ou de malentendu.

– Et voici, ma fille, Elizabeth, ajouta-t-il. Elizabeth, c’est Anna.

Elle me tendit sa petite main et hocha la tête. De nouveau, ce comportement si mature pour son âge m’étonna. Je serrai délicatement ses doigts avec le même mouvement de tête.

– Ravie de te rencontrer, Elizabeth, dis-je. Je vais aller commander nos boissons.

Abandonnant père et fille, je me dirigeai vers le bar pour nous commander trois chocolats chauds. Sur ma gauche, je repérai l’aire de jeux, ensemble de tubes et de matelas en plastique sur lesquels les enfants pouvaient grimper. À mon retour à notre table, Mark lisait l’histoire qu’Elizabeth avait choisie dans la boutique.

– Je peux aller jouer ? le coupa-t-elle.

– Vas-y, mais tu ne t’éloignes pas.

– Promis ! cria-t-elle en se dirigeant vers un groupe d’enfants.

Mark la suivit du regard, s’assurant qu’elle gagnait l’aire de jeux. Les yeux rivés sur elle, il porta son chocolat à sa bouche, se léchant les lèvres pour y effacer toute trace de crème.

– Merci, souffla-t-il.

– Je vous en prie. Quel âge a-t-elle ? demandai-je, mes yeux se dirigeant naturellement vers sa fille.

– Cinq ans, sourit-il. Vous avez des enfants ?

– Non ! m’exclamai-je vivement en ravalant un cri d’effroi.

Mark se tourna vers moi, une étincelle de curiosité animant son regard émeraude. Je fronçai les sourcils et entourai mon mug de mes mains pour me réchauffer. Ma réaction vive avait dû le surprendre.

– Je suis encore jeune, expliquai-je finalement.

– Me voilà rangé dans la catégorie « ancêtre », railla Mark. C’est une chose de le savoir, c’en est une autre de l’entendre !

– Ce n’est pas ce que je voulais dire !

– Que vouliez-vous dire alors ? m’interrogea-t-il, amusé. Quel âge avez-vous ?

– Mark, je me dois de vous rappeler les règles de politesse. Vous savez, ces mêmes règles que vous voulez inculquer à votre fille !

– Ma fille n’est pas avec nous ; et vous êtes encore assez jeune pour que je pose la question sans risquer un tsunami hormonal.

Tout son corps était maintenant tourné vers moi, sa curiosité prenant le pas sur les règles sociales habituelles entre un homme et une femme. En temps normal, je ne me serais jamais laissé observer de la sorte. Je n’aurais même jamais laissé un inconnu m’approcher de si près. Mais ma retenue habituelle était en train de fondre dans ce mug de chocolat chaud. Je sirotai une gorgée de ma boisson, observant les traits du visage de Mark, le dessin net de sa mâchoire, les rides au coin de ses yeux qui traduisaient sa nature souriante et cette légère cicatrice qui barrait son front.

– J’ai vingt-cinq ans, avouai-je avec un franc sourire. Et vous ?

– Trente-quatre. Je suis définitivement un « ancêtre » pour vous, rit-il en reprenant sa position initiale.

Mon regard fut happé par Elizabeth, qui revenait vers nous, les joues rouges et essoufflée. Immédiatement, j’eus la sensation de disparaître, de devenir quasiment invisible aux yeux de son père, qui repoussa sa chaise pour l’accueillir dans ses bras.

– Tu peux m’attacher les cheveux, papa ? demanda-t-elle, hors d’haleine.

– Où as-tu mis ton élastique ?

Elle haussa les épaules avec une légère moue. Mark soupira, avant de tâter ses poches pour tenter de trouver de quoi attacher les cheveux de sa fille.

– Prenez ça, proposai-je en défaisant ma queue-de-cheval.

– Je dois en avoir un quelque part, grogna-t-il dans sa barbe.

– Prenez-le, j’en ai plein dans ma valise !

– J’en avais plein aussi quand nous sommes partis ! Elle les sème un peu partout. Merci, murmura-t-il finalement en abandonnant ses recherches, avant de prendre mon élastique.

Il lissa les cheveux de sa fille en arrière et, très délicatement, y passa les doigts pour les démêler. Elizabeth grimaça, mais se laissa faire. L’élastique entre les dents, Mark rassembla ses cheveux dans son poing, s’assurant de ne laisser aucune mèche en liberté.

– Évite de le perdre, celui-ci, dit-il doucement à sa fille.

J’admirai sa technique, alliant la douceur à l’efficacité. La queue-de-cheval était bien placée au centre du crâne, les mèches brunes et légèrement ondulées d’Elizabeth tombant gracieusement sur son dos.

– Tu peux retourner jouer, lui indiqua son père quand il eut terminé.

Elle plaça un baiser furtif sur sa joue et sauta de ses genoux pour retrouver ses nouveaux amis. En la voyant si proche de son père, je repensai à l’idée qui m’avait effleurée plus tôt. La maman.

– Vous êtes doué, le félicitai-je.

– Question d’habitude. Elizabeth a hérité de mon patrimoine capillaire. En trente-quatre ans, j’ai appris à le dompter, plaisanta-t-il tout en ébouriffant sa tignasse.

Il reprit une gorgée de son chocolat chaud. Si, pendant les quelques secondes où sa fille avait été avec nous, j’avais été transparente, je retrouvai un intérêt maintenant qu’elle était en train de jouer.

– Vous rentrez sur New York ? demanda-t-il.

– Comment…

– Le Post, expliqua-t-il en le désignant de l’index. Il n’y a qu’une New-Yorkaise pure souche pour lire le Post quand elle n’est pas là-bas.

– Je ne suis pas une pure souche, rectifiai-je. Ma famille vit dans le Vermont. J’ai prévu de passer mon week-end de Saint-Valentin là-bas.

Curieusement, en parlant à cet inconnu de mes projets, je réalisai que cette perspective ne me faisait ni chaud ni froid. Être bloquée dans cet aéroport devait être pénible pour tout le monde, sauf pour moi. Le blizzard m’offrait un peu de répit avant d’affronter ce que j’évitais depuis des mois.

Il y eut un court silence, simplement brouillé par le léger brouhaha ambiant. Je me perdis dans mes pensées, valsant entre l’envie de voir mon frère et le besoin d’éviter Jim. Mes mains se resserrèrent un peu plus autour de mon mug, pendant que je fixais, sans le voir, mon chocolat chaud.

– Est-ce que tout va bien ? demanda Mark en posant sa main sur mon avant-bras.

Je tressaillis légèrement à ce contact, sortant de ma torpeur. Mes yeux se vrillèrent sur sa main.

– Je… oui, balbutiai-je en secouant la tête.

Je me recomposai un visage, y plaquant un sourire factice. Devinant mon trouble, Mark hocha la tête, son visage trop sérieux se détendant doucement. Il libéra mon bras et m’imita, prenant lui aussi une gorgée de son chocolat.

– Donc Seattle ? m’enquis-je pour changer de sujet.

– Seattle. La maison, sourit-il largement.

J’attendis qu’il complète, mais il resta muet. Son regard se perdit au loin, cherchant sa fille pour s’assurer que tout allait bien.

– Votre famille habite là-bas ?

– Mes parents et ma sœur, répondit-il doucement.

Contrairement à moi, son visage s’illumina à la mention de sa famille. Il se retourna vers moi et me fixa étrangement. Le léger fourmillement qui avait chatouillé ma peau chaque fois qu’il m’avait touchée reprit, me forçant à changer mon mug de main. Cet homme me rendait nerveuse, hésitante, mais plus j’étais avec lui, plus j’étais curieuse d’en savoir plus.

– Vous avez une cicatrice, fis-je remarquer en désignant sa marque de l’index.

– Une rencontre malencontreuse avec une pièce de charpente. Ça m’a assommé pendant une bonne heure.

– De la charpente ? m’étonnai-je.

Il hocha la tête, un air ravi sur le visage. Visiblement, cette cicatrice devait être une forme de fierté pour lui. Il passa son index dessus, se remémorant certainement le souvenir de cette « rencontre ». Il se tourna vers moi et examina méticuleusement mon visage. Son regard clair balayait mes traits, une sincère curiosité illuminant son regard.

– Vous en avez une aussi, commenta-t-il, victorieux, en plaçant son index sous mon menton pour le soulever.

Un peu surprise par son geste, j’échappai un hoquet. Son doigt glissa furtivement le long de mon cou, pendant qu’il m’examinait.

– Chute de vélo ? tenta-t-il, ses yeux retrouvant les miens.

– Presque. Le lit superposé de mon frère.

