Main Colocs

Colocs

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Year:
2014
Publisher:
HQN
Language:
french
Series:
et plus HQN
File:
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1

Colombia en de gedwongen tijd

Language:
dutch
File:
EPUB, 392 KB
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2

Collusion

Year:
2011
Language:
english
File:
EPUB, 445 KB
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Prologue



La peur est le chemin vers le côté obscur.

Maître Yoda



Ce que j’aime à Chicago, ce sont les journées portes ouvertes des universités. Lors du dernier week-end d’août déboulent des jeunes filles, fraîches, innocentes et naïves, prêtes à conquérir le pays tout entier. Elles se repèrent à des kilomètres : elles sont en grappe, attachées les unes aux autres, le regard plein d’étoiles.

Candides, faciles et de passage : elles réunissent les trois qualités que j’apprécie le plus chez une femme.

Et les bars constituent les meilleurs terrains de chasse. Je suis à l’Irish depuis deux heures. Austin, mon fidèle acolyte, m’a honteusement lâché pour un entraînement tardif à la salle de musculation. Comme s’il en avait vraiment besoin. Je sirote ma bière, je scrute la foule, j’admire les postérieurs en mouvement et les sourires enjôleurs. J’ai repéré une blonde depuis quelques minutes déjà. Elle bouge son corps au rythme de la musique, balançant sensuellement des hanches en faisant mine d’ignorer mon regard. Je sais qu’elle sait.

Elle est une proie. Comme toutes les autres.

Je repose ma bière sur le bar, et Sher m’adresse un clin d’œil complice.

– Bonne chance, lance-t-il.

– Ça n’a rien à voir avec la chance !

Je me lève de mon tabouret, ajuste ma chemise, remets mes cheveux en place. Nouveau sourire de la blonde. Parfois, la chasse est trop facile.

– Prétentieux, siffle une voix sur ma gauche.

Je me fige. La brune au bar pivote sur son tabouret et avale d’un trait le shot de tequila que Sher vient de lui donner. Elle repose son verre brutalement, puis passe le dos de sa main sur sa bouche. Ses yeux sont vitreux et je vois que quatre autres verres vides sont posés devant elle.

– Je vous demande pardon ?

– Prétentieux, répète-t-elle. Un autre ! indique-t-elle à Sher en levant un verre. Cette fille, c’est la facilité, ajoute-t-elle en désignant d’un mouvement de la tête la blonde.

– J’aime la facilité.

– J’aime l’ambition, riposte-t-elle. Je t’offre un verre ?

Sans attendre ma réponse, elle mo; rd dans un quartier de citron et avale une nouvelle rasade de tequila. Elle ferme les yeux, grimaçant à la brûlure de l’alcool. Quand elle rouvre les paupières, ses iris bleus me sondent. Elle me défie.

– Vous faites ça souvent ? demandé-je

– Draguer des types sans envergure dans un bar ?

– Boire jusqu’à l’oubli. Sher, deux verres, c’est pour moi.

– Et galant avec ça, raille-t-elle.

Les deux shots de tequila glissent sur le bar. Sher nous propose du citron et du sel.

– Aux prétentieux ! lâche-t-elle en faisant tinter son verre contre le mien.

– Aux désespérées !

Elle n’est pas une de ces jeunes naïves que j’apprécie. Elle est plus âgée, plus percutante et tient l’alcool de manière remarquable. Je ne lui demande pas son prénom, elle ne me demande pas le mien. Du coin de l’œil, j’aperçois ma blonde en conversation avec un autre type. Et je prends conscience que je n’en ai rien à faire.

Au troisième verre, la brune me demande de tendre ma main. Elle y dépose du sel, le lèche, mord le quartier de citron, puis avale sa tequila d’un trait.

– Pourquoi bois-tu autant ?

– Faut-il une bonne raison ?

Je l’observe. Ses yeux, ses lèvres pleines, la petite fossette dans le creux de la joue. Elle est très jolie, de ces beautés qu’on ne remarque pas au premier coup d’œil, mais qu’on découvre progressivement.

– Pourquoi me regardes-tu ?

– Faut-il une bonne raison ?

– Je ne suis pas contre.

– Tu es jolie.

– Oh. Ce qui m’exclut donc de la catégorie des baisables de la soirée, glousse-t-elle.

– C’est donc ça le problème ? Le manque de sexe ?

– À ce niveau-là, ce n’est plus du manque. Je crois que mon vagin est quelque peu… calcifié.

À cet instant, je sais comment ça va se finir. Et au regard qu’elle m’adresse, ardent, sombre et sans équivoque, je comprends qu’elle le sait aussi.

Elle n’est pas vraiment le type de femme qui me plaît, de prime abord. Cette provocation dans le regard, cette repartie, je n’y suis pas habitué. C’est sûrement pour ces deux raisons qu’elle me plaît.

Pour ça et pour la paire de seins enserrée dans son chemisier. Je ne suis qu’un homme après tout.

– Tu vis ici ?

– Non. Juste de passage. Je boucle mes inscriptions pour la rentrée.

De passage. Formidable.

– Et là, tu te demandes si on va faire ça dans ta voiture ou chez toi, lance mon inconnue.

– Non, je me demande dans quelle position.

Elle rit de nouveau, son humeur maussade s’est dissipée au fil de notre conversation et de nos verres de tequila. Elle se rapproche, malicieuse, et me murmure à l’oreille :

– Tu crois que c’est déjà dans la poche, n’est-ce pas ?

– Viens danser.

Je n’attends pas sa réponse. Je prends sa main, je l’entraîne sur la piste et je la fais danser. Son corps est moulé au mien, ses mains se perdent dans sa chevelure brune, ses yeux mi-clos trahissent un état second. Mes mains sont sur ses hanches, mes yeux rivés sur son sourire heureux. Mes lèvres frôlent les siennes et ses paupières se rouvrent. Ses iris bleu azur me sondent avec intensité. La musique devient un lointain bourdonnement, mes mains trouvent ses hanches et parcourent sa peau satinée. Elle ne fait rien pour m’arrêter. Ses doigts glissent de ma nuque vers mes pectoraux. Son sourire s’élargit, moins joyeux et plus coquin, empli de promesses. À quel moment ai-je perdu le contrôle de la situation ? Et surtout l’ai-je déjà vraiment eu ?

Elle rayonne, même ivre morte. Elle sourit, même ivre morte. Elle danse, même ivre morte. Ni naïve ni blasée, elle me trouble, elle déjoue mes tactiques habituelles.

La musique cesse et les lumières s’éteignent pendant une toute petite seconde. Soudain, je sens ses lèvres sur les miennes. Un goût de sel et de citron. Sa langue se glisse dans ma bouche, cherchant la mienne, avant de l’entraîner dans une danse sensuelle. Ses mains s’enfoncent dans mes cheveux, me maintenant contre elle avec douceur.

Les lumières se rallument, notre baiser dure. Mes paumes glissent sur ses fesses et j’attire son corps un peu plus près du mien. Sa poitrine s’écrase contre mon torse et son baiser devient plus langoureux. Quand finalement je m’écarte d’elle, je ne vois que le bleu azur de son regard.

– La voiture, murmuré-je.

Ce n’est pas l’alcool qui me grise. J’ai déjà bu davantage. C’est elle. Elle et le désir brut et sauvage qui nous guide, cette chaleur inédite entre nos deux corps. Nous fendons la foule vers la sortie, sa main calée dans la mienne. À peine dehors, l’air frais me fouette le visage. Mes yeux cherchent les siens, je redoute que le changement d’atmosphère ne la fasse changer d’avis.

– Où est ta voiture ? demande-t-elle d’une voix assurée.

La réponse à ma question.

Je déverrouille les portières, la fais asseoir sur le siège passager, avant de m’installer derrière le volant. À peine ai-je claqué la porte qu’elle vient sur moi, tirant sur les pans de ma chemise au point d’en faire sauter les boutons. Ses mains sont partout sur moi, sa bouche rôde autour de la mienne, embrasse ma mâchoire, s’égare dans mon cou.

En retirant ma chemise, elle tape accidentellement sur le Klaxon et éclate de rire. Je la libère de son chemisier, puis repousse les bretelles de son soutien-gorge avant de le dégrafer. J’embrasse son épaule dénudée, m’attardant sur une petite marque de naissance en forme de « L ». Elle soupire, sa peau frémit à mon contact. L’habitacle se réchauffe lentement.

Elle se débat avec la ceinture de mon jean, en défait ensuite les boutons, avant de glisser sa main à l’intérieur. Mon sexe est dur et tendu. Il l’est depuis qu’elle a léché ma main.

– Prends-moi, murmure-t-elle à mon oreille.

Je parviens péniblement à lui retirer son jean, puis sa culotte. Nue au-dessus de moi, elle m’observe, caresse mes cheveux, m’embrasse de nouveau. Elle cajole mon sexe, le sort de mon boxer et fait glisser sa main doucement dessus. La friction m’achève. J’ai besoin d’être en elle, besoin de sentir son intimité trembler avec la mienne.

Du vide-poche, je sors un préservatif. Elle me l’arrache des mains et l’enfile sur mon membre. Mes doigts trouvent son intimité ; elle se cambre, pousse un gémissement d’intense soulagement. Quand je les retire, son regard plonge dans le mien. Elle se soulève et s’empale doucement sur mon sexe, ses yeux toujours aimantés aux miens. Elle appuie ses mains sur le siège, entamant une série de va-et-vient d’une lenteur délicieuse. Mes doigts s’enfoncent dans ses cuisses.

Nos deux corps bougent dans une même harmonie, ses baisers sont lents, fiévreux, à contre-courant de la frénésie qui nous anime. Le désir me brûle de l’intérieur et je sais que je ne tiendrais pas. Pour la première fois depuis… longtemps, je n’ai aucun contrôle.

Elle soupire au-dessus de moi, porte une de ses mains à un sein, en triture la pointe. Je chasse sa main et la remplace par ma bouche. Je veux la faire jouir avant moi. Elle m’encourage dans un murmure, se cambrant de nouveau contre moi. Elle bouge de plus en plus vite, halète contre moi. Mon propre souffle est inexistant, mon cœur frappe à une cadence étrange, cherchant un rythme qui conviendrait. Je suis perdu en elle. Elle impose son rythme, mène la danse, cherche ma bouche avant de la délaisser ensuite. Quand mes yeux rencontrent les siens, ils ont une coloration bleu nuit. Et je sais maintenant que c’est elle qui m’a chassée, qu’elle m’a attiré dans ses filets. Je m’enfonce un peu plus dans mon siège, l’admirant bouger sur moi. Cette nouvelle provocation ne m’agace pas. Au contraire, je me libère, je me concentre sur le mouvement de ses hanches, me calque sur son souffle, me régale des sons indécents qui sortent de sa bouche. Je ne sais plus où je suis, avec qui. Il n’y a plus qu’elle et moi. Elle.

Elle, dont les ongles s’enfoncent soudain férocement dans la chair de mes épaules. Son orgasme est spectaculaire. Cambrée, la tête renversée, les cheveux cascadant dans son dos, la poitrine tendue et gonflée, elle jouit en silence, comme surprise de ce qu’elle ressent. Je la rejoins presque aussitôt, mon sexe conquis par les palpitations de sa chair. Elle s’effondre sur moi, reprend son souffle. Elle retrouve ses esprits.

– Il faut que je rentre chez moi, murmure-t-elle.

Elle descend de mes cuisses, renfile son jean pendant que je me débarrasse du préservatif.

Je n’ai pas pour habitude de coucher deux fois avec la même fille. Mais avec elle… Je rêve déjà de l’étendre dans mon lit et de la faire jouir encore et encore, jusqu’à l’oubli.