Du coin de l’œil, je le vis froncer les sourcils. Son regard s’arrêta de nouveau sur la petite trace blanche qui fendait mon menton. Il passa la pulpe de son pouce dessus, caressant ma peau abîmée et quasiment insensible.

Quasiment.

Le même vertige que quand il m’avait touché le bras me saisit. Et il me sembla durer une éternité. Son pouce passait encore et toujours au même endroit, effleurant les aspérités de mon épiderme, échauffant mes joues, accélérant les battements de mon cœur.

– Voilà pourquoi je ne veux pas en acheter à Liz, murmura-t-il en relevant les yeux vers moi. Quel âge aviez-vous ?

– Huit ans, je crois.

Il passa une dernière fois son pouce sur ma peau. Je baissai la tête, rougissant un peu en pensant à la proximité de nos deux corps. Cette caresse anodine s’était révélée plus intime qu’elle n’aurait dû l’être.

– Vous avez dû avoir mal, dit-il, concerné.

– Je me souviens des cris de ma mère surtout, ça saignait beaucoup, souris-je. Mon frère a eu peur aussi, il m’a laissée tranquille pendant des semaines après ça.

J’étouffai un rire au souvenir d’Erik, aux petits soins pour moi. De deux ans mon aîné, il avait pour habitude de faire de ma vie un enfer, et déjà à huit ans, cela m’agaçait prodigieusement.

– Comment s’appelle votre frère ?

– Erik.

– Vous souriez quand vous parlez de lui. Il est dans le Vermont ?

– Non. Seuls mes parents vivent dans le Vermont. Erik est préparateur physique pour les Yankees. C’est une grosse bête pleine de muscles.

– Qui est une grosse bête ? fit une voix enfantine derrière nous.

Mark changea immédiatement de posture, ouvrant les bras pour qu’Elizabeth vienne s’y réfugier. Elle s’installa sur ses genoux avec un grand sourire, sa queue-de-cheval, pourtant parfaite dix minutes avant, à moitié défaite. Instinctivement, je tendis la main vers ses cheveux, retirant l’élastique avec douceur pour la recoiffer.

Pendant que je rassemblais ses mèches, elle posa sa joue contre le torse de son père, se laissant bercer. Concentrée sur ma tâche, je ne sentis qu’à la fin le regard de Mark sur moi. Il me fixait avec cette désarmante et troublante intensité. De nouveau, j’eus le sentiment qu’il sondait mon âme, qu’il tentait de percer mes secrets. Elizabeth se redressa, son regard pétillant de malice me tirant de mes pensées.

– Tu connais un monstre ? demanda-t-elle, pleine d’espoir.

– Mon frère. Il est grand comme ça, fis-je en montant ma main le plus haut possible. Et large comme ça, ajoutai-je en écartant les bras.

– Est-ce qu’il est méchant ? s’enquit-elle, un peu impressionnée.

– Non, il est très gentil. C’est un frère merveilleux. Il m’attend à la maison.

– Tante Abby m’attend aussi ! Elle fait des robes, dit-elle en agitant le tissu de celle qu’elle portait sur elle.

– Elle fait des robes ? répétai-je.

– Elle est styliste, corrigea Mark. C’est ma petite sœur, Abby. Elle a une boutique à Seattle. Et elle crée des robes pour Liz.

– C’est chouette ça ! m’exclamai-je à l’attention d’Elizabeth.

– Et papa construit des maisons, enchaîna-t-elle avec fierté.

Je relevai le regard vers Mark, comprenant maintenant la rencontre malheureuse avec la charpente.

– Je suis entrepreneur, compléta-t-il. Je fais les plans et ensuite, je monte les murs.

– Vous êtes tous des manuels dans la famille ? plaisantai-je.

– Mon père est avocat, sourit-il. Et ma mère nous a élevés ; c’est sûrement de son côté l’aspect manuel, elle ne cessait de nous faire décorer des boîtes ou planter des légumes.

La nostalgie évidente dans ses mots provoqua un léger frisson d’envie. Cela ressemblait à une enfance parfaite. Son sourire s’effaça doucement, se dissipant dans ses souvenirs heureux.

– Que faites-vous dans la vie ?

À l’envie succéda la honte. Je n’avais jamais été une manuelle. J’étais à peine capable de monter un meuble en kit sans me blesser, ou sans provoquer l’effondrement dudit meuble.

– Je travaille pour les hôtels Hilton. Je fais du suivi qualité, tout ce qui concerne le normatif.

Mark hocha la tête, assimilant l’information, pendant qu’Elizabeth me regardait comme si une succession de gros mots venait de s’échapper de ma bouche. Je réalisai qu’expliquer mon métier à une petite fille avec des mots simples comme « je construis des maisons » me serait quasiment impossible.

– Je voyage beaucoup, résumai-je pour elle. Je vérifie que tous les lits sont confortables.

– Tu sautes dessus ? demanda-t-elle, enthousiaste, les yeux grands ouverts, pendant que Mark éclatait de rire.

– Non, ris-je, non. Je ne saute pas dessus. Mais c’est une idée !

– Elle est pleine d’imagination, l’excusa Mark.

– Ça rendrait mon métier beaucoup plus drôle. Je vais y penser la prochaine fois. Et toi, Liz, tu veux faire quoi plus tard ?

– Infirmière, lança-t-elle avec conviction. Comme maman !

Le rire de Mark s’éteignit à la seconde où le mot « maman » sortit de la bouche de sa fille. L’ambiance légère instaurée par le retour d’Elizabeth s’estompa. Mark baissa les yeux, fuyant mon regard. La question qui m’avait brûlé les lèvres quelques instants auparavant resurgit brutalement :

– Tu veux retourner jouer ? proposa Mark à sa fille.

– À tout à l’heure, Anna ! hurla-t-elle en courant vers l’aire de jeux.

Je la saluai de la main, lui offrant un maigre sourire. Mark la regarda s’éloigner, mais son sourire avait disparu.

– Sa mère habite Norfolk, nous revenons de notre visite annuelle.

Je relâchai l’air contenu dans mes poumons, réalisant au même instant que cette révélation me soulageait.

– Divorce ? devinai-je, un peu sèchement.

– Nous n’étions pas mariés. Je fais en sorte qu’Elizabeth voie sa mère une fois par an, mais je me demande si c’est utile.

– Pourquoi ça ne le serait pas ?

– Jenny est une chic fille – drôle, intelligente – mais elle est incapable d’être une mère. Elle est même incapable de faire une queue-de-cheval à sa propre fille, ajouta-t-il en se retournant vers moi.

– Oh…, soufflai-je, tétanisée par la tristesse qui émanait de lui.

– Elizabeth veut être infirmière. Mais mon père fait tout pour la faire changer d’avis.

– Il ne veut pas d’une autre manuelle dans la famille ? plaisantai-je en espérant revenir à un sujet plus léger.

– Peut-être, répondit-il en riant doucement.

– Vous l’élevez seul depuis longtemps ?

– Seul ? Je ne me suis jamais senti seul avec elle. Il y a ma sœur et mes parents. La solitude… Je ne crois pas savoir ce que c’est. Et je ne regrette pas Elizabeth, comment le pourrais-je ?

Il soupira lourdement et passa une main nerveuse dans ses cheveux. Je l’observai, devinant que son corps, tendu à l’extrême pendant l’évocation de la mère d’Elizabeth, se détendait finalement.

– Elle vous ressemble, commentai-je.

– Elle a les yeux de sa mère, contra-t-il.

– Elle a votre sourire. Et vos cheveux, de toute évidence. Elle a cette lueur joyeuse dans le regard. Et elle est fière de vous. Vous construisez des maisons tout de même !

– Et je me cogne dans les charpentes, pondéra-t-il, amusé, en me lançant un regard un coin.

– A-t-elle besoin de connaître les détails ? Gardons l’image du constructeur de maisons pendant que moi, j’irai sauter sur les lits des hôtels Hilton.

Je me surpris à réellement détester mon métier, à me sentir profondément inutile, transparente aux yeux du monde. Qui se souciait vraiment du confort des lits du Hilton ? Sûrement pas Mark en tout cas, ancré qu’il était dans la réalité.

Je dirigeai mon regard vers une des baies vitrées, observant les flocons de neige s’y écraser violemment. Je frissonnai en songeant au froid polaire à l’extérieur.

Peut-être que ce soir, mon métier pouvait enfin être utile à quelqu’un…

– Vous avez de quoi dormir ? Pour cette nuit, ajoutai-je en voyant que Mark ne comprenait pas.

– J’ai deux super sièges, tout confort, en plastique moulé. Incroyables de moelleux, ironisa-t-il. Elizabeth pourra s’y allonger.

– J’ai une chambre au Hilton. Je peux vous héberger.