– Merci pour la tequila.

– Attends, tu…

Elle disparaît en pleine nuit, me laissant sa culotte en dentelle noire en guise de souvenir. Pas de prénom, pas d’attache. Juste une proie de plus. Si on veut.

Quand je retourne au bar, la blonde en sort avec un gringalet boutonneux à son bras.

– Sher, une tequila.

– Et ta brune ?

– Partie.

Ce soir-là, j’ai bu jusqu’à l’oubli.

À mon réveil, une rousse roupillait sur mon bras.





CHAPITRE 1



Cinq mois plus tard.

Si elle était une chanson ?

She’s Electric.



C’était désormais un rituel entre Austin et moi. Chaque année, juste après le Nouvel An et quasiment à la même heure, nous prenions place sur les gradins du Soldier Field.

Austin est receveur pour l’équipe de football des Redskins, il a ses entrées. Déjà enfant, il possédait ce charisme propre au sportif : il était admiré pour sa pointe de vitesse et entouré d’une multitude de gens voulant être son ami.

Personnellement, je n’étais pas un grand fan de sport – et je ne le suis toujours pas – et je me fichais comme une guigne d’être son ami. Le sort a voulu que je sois son voisin et que mon père soit l’entraîneur de l’équipe de football de l’école. Pour être honnête, je crois qu’Austin est le fils que mon père aurait voulu avoir : grand, musclé, sportif, qui acquiesce religieusement à tous ses conseils.

Et puis un jour, puisque toutes les histoires les plus tordues commencent toujours sur une anecdote croustillante, à 14 ans, j’ai rencontré Austin. Du moins sa tête casquée a rencontré mon torse chétif. J’avais eu l’audace de marcher le long du terrain et, arrivé à la ligne des 30 yards, je fus percuté de plein fouet par un monstre de muscles de 75 kilos. Un nez cassé, deux dents en moins et une semaine à l’hôpital, ponctuée des visites d’Austin pour s’excuser.

Deux fausses dents et une petite déviation de la cloison nasale étaient désormais les signes visibles de notre amitié en or. Ça et le fait que nous vivions ensemble, riions des mêmes mauvaises blagues et que nous nous partagions le cheptel de pom-pom girls.

Une organisation rigoureuse, perfectionnée au cours de nos quinze années d’amitié. Austin, je lui confierai ma vie.

Il était debout sur le gradin, analysant d’un œil expert la horde de proies devant nous. À son regard fixe et à la fossette apparente sur sa joue, je sus déjà qu’il avait repéré la blonde du troisième rang. Il avait ce sourire du gamin qui a gagné à la loterie.

– La blondinette du troisième rang, lâcha-t-il finalement avec satisfaction.

Qu’est-ce que je vous disais ?

Je sifflai d’appréciation, admirant les courbes parfaites de la jeune femme. Il s’agissait d’un spectacle que nous admirions sans nous lasser : quarante-cinq jeunes filles, triées sur le volet, incroyablement souples, superbement habillées d’un short doré et qui hurlaient des slogans à la gloire des Bears, tentaient leur chance pour intégrer le peloton d’élite des pom-pom girls.

– La brune du premier rang est définitivement… souple, remarquai-je alors qu’elle exécutait un grand écart prometteur.

– Pas mal, approuva-t-il. On les invite ?

Devant moi, une dizaine de jeunes femmes construisait une pyramide chancelante. Je grimaçai, songeant que les auditions étaient particulièrement ardues cette année.

– Ils ont refait les costumes, non ?

– Tu crois ?

– L’an dernier, on voyait leur nombril, assurai-je. Tina avait même un piercing.

– Bon sang, tu te souviens encore de son prénom ? s’étonna Austin.

– Parce que je l’ai rappelée. Deux fois.

– Deux fois ? Quelle est ta bonne excuse pour avoir bafoué la règle de base ?

– La rentrée étudiante n’avait pas encore eu lieu, expliquai-je, mes yeux toujours rivés sur les danseuses devant nous. Qui vient ce soir ?

– Les habitués, les gars de l’équipe, quelques filles. Invite Ben, ça lui fera du bien !

– Je ne crois pas que Jenny l’autorise à sortir de chez eux. Encore moins pour venir dans « le loft de la perversité ». Cette fille est… Franchement, elle me fait peur !

Je travaillais avec Ben depuis deux ans. Deux ans durant lesquels j’avais été le spectateur d’un véritable film d’horreur : sa vie de couple, d’homme « rangé des voitures » avec Jenny. Leur relation avait connu des hauts et des bas, mais quand Jenny avait appris que mon mode de vie était aux antipodes de la leur, elle avait demandé à Ben de « limiter nos relations ».

La musique se tut et les danseuses avancèrent vers les gradins pour récupérer leurs sacs. Austin les fixait, traquant sa proie avant de commencer la chasse. Il bénéficiait de cette aura surnaturelle qu’ont les sportifs : un simple regard et l’affaire était conclue.

– Hé, toi ! lança-t-il en désignant la blonde du doigt.

Elle lui offrit un sourire fabuleux, révélant un évident travail de chirurgien esthétique. Austin grimaça et je l’imitai. Nous collectionnions les conquêtes, étions parfois des goujats – souvent des sales types –, mais nous avions une aversion manifeste pour le faux et le refait.

Parfois, on nous taxait d’hypocrites, mais il s’agissait simplement de préférences personnelles. Je suis cuisinier et par essence, je n’ai qu’un goût très modéré pour le frelaté.

– Ses seins aussi, remarquai-je à voix basse.

– Un si beau potentiel ! se lamenta Austin.

Puis, de concert, nous haussâmes les épaules. Peut-être devrions-nous nous faire une raison et admettre que les dernières femmes naturelles de cet État végétaient désormais toutes à Morton. Naturelles et périmées, évidemment, puisque la jeune garde de la ville avait déserté ou cédé aux sirènes de la chirurgie.

– Je fais une soirée chez moi, ce soir, hurla-t-il à l’attention de la blonde. Toi et… la brune sur la gauche, c’est ça ? me demanda-t-il, moins fort, pour être sûr.

– C’est ça, approuvai-je en me levant à mon tour.

– Toi et ta copine, la brunette là-bas, vous êtes invitées, cria-t-il.

La brune releva les yeux vers moi et pointa son index vers elle, pour s’assurer qu’elle avait bien compris. Je hochai la tête, lui offris mon sourire le plus éblouissant, passai nonchalamment une main dans mes cheveux – technique de séduction de base ! – avant de lui lancer un regard de braise. Elle gloussa stupidement et accepta d’un mouvement de tête. Tellement facile que ça en devient lassant !

– Est-ce que ta sœur vient ? me demanda Austin.

– Je dois aller la chercher à l’aéroport. Elle revient de vacances. Tu sais qu’elle ne dit jamais non à une de tes soirées !

– Il y a quantité de choses que j’aimerais qu’elle cesse de refuser !

– Austin, il s’agit de ma sœur. Éloigne tout de suite ces pensées obscènes de ton cerveau dépravé !

– Je ne vois pas du tout de quoi tu parles, mentit-il dans un sourire pervers.

– Je vais t’en coller une, si tu continues, le prévins-je en pointant un index menaçant vers lui.

– Tu sais que ta sœur n’est plus vierge depuis un bail ?

– Par égard pour notre amitié et pour éviter de t’en coller une en public dans ton propre stade, je préfère ne pas savoir comment tu as obtenu cette information !

– Tu risquerais de te faire mal, rétorqua-t-il.

Je rétrécis le regard, sachant que, de toute façon, je n’avais aucune chance malheureusement de faire peur à Austin. Il était Goliath et j’étais David. En moins courageux et certainement moins futé. J’avais l’habitude qu’il me parle de ma sœur, Sophia. Sophia était le grain de sable dans le rouage de notre amitié. Depuis plus de dix ans, je m’évertuai à éloigner Sophia d’Austin. Nous collectionnions les filles et je refusai que ma sœur finisse sur son tableau de chasse. Parce qu’elle était ma sœur, parce qu’elle méritait mieux et parce qu’imaginer ma sœur avec Austin dans une position acrobatique me donnait la nausée. Je me levai du gradin, suivant machinalement du regard les danseuses qui se dispersaient.

– Je file récupérer Sophia, informai-je Austin. On se rejoint au loft ?

– Ça marche. Je vais m’assurer qu’il ne manque rien pour la soirée.

Nous quittâmes le stade en même temps, Austin rejoignit son pick-up flambant neuf aux vitres teintées, pendant que je grimpais dans mon cabriolet.

Depuis presque dix ans, Austin et moi partagions un loft. Loft gracieusement offert par le très sportif et très riche père d’Austin culpabilisant d’avoir abandonné sa famille, il y avait presque trente ans, pour une vie de strass et de paillettes. Hormis ce loft, nous partagions une amitié solide, loyale, sans faille, et un mode de vie identique, basé essentiellement sur les femmes… et les fêtes. Parfois même, les deux en même temps.

Nous avions fixé des règles immuables, inviolables et résolument hédonistes.

Règle no 1 : Jouir de la vie… Et jouir tout court, si possible avec une brune.

Et voilà pourquoi j’adorais Chicago : en terme de femmes, j’avais de quoi faire. Le cheptel était quasiment inépuisable. Venant d’une petite ville où la seule festivité marquante est le festival de la citrouille, habiter dans une mégalopole grouillante et toujours en mouvement avait été une révélation. J’étais fait pour la ville, pour l’animation, pour le bruit, pour les femmes.

À chaque rentrée universitaire, de la chair fraîche venait s’offrir à nous. Austin avait ses entrées à l’université, grâce à un partenariat entre son club et l’équipe universitaire. Tout auréolé de son statut de star du football, il avait été désigné par leur journal comme l’un des célibataires les plus en vue. Derrière ce titre enviable se cachait en fait l’un des plus grands tombeurs de la ville. J’étais le second, pas très loin derrière lui.

Règle no 2 : Jouir avec une brune, oui, mais jamais la même.

Je ne réédite pas les exploits, ça les rend moins spectaculaires.

Cette ville m’offrait changement et diversité. Et elle offrait aussi les plus calamiteux changements climatiques du pays ! J’affrontais actuellement l’orage du siècle, une averse torrentielle s’abattant sur mon pare-brise, tandis qu’une heure plus tôt, je profitais du soleil, des pom-pom girls et d’un moment entre hommes avec Austin. Heureusement, j’étais parvenu à remonter la capote avant d’être littéralement inondé. Les phares allumés, alors qu’il était tout juste 17 heures, je plissais les yeux, tentant de discerner la route devant moi. Je parvins à l’aéroport avec quinze bonnes minutes de retard, constatant, dépité, que je n’avais qu’une pauvre veste pour affronter la pluie et cavaler entre les gouttes jusqu’au terminal d’arrivée.

Génial !

Je vissai ma casquette sur la tête – la visière au plus près de mes sourcils – et jetai un dernier coup d’œil au ciel. Je poussai un long soupir désabusé et sortis de ma voiture. La fraîcheur de l’air me saisit. Je rentrai la tête dans les épaules et courus jusqu’à l’entrée du terminal.

Une fois à l’abri, je retirai ma casquette pour secouer les quelques mèches humides de ma chevelure. Après vérification sur le tableau d’affichage, je constatai que l’avion de Sophia avait atterri. Je filai jusqu’au hall des arrivées, guettant l’ouverture de la porte automatique.