– Anna, je…

– Je vous en prie, je ne vais pas vous laisser dormir ici, dans le hall, avec Liz, pendant que j’aurais une suite à ma disposition.

– Vous n’avez pas à…

– Mark, je ne construis pas de maisons et je ne fais pas de robes, laissez-moi au moins vous offrir quelque chose à ma portée.

Mark me fixa, pesant apparemment à toute vitesse le pour et le contre. Il se frotta nerveusement le menton, ses yeux quittant les miens pour observer Elizabeth.

– D’accord, murmura-t-il en hochant à peine la tête. Merci de votre offre.

Il pivota pour me faire face et son regard sincère me transperça. Je réalisai que cela faisait bien longtemps qu’un homme ne m’avait pas regardée avec une telle sincérité. Cela me sidéra et, pendant une seconde, il n’y eut que ce regard, ce vert puissant, fort, net, dépourvu d’agressivité, de rancœur, de jugement. Aux yeux de quelqu’un, j’étais enfin moi, juste moi.

– Je vous en prie, murmurai-je à mon tour, un peu tremblante.

– Si j’avais su que vous me feriez une telle offre, j’aurais moi-même propulsé Elizabeth à vos pieds, rit-il.

– Je vous assure que je n’aborde pas tout le monde de la sorte.

– Pourquoi l’avoir fait avec nous alors ? demanda-t-il avec un intérêt non dissimulé.

J’ouvris la bouche, cherchant une réponse acceptable pour lui, comme pour moi. Son regard était stupéfiant, la façon dont son front se plissait me fascinait. Même cette cicatrice me tentait. Je voulais en savoir plus, sur lui, sur sa fille, sur ce magnétisme qu’il dégageait.

– Je ne sais pas, avouai-je finalement. Vous me faites me sentir… mieux, bégayai-je en rougissant.

– Je ne crois pas que ce soit moi, c’est juste l’idée de retarder l’échéance.

– L’échéance ?

– New York. Ou la personne qui est là-bas et avec qui vous vous êtes disputée.

– Comment…

– Tout à l’heure, dans la boutique. Je sais que c’est impoli, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre votre conversation, avoua-t-il, un peu gêné.

Je soupirai lourdement, ramenant mes cheveux en arrière, plus par nervosité que par besoin. Quand je levai la main une seconde fois pour réitérer mon geste, Mark m’arrêta en saisissant mon poignet. Pendant une fraction de seconde, nous fûmes seuls. Mon poignet était bloqué entre ses mains puissantes, son regard inquiet ancré dans le mien, son corps penché vers moi. Je déglutis péniblement, cherchant à construire une phrase cohérente.

– Papa, j’ai faim ! nous interrompit Elizabeth à nos côtés.

– Ça ne m’étonne pas de toi ! s’exclama-t-il avec joie, me libérant dans la seconde.

Il se leva de sa chaise et prit Elizabeth dans ses bras. Côte à côte, la ressemblance était plus frappante ; les mimiques, le retroussement de leurs lèvres juste avant de sourire étaient absolument identiques.

– Anna ? dit-il en offrant sa main pour m’aider à me relever. Vous vous joignez à nous ?

– Je…

– J’aimerais que vous veniez, dit-il dans un élan de franchise. Et j’aime l’idée de vous faire vous sentir mieux.

Sa voix était tellement basse, presque rauque, que je me demandai si je n’avais pas halluciné. Le changement avait été furtif, presque imperceptible. Brutalement, alors qu’il avait Elizabeth avec lui, je n’étais plus invisible. J’existais. Si j’avais ressenti de la curiosité depuis notre rencontre, voire même une franche envie d’en savoir plus, je découvrais maintenant autre chose, plus près du désir ; un désir palpable, chaud, persistant, qui faisait fourmiller mes mains et s’emballer, de façon inédite, mon cœur. La sensation était grisante… et effrayante : je n’avais encore jamais ressenti ça.

– S’il vous plaît, ajouta-t-il.

Ces derniers mots étaient inutiles. Tout en moi m’ordonnait de le suivre, de me laisser porter. Je posai ma main dans la sienne. Il opina légèrement, approuvant ma décision. Un sourire souleva ses lèvres et je l’imitai, certaine d’avoir fait le bon choix.

– Allons à l’hôtel, proposai-je finalement.

Je me penchai vers Elizabeth qui avait la tête nichée dans le cou de son père et passai une main sur son dos, ignorant volontairement le regard de Mark qui scrutait le moindre de mes mouvements.

– Nous commanderons au room service et elle pourra dormir, dis-je finalement en poursuivant mon geste.

– Pouvez-vous la couvrir ? demanda-t-il en me désignant le manteau sur la chaise.

Je m’exécutai, déposant sur les épaules de sa fille un manteau épais de couleur grise. Nous sortîmes du café et je les devançai, connaissant par cœur le chemin pour rejoindre l’hôtel. À mon arrivée, je présentai mon badge et demandai mon pass pour ma suite.

Mark me suivait en silence, pendant qu’Elizabeth, prise d’un regain d’énergie, commentait ce qu’elle voyait.

– On ne rentre pas à la maison ? demanda-t-elle finalement à son père quand nous fûmes dans l’ascenseur.

– Non, ma puce. Il y a trop de neige, les avions ne peuvent pas décoller.

– On rentre demain alors ?

– Demain, j’espère, souffla Mark, son attention se tournant vers moi. Que dit la météo ? s’enquit-il en me voyant consulter mon téléphone.

– Ça devrait être mieux demain. La tempête est censée se calmer pendant la nuit.

Il sembla soulagé de l’apprendre et rassura sa fille. Nous gagnâmes la suite de l’hôtel. Mark déposa Liz sur le canapé géant qui ornait la pièce principale. Sur la gauche, un couloir menait à une chambre richement décorée.

– Tu veux qu’on aille voir ta chambre ? proposai-je à Elizabeth.

Elle hocha frénétiquement la tête et cala sa minuscule main dans la mienne. Nous traversâmes le couloir, Mark derrière nous. La petite fille ouvrit de grands yeux en voyant la taille de la pièce. Aussitôt, elle se précipita sur le lit, s’y jetant joyeusement.

– Je veux le même, papa ! s’esclaffa-t-elle.

– Je vais devoir agrandir la maison alors, soupira-t-il avec un regard en biais pour moi. Tu peux remercier Anna qui te permet de dormir dans ce lit.

– Merci, Anna ! hurla-t-elle.

– Vous voulez manger ? proposai-je.

– Anna, j’ai l’impression d’abuser de votre gentillesse.

Je levai les yeux au ciel, balayant ensuite sa remarque d’un mouvement de main. Les éclats de rire d’Elizabeth nous parvinrent, troublant le silence gênant qui s’installait entre nous.

– Merci beaucoup pour tout ce que vous faites.

– Ce…

– Je vous assure, Anna. C’est très généreux de votre part, dans la mesure où nous nous connaissons à peine.

– Je ne crois pas que la qualité d’une relation vienne de son ancienneté, fis-je remarquer un peu durement.

Je croisai les bras sur ma poitrine, avant de réaliser que j’étais sur la défensive. Je me morigénai, songeant que Mark n’y était pour rien. Je me détendis finalement, laissant mes bras reprendre leur position initiale, le long de mon corps. Soudain, je sentis les doigts de Mark effleurer par inadvertance les miens et mon corps se crispa dans la seconde. Loin de m’éloigner, la caresse se reproduisit, à dessein cette fois, comme si ma main recherchait la sienne, recherchait de nouveau ce délicieux picotement.

– Je pense qu’elle peut bosser au service qualité avec vous, commenta Mark en observant Elizabeth sauter sur le lit.

– Je vais faire comme si je n’avais rien vu, souris-je alors qu’elle bondissait à pieds joints sur le lit.

– Si vous devez blâmer quelqu’un, blâmez-moi. Je crains d’être le mauvais exemple dans ce cas précis.

– Vous sautez sur les lits ? m’étonnai-je.

– Avec elle, oui. Je lui apprends à toucher les étoiles. Celles qui sont collées à son plafond, précisa-t-il en voyant que je ne comprenais pas. Elle avait peur du noir, alors j’ai mis des étoiles fluorescentes.

– C’est ce que je devrais faire aussi, approuvai-je.

– Vous avez peur du noir ?

– Depuis toujours.

– Je viendrai mettre des étoiles chez vous, affirma-t-il d’une voix ferme.

– Rappelez-moi ce que vous dites à votre fille au sujet des promesses, plaisantai-je avec un large sourire.

– Qu’il faut les tenir, riposta-t-il. Pour l’instant, je n’ai jamais fait défaut.

Il tourna son visage sérieux vers moi, son regard clair et pénétrant appuyant un peu plus ses derniers mots. Mon sourire s’effaça et je sentis mes poumons se comprimer dans ma poitrine. Soudain, l’espace réduit entre nous me sembla encore inexistant. Je suffoquai presque, noyée dans ses yeux et pourtant ancrée dans la réalité par sa main frôlant la mienne.

– Allons commander à dîner, proposa-t-il. Liz, descends, on va manger !

Quelques minutes plus tard, je commandai notre dîner, composé de hamburgers, de frites et d’une immense crème glacée à la vanille pour Liz.

– Est-ce que tu vas venir dans notre maison ? demanda-t-elle subitement, alors que son père tressait ses cheveux humides de sa douche.

– Oh… Euh… non, bégayai-je. Je rentre dans ma maison, moi aussi.

– C’est loin ?

Je fouillai dans mon sac à la recherche de mon agenda papier dans l’espoir de trouver une carte du pays. Triomphante, je pointai du doigt Seattle – sa maison – avant de pointer le Vermont. Elle fronça les sourcils et je doutai qu’elle assimile l’espace entre elle et moi.

– Et maman ? s’enquit-elle auprès de son père.

– Ici, répondit-il en pointant une ville sur la côte Est.

– Mais tu pourras venir à notre maison ; on a un jardin et une balançoire ! s’extasia-t-elle.

– Nous avons aussi l’eau chaude et l’électricité, ironisa son père en finissant la tresse de sa fille.

J’étouffai un rire, pendant que le regard d’Elizabeth passait de moi à son père, interloquée. Je tentai de les imaginer tous les deux dans ce fameux jardin, Mark poussant sa fille sur la balançoire. De manière inexplicable, cette image me fit sourire.

– Je viendrai te voir, promis-je à la petite fille.

– Tu jures ?

– Je jure, assurai-je en regardant son père qui me fixait lui aussi.

Le room service s’annonça, Mark et Liz installant nos plats sur la petite table basse du salon. Mon ventre gargouilla alors que je m’assis sur le canapé. Mark m’adressa un regard moqueur.

– J’aime manger, admis-je en levant les yeux.

– Ça ne se voit pas, me complimenta-t-il.

– J’ai un excellent métabolisme, assurai-je en prenant mon hamburger entre mes mains.

– Papa fait les hamburgers, fit remarquer Liz en gobant une frite.

– Vraiment ? m’étonnai-je.

– Vraiment. Ma spécialité, souffla-t-il. Parmi d’autres.

– Que sait-il faire d’autre ? m’enquis-je auprès de Liz.

Mark leva les yeux au ciel, pendant que Liz, sourcils froncés – expression typique de son père –, fouillait dans sa mémoire.

– Les spaghettis verts ! s’exclama-t-elle.

– Sauce pesto, traduisit-il.

– Les clowns !

– Des œufs au plat, avec du jambon pour faire le sourire. Ça marche à tous les coups !

– Et il danse, piailla-t-elle.

Je levai un sourcil curieux, observant le visage de Mark rosir légèrement. Il hocha doucement la tête, admettant ainsi que Liz avait raison.

– Il danse avec moi, précisa-t-elle, un sourire angélique sur les lèvres.

– Oui. Uniquement avec les jolies filles, sourit-il à sa fille en se levant du canapé.

Il lui tendit la main et, après avoir fait une légère courbette, il lança un regard amusé à sa fille. Elle l’imita, répondant à sa courbette par une légère révérence, tout en retenant un rire. Apparemment, il s’agissait d’un mode opératoire bien rodé. Il sortit son téléphone de la poche arrière de son jean et lança une chanson entraînante des Beatles.

L’instant suivant, j’observais, médusée, cet homme dansant avec sa petite fille, la faisant virevolter et tournoyer dans des gestes simples et faciles. Elizabeth était gracieuse, avec un port de tête impressionnant pour son jeune âge. Après quelques minutes de leur chorégraphie, Mark tendit la main vers moi, m’invitant à les rejoindre.

Je refusai net, m’enfonçant même un peu plus dans le canapé pour limiter une catastrophique déconvenue.

– Venez, m’intima-t-il de nouveau.

– Je… je ne danse pas…

– Nous non plus, assura-t-il. On s’amuse. Je suis certain que vous pouvez en faire autant.

Réticente, je me levai et il prit ma main dans la sienne. D’un mouvement rapide, il enroula son bras autour de ma taille et me fit tourner jusqu’à ce que nos corps se touchent.

– Pas mal, souffla-t-il, son regard lumineux me fixant.

Il me propulsa en avant, Elizabeth s’écartant dans un cri d’excitation, avant de me faire tourner sur moi-même. À bout de souffle, je marchai sur mes pieds et trébuchai. Mark n’en tint pas compte, reprenant son manège, me faisant bouger comme jamais mon corps n’avait réussi à le faire. Du coin de l’œil, je vis Elizabeth s’asseoir et taper des mains sur le rythme de la chanson.

Les joues rouges, avec la sensation d’avoir couru un marathon, je me laissai attirer une dernière fois contre lui, ma poitrine s’écrasant contre son torse. Aussi essoufflé que moi, il leva les sourcils et son regard passa subrepticement de mes yeux à ma bouche.

– Vraiment pas mal, apprécia-t-il.

– Vous avez fait tout le travail.

– Vous débutez, c’est tout. Et je dois vous avouer un petit détail.

– Vous prenez des cours de danse avec votre fille ? m’amusai-je.

– Non.

Sa main quitta la mienne et se cala dans le bas de mon dos, me retenant fermement contre lui. Dans un petit sourire conspirateur, il s’écarta et me fit pencher en arrière. Mon corps se cambra, la pointe de mes cheveux effleura le sol et, alors que je m’habituais à observer le monde la tête en bas, Mark me ramena brutalement contre lui, son visage se retrouvant à quelques centimètres à peine du mien.

– Je ne danse qu’avec les jolies brunes, murmura-t-il à mon oreille.

Ses lèvres frôlèrent ma peau, me faisant frissonner alors que mon organisme avait encore chaud de notre danse improvisée. La main de Mark appuya dans mon dos, remonta légèrement, avant de me quitter. Je m’écartai après quelques instants.

Après le dîner, Elizabeth s’effondra de fatigue. Son père la porta jusqu’au lit en lui chantant du Simon & Garfunkel, où Cecilia était devenue Eliza. Elizabeth chantonnait avec lui, sa main agrippée autour de la nuque de son père. Je les suivis jusqu’à la chambre, m’appuyant sur le chambranle de la porte pour les observer.

Mark caressait le visage de sa fille, avec cette dévotion presque familière. Il lui promit de laisser la lumière du couloir allumée et remonta les draps sur elle. Il plaqua ensuite un baiser sur son front, lui souhaitant une bonne nuit. Ces rituels me rappelèrent ceux que j’avais au même âge.

– Bonne nuit, Anna, murmura Liz en me voyant les espionner.

– Bonne nuit, Elizabeth.

Sans me poser plus de questions, j’entrai dans la chambre et embrassai doucement la petite fille sur la joue. Elle m’offrit un sourire heureux, avant de s’enfoncer dans l’oreiller, son doudou contre elle. Mark sortit de la chambre et je l’imitai, le rejoignant dans le salon.

– Simon & Garfunkel ? demandai-je.

– Longue histoire, soupira-t-il.

– J’ai toute la nuit et j’adore vous entendre parler d’elle.

– Quand elle était bébé, elle a eu des coliques affreuses. Impossible de dormir, ni pour elle, ni pour moi. Jenny… Disons que Jenny avait le sommeil lourd. Je la berçais longtemps, quasiment toute la nuit pour qu’elle ait moins mal. Une nuit, j’ai mis de la musique et c’était cette chanson.

– Ce n’était pas une si longue histoire, plaisantai-je.

– J’ai fait court. Notamment parce que j’ai envie d’entendre la vôtre, d’histoire.

Il s’assit sur le canapé, tandis que je restais stupéfaite, face à lui et toujours debout. Il risqua un sourire, espérant sûrement me détendre, alors que je tentais en vain d’avoir une pensée cohérente. Je n’avais pas pour habitude de parler de moi, encore moins à un inconnu, dans une chambre d’hôtel, un soir de Saint-Valentin. La situation me paralysait et lui me désarçonnait un peu plus à chaque échange. Il se redressa et vint se planter devant moi.

– Je peux vous chanter une chanson si vous préférez, sourit-il.

Il repoussa une mèche de cheveux derrière mon oreille, m’observant avec cette effarante sincérité. Il se rapprocha un peu plus de moi et je sentis mon corps vibrer, comme sous l’effet d’une violente attraction magnétique.