Quand Sophia apparut, le teint bronzé, le sourire aux lèvres et vêtue d’une robe très courte, l’ensemble des regards masculins se tournèrent vers elle. Ma sœur avait toujours suscité cette attraction étrange et persistante : elle fascinait les hommes. Elle était belle, drôle – évidemment – mais elle était aussi sortie diplômée avec les honneurs du MIT. Elle me fit un signe de la main en me voyant. Un homme – qui devait avoir l’âge d’être notre grand-père – l’aida à récupérer sa valise sur le tapis.

– Tu as encore fait des ravages, lançai-je avant de l’étreindre.

Elle s’écarta vivement de moi, plissant le nez de dégoût.

– Il avait une haleine de fennec et un dentier vacillant. Eh ! Tu es trempé !

– Et toi tu es superbe, la complimentai-je en prenant sa main pour la faire pirouetter devant moi. Mais cette robe est trop courte !

– Trop courte pour toi ou pour la soirée chez Austin ? s’amusa-t-elle en triturant le tissu léger de son vêtement.

– Que se passe-t-il entre Austin et toi au juste ? demandai-je un peu sèchement.

– Je t’en prie, Connor, on a passé l’âge !

– Il n’a pas le droit. Et il le sait, ajoutai-je en dressant un index inquisiteur vers elle.

Elle saisit mon doigt entre son pouce et son index impeccablement manucurés, le pinça et le tordit légèrement. Une douleur fulgurante traversa ma main et courut dans mon avant-bras. Un sourire sadique s’étira sur ses lèvres pendant qu’elle resserrait sa prise. Je serrai les dents, cherchant en moi assez de fierté pour ne pas pousser un petit cri aigu.

– Sophia, je…, bégayai-je en sentant mon épaule se paralyser lentement.

– Ce que je fais de ma vie avec Austin ou avec quelqu’un d’autre ne te regarde absolument pas, m’incendia-t-elle entre ses dents serrées. Est-ce que je te fais mal ? s’inquiéta-t-elle soudainement en relâchant légèrement sa prise.

– Oui, articulai-je, le souffle court.

Le même sourire sadique apparut sur son visage, une lueur de satisfaction brillant dans ses yeux. Maintenant, je savais pourquoi tous ses collègues l’appelaient « la tueuse ».

– Si j’entends encore parler une seule fois de ce pacte débile entre lui et toi, crois-moi, tu auras vraiment mal.

Règle no 3 : On ne touche pas aux sœurs.

Surtout pas à la mienne, même si l’avenir de l’humanité en dépend. Austin et moi avions toujours été clairs sur le sujet : Sophia était intouchable. Parce qu’elle était ma sœur et qu’Austin était… Austin : dépravé, pervers, lourdingue, nichonphile absolu et fétichiste d’un improbable casque à bière. Bref, l’anti-Bachelor.

Comme pour me ramener au moment présent, Sophia vrilla douloureusement mon index, me faisant hurler de douleur au milieu de l’aéroport et anéantissant la toute petite part de masculinité que j’étais parvenu à conserver. Quand elle me lâcha enfin, je sautillai sur place, gémissant de douleur, secouant mon bras pour le faire revenir à la vie.

– Sinon, ça va ? lâcha-t-elle innocemment.

– Bon Dieu, Sophia, ça fait un mal de chien ! Je suis cuisinier, tu attaques mes outils de travail, là !

– La prochaine fois, j’attaquerai autre chose ! On y va à cette fête ? demanda-t-elle en agrippant la valise trolley derrière elle.

La pluie avait redoublé et nous gagnâmes ma voiture, protégés par ma veste déjà détrempée. Dans l’habitacle, je poussai le chauffage à fond, espérant éviter une nouvelle bronchite carabinée. La dernière m’avait cloué au lit pendant une semaine, poussant Austin à engager une infirmière. Avec le recul, je crois qu’elle était juste déguisée en infirmière. Ce qu’elle m’avait fait n’avait absolument rien à voir avec un protocole standard de soin.

Le trajet de retour jusqu’au loft d’Austin fut heureusement rapide. À notre arrivée, nous fûmes accueillis par le boum-boum significatif des fêtes prodigieuses de mon meilleur ami. S’il devait un jour songer à une reconversion, c’était certainement dans ce domaine qu’il excellerait. Sophia extirpa sa valise du coffre, pestant contre la pluie persistante.

– Je monte me changer, m’indiqua-t-elle.

– Ferme ma chambre à clé. Austin doit être en train de s’échauffer pour une nouvelle chasse, une bière à la main !

– Je sais me défendre. Mais tu dois le savoir, non ?

Le souvenir de sa prise douloureuse était encore vif et m’arracha un frisson. Elle m’offrit un sourire carnassier, repoussant une mèche de sa folle chevelure derrière l’oreille, avant d’entrer dans l’immeuble en brique. Je poussai un soupir, m’étonnant de cet enthousiasme suspect à rejoindre Austin. Je n’arrivais cependant pas à déterminer si Sophia cherchait réellement à séduire mon meilleur ami ou si elle prenait simplement plaisir à me provoquer. Connaissant son goût pour la torture physique – mon index prenait une délicieuse coloration aubergine –, ça devait être la seconde option.

Je verrouillai la voiture, mon jean humide et froid collant désagréablement sur mes jambes. Je remis ma casquette et saluai furtivement les premiers invités d’Austin qui cavalaient jusqu’à la porte de l’immeuble. Apparemment, tous ses coéquipiers avaient répondu présents. C’est en sortant les clés de l’appartement de ma poche que mon regard croisa une silhouette frêle, la chevelure emprisonnée dans un bonnet. Elle tentait d’ouvrir son parapluie, mais une rafale de vent la surprit, le retournant et pliant les baleines.

Je l’entendis pester, puis elle donna un violent coup de pied à la roue d’une voiture. Et elle pesta de nouveau, contre elle-même, clopinant de douleur. J’approchai d’elle, comprenant finalement qu’une des roues arrière de sa voiture était crevée.

Pauvre chose, ne crains rien, Superman arrive. Oui, bon, d’accord, Superman avec son doigt aubergine ! Tant qu’elle n’était pas au courant de l’origine de ce petit bobo, mon intégrité et mon sex-appeal étaient sains et saufs.

– Besoin d’aide ? lançai-je alors qu’elle me tournait le dos.

Elle sursauta de surprise et pivota pour me faire face. Une nouvelle bourrasque de vent déferla et le parapluie de ma proie douce et délicate virevolta dans les airs avant de s’écraser lourdement dans la bouche d’égout.

– Je crois que cette fois, c’est vraiment le pompon, râla-t-elle.

Elle tourna les talons, m’ignorant totalement, puis ouvrit le coffre de sa voiture. Elle posa un cric au sol, se cogna au passage dans le hayon, étouffa un juron et maudit l’humanité tout entière. J’étouffai un rire et approchai d’elle.

– Laissez-moi faire, dis-je en prenant la roue de secours.

Elle eut une seconde d’hésitation, son regard se baladant sur mon visage, puis sur mes mains. Je posai la roue de secours contre la voiture, puis retirai ma veste pour la mettre sur ses épaules. Elle se crispa, surprise par mon geste, avant de se détendre.

Ma belle, tu es déjà presque mûre pour la dégustation…

– Merci beaucoup, murmura-t-elle en ajustant ma veste.

Je plaçai le cric sous la voiture et le fis tourner pour la soulever. Je déboulonnai la roue, me réjouissant intérieurement de ne pas me heurter à un boulon récalcitrant qui m’aurait rendu absolument ridicule.

– Mauvaise journée, alors ? m’enquis-je pour faire la conversation.

– Je me traîne une poisse perpétuelle depuis ma naissance, j’ai l’habitude.

– Ça ne peut pas être si terrible : je suis venu vous sauver, plaisantai-je.

– Nous en débattrons plus tard. Quand vous aurez changé ma roue par exemple.

Elle haussa un sourcil soupçonneux. Ses yeux bleus me fixèrent furtivement, avant qu’elle ne finisse par détourner le regard. Pendant un bref instant, une sensation de déjà-vu me saisit. Ce regard ne m’était pas inconnu. Je secouai la tête, cherchant à la resituer, en vain.

Je levai les yeux vers l’intérieur de sa voiture : quatre cartons, deux valises. Une nouvelle, songeai-je en entendant déjà le ding de la victoire par K-O.

– Nouvelle en ville ?

– Rentrée universitaire, répondit-elle en fronçant les sourcils.

Je retirai la roue, tentant d’oublier la pluie qui s’abattait sur mon dos et le froid sournois qui s’insinuait sous mon T-shirt. Cette fille me poussait déjà à me surpasser physiquement.

– Vous faites ça souvent ?

– Aider les jeunes filles en détresse ? souris-je fièrement.

– Les draguer ouvertement en faisant croire à un acte de chevalerie.

Elle me scruta intensément, attendant une réponse de ma part. Désarçonné, j’eus un moment de stupéfaction, avant de reprendre ma tâche et de placer la roue crevée dans le coffre de sa voiture. J’avais déjà vu cette fille quelque part et malgré tous mes efforts, je ne parvenais pas à me souvenir de la dernière fois où nous nous étions croisés. Au-delà de la sensation de déjà-vu, c’était un sentiment ambivalent, un mélange de trac qui vous remuait l’estomac et d’excitation qui courait dans vos veines et vous électrisait. Je connaissais cette fille.

Or, les seules femmes avec qui j’entretenais des relations régulières étaient : ma mère, ma sœur et mes quelques collaboratrices en brigade. Cette fille n’entrait dans aucune de ces trois cases. La seule raison pour laquelle je la connaissais était donc facile à deviner : j’avais déjà couché avec elle.

Sauf que ce raisonnement parfait venait s’écraser contre les cartons de son aménagement en ville. C’était incompréhensible.

– On se connaît, non ?

– Pas vraiment.

– Vous mordez, aussi ? grinçai-je.

– Durant les préliminaires. Et pas forcément où vous pensez.

– Vous faites ça souvent ?

– Remettre en place les dragueurs ?

– Les allumer ouvertement en faisant croire que vous n’êtes pas intéressée.

– Je suis lesbienne, rétorqua-t-elle aussitôt.

– Je peux être très convaincant.

Elle pencha légèrement la tête, mais je devinais qu’elle retenait un sourire. Si cette fille pensait m’échapper aussi facilement, elle se trompait. Quand nos regards se croisèrent de nouveau, j’y décelai de l’amusement teinté d’une pointe de provocation.

J’aimais les femmes, j’aimais les séduire, leur faire croire à leur ridicule conte de fées. Mais dès qu’on me résistait, quand on me défiait, la victoire devenait une nécessité, une conquête au goût d’autant plus délicieux. Et cette fille rendait la perspective de la victoire absolument délectable.

– Finissez donc ce que vous avez commencé, proposa-t-elle.

– C’est ce que je fais toujours ! assurai-je avec un clin d’œil.

Je calai la nouvelle roue, m’assurant qu’elle tenait convenablement, puis retirai le cric pour le ranger dans sa voiture. J’essuyai mes mains crasseuses sur mon jean puis, sans lui demander son avis, récupérai ma veste pour me couvrir.

– Je ne suis pas chevaleresque à ce point, me justifiai-je devant son regard ébahi.

– Je présume que vous avez épuisé votre quota. Est-ce que… Est-ce que je peux au moins vous offrir un café ? proposa-t-elle.

– Je croyais que vous étiez lesbienne ? m’esclaffai-je.

– Disons que j’aime la diversité. Alors ce café ?

Je relevai les yeux vers le loft. D’ici, le son étouffé des basses me parvenait et les lumières des spots, alternativement bleus et rouges, tournoyaient. Je pesai rapidement le pour et le contre.