– Je crois que vous n’avez pas très envie de rentrer chez vous, murmura-t-il, sa bouche tout près de mon oreille.

Je fermai les yeux, me laissant envahir par le sentiment puissant d’abandon qui me gagnait. En un seul regard, dans cette boutique, il avait réussi à m’attirer à lui, à me faire quitter ma trajectoire de comète esseulée pour venir graviter autour de lui. Maintenant, je redoutais d’approcher encore plus. Ce qu’il provoquait en moi m’effrayait ; il me mettait dans une situation où je ne contrôlais plus rien.

– C’est vrai, admis-je. Longue histoire.

– J’ai toute la nuit, contra-t-il avec humour.

Sans attendre ma réponse, il captura ma main dans la sienne et m’entraîna sur le canapé. Il attrapa ensuite le pot de glace à moitié vide laissé par sa fille et le plaça entre nous.

– Comment s’appelle-t-il ?

– Jim. C’est le meilleur ami d’Erik. Notre relation est… compliquée. Je l’ai toujours vu comme l’ami d’Erik et un jour, il est devenu autre chose.

– Et c’est le « autre chose » qui ne vous convient pas ?

– Je ne sais pas. Quand je suis avec lui, ce n’est pas… normal. Je veux dire, je devrais être contente de rentrer, je devrais peut-être être impatiente au point de rentrer en ski.

– Mais ?

– Mais je sais que nous allons encore finir par avoir cette conversation sur mon métier, notre couple. C’est trop pour moi, je ne peux plus… jongler avec tout ça.

Je me tournai vers Mark, qui enfournait une cuillère de glace dans sa bouche. Il hocha la tête, signe qu’il m’écoutait, avant de me tendre la cuillère.

– Nous devions dîner ensemble ce soir pour la Saint-Valentin ; nous donner… une nouvelle chance, soupirai-je. J’ai changé d’affectation pour être plus souvent avec lui.

– Mais vous n’en n’avez pas vraiment envie ?

– Si, c’est juste que… Ce n’est pas normal. Je devrais être ravie d’être avec lui, je devrais sauter de joie et je suis juste… angoissée.

– Vous n’êtes pas prête, conclut-il.

– Prête à quoi ?

– À suivre ce qu’il vous demandera de faire.

– Il veut des enfants.

– Et vous n’en voulez pas.

– Si ! m’exclamai-je.

– Pas maintenant.

– Ce n’est pas…

– Pas avec lui alors ? proposa Mark d’un ton neutre.

Je pris une bouchée de glace, méditant sur ce que Mark venait de dire. Ce n’était pas une nouveauté pour moi, c’était juste la première fois que ce fait était formulé à voix haute. Et ça rendait la chose nettement plus réelle.

– Quand j’ai rencontré Jenny, j’ai trouvé que c’était la plus belle fille du monde, lança-t-il. J’étais presque reconnaissant qu’elle pose les yeux sur moi.

– Vous n’êtes pas sérieux ? ris-je.

– Bien sûr que non, j’avais juste envie de vous faire rire. Ceci étant dit, Jenny était superbe et moi j’étais…

Il s’arrêta et me fixa, comme s’il cherchait la réponse.

– Vous êtes censée finir ma phrase et flatter mon ego.

– Ah ? Oh… pardon… Donc Jenny était superbe et vous, vous étiez le plus grand tombeur de Seattle ? tentai-je en riant et en lui rendant la cuillère.

– Presque, acquiesça-t-il. J’ai de bons souvenirs de notre relation, même si cela n’a pas duré.

Son regard s’assombrit, se perdant dans des souvenirs mélancoliques, puis il soupira.

– Pour être franc, cela fait exactement quatre ans et – il jeta un coup d’œil à sa montre – trente-trois minutes que nous avons rompu.

– Un soir de Saint-Valentin ? C’est horrible ! grimaçai-je.

Il étouffa un rire devant ma réaction, avant d’arquer un sourcil.

– Oui, j’admets, je ne suis peut-être pas la mieux placée pour juger d’une rupture un soir de Saint-Valentin, souris-je. Que s’est-il passé ?

– J’étais en déplacement pour un chantier. Et j’ai eu la merveilleuse idée de lui faire la surprise de mon retour. De toute évidence, son amant avait eu le même type d’initiative.

– Victime de votre romantisme, lui fis-je remarquer en riant.

– Mon traumatisme s’estompe à peine. Heureusement, une fille m’a accosté dans un aéroport quelques années plus tard et je suis sur le point de me réconcilier avec cette journée.

Je rougis violemment, cherchant un moyen de cacher ma gêne dans mon dessert. Mark repoussa mes cheveux et prit mon pot d’entre mes mains.

– Joyeuse Saint-Valentin, murmura-t-il.

– Je suis mortifiée, avouai-je.

– Je suis sous le charme, contra-t-il. Peut-être qu’on devrait ritualiser ça et se retrouver chaque année ici pour fêter cette journée. On limiterait les traumatismes.

– Je ne suis pas traumatisée.

– Alors vous avez toujours eu des chocolats, des roses et des bijoux hors de prix ?

– Presque toujours. Sauf cette fois, où j’ai abordé un père de famille dans un aéroport. Il neigeait et même sans les chocolats, les roses et les bijoux, ça a été ma meilleure Saint-Valentin.

– Il ne tient qu’à vous d’en passer d’autres aussi… palpitantes.

Un silence pesant s’installa entre nous. Je secouai la tête, chassant l’idée séduisante de le retrouver l’an prochain, au même endroit. J’étais en couple, amoureuse – même si tout n’était pas rose –, qu’est-ce qu’il me prenait ? Je décidai de changer de conversation, afin d’éviter d’emprunter un chemin trop dangereux.

– Depuis combien de temps construisez-vous des maisons ?

Mark se redressa, accentuant ainsi l’espace entre nos deux corps. Je sus immédiatement qu’il était déçu du changement de conversation.

– Presque dix ans. J’adore ça en fait. J’imagine, j’optimise ; et ensuite, quand je vois le résultat et que je vois des familles y vivre… Vous pouvez trouver ça prétentieux, mais j’en suis très fier.

Il engloutit une autre bouchée de glace et mon regard capta une légère trace blanche sur sa main. Une autre cicatrice.

– Et celle-ci ? demandai-je en posant mon doigt sur la petite trace. Charpente, mur, plomberie ?

– Poêle à frire ! s’exclama-t-il. J’ai voulu faire des crêpes à Elizabeth pour ses deux ans.

Comme il l’avait fait avec ma cicatrice sous le menton, je passai mon doigt sur la marque lisse et douce. Mark tressaillit légèrement et plaça sa main dans la mienne.

– Comment est Jim ? demanda-t-il brutalement.

– Beau, je crois. Grand, brun, yeux bleus.

– Et comment êtes-vous devenus… plus que des amis ?

Je tendis ma cuillère à Mark, essayant de rassembler le souvenir précis qui avait fait que Jim et moi étions désormais un couple. En y réfléchissant, je ne parvins qu’à rassembler des images, des flashes du couple que nous étions maintenant.

– Je crois qu’il m’a invitée au cinéma, dis-je, hésitante.

– Vous croyez ? Vous avez oublié ?

– Je le crains.

– Vous ne vous souvenez pas… du jour où il vous a embrassée, ou du jour où il vous a tenu la main ?

– Nous ne nous tenons pas la main. Jim n’est pas très… expansif.

– Ça vous ennuie ?

– Parfois. Je m’y suis habituée, soufflai-je en haussant les épaules.

Sans rien dire, il m’offrit de la glace, tendant sa cuillère vers ma bouche. La glace fondit sur ma langue et je sentis le pouce de Mark caresser ma main. Sa peau rugueuse frottait sur la mienne, éveillant mon imagination. Je le visualisai dans ces maisons qu’il construisait, œuvrant à construire les murs, un tee-shirt troué et élimé collant contre son torse puissant. Mon ventre se tordit légèrement et ma gorge, pourtant encore tapissée de glace, s’assécha.

– Si j’étais amoureux de quelqu’un, je voudrais que tout le monde le sache et le voie, murmura-t-il.

– Vous êtes un manuel, articulai-je. Un tactile même. Je l’ai senti, quand vous m’avez serré la main. La plupart des gens se seraient contentés d’un vague mouvement de la tête.

– J’ai besoin de toucher. De sentir, de passer mes mains sur les éléments. C’est mon mode de fonctionnement.