Une nouvelle soirée de beuverie vs un café.

Une pom-pom girl déjà quasiment ferrée vs une prétendue lesbienne.

– Désolé, on m’attend. Et je dois me changer, ajoutai-je en décollant mon T-shirt trempé de mon torse.

Et surtout, je devais me débarrasser de cette sensation diffuse et engourdissante qui me saisissait dès que je la regardais.

Son regard bleu azur fixa mon torse, avant de revenir aussi vite que possible – mais pas assez vite – sur mon visage. Elle n’était définitivement pas lesbienne. Et nous nous étions déjà rencontrés, j’en avais la certitude maintenant.

– Vous êtes certaine qu’on ne se connaît pas ?

– Je crois que je m’en souviendrais. Merci pour votre… chevalerie, s’amusa-t-elle en retirant son écharpe.

Elle ouvrit la portière de sa voiture, signifiant ainsi la fin de notre conversation. Je reculai, levant stupidement la main pour la saluer, avant de tourner les talons pour rejoindre l’immeuble. Un sourire orna mes lèvres : il y avait quelque chose d’étrangement familier chez elle. Peut-être son humour douteux, son regard bleu azur fascinant…

– Hé, l’interpellai-je en revenant vers elle. Et si on prenait ce café, demain ?

– Vous faites ça souvent ? demanda-t-elle en faisant descendre la vitre de sa voiture.

– Prendre un café ? souris-je en posant mes avant-bras sur sa portière.

– Faire des propositions honnêtes alors que vous avez clairement une idée derrière la tête.

– Ça m’arrive très fréquemment. Demain, 10 heures ?

Elle s’esclaffa, puis secoua la tête. Elle fronça les sourcils, semblant réfléchir à ma proposition relativement décente. Mon regard s’attarda sur son cou et son épaule dénudée. Il me sembla repérer une marque de naissance. De nouveau, elle eut ce regard hypnotisant, scrutateur, comme si elle sondait mon âme.

– D’accord, souffla-t-elle finalement.

Brutalement, elle tira mon bras en avant, prit un stylo et nota son numéro dans le creux de ma main.

– Appelez-moi pour qu’on se retrouve.

– Qui me dit que c’est vraiment votre numéro ?

– Qui me dit que vous voulez vraiment boire un café ?

– À demain, lançai-je en m’éloignant de sa voiture.

Elle démarra et, après quelques mètres, bifurqua sur la gauche et disparut de mon champ de vision. Je jetai un œil au numéro dans le creux de ma main, me demandant si cette fille était bien réelle. Sa façon de me fixer, surtout, m’avait troublé.


* * *

Déambulant pieds nus dans le loft après avoir pris une douche salvatrice et enfilé des vêtements secs, je retrouvai le brouhaha infernal des fêtes d’Austin. Son équipe de football au grand complet beuglait qu’ils voulaient plus de bière, le canapé était garni de filles – définitivement pas assez habillées vu la météo –, ma sœur se dandinait sur la table basse du salon avec une bouteille de tequila à la main, pendant qu’Austin, aussi loyal qu’un chien de montagne, la dévorait des yeux.

– Elle est belle, hein ? Tu en as un peu, juste là, souris-je en désignant le coin de sa bouche.

Il me lança un regard frustré avant de porter sa bière à ses lèvres. Sophia me fit un clin d’œil, pendant qu’Austin se renfrognait dans le fauteuil.

– Je pourrais prendre soin d’elle, bouda-t-il.

– Oui. Et je pourrais te faire manger tes bijoux de famille, ripostai-je. Il n’est pas question que tu touches ma sœur.

– Mais…

– Ni maintenant ni jamais. Tu connais la règle.

– Cette règle craint ! Il n’y a jamais eu de contreparties !

– C’est ce qui la rend encore meilleure ! plastronnai-je. Vois-le comme un code d’honneur entre toi et moi.

Mon regard se balada sur les filles autour de moi. Brunes, blondes. Toutes jolies, toutes disponibles. Et Austin pouvait bien en choisir dix pour la nuit, tant qu’il ne s’approchait pas de Sophia. Je repérai la pom-pom girl d’un peu plus tôt et lui offrit mon sourire de séducteur.

– J’ai besoin de quelque chose de plus fort, murmura mon meilleur ami en se redressant.

Il se dirigea vers le bar, pendant que, de mon côté, j’hameçonnais Julia-la-pom-pom-girl. Elle n’était pas différente des femmes que je draguais habituellement. Et même si mon attitude laissait à penser que j’étais un goujat, je savais aussi que ces femmes n’attendaient pas grand-chose de moi : une nuit de sexe et un café le lendemain matin. Après, comme le voulait la formule consacrée, « nous resterions amis ».

Règle no 4 : Ne jamais revenir sur le lieu du crime.

Alors que je faisais connaissance avec la délicieuse Julia, mon regard s’arrêta sur une silhouette familière. Elle discutait vivement avec Austin, qui semblait avoir retrouvé sa bonne humeur. Visiblement, il lui fallait simplement de la distraction. Il opina énergiquement de la tête, puis s’éclipsa en direction du bar.

C’est quand elle se retourna que je reconnus mon café de 10 heures. Elle s’était séchée et changée, arborant un short en jean assez court, un débardeur très ajusté et… une superbe paire de chaussettes en laine rose vif. Je me demandais vaguement si c’était pour détourner l’attention du soutien-gorge noir que je devinais sous son haut.

Je me surpris à passer ma langue sur mes lèvres. Ses cheveux n’étaient pas tout à fait secs et avaient encore une coloration foncée, relevée par quelques mèches rousses. Ses courbes féminines étaient tout à fait tentantes, ses hanches invitant au péché.

Ses yeux croisèrent finalement les miens et elle pencha la tête pour me saluer. Je l’imitai, oubliant bien vite Julia qui me parlait de ses multiples contorsions gymnastiques. L’inconnue afficha un sourire entendu, comme si elle savait exactement ce que j’étais en train de faire. À l’instant où elle me fit un petit signe de la main, le babillage de Julia ne devint qu’un irritant bourdonnement.

– Excuse-moi, je dois aller saluer quelqu’un.

Sans attendre sa réponse, je retrouvai ce délicieux et pétillant regard azur.

– La jeune fille en détresse… Vous me suivez ? demandai-je avant de porter le goulot de la bouteille de bière à mes lèvres.

– En effet. Je me suis dit que j’avais définitivement loupé la scène où je devais me pâmer devant vos talents de mécanicien.

– Jolies chaussettes, la complimentai-je.

– Jolis pieds, sourit-elle en désignant mes pieds nus.

– Vous faites ça souvent ? m’amusai-je.

– Venir à une fête ?

– Ne pas vous présenter alors que nous allons de toute évidence passer la nuit ensemble.

– Juste parce que vous avez changé une roue crevée ? Vous rêvez ! Allez donc rejoindre votre… amie, proposa-t-elle en désignant Julia.

– Vous n’avez aucune idée de ce à quoi je suis en train de rêver en ce moment, lâchai-je en faisant courir paresseusement mes yeux sur elle.

– Vous la préparez depuis combien de temps celle-là ?

Et soudain, cela me revint.

Tequilagirl. La fille du bar, la fille que j’avais fait jouir dans ma voiture. Son regard azur, cette lueur de défi, ses provocations… son corps contre le mien, les deux en harmonie parfaite dans l’habitacle.

Elle réprima un nouveau rire et alors que je m’apprêtais à riposter, je sentis le bras d’Austin s’enrouler autour de ma nuque. Je hoquetai de surprise, étouffant presque. La jeune fille nous fixa alternativement, l’air surpris, avant de sourire largement. Y avait-il un moment où elle ne souriait pas ?

– Vous faites connaissance ? demanda Austin en nous regardant tour à tour.

– On se connaît déjà, lâcha-t-elle.

Elle savait. Elle me menait en bateau depuis le début. Elle savait qui j’étais. Et ce que nous avions fait.

Austin resserra sa prise autour de mon cou et un sourire diabolique s’étira sur ses lèvres.

– Ce Connor, toujours aussi galant avec les femmes.

Son regard se durcit, avant qu’un sourire amusé ne flotte sur ses lèvres.

– Quoi ? grognai-je en tentant de m’échapper de l’emprise de son bras.

– Tu en as un peu, juste là, murmura-t-il en indiquant de l’index le coin de ma bouche. Connor, tu te souviens de Madeline, bien sûr, lança mon meilleur ami avec un regard dur.

Je m’en souviens très bien, songeai-je. Je me souviens de sa bouche salée, de son corps chaud contre le mien, de sa main caressant mon sexe.

– Ma sœur, précisa Austin.

C’est à ce moment-là que je la vis.

La fossette. Celle sur sa joue droite, la même fossette qui ornait la joue de son frère, alias mon meilleur ami. Je repoussai son bras de toutes mes forces, presque à bout de souffle et pétrifié. Mon regard passa de la belle inconnue à Austin, avant de prendre conscience du désastre.

Je m’entendis déglutir bruyamment, prenant conscience avec stupeur que le destin était bien cruel. Cruel, ricanant et ressemblant à mon meilleur ami, Austin. Madeline souriait toujours, appréciant de toute évidence de me voir pris au dépourvu.

– Madeline, se présenta-t-elle en tendant la main vers moi.

Sa fossette se creusa. Aussi profondément que le gouffre dans lequel je voulais être aspiré maintenant. Comment avais-je pu oublier Madeline ? L’adorable petite fille avec des couettes et un pyjama de princesse, celle qui s’accrochait à la jambe d’Austin pour qu’il joue à la dînette avec elle. Et comment avais-je pu oublier celle qui m’avait offert l’une de mes plus belles parties de jambes en l’air ? Celle qui avait ondulé au-dessus de moi en gémissant. Celle qui, pendant un court moment de ma vie, m’avait fait perdre le contrôle ?

Je fixai sa main, jetant un coup d’œil rapide vers Austin.

J’avais couché avec sa sœur.

Sauf que je ne savais pas qu’elle était sa sœur. Est-ce que cela excuserait mon acte ?

– Connor, souris-je faiblement en tendant ma main.

Sa paume chaude toucha la mienne, me tétanisant dans l’instant. Son sourire s’élargit, ses yeux brillèrent et, comme quand elle m’avait fait ce petit signe de la main, tout ce qui m’entourait devint terne et flou. En un instant, les images de Maddie dans ce bar, de sa danse avec moi et de notre étreinte frénétique me revinrent.

Austin allait me tuer. Pire, il m’enterrerait vivant. J’avais rompu le pacte, j’avais trahi mon meilleur ami, j’avais brisé la règle. Saccager notre amitié était la dernière chose que je voulais : on ne brise pas une amitié de presque quinze ans pour trois minutes de plaisir bestial dans une voiture. Austin était un sportif et il plaçait le fair-play tout en haut de la liste de ses valeurs. Coucher avec Maddie n’était pas fair-play. Coucher avec Maddie était mal. Très mal. Parce qu’on ne trahit pas son frère, on ne trahit pas le type qui rit de vos mauvaises blagues, on ne trahit pas le type qui est parvenu à vous casser deux dents. On ne trahit pas son frère. Aussi simple que ça.

– Enchantée, souffla-t-elle, ses joues rougissant légèrement.

Elle y repensait elle aussi. Son regard braqué sur nos deux mains jointes devait lui rappeler de doux souvenirs.

Je serrai sa main un peu trop fort, comprenant soudainement que parler à Austin de ma petite aventure avec sa jeune sœur ne servirait à rien. Ce qui est fait est fait. J’avais passé un bon moment avec elle et cela s’arrêterait là. Il n’était pas question de renouveler cette expérience, au risque de perdre le respect et l’amitié d’Austin.