Je bougeai ma main de sorte que mes doigts caressent sa paume. J’étais fascinée par les aspérités de ces mains puissantes, chargées d’histoires ; ces mêmes mains qui me touchaient, qui me découvraient. C’était inédit et stupéfiant. Je savais que le relief de ces mains resterait ancré dans ma mémoire, bien plus que les caresses lisses de Jim ou ses baisers furtifs.

Les doigts de Mark s’animèrent à leur tour et tracèrent de petits cercles dans le creux de ma paume, éveillant des connexions nerveuses encore inconnues. Mon ventre se contracta un peu plus, sous le désir qui enflamma tout mon corps. Sentir ses mains sur moi était une expérience sensuelle inédite. Et j’en voulais plus.

Doucement, ses lèvres approchèrent des miennes. Ses yeux verts se vrillèrent aux miens, demandant silencieusement une permission que je lui avais accordée à la seconde où j’avais croisé son regard émeraude. Sa main quitta la mienne et vint se placer dans mon cou, à l’endroit où pulsait violemment mon sang. Il repoussa mes cheveux et je sentis de nouveau cette attraction incontrôlable pour lui, sa peau chaude caressant doucement la mienne. Je tremblai légèrement, émue et remuée au plus profond de mon être, le désir coulant dans mes veines.

Son souffle balaya mon visage et, après un dernier regard, il posa sa bouche contre la mienne. Dans l’instant, mon cœur s’emballa, tressautant dans ma poitrine. Je le sentis sourire ; sa main s’ouvrit pour entourer ma nuque, et ses lèvres, au goût de vanille persistant, se pressèrent contre les miennes. Un gémissement sourd s’échappa de ma gorge et il en profita pour avancer sa langue, quémandant un peu plus de moi.

D’abord hésitante, je trouvai finalement la sienne, optant pour un rythme lent, sous contrôle. Le goût de vanille se dissipa dans ma bouche. Mark m’attira un peu plus contre lui, la chaleur de son corps se propageant contre le mien. La vague de désir que je réprimai depuis notre rencontre me submergea dans la seconde. Ses lèvres bougeaient toujours sur les miennes, goûtant ma bouche, dansant avec ma langue, me retenant contre lui.

Quand j’agrippai sa nuque, un grondement mourut dans ma bouche et il s’écarta de moi. Il souda son front au mien et je vis son regard se voiler. Je sus alors qu’il le sentait aussi. Il sentait le désir, le besoin impérieux d’aller plus loin.

– J’ai besoin de te toucher, répéta-t-il, ses doigts quittant ma nuque pour suivre la ligne de mon épaule.

Haletante, je le laissai faire, sentant ma peau s’enflammer sous ses caresses. De l’index, il longea ma clavicule avant de se perdre dans les prémices de mon décolleté. Quand il releva les yeux vers moi, quelque chose avait changé. Il était incertain, comme s’il réalisait ce qu’il était en train de faire. Il s’écarta et, au même moment, j’entendis sa fille l’appeler.

Il fila jusqu’à la chambre, fuyant mon regard, pendant que je me reprenais. Cet homme était un inconnu pour moi, il avait une fille, nous étions au milieu du pays, il neigeait, Jim m’attendait, Mark vivait à Seattle, j’avais un métier…

– Tu réfléchis bruyamment, lança Mark en revenant dans le salon.

– Ça m’arrive souvent, souris-je. Un cauchemar ?

– Le monstre habituel sous le lit. À mon arrivée, il avait disparu. La glace est en train de fondre, remarqua-t-il en désignant le pot, toujours sur le canapé.

Il s’en saisit et le plaça dans le minibar. Je le regardai faire, observant sa silhouette longiligne, musclée et harmonieuse, se déplacer dans la pièce. Nul doute que « construire des maisons » devait aussi construire ce genre de corps. Quand il revint vers moi, son regard n’était plus fuyant. Nous étions sortis de cette transe sensuelle mais malgré tout, l’attraction persistait. Mes yeux papillotaient mais revenaient invariablement sur son visage. Ou sur ses mains.

– Je me demandais comment tu en étais arrivée à faire ce métier ? m’interrogea-t-il avec prudence.

– C’est-à-dire ?

– La plupart des petites filles veulent être princesses, infirmières ou…

– Pâtissières, finis-je pour lui.

– Une manuelle ? s’étonna-t-il.

– Si c’est flatteur dans ta bouche, ça ne l’était pas dans celle de mon père. Il voulait que je fasse des études, que j’intègre Harvard, que je sois… une réussite, sifflai-je avec amertume.

– Je ne vais pas me plaindre de ta réussite, se moqua-t-il gentiment, en s’enfonçant sur le canapé.

– C’est la première fois que je ne m’en plains pas non plus, approuvai-je, en me relevant pour me diriger vers la fenêtre.

La neige avait cessé de tomber. Le vent balayait le sol, le rendant certainement impraticable. Pourtant, je savais que les avions redécolleraient le lendemain ; je savais que cette nuit allait inéluctablement prendre fin. Je sentis soudain la chaleur du corps de Mark contre mon dos. Ses mains agrippèrent ma taille, pendant que ses lèvres picoraient un carré de peau derrière mon oreille.

– Cannelle… Sucre… Vanille peut-être, tenta-t-il dans un chuchotis.

– Vanille, approuvai-je doucement.

– Tu es une manuelle, affirma-t-il. Je le sens à la façon dont tes mains passent sur les miennes.

L’instant suivant, ses mains quittèrent mon corps pour trouver les miennes. Le contact m’était presque familier maintenant, j’apprenais à détecter les callosités, la rudesse, l’épaisseur de sa peau. Il me fit tourner face à lui.

– Elizabeth…, murmurai-je, prise d’un dernier sursaut.

– Elle dort, souffla-t-il.

– Je ne fais jamais ça.

– Moi non plus. Mais je suis… séduit, je crois.

Il serra un peu plus fort ma main, se penchant légèrement sur moi. Sa joue râpeuse frotta la mienne, pendant que son nez frôlait ma peau. Quand sa bouche glissa le long de ma mâchoire, je rendis définitivement les armes. Comme lui, j’étais séduite. Par l’homme, par le père, par la façon dont il me touchait, par son regard.

Nos bouches se retrouvèrent dans cette lente danse de séduction, nos mains toujours entrelacées. Le contact froid de la baie vitrée derrière moi me tira un frisson désagréable et je me décalai, en repoussant Mark maladroitement. Il se recula, sans que notre baiser se rompe, avant de me soulever pour me poser sur le bureau de la suite. Un peu surprise par la facilité avec laquelle il m’avait soulevée, je hoquetai et quittai ses lèvres.

Il me fixa, perturbé par cette absence soudaine de contact, avant de réaliser que j’étais en train de déboutonner mon chemisier. Le silence de la pièce était entrecoupé de nos respirations. La sienne, lourde, patiente ; la mienne, sifflante et erratique. Quand j’écartai les pans de mon chemisier, il tendit la main pour m’aider à l’enlever complètement.

– Tu es… magnifique, murmura-t-il.

– Je crois que…

– Anna, tu es magnifique. Si Jim n’a pas su te le dire, c’est juste un sombre crétin.

Lentement, il promena son doigt sur ma gorge, longeant la bretelle de mon soutien-gorge, avant de suivre la dentelle de mon balconnet. Ma respiration, déjà difficile, me sembla encore plus laborieuse ; mes poumons comprimés dans ma cage thoracique ne faisaient plus leur travail habituel. Mark, un sourire coquin aux lèvres, contemplait les réactions de mon corps. Je frissonnai quand il repoussa la bretelle droite, puis la gauche, libérant finalement mes seins.

Il plaça sa paume à hauteur de mon cœur, un léger sourire étirant ses lèvres.

– Tu peux me toucher aussi, Anna, proposa-t-il en retirant son pull, puis le tee-shirt blanc qui couvrait son torse.

Mes yeux s’élargirent en voyant un tatouage s’étaler sur ses pectoraux. Je passai ma main dessus, souriant largement en comprenant finalement la signification.

– C’est pour ma fille, expliqua-t-il.

– Des étoiles, ris-je. C’est superbe.

Je suivis le tracé des étoiles minuscules qui paraient son torse. Cinq, à peine visibles, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de les regarder. Quand je relevai les yeux vers lui, je réalisai qu’il me fixait, son regard brûlant de désir. Il prit mon visage entre ses mains et m’embrassa de nouveau. Son corps puissant se lova contre le mien et, lentement, ses doigts chatouillèrent mes épaules, puis mes bras, avant de retrouver le creux de ma taille. Avançant encore un peu plus, Mark se fraya un passage entre mes jambes.