Le pacte disait qu’on ne devait pas toucher aux sœurs, mais est-ce que le pacte s’appliquait quand les présentations officielles n’avaient pas été faites ? C’était de sa faute après tout : elle ne m’avait même pas donné son prénom ! Quel genre de filles fait ça ?

Austin se racla la gorge bruyamment, avant de me lancer un regard assassin. Je relâchai aussitôt la main de sa sœur et reculai instinctivement d’un pas. Un peu d’espace ne pourrait que m’aider à finir cette soirée sans problème.

– Maddie va finir son cursus universitaire ici.

Super, au moins, elle est majeure, songeai-je avec soulagement. Même si, avec le recul, être arrêté pour détournement de mineur était nettement moins effrayant que d’être torturé par Austin. Ou juste de sentir le mépris dans son regard.

– Jusqu’en juin, compléta-t-il, me sortant de mes pensées.

Juin ? Six mois ?

– Ah… c’est… bien. Félicitations, ajoutai-je en me fustigeant d’être aussi stupide. Nous allons donc nous revoir régulièrement.

Pour toute réponse, j’eus un regard terrible d’Austin et son poing serré en guise de menace. Mes yeux retrouvèrent très vite le visage de Madeline. Toujours ce satané sourire, toujours cette satanée… chose étrange qui m’empêchait de me concentrer sur autre chose que son visage lumineux. Dieu merci, après cette soirée et une bonne bouteille de tequila – le tout saupoudré de sexe avec Julia –, ce désastre serait oublié.

– Je le crains, s’esclaffa-t-elle. Très régulièrement, même.

– Tu as trouvé un appartement dans le coin ? lançai-je en repensant à l’amas de cartons dans sa voiture.

– Tout à côté, oui !

Elle rit de nouveau, suivie très vite par Austin.

– Connor, je te présente notre nouvelle colocataire. Madeline va vivre ici.

Brutalement, le désastre prit la forme d’une véritable tornade destructrice, de celle qui vous aspire et vous fait tourbillonner jusqu’à ce que vous finissiez par vous fracasser contre un mur. Elle allait vivre ici.

J’avais couché avec elle, rompu le pacte, trahi Austin, et en guise de cerise sur le gâteau, elle allait vivre ici.

C’est officiellement la soirée de ma vie.

Il entoura affectueusement les épaules de sa sœur de son bras et la serra contre lui. Mon regard navigua avec effroi entre eux deux. Malgré moi, je m’attardais sur Maddie, sur ses jambes nues, sur ses lèvres, sur ses mains, refoulant un nouveau flot d’images. Le désir crépitant de notre étreinte était toujours là, m’atomisant un peu plus.

Je reculai de nouveau, un sentiment surpuissant, incontrôlable et inédit prenant le pas sur mes pensées erratiques : la peur de craquer et de briser une amitié de quinze ans. Peut-être me pardonnerait-il ce moment d’égarement avec une inconnue. Il en rirait même si je lui en parlais en détail. Jusqu’au moment où je lui avouerai que l’amazone en question s’appelait Maddie et partageait une partie de son ADN.

Je pouvais oublier cette nuit dans la voiture, je pouvais oublier l’envoûtement de Maddie.

Je pouvais le faire. Je devais le faire.

– J’ai besoin de quelque chose de plus fort, murmurai-je en filant au bar.

Et pendant que l’alcool anesthésiait mon début de crise de panique, pendant que Madeline souriait toujours avec cette adorable naïveté, je me répétai la troisième règle : On ne touche pas aux sœurs.

Du moins, on n’y touche plus.

Plus jamais.

Six mois, soit cent soixante-quatorze jours à dater de ce soir. Cent soixante-quatorze jours avant qu’elle ne parte, cent soixante-quatorze jours avant la délivrance.

J-174

Note pour moi-même : travailler mon self-control.





CHAPITRE 2



S’il était une chanson ?

Mr. Boombastic. Sans aucun doute.



Résumons la situation :

– je vis chez mon frère et dois donc songer à suivre prochainement une psychothérapie : à mon âge, revenir dans le giron familial est une humiliation ;

– je suis fauchée comme les blés, ce qui explique que je vive chez mon frère. J’avais certes le choix : soit appeler mon père, jouer la corde de la culpabilité et lui soutirer quelques milliers de dollars, soit demander à mon frère de m’héberger. J’ai estimé que la thérapie valait mieux que de faire une croix sur ma fierté ;

– je suis étudiante. Et donc fauchée pour un long moment, à moins de trouver le job qui me permettrait d’allier études, gardes, vie sociale et argent. La dernière fois que j’ai regardé, l’annonce estampillée « miracle pour Maddie » n’était toujours pas parue ;

– enfin, je souffre d’amnésie : j’ai oublié Connor, j’ai oublié qu’il était le meilleur ami de mon frère, j’ai oublié que j’avais couché avec lui et j’ai même oublié que j’avais adoré ça ! Oh, et j’ai oublié ma culotte aussi dans sa voiture.

Bilan de la situation : franchement pas brillante.

Je n’étais pas particulièrement enthousiaste à l’idée de vivre avec mon frère. Les fêtes, les chaussettes sales, la vaisselle qui s’entasse, l’absence de nourriture saine et surtout le deuil de ma vie privée avaient failli me faire changer d’avis. J’étais résolue à mettre un terme à cette situation dès que possible. En gros, je devais partir aussi vite que possible de cet endroit saturé de testostérone.

Et cette résolution était d’autant plus forte que Connor – alias mon kidnappeur de culotte – vivait ici. Autant demander à une fille au régime de résister à une mousse au chocolat. Je devais fuir la mousse au chocolat. Parce qu’on ne couche pas avec son colocataire, on ne couche pas avec le meilleur ami de son frère et on ne couche pas – on ne recouche pas – avec un type qui vous a fait jouir dans sa voiture. Ça fait mauvais genre et ça ne me ressemble pas.

Et moi, Madeline, future infirmière prochainement diplômée, femme indépendante, plutôt agréable à regarder, bourrée d’humour et volontaire à la soupe populaire, j’étais une fille bien. Très bien même.

Je m’étais doutée que vivre avec mon frère et son meilleur ami n’allait pas être de tout repos, j’avais donc acté d’un certain nombre de règles avec Austin : je n’étais pas sa femme de ménage, pas sa secrétaire, et encore moins l’incarnation de maman qui avait toujours été aux petits soins pour lui. Mais j’avais un atout maître : le métier de mon frère. Être joueur professionnel vous entraîne aux quatre coins du pays. J’étais donc certaine de ne croiser mon frère que très rarement.

J’étais arrivée ici depuis une semaine. Sept jours, sept nuits. Le temps approximatif qu’il faut pour rallier Chicago à Nashville à pied. Oui, j’avais vérifié.

Une semaine pendant laquelle j’avais eu le temps de vider mes cartons, de prendre mes marques à l’université et à l’hôpital, et de m’installer dans une routine rassurante et délicieuse.

D’autant plus rassurante que Connor ne m’adressait pas la parole. Dès que nos regards se croisaient, il fuyait à toutes jambes. Je voulais désamorcer la situation, agir en adulte : oui, nous avions couché ensemble, oui, c’était un affreux moment d’égarement, non, il ne pouvait pas garder ma culotte en souvenir. Simple, non ? Une fois les choses mises à plat, nous aurions pu peut-être devenir amis ?

C’était tout de même lui qui m’avait draguée ouvertement, lui qui m’avait fait danser, lui qui m’avait conduite à sa voiture. Il ne m’avait même pas donné son prénom ! Quel genre d’homme fait ça ?

– Les hommes qui ont l’habitude. Les hommes qui passent d’une fille à une autre sans se soucier des conséquences.

Parfois, Ash est trop pertinente pour son propre bien. Et je déteste quand elle a raison !

Je n’avais rien prémédité : j’étais aussi ivre que possible, il était là, il me provoquait. La plupart des hommes qui me plaisent fuient devant mon humour douteux et mes remarques acerbes. Il aurait dû fuir ! Il aurait dû aller chasser la blonde au milieu de la piste de danse.

Dans tous les cas, et même en retournant le sujet dans tous les sens, j’en arrivais à la même conclusion : tout était de sa faute !

Et il le savait ! Sinon pourquoi passerait-il son temps à me fuir ? Peut-être avait-il été vexé parce que je ne l’avais pas reconnu à deux reprises ? C’était ridicule : Austin et Connor avaient quitté Morton depuis plus de dix ans.

Et pour la deuxième fois, je n’avais déjà que peu de souvenir de notre nuit de débauche – uniquement des flashs instantanés : sa bouche sur mon sein, son regard sombre, la sensation électrique et galvanisante de nos corps liés – alors comment aurais-je pu le reconnaître six mois plus tard ?

Les probabilités pour passer un moment magique dans une voiture après avoir bu la moitié d’une bouteille de tequila sont très minces. Autant que les probabilités de vous retrouver nez à nez avec votre kidnappeur de petite culotte. Ma poisse, encore et toujours. Je suis la démonstration parfaite de la loi de Murphy.

Je fronçai les sourcils et secouai la tête. Je n’avais pas besoin de me tourmenter pour un type qui collectionnait les femmes et avait oublié que le loft n’était pas convenablement insonorisé. Depuis le début de la semaine, mes oreilles subissaient des concerts de miaulements, de feulements, de cris, de suppliques et de grognements.

Je soupirai, sortant le blender du placard. Ma tête bourdonnait encore de la fête d’hier soir. Sur le plan de travail trônait une ribambelle de bouteilles vides. Parmi elles, ma bouteille de tequila.

– Tu aimes le céleri ? demandai-je à la jeune femme avachie sur le canapé.

Elle, elle feulait.

Elle releva les yeux vers moi, son visage ravagé par le maquillage et ses cheveux parfaitement emmêlés. J’étais volontaire à la soupe populaire, mais je n’étais pas une si gentille fille que ça.

Notamment, parce qu’elle avait feulé. Elle. Et pas moi. Et avec lui. Et pas moi.

– C’est une recette maison contre la gueule de bois, expliquai-je.

Elle opina doucement, avant de s’effondrer de nouveau sur le canapé. Je n’arrivais pas à déterminer si elle manquait de force pour gagner la porte ou si elle attendait son maître ès feulements. Je jetai des morceaux de carotte, du céleri, du jus de tomate et une pointe de Tabasco dans le blender, avant de le lancer.

La jeune femme brune me lança un regard assassin, apparemment dérangée par le bruit.

Est-ce que j’ai fait une remarque, moi, quand tu as feulé ? Souffre !

Bon, j’avais peut-être jeté négligemment contre le mur mes chaussures et un ou deux livres, mais ça ne l’avait pas empêchée de feuler.

Je lui offris un sourire bienveillant, tournant la molette à pleine puissance. De nouveau, elle grimaça et je découvris au même moment une facette sadique de ma personnalité.

Et si je rajoutai du Tabasco ?

J’arrêtai le blender, pris le flacon et tapai furieusement sur le fond pour recueillir trois gouttes de piment. Ça devrait suffire pour la faire feuler de douleur. J’arborai de nouveau mon sourire angélique, celui, notamment, qui me servait à rassurer les enfants avant de devoir leur faire une prise de sang.

Je trempai mon index dans la décoction pour goûter mon cocktail bienfaisant. Le piment m’arracha la langue, une partie du palais, et brûla tout ce qu’il trouva jusqu’à mon estomac.

– Parfait, chantonnai-je en ignorant la désintégration de mon œsophage.