Il quitta mes lèvres et, très lentement, glissa sur ma gorge, puis vers le sillon de peau entre mes seins. Ses mains remontèrent vers mon ventre à l’instant où sa bouche se refermait sur un de mes seins. Un grognement vibra sur ma peau, animal et presque rageur. Sa langue entoura ma pointe, jouant avec, me rendant folle de désir. Il me titillait, excitant mon désir sans jamais l’assouvir totalement, il jouait avec ma patience et avec mes nerfs. J’étais prête à tout pour qu’il me promette d’assouvir ce désir qui me rongeait.

Je le voulais.

Mes mains s’enfoncèrent dans ses cheveux, accueillies par un nouveau grondement sourd. Je me cambrai légèrement, mon corps allant à la rencontre de sa bouche. Ses doigts pétrissaient mes hanches, comme s’il voulait s’accrocher à ma chair pour ne pas sombrer. Enfin, il relâcha mon sein et souffla doucement sur la pointe maltraitée. Ma peau se para de chair de poule, avant qu’un frisson ne cavale le long de ma colonne pour finir dans le creux de mon ventre.

Il s’attaqua à mon autre sein, lui réservant un traitement similaire, suçotant délicieusement la pointe. Mon corps me picotait agréablement, pris dans une frénésie inédite. Ma peau brûlait d’impatience et je me tortillai sous lui, quémandant plus, cherchant avidement le contact de sa peau. Mais Mark prenait son temps, savourait ces instants volés à nos vies. Ses mains rugueuses se baladaient sur mes côtes, explorant chaque recoin de peau exposée. Je retirai mes mains de ses cheveux et lui soulevai le menton. Il libéra mon sein dans un « pop » sexy, avant d’engloutir mon sourire dans le sien.

– Déshabille-moi, murmura-t-il sur ma bouche.

– Mark, je…

– Déshabille-moi. Je veux te toucher. Partout, ajouta-t-il en libérant une nuée de baisers le long de ma mâchoire. Te sentir, être en toi, sur toi.

Ses mains glissèrent le long de mes cuisses, brûlantes malgré le tissu de mon pantalon. Ce simple geste m’acheva presque. Il y avait une telle ferveur dans ses paroles et dans ses caresses que cela me coupait le souffle. Capturant son regard dans le mien, je dirigeai mes mains vers son pantalon. Une lueur de victoire s’alluma dans ses yeux, pendant qu’un à un les boutons sautaient.

– Je veux être sur toi, dis-je, prise d’un élan de confiance.

– J’ai toute la nuit, sourit-il. Nous avons toute la nuit.

– Ça ne sera pas suffisant.

– Je sais.

Il se débarrassa de son pantalon et de son caleçon d’un même mouvement. J’admirais la perfection de son corps, nu devant moi. Le tatouage sur sa poitrine ne cessait d’attirer mon regard, mais je remarquai également le léger dessin de ses abdominaux et la carrure parfaite de ses épaules. Je passai mes doigts sur son corps, remontant jusqu’à ses pectoraux. De nouveau, j’effleurai son tatouage avant de me décider à descendre du bureau pour y poser les lèvres.

– J’aime beaucoup, appréciai-je.

Il se tendit alors que je plantai un second baiser au même endroit. De sa bouche s’échappa le murmure de mon prénom, presque une prière. Je descendis sur son ventre, ses muscles frémissant au contact de mes lèvres.

– Anna, exhala-t-il de nouveau.

Quand je relevai les yeux vers lui, son visage était détendu, ses yeux clos. Sa bouche, légèrement entrouverte, et sa respiration courte trahissaient son excitation. Ça et son sexe droit et gonflé, m’invitant à descendre encore un peu plus. Je le pris doucement dans ma main et m’installai sur mes genoux. Mark gémit lourdement, ma paume glissant autour de lui avec une facilité déconcertante.

– Ne t’arrête pas, m’intima-t-il. Surtout, ne t’arrête pas.

J’accentuai ma caresse, prenant un rythme lent, me calant sur sa respiration haletante. J’abandonnai son sexe furtivement, passant une main sur ses bourses, avant de revenir vers son membre. Il tressaillit, surpris, et je réitérai mon geste, m’attardant cette fois un peu plus. Concentrée sur ma tâche et sur le plaisir que je ressentais à lui faire du bien, je sursautai en sentant ses mains rassembler mes cheveux dans son poing. Il risqua un sourire, qui s’élargit quand mes lèvres se posèrent sur son sexe.

– Putain de merde, gronda-t-il.

– Plus ? demandai-je, de plus en plus excitée.

Il hocha la tête et j’avalai son membre tendu dans ma bouche. Un grondement guttural me parvint, et sa poigne se raffermit sur ma tête. Je sentais son regard sur moi, puissant, dévastateur, provoquant plus de pulsions et d’embrasements dans tout mon corps que tout ce que j’avais ressenti depuis que j’étais avec Jim. J’enroulai ma langue autour de lui, m’appliquant à prendre une cadence de plus en plus rapide. Mais très vite, alors que ma bouche l’entourait, je réalisai que je n’étais plus celle qui dominait notre étreinte. Son sexe entrait et sortait de ma bouche sans que j’aie à bouger. Il accélérait, ralentissait, s’arrêtait parfois pour me laisser œuvrer, avant de reprendre son geste.

– Lève-toi, ordonna-t-il soudain.

Je m’exécutai et, d’un mouvement presque brutal, il m’enleva mon pantalon. Ses lèvres se heurtèrent aux miennes, sa langue me domina. Il appuya son front contre le mien, son souffle chaud caressant mon visage, et me demanda :

– Est-ce qu’il te fait jouir ?

Je restai muette sous son regard flamboyant, stupéfaite par sa question et anesthésiée par ses mains pressant mes fesses.

– Tu es… excitante. Non, plus que ça même. Tu es… parfaite. Tu n’as pas idée de ce que tu provoques en moi.

Je sentis son sexe pointer contre mon ventre, signe plus que visible de ce que je provoquais.

– Non, avouai-je finalement. Je n’ai… Je veux que tu me touches, que tu sois en moi, que tu me fasses toucher les étoiles, murmurai-je d’une voix un peu éraillée.

– Anna… je… Ce qu’il se passe, je…

– Je sais, admis-je. Mais pour une fois, j’ai le contrôle de ma vie. Je ne demande rien de plus.

– Moi, si.

Il encadra mon visage de ses mains et posa ses lèvres sur les miennes dans un baiser doux et tendre. Lentement, il nous fit reculer jusqu’au canapé, avant de m’y faire allonger.

– Je veux plus, souffla-t-il. Je voudrais avoir du temps pour… découvrir tout ça, expliqua-t-il, le plat de sa main caressant ma peau.

Je me cambrai en sentant sa paume rugueuse parcourir mon corps. Quand il parvint enfin à mon intimité, il écarta le tissu de ma culotte et inséra un doigt en moi.

Mes reins se creusèrent aussitôt, ma tête partant en arrière sous la montée de plaisir salvateur. Il retira son doigt et je rouvris les yeux, presque déçue, découvrant son sourire satisfait.

– Vanille, définitivement, apprécia-t-il en suçotant son index.

– Mon Dieu, murmurai-je.

Sans me lâcher des yeux, Mark agrippa ma culotte et la fit glisser le long de mes jambes, avant de la rouler en boule et de la jeter derrière lui. Il s’installa au-dessus de moi, son membre tendu chatouillant mon bas-ventre, ses mains se liant aux miennes au-dessus de ma tête. Son corps se moula parfaitement au mien et son regard sonda le mien.

– Maintenant, souffla-t-il sur ma bouche, je vais vraiment te sentir.

Il souleva les hanches et, très lentement, entra en moi. Je me soulevai pour aller à sa rencontre, l’accueillant en moi avec soulagement. Le bonheur, la chaleur, le désir se mêlaient dans mes veines, des frissons de bien-être se propageant jusqu’à mes orteils.

– Bordel, Anna, gronda Mark en se retirant puis en revenant en moi. Une… douce torture, haleta-t-il.

Je gémis en réponse, tandis que son sexe m’emplissait totalement. Les yeux clos, je me laissai emporter par mes sensations, perdant le contrôle, flottant quelque part où ni contraintes ni récriminations n’existaient. Seuls lui et son corps épousant parfaitement le mien comptaient.

– Est-ce que ça va ? s’inquiéta-t-il en embrassant mes paupières closes.

– C’est… parfait, balbutiai-je en plantant mes yeux dans les siens.

Il libéra une de mes mains et la cala dans mon dos, me forçant à creuser un peu plus les reins. Dans cette position, ses mouvements s’amplifiaient, me faisant trembler de plus en plus.

Mark grondait à chaque coup de reins, s’enfonçant en moi avec une douceur incroyable. Pourtant, la puissance de ses poussées, sa force, son visage rayonnant révélaient à quel point il aimait ça.