Mon sourire s’effaça quand j’entendis le cliquetis de la porte de la salle de bains. De sadique absolue, je passai à maso irrécupérable : Connor était là. Simplement habillé d’une serviette rouge nouée autour de ses hanches, les cheveux humides, le torse luisant de son gel douche hyper hydratant, enrichi à la vitamine E et à base d’aloé vera.

Oui, j’avais vérifié ça aussi.

Menthe et citron. Et une pointe d’épice que je n’arrivais pas encore à déterminer. La simple odeur du citron me ramenait des semaines en arrière, dans l’habitacle surchauffé de sa voiture.

Oublie ça, Maddie. C’était un moment de pure folie, un moment où je n’étais plus moi-même. Et surtout un moment unique : il n’était pas question que je succombe à nouveau.

Connor braqua son regard vers la brune sur le canapé et la salua d’un mouvement de tête, avant d’avancer vers moi.

Je clignai des yeux un bon millier de fois, m’assurant que je n’étais pas en train d’halluciner. Ma gorge se dessécha subitement, mon corps se paralysa tandis que mes yeux dévoraient chaque parcelle de peau découverte.

Et mon inconscient se mit à fredonner Mr. Boombastic, impeccablement coordonné avec le mouvement chaloupé de ses hanches. Tout en marchant, il s’étira, allongeant ses bras au-dessus de sa tête, tendant au maximum ses abdominaux. Mon regard se promena sur son corps – mes yeux ne cherchant même pas à être discrets – et M. Boombastic m’offrit un sourire à un million de watts, électrisant toutes les parties érogènes de mon corps.

Et même les non-érogènes. Genre le coude.

Je pris un morceau de banane et le massacrais dans le blender. Ce n’était guère étonnant qu’il puisse séduire les femmes aussi facilement : son corps était une arme de destruction massive à lui seul.

Corps que je ne toucherai plus. Il pouvait se pavaner autant qu’il voulait, sans la tequila en intraveineuse, je pouvais faire preuve d’un self-control à toute épreuve.

– Bonjour, lança-t-il joyeusement en grimpant sur un des tabourets du bar.

Je me raclai la gorge pour chasser la désagréable sensation de sécheresse et versai ma décoction dans un verre. Mais malgré moi, mes yeux revinrent sur le nœud de sa serviette.

– Tu veux que je t’en débarrasse ? demandai-je.

– Je te demande pardon ?

– La… euh… fille sur le canapé, précisai-je en désignant la brune d’un mouvement de menton. Je crois que tu as couché avec elle, en fait.

Il se tourna vers elle, plissa du nez et secoua la tête. Apparemment, la tequila avait aussi fait des ravages chez Connor. Son regard se porta sur ma mixture verdâtre et il la sentit.

– C’est un remède maison contre la gueule de bois, expliquai-je.

– Tu n’as pas l’air d’avoir la gueule de bois, médita-t-il en scannant ma tenue.

– J’ai un excellent métabolisme.

– Je m’en souviens parfaitement en effet.

– J’ai surtout un entretien d’embauche dans une heure. Comment s’appelle-t-elle ?

Le front de Connor se plissa de réflexion, recherchant dans les replis de son cerveau encore alcoolisés l’information cruciale que je lui demandais. Je n’arrivais pas à croire qu’il ne se souvenait même pas de son prénom. Je calai mes poings sur les hanches, prenant à dessein une mine renfrognée. Un paquet de suffragettes devait être en train de faire des triples sauts dans leurs tombes.

– Julia ! triompha-t-il finalement avec soulagement.

– Ça, c’était la semaine dernière, Connor, assénai-je, les dents serrées.

– Pourquoi es-tu en colère après moi ? s’étonna-t-il.

– Pourquoi ? Parce que tu ne connais pas son nom peut-être ? Ou peut-être parce qu’elle a feulé une bonne partie de la nuit, m’empêchant de dormir convenablement ?

– Feulé ? s’esclaffa-t-il.

– Feulé, approuvai-je. Ta copine feule comme un maudit chat qu’on serait en train de castrer ! m’agaçai-je à voix basse.

Il rit de nouveau, à gorge déployée, indifférent à la spectatrice qui croupissait sur le canapé. Je jetai un regard à la pauvre jeune fille, avant de diriger mon attention sur Connor. À mon grand désarroi, je me surpris à participer à son fou rire. Pour la première fois depuis une semaine, le meilleur ami de mon frère n’était pas en train de prendre la poudre d’escampette devant moi. Et c’était ça, surtout, qui me faisait sourire.

Nous pouvions être amis. Nous pouvions gérer la situation calmement. L’atmosphère au loft deviendrait alors plus respirable. Rester six mois ici ne me réjouissait pas, mais passer six mois ici dans cette ambiance tendue était hors de question.

Quand finalement Connor se calma, je levai un sourcil, attendant toujours la réponse à ma question. Quelque chose me disait qu’elle était tapie dans un des recoins pas tout à fait sobres du cerveau de mon colocataire.

– Je n’en ai sincèrement aucune idée, avoua-t-il finalement.

– Tu fais ça souvent ?

– Leur offrir une inoubliable nuit de sexe ? s’amusa-t-il.

– Les ignorer au petit matin pour les humilier ouvertement ?

Son sourire s’effaça aussitôt, remplacé par un rictus.

– Pas quand elles partent en plein milieu de la nuit.

– J’ai toujours brillé par ma perspicacité, ripostai-je.

– J’ai gardé ta culotte en trophée.

– Et moi la bouteille de tequila !

Il me fusilla du regard puis, visant le verre rempli devant nous, le prit et se leva de son tabouret.

– Janet, un verre ? lança-t-il avec enthousiasme.

De nouveau, le mouvement de ses hanches capta mon attention. Son dos musclé, ses épaules carrées et la douce tentation de la courbe de ses fesses me firent lécher mes lèvres. Il était horripilant, pénible et fuyant, mais le simple fait de le regarder me faisait oublier ces légers détails.

J’étais faible. Et définitivement maso car, au vu de notre relation, il y avait peu de chance que je feule un jour de nouveau avec lui. Je poussai un profond soupir, me consolant finalement avec le hurlement de douleur de Janet. Le Tabasco était apparemment une valeur sûre. Je souris largement, sirotant mon café noir déjà tiède.

Je ravalai mon sourire quand Connor se tourna vers moi, fronçant les sourcils de perplexité. Janet toussait, criait, tirait la langue et… feulait. Douce est la vengeance.

– C’est un remède maison, me justifiai-je avec toute l’innocence possible d’un psychopathe en devenir.

Connor secoua la tête, apparemment pas ébloui par mes connaissances en potions, avant de revenir dans la cuisine et de remplir un verre de lait.

– Rappelle-moi de ne pas devenir ton ennemi, marmonna-t-il en visant le blender à demi vide.

– Tu n’as vraiment aucun goût du risque, commentai-je en haussant les épaules.

– Pour l’instant, vivre avec toi me semble suffisant. Tu n’avais pas un entretien à passer ? éluda-t-il.

– Ce que j’aime ton caractère grognon. C’est pathologique ou juste postcoïtal ?

– Sais-tu au moins ce que « postcoïtal » veut dire ?

– Je l’ai su il n’y a pas si longtemps.

Ma main se resserra furieusement autour de ma tasse de café. Il le faisait encore. Il avait de nouveau cet horripilant sourire arrogant et prétentieux. J’avais détecté ce tic chez lui dès notre rencontre dans le bar. Il devait certainement penser que ça le rendait irrésistible, que ce léger retroussement de ses lèvres, associé à un regard joueur, faisait fondre la plupart des femmes.

En fait, il avait raison. Et cela m’agaçait au plus haut point.

Un nouveau feulement de Janet retentit et coupa court à notre échange. Je lançai un regard agacé à la jeune femme, tandis que Connor retournait à ses côtés avec le verre de lait. Finissant mon café, j’assistai finalement à la chute du mélodrame larmoyant « Janet et Connor, les amants maudits ».

Médusée, je vis mon colocataire, à moitié nu, tenant le nœud de sa serviette dans le creux de sa main, diriger la feulante Janet jusqu’à la porte en lui frottant le dos comme s’ils étaient de bons amis. Alors que la plupart des hommes faisaient montre de lâcheté et de pitoyables excuses, Connor était déconcertant de facilité.

L’habitude avait dû forger certains automatismes. Il n’avait même plus l’air d’y réfléchir, flattant chaleureusement l’épaule de Janet.

Connor, alias l’homme qui murmurait à l’oreille des brunettes.

Et il avait murmuré à mon oreille.

J’en étais encore à réfléchir au pathétique de la scène quand Connor réapparut devant moi, un sourire victorieux sur les lèvres. J’enfouis le souvenir de notre étreinte furtive dans un coin de mon cerveau.

– C’était… impressionnant, le félicitai-je. Ni larmes ni cris. T’es une sorte de casque bleu du sexe ?

– Besoin d’une intervention d’urgence, Maddie ?

J’éclatai de rire devant sa mine fière et déterminée. Il pensait réellement que j’étais intéressée.

Bon, je l’étais, mais il n’avait pas à le savoir. Pas tout de suite en tout cas, et pas après avoir lutté pendant vingt minutes pour me faire un chignon impeccable. Et surtout, par principe, je ne passerais pas derrière une feuleuse de l’extrême, au pedigree douteux.

– Ôte-moi d’un doute, c’est bien la première conversation que nous avons depuis que j’habite ici, non ?

– Euh, oui, hésita-t-il.

– Donc notre première réelle conversation porte sur « une intervention d’urgence du casque bleu du sexe », c’est bien ça ?

Il opina, son regard confiant virant progressivement. Je ne voulais pas parler de notre nuit ensemble, cette nuit appartenait au passé et je refusais de me justifier, surtout auprès de lui. Connor était un homme. Par définition, détourner son attention d’une question à laquelle je ne pouvais absolument pas répondre ne serait pas spécialement compliqué. Mettez-leur une boîte de céréales devant les yeux, et ils font dans la seconde le jeu du labyrinthe maudit pour retrouver la pépite de chocolat.

Pour mon colocataire, esquiver une question grâce à une autre question devrait probablement suffire.

– Connor, tu as bien compris que j’allais rester ici, n’est-ce pas ? Ce qui implique une sorte de… relation suivie entre toi et moi.

Son regard s’écarquilla et j’y décelai de nouveau cette étincelle de terreur absolue. Je ne l’avais donc pas imaginée. Il recula, plaçant le bar entre lui et moi, avant de s’installer sur le tabouret, une sensation étrange de malaise flottant dans la pièce.

– Rassure-toi, Connor, je n’ai aucunement besoin d’intervention d’urgence. Encore moins de ta part, soulignai-je sans frémir de mon mensonge.

Dans la mesure où mes sous-vêtements s’étaient autodétruits à l’instant où M. Boombastic était apparu, l’intervention était désormais inutile. Il n’y avait plus rien à sauver.

Paix à leurs âmes.

– Est-ce que c’est du vrai café ? s’enquit-il en désignant ma tasse.

– Tu ne veux pas tester mon cocktail maison ?

– Mon palais est mon outil de travail, Maddie. Un outil fragile et délicat qu’il faut manier avec doigté et délicatesse.

Un sourire satisfait apparut sur ses lèvres. De toute évidence, il n’y avait pas que le palais de Connor qu’il aimait qu’on manie avec douceur. Je me réfugiai dans mon café pour éviter d’entrer dans son jeu. Il aurait été malvenu de sacrifier mon chignon dans une position compromettante sur le bar impeccable de la cuisine.

Très malvenu, mais terriblement tentant.

– C’est du vrai café, Austin m’a montré comment me servir du percolateur.

– Tu sais te servir de cette… machine ? demanda-t-il en désignant l’appareil derrière moi.

– Il faut juste la manier avec doigté et délicatesse, souris-je en agitant mes doigts devant lui.

Il eut un regard dubitatif vers le percolateur, avant de se lever et se placer devant la machine. Un effluve mentholé flotta autour de moi et tout mon corps se tendit dans l’instant : Maddie, au milieu de son désert sexuel, avait enfin retrouvé son oasis.

– Est-ce que tu peux m’aider ? demanda-t-il doucement.

Il était à moitié nu dans la cuisine, les cheveux humides, le regard perdu, et il me demandait d’une voix vibrante d’émotion si je pouvais l’aider.

– S’il te plaît, ajouta-t-il dans un murmure.

Il pencha légèrement la tête, ses yeux plongeant dans les miens. Je repris une gorgée de mon café, refoulant le son lointain des violons. Pas étonnant que les filles tombaient aussi facilement dans le panneau. Je lui offris un sourire compatissant. Son sourire s’élargit, et son regard s’illumina et plongea au même instant vers mon décolleté.

– Tu n’avais pas pris l’option petit déjeuner avec Janet ? m’étonnai-je faussement.

– Jamais de la vie, s’esclaffa-t-il en réprimant un frisson d’effroi.

– Tu pourrais pourtant joindre l’utile à l’agréable, lançai-je en contournant le bar pour enfiler ma veste de tailleur.

– Je le fais : tu me fais mon café et je mate tes seins !

Son regard plongea dans le mien, une lueur de défi et d’amusement l’illuminant. Il croisa les bras sur sa poitrine ; l’association de la serviette tenant mollement sur ses hanches et de la révélation des biceps de Connor me fit tressaillir. Pendant une courte seconde, j’eus une désagréable sensation de flottement.

Au bar, je l’avais trouvé très séduisant. Ici, je le trouvai irrésistible. J’avais mis cette attirance sur le compte de l’alcool, mais force était de constater que cela n’avait rien à voir : il s’agissait de lui.

– Je crois que nous sommes partis sur de mauvaises bases toi et moi, lâcha-t-il finalement.

– Ne sois pas si négatif : tu n’étais pas si mauvais ! raillai-je.

– Tu sais très bien de quoi je veux parler !

– Parce que tu veux en parler maintenant ?

– Écoute, tu me plaisais, je te plaisais, on a baisé dans la voiture. Pas la peine d’en faire tout un plat !

– Je n’en fais pas tout un plat. C’est toi qui me fuis depuis que je suis arrivée ici.

– Tu m’as surpris.

– Je fais ça à beaucoup d’hommes ! Y compris à jeun. Qu’est-ce que tu as imaginé ? Que j’allais te sauter dans les bras en te suppliant de reconnaître mon enfant ?

Il pâlit instantanément et pendant une seconde, je crus qu’il allait défaillir.

– Respire, Connor. Mettons les choses au clair : je ne suis pas spécialement ravie d’être ici.

– Je m’inquiète : on commence à avoir de véritables points communs. Je n’exulte pas non plus à l’idée de tomber nez à nez avec toi chaque jour. Mais puisque tu sais faire le café…

– Et que tu peux me mater les seins…

Il s’esclaffa et son sourire irrésistible réapparut sur ses lèvres.

– Si gentleman, ironisai-je.

– J’ai changé ta roue : c’était chevaleresque, souligna-t-il.

– Nous avons baisé dans ta voiture.

– Tu l’as dit toi-même : ce n’était pas si mal !

– C’était juste un moment d’égarement, me justifiai-je un peu lamentablement.

– Égare-toi autant que tu veux.

Son regard gris acier perça le mien et l’espace d’un instant je me demandai si je devais rire ou m’inquiéter. Je me demandai aussi si c’était l’aloé vera de son gel douche qui rendait sa peau si satinée. J’avais envie de le toucher, de passer mon index sur le dessin de son biceps, de m’assurer que mon oasis n’était pas un vulgaire mirage. Je poussai un profond soupir, cherchant rapidement une échappatoire à cette conversation.

Revenir au sujet de base : le Tabasco et le café.

– Tu en as parlé à quelqu’un ? demanda-t-il finalement.

– À Ash.

– Qui est Ash ?

– Mon pire cauchemar, marmonnai-je. Et ma meilleure amie. Aussi étonnant que cela puisse te paraître, moi, je ne fais pas profiter tout le quartier de ma vie sexuelle.

– Cela restera notre petit secret, chuchota-t-il, conspirateur.

– Faisons un marché, proposai-je. Je préparerai le café chaque matin, lançai-je alors qu’un sourire gigantesque s’affichait sur les lèvres de Connor, si, en contrepartie, je n’entends plus aucun feulement, ni gémissement, ni hurlement après minuit.

– Une heure, proposa-t-il après une courte réflexion.

– Minuit trente, dernière offre.

– Je rentre à minuit, Maddie !

– Ce qui te laisse trente minutes. Tu n’auras qu’à aller droit au but et zapper les préliminaires. Je sais que tu peux le faire, lui rappelai-je.

– C’est impossible ! contra-t-il.

– L’arabica est dans le placard du haut, l’informai-je en me dirigeant vers l’entrée de l’appartement.

– Maddie !

J’entendis ses pas derrière moi et sa main se referma sur mon avant-bras. Je pivotai, sûrement trop vite, mes mains se posant sur son torse. Mes doigts se crispèrent et sous ma paume, je découvrais enfin les bienfaits de l’aloé vera : une peau douce, lisse, parfaite, qui cachait des pectoraux admirablement dessinés. M. Boombastic.

Ses doigts se resserrèrent sur mon bras et l’étrange tension entre lui et moi resurgit, tranchante et déstabilisante. Il passa sa langue sur ses lèvres, son regard naviguant entre mon visage et mon cou. Le souffle court, il ferma les paupières, relâcha mon bras et je compris que j’avais gagné.

– D’accord. Minuit trente, murmura-t-il, dépité. Ce que tu me fais faire, soupira-t-il en rouvrant les paupières.

Il plongea son regard dans le mien, son visage arborant une expression inédite à la fois sérieuse et déterminée. Le silence dura quelques secondes, secondes pendant lesquelles la tension autour de nos deux corps s’accentua, me paralysant. Une douce chaleur m’enveloppait, l’odeur du citron m’envoûtait et Connor me fixait, haletant. Nous y étions à nouveau : cette même alchimie déstabilisante, ce même désir brutal et incandescent qui nous tenaillait. Je perdais le contrôle et cette perspective m’effrayait.

Je m’écartai de lui, trébuchant sur le tapis, mes paumes picotant de ne plus le toucher. La tension se dissipa finalement, mon cerveau et mon corps reprirent un fonctionnement normal et le sourire dévastateur de Connor me provoqua.

– Marché conclu, dis-je péniblement en tendant ma main.

– Marché conclu.

Un sourire s’étira sur ses lèvres, pendant que sa paume chaude brûlait la mienne. Encore cette sensation de flottement, comme si tout contrôle m’échappait. Comment faisait-il ?

– Si tu me faisais goûter ton café maintenant, murmura-t-il.

Il me libéra, glissa une mèche échappée de mon chignon derrière mon oreille et son arrogance me sortit de ma torpeur.

– Elle a feulé jusqu’à 3 heures du matin.

– Nous n’avions pas d’accord hier.

– Nous en avons un maintenant. Et personnellement, j’ai déjà bu mon café.

Il fronça les sourcils, contrarié de ne pas avoir le dernier mot. Je lui offris un sourire victorieux et enfilai une paire de talons aiguilles, grimaçant à l’idée de les garder plus de dix minutes aux pieds. J’étais habituée aux chaussures confortables d’infirmières et à être libre de mes mouvements dans un de ces infâmes pantalons verdâtres. Quand je me redressai, je surpris le regard de Connor sur moi. Il était retourné dans la cuisine et avait jeté son dévolu sur une banane qu’il dévorait.

Si je le trouvais toujours aussi canon, la tension avait cependant disparu, l’atmosphère était respirable : mon corps était enfin sous contrôle. Être loin de lui était la solution. Et surtout, avec ce genre de séducteur sûr de lui, la meilleure défense, c’est l’attaque. C’était la stratégie que je devrais appliquer : vivre ici, avec lui, dans ce déferlement d’hormone et de désir ne serait supportable que si je prenais le contrôle de la situation. Si je parvenais à le déstabiliser, à lui arracher des lèvres son horripilant sourire, alors je survivrais. Si je me laissais avoir stupidement par son physique, son sourire ou son gel douche, j’étais cuite. Je devais garder le contrôle de la situation.

– Comment suis-je ? m’enquis-je en tournant sur moi-même.

– Tu as grandi, commenta-t-il.

– J’ai eu le temps en dix ans, m’amusai-je.

– Tu es toujours une sale gamine, contra-t-il.

Il esquissa un sourire nostalgique, me ramenant des années en arrière, à l’époque où Austin et Connor étaient voisins et déjà meilleurs amis. L’époque où je regardais Blanche-Neige sans prendre conscience qu’elle était une cruche absolue, dans sa quête du prince charmant. Malgré tout, j’avais de bons souvenirs de mon enfance avec Austin : il me protégeait et j’adorais passer du temps avec lui. Notre différence d’âge n’avait jamais été une difficulté.

– Où est ton entretien ? reprit-il en se levant.

– Dans un restaurant, pour être serveuse. Le vieux sage que tu es aurait-il des conseils pour la débutante que je suis ?

Il se leva et avança dans ma direction, son regard errant sur mon corps, sans jamais s’attarder. Mr. Boombastic résonna de nouveau, la vision du torse de mon horripilant colocataire asséchant aussitôt ma gorge. Instinctivement, je reculai et mon dos heurta le mur. Les briques froides me tirèrent un hoquet de surprise. Mais où était passé le Connor à qui je collais une peur bleue ?

Je m’entendis déglutir lourdement, mon corps subissant une dangereuse montée en température. OK, je ne contrôlais rien du tout. Au temps pour mes bonnes résolutions. Il se posta devant moi, me toisant d’un œil expert, avant de tapoter son index contre ses lèvres. De l’espace, il me fallait de l’espace.

– Montre tes seins, lâcha-t-il finalement.

– Je te demande pardon ? éructai-je.

– Pour ton entretien. Il faut que tu dévies l’attention. Et tes seins ont du potentiel, expliqua-t-il en louchant vers mon décolleté. Si mes souvenirs sont bons, ils sont magnifiques et extrêmement sensibles.

– Mon genou aussi, ripostai-je en plaçant ma jambe entre ses cuisses.

– Tu fais ça souvent ?

– Castrer des crétins pour assurer un avenir meilleur à l’humanité ?

– Camoufler ta frustration sexuelle par la violence.

Il approcha encore, son regard gris rivé au mien. Ma gorge s’assécha encore un peu et mes mains se crispèrent sur le mur. Il était trop près, trop nu, trop provocateur, et sa façon de me regarder limitait mon raisonnement.

Logiquement, j’aurais dû fuir. Ou le repousser. Ou relever le fameux genou qui traînait entre ses jambes. Mais il y avait cette délicieuse palpitation qui se propageait dans tout mon corps, m’empêchant de réagir, annihilant toute ma volonté.

– Tu es très jolie, murmura-t-il finalement.

Son regard glissa sur mes lèvres, puis sur mon cou, avant de revenir à hauteur de mes yeux. Mon cœur était parti dans un marathon, frappant et tapant dans ma poitrine au point de m’en faire mal. Debout devant lui, vacillante sur mes talons, j’étais à bout de souffle. Il leva prudemment son bras, ses yeux toujours rivés au mien, comme pour s’assurer que je n’allais finalement pas le castrer.