Je relevai ma jambe gauche pour entourer sa taille. Mark se contenta de sourire, appréciant ma prise d’initiative. Je retrouvai ses lèvres, nos dents s’entrechoquant dans un baiser heurté et interrompu par nos gémissements rythmés.

– Tu es… chaude. Je n’ai pas ressenti ça depuis des années, avoua-t-il à mon oreille.

Je m’accrochai à ses épaules, détectant les prémices d’un orgasme dévastateur dans le bas de mon ventre. À mon tour, je bougeai le bassin, anticipant ses mouvements pour le sentir plus profondément en moi.

– Laisse-toi aller, m’intima-t-il.

– Plus vite… S’il te plaît, plus vite…

Il se redressa légèrement, et ce nouvel angle me tira un cri.

– Chut, bébé. On ne peut pas crier ici, me rappela-t-il.

Pourtant, cela ne l’empêcha pas de recommencer. « Douce torture », c’était exactement ça. J’avais envie de crier, d’extérioriser la tension merveilleuse qui tiraillait mon corps. Mark accéléra, signe qu’il était proche de la délivrance lui aussi. Il se retira cependant, et je faillis hurler de frustration. Il s’assit sur le canapé et m’attira sur ses genoux.

– Mène, m’ordonna-t-il.

Il guida son sexe en moi, calant sa tête entre mes seins. J’ondulai des hanches, la pointe de mes seins, ultrasensible, frottant contre son torse. Ses mains se refermèrent sur mes fesses et je le sentis bouger à son tour, grognant son plaisir contre ma peau. J’ondulai de plus en plus vite, mes mains se baladant sur mon corps. Pour la première fois de ma vie, je me caressai devant un homme. Son regard s’écarquilla et il passa sa langue sur ses lèvres.

– Continue, m’encouragea-t-il en posant sa main sur une des miennes.

Il me guida vers mes seins, me pénétrant de ce regard incendiaire qui ne le quittait plus. Gardant ma main dans la sienne, il la posa sur ses lèvres, l’embrassa et la reposa sur mon ventre, avant de la faire descendre lentement entre mes cuisses.

– Mark, murmurai-je, réalisant ce qu’il voulait.

Son regard m’invita à continuer et il bougea le bassin plus vivement, me tirant un nouveau cri. Alors, mes doigts effleurèrent son sexe, puis le mien. Je me caressai doucement, le plaisir explosant derrière mes paupières closes. Mark grogna mon prénom et je rouvris les yeux. Il libéra ma main, s’écarta légèrement, attrapa mon visage entre ses mains et m’attira contre ses lèvres.

– Maintenant, Anna, chuchota-t-il, les dents serrées.

Dans un dernier baiser et un dernier mouvement frénétique de nos bassins, j’explosai autour de lui, le sang battant dans mes tempes. Ma tête se nicha dans le creux de son épaule, pendant que mon corps s’effondrait contre le sien. Je sentis Mark se tendre, puis grogner lourdement mon prénom, avant de jouir en moi.

Appuyée contre son torse, je devinais les battements de son cœur. Une cadence infernale, entêtante, synchrone à la mienne. Sa main passa sur mon dos, avant de me serrer contre lui. L’étreinte dura des minutes, peut-être même des heures.

Mais alors que mes paupières s’alourdissaient, Mark bougea et nous fit allonger sur le canapé. Il s’installa derrière moi, sa main sur mon ventre, et je m’endormis dans l’instant, ses lèvres caressant, sans l’embrasser, mon épaule nue.


***

Nous nous dirigions vers le tableau d’affichage des vols au départ. L’aéroport avait rouvert, la parenthèse était en train de se refermer. De notre nuit ne persistaient que cette chanson des Beatles, le sourire géant d’Elizabeth et une sensation de picotement au bout de mes doigts. Comme s’ils s’étaient imprégnés du corps de Mark, comme s’ils en avaient dévoré le tatouage que je n’avais cessé de caresser depuis mon réveil contre lui.

– Mon vol est annoncé, souffla-t-il.

– Tu rentres à la maison, commentai-je.

– Toi aussi. Juste après, regarde.

Effectivement, le vol sur lequel j’avais été reprogrammée décollait deux heures après le sien. Nous n’avions plus de temps, notre capital était épuisé. Je m’accroupis devant Elizabeth, qui m’offrit un sourire éblouissant. Sûrement que la peluche de Winnie l’Ourson que j’avais dégotée dans une boutique y était pour quelque chose.

– Prends bien soin de ton papa, lui demandai-je très sérieusement.

– Tu viendras nous voir ? s’enquit-elle. Tu as promis !

– J’ai promis. Je viendrai, assurai-je.

Elle enroula ses bras menus autour de mon cou et me serra de toutes ses forces. Je lui rendis son étreinte, passant ma main dans ses cheveux toujours maintenus par mon élastique. Je me redressai et, spontanément, je me réfugiai dans les bras de Mark. En silence, alors que les larmes me piquaient les yeux, il me prit contre lui et posa un baiser tendre sur mon front.

– Rentre bien, murmurai-je.

– Toi aussi. Si jamais tu passes par Seattle… voici ma carte, proposa-t-il, un peu gêné.

– Je viendrai. Parce que j’ai promis et parce que j’aime tes cours de danse.

Il sourit largement et pressa ma main dans la sienne. Je sentis une vague de chaleur familière se diffuser dans mon corps, cette chaleur qui me faisait me sentir bien.

– Prends soin de toi.

J’opinai, la gorge serrée, incapable de donner le change. Il me fixa et, comme la première fois que je l’avais vu, son regard franc et sincère me paralysa. Ma gorge se serra et je ravalai un inexplicable sanglot. Je ne comprenais rien de ce que j’éprouvais. J’étais à la fois bien et à la fois… au trente-sixième dessous.

– Liz, on y va.

– On va retrouver tante Abby ! s’extasia-t-elle.

– Tante Abby est très pressée de te voir, confirma-t-il en prenant la main de Liz dans la sienne.

Il m’offrit un dernier sourire et m’embrassa sur la joue.

– Au revoir, Anna, chuchota-t-il, sa voix vibrant sur ma peau. Rentre bien chez toi. Et joyeuse Saint-Valentin.

– Joyeuse Saint-Valentin à toi aussi.

Quand il s’éloigna finalement, je pris le temps de regarder leurs deux silhouettes disparaître. Je n’entendais plus que le rire d’Elizabeth, même au-dessus du brouhaha et des annonces de vol.

Ma main se referma violemment sur ma valise, la serrant à m’en faire mal.


***

Après une attente interminable à l’aéroport et un vol chaotique, bercé de turbulences et de souvenirs de la nuit dernière, j’arrivais finalement à New York. J’avais toujours ces sanglots cadenassés dans ma poitrine, mes doigts picotaient toujours, et je ne cessais de me pincer les lèvres comme pour me rappeler le contact des siennes.

Erik doit m’attendre, songeai-je en descendant de l’avion. Je soufflai lourdement, le soulagement d’être chez moi me gagnant finalement. L’air humide et frais me fouetta le visage.

– Un taxi, mademoiselle ? me proposa un homme à la sortie.

– Non. On m’attend.

Au loin, je distinguai cette silhouette que j’aurais pu reconnaître en pleine nuit. Un sourire éclaira mes lèvres, le premier en… presque une journée entière d’attente et de voyage.

– Que me vaut ce sourire ? demanda Erik avant de m’étreindre contre lui.

– Toi. Tu me fais sourire, lui fis-je remarquer.

Il enroula son bras autour de mes épaules, m’entraînant brutalement sur la droite en direction d’un des bars de l’aéroport. Je m’installai à une des tables, tandis qu’Erik prévenait par téléphone notre père de mon arrivée. J’enfonçai mes mains dans les poches de mon manteau, à la recherche de mon portefeuille. J’y retrouvai la carte de visite de Mark – carte de visite professionnelle –, avec au dos le dessin de cinq étoiles familières. Un sourire éclaira mon visage et machinalement je passai mes doigts sur la carte.

– Comme d’habitude ? s’enquit Erik, debout face à moi.

– Oui, répondis-je sans réfléchir avant de me reprendre. Attends, Erik ?

– Oui ?

– Je vais plutôt prendre un chocolat. Le café, ce n’est vraiment pas bon pour la santé.

Il fronça les sourcils, mais ne rétorqua rien. Je refermai ma main sur la carte de Mark et la rangeai dans mon sac parmi mes souvenirs précieux.

La nuit d’Anna et Mark ne restera-t-elle qu’un souvenir ?

Pour le savoir, rendez-vous dans quelques mois…





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