Ses doigts effleurèrent la peau de mon cou me faisant frémir de la tête aux pieds, avant de toucher le haut de ma nuque. Le bout de ses doigts s’insinua dans ma chevelure et, d’un geste précautionneux, il retira deux épingles de mon chignon.

– Tu es nettement mieux comme ça.

Il esquissa un léger sourire, avant de s’écarter de moi. Brutalement, la température chuta et je repris mes esprits, me maudissant pour l’avoir laissé saccager ma coiffure.

– Mieux ?

– Mieux, acquiesça-t-il. Tu ressembles plus à une étudiante, et non à une bibliothécaire au vagin calcifié !

– Mon vagin va très bien ! m’écriai-je, vexée, en lui arrachant rageusement mes deux épingles.

– Ton vagin est dépressif, Maddie ! sourit-il pendant que je réajustai les quelques mèches qu’il avait libérées. Tu l’as dit toi-même. Mais mon offre d’intervention tient toujours !

Son sourire arrogant réapparut, me donnant une magistrale envie de le gifler.

Et de le traîner jusqu’à ma chambre pour lui démontrer, tests à l’appui, que mon vagin était dans une forme olympique. Sans doute avait-il besoin que je lui rafraîchisse la mémoire.

– Quel sens du sacrifice, ironisai-je.

– Uniquement de la chevalerie. Changer un pneu, ressusciter un vagin : c’est la routine pour moi.

– Je me sens tellement valorisée !

– Tu peux ! Tu vis ici ! Imagine le nombre de femmes qui aimeraient être à ta place ! fanfaronna-t-il.

– Parce qu’elles ne savent pas que tu notes leur prénom dans ta main pour ne pas avoir à le leur redemander au réveil ! riposta une voix derrière moi.

Le rire cristallin de Sophia résonna dans la pièce, me faisant pivoter sur mes talons. Dans l’énergie de mon échange avec Connor, je ne l’avais même pas entendue entrer dans l’appartement. Elle passa à mes côtés, m’éblouissant de son élégance innée sur des talons vertigineux, avant de déposer une bise sur la joue de son frère. Elle lui prit la main et la tourna vers moi. Connor étouffa un rire, pendant que je lui lançai un regard consterné : le prénom de Janet apparaissait effectivement en pattes de mouche griffonnées à la hâte.

– Je t’ai donné une clé en cas d’urgence, pas pour dévoiler tous mes secrets ! dit Connor à sa sœur.

– Je pensais que tu serais encore au lit ! Et je venais juste pour te proposer un dîner ce soir. Maddie, tu es des nôtres ?

– Impossible, j’ai une garde ce soir. Je rentrerai pendant la nuit.

– Est-ce qu’Austin sera là ? demanda-t-elle à son frère.

– Il doit rentrer demain matin, son match est ce soir, répondit-il.

– Oh… Tant pis ! Juste toi et moi alors !

Son frère la serra contre lui dans une étreinte affectueuse et sa légère déception disparut immédiatement. Je jetai un coup d’œil à ma montre, me rendant compte que j’allais finir par être en retard. M. Boombastic était un peu trop… distrayant ! J’enfilai ma veste de tailleur et abandonnai l’idée du chignon.

– Tu as le temps pour un café ? demanda Connor à sa sœur.

– Tu sais enfin te servir du percolateur ?

Connor et moi échangeâmes un regard complice, tandis que je ravalai un rire. Les yeux de Sophia passèrent de son frère à moi, tentant de comprendre.

– Il faut que j’y aille, éludai-je, un sourire ornant mes lèvres.

– À ce soir, Maddie, lança Connor avec ce même sourire. Une heure, c’est ça ?

Mon sourire s’élargit, à m’en faire presque mal aux joues. Après une semaine de non-relation, Connor admettait enfin mon existence dans son monde. Une lueur d’amusement brilla dans son regard, comme s’il cherchait à évaluer ma tolérance à ses provocations.

– Minuit trente, lui rappelai-je avec un regard sévère.

– Sale gamine !

– Crétin !

– Et montre tes seins ! hurla-t-il.

En réponse et sans même lui faire face, je lui offris un superbe lever de majeur. Je claquai la porte de l’appartement derrière moi, croisant brièvement la mine ahurie de Sophia, pendant que Connor riait aux éclats.


* * *

Je ne pouvais pas dire que mon entretien s’était mal passé : pour être honnête, cette entrevue avait été un désastre. Pendant une courte seconde, j’avais même envisagé d’appliquer le conseil pervers de Connor. Mais quelque chose dans l’attitude de mon interlocuteur avait fini par m’en dissuader.

Peut-être le fait qu’il se faisait les ongles tout en inspectant mon CV.

J’avais été poliment remerciée et gratifiée d’un prometteur « nous vous rappellerons ». Dépitée, j’avais filé à l’hôpital prendre ma garde. Mes six derniers mois d’étude alternaient entre mes cours à la fac et des gardes à l’hôpital : un rythme trépidant, mais auquel j’étais habituée. J’espérais désormais négocier quelques gardes en plus les week-ends pour boucler les fins de mois.

Après avoir affronté une intoxication alimentaire d’une chorale de jeunes filles de 10 ans, puis une fracture ouverte du tibia, et enfin un accouchement express dans l’ascenseur des urgences, je rentrai au loft épuisée. Alors que j’enfonçais la clé dans la serrure, la porte s’ouvrit, laissant apparaître Connor, simplement vêtu d’un boxer.

Doux Jésus, achevez-moi !

– Est-ce que tu t’habilles parfois ? demandai-je avec curiosité.

– Je n’ai jamais entendu personne se plaindre, plastronna-t-il.

– Tous ces feulements t’ont donc rendu sourd ?

– Entre, je t’ai gardé quelque chose à manger !

Je lui lançai un regard soupçonneux, en essayant de ne pas suivre la ligne tentatrice de poils qui menait sous son boxer. Il me devança, gagnant la cuisine, pendant que je restais hagarde, dans l’entrée, à m’inquiéter soudainement de la santé de mon vagin. Mon dernier check-up datait de…

Oublie ça Maddie. Oublie qu’il est le dernier homme à t’avoir offert un orgasme digne de ce nom.

– Je sais que tu regardes, lança-t-il, sortant une assiette du four.

– Et je sais que tu rembourres ton boxer, contrai-je.

– Viens t’asseoir, sale gamine !

Je retirai mon manteau et m’exécutai. Le parfum qui parcourait le loft me mit l’eau à la bouche : je n’avais rien mangé depuis mon café matinal. Connor déposa une assiette fumante sur la table, m’offrant un petit sourire timide.

– Des macaronis au fromage ? m’étonnai-je.

– Tu aimes toujours ça, j’espère.

Je le dévisageai, stupéfaite, tandis qu’il s’installait sur un tabouret face à moi. M. Boombastic faisait la cuisine… et se promenait perpétuellement en boxer. J’aurais aimé que ce dernier argument m’aide à considérer Connor comme un crétin irrécupérable, mais je devais admettre que je commençais à développer une fascination malsaine pour le meilleur ami de mon frère.

– Toujours ta stratégie de la chevalerie ? Depuis quand tu cuisines ?

– C’est mon métier, depuis presque dix ans. Pendant que tu te débattais avec tes problèmes d’acné, j’étais second dans un des grands hôtels de la ville.

– Tu n’es pas obligé de me faire la cuisine, Connor. Je peux très bien me débrouiller toute seule. Je suis une grande, maintenant ! lui rappelai-je.

– C’est mon rôle. En tant que meilleur ami de ton frère, je dois veiller sur toi et ta façon horripilante de mettre en doute mes compétences en cuisine, lança-t-il en agitant ses doigts devant moi.

– Connor. Et d’une, tu ne sais pas faire un café et de deux, si tu dois veiller sur moi, je te conseille de me regarder dans les yeux, suggérai-je.

En un millième de seconde, son regard passa de ma poitrine à mes yeux.

Il fronça les sourcils et secoua la tête. Je piochai dans mon assiette, un gémissement de plaisir m’échappant. Ce plat était délicieux, le fromage fondant me faisait oublier toutes les mésaventures de ma journée. Cela faisait des années que je n’avais pas mangé de macaronis au fromage et cela me rappela avec nostalgie la cuisine de ma mère.

– Et ton entretien ? demanda-t-il après un long silence.

– Loupé !

– Je t’avais dit de montrer tes seins ! sourit Connor.

– On ne t’a jamais dit que tu n’étais qu’un obsédé ?

– Souvent. Surtout par les seins, d’ailleurs, remarqua-t-il pensivement. Mais je le prends comme un compliment. Et les tiens valent définitivement le détour.

Je finis mon assiette rapidement, dévorant jusqu’à la dernière bouchée. Je la débarrassai et ouvris le réfrigérateur pour prendre un yaourt. Je sentis le regard de Connor sur moi, mais cette fois, il n’y avait plus ce crépitement désagréable entre nous. À la place, une nouvelle vague de douce nostalgie s’empara de moi.

– Tu veux regarder un film ? demanda-t-il en s’emparant de la télécommande.

Je pesai rapidement le pour et le contre. J’étais exténuée par ma journée, et dans quelques heures, je devrais gagner la fac pour une série de cours d’anatomie. D’un autre côté, partager un plaid avec Connor sur le canapé…

– J’arrive !

Je me calai dans le coin du canapé, me glissant sous le plaid que Connor m’offrait. L’écran s’illumina et j’en profitai pour fixer le profil de mon colocataire. Il n’avait plus rien de l’adolescent aux joues rondes dont j’avais le souvenir. Le dessin parfait de sa mâchoire, la légère déviation de son nez, le carré de ses épaules…

– Je sais que tu regardes, chantonna-t-il en tournant son visage vers moi.

– En vertu de notre accord, je me retiens de gémir, ripostai-je. Tu veux un stylo pour noter mon prénom ?

De nouveau, il eut ce froncement de sourcils, comme si un souvenir pénible lui revenait à la mémoire. Son regard se durcit légèrement et il prit une profonde inspiration. Je plongeai mon index dans mon yaourt, attendant une nouvelle attaque en règle de Connor. Je commençais à m’habituer à nos échanges animés. Il me fixa, tandis que je portais mon doigt couvert de yaourt à ma bouche.

– Ton vagin ne survivrait pas à une nouvelle thérapie de choc, ironisa-t-il.

– Ton principe de la « performance unique » ne survivrait pas à une nouvelle nuit avec moi. D’ailleurs, je sais très bien que tu as envie de retenter l’expérience.

– Non, c’est contre mes règles de base.

– C’est justement tout l’intérêt de mon séjour ici : provoquer le chaos dans ta vie.

Son regard changea, s’assombrissant un peu plus. Il se pencha vers moi, son visage à une effrayante proximité du mien. Comme ce matin, l’air se raréfia, mes poumons se comprimèrent et j’écrasai violemment mon yaourt entre mes doigts.

Contrôle, Maddie, contrôle. Sans quitter mes yeux, Connor prit mon malheureux pot et le déposa sur la table basse.

– Allonge-toi, m’intima-t-il.

Je m’exécutai, mal à l’aise et au bord de la panique. Nous n’allions tout de même pas faire ça… ici ? Connor se cala derrière moi. Même avec la barrière du tissu – son pyjama irrésistible et mon uniforme tue-l’amour –, je sentis son corps chaud se mouler au mien. Ma gorge s’assécha, mon cœur trépida et mon vagin sortit de son mode « veille prolongée », jurant allégeance à son seigneur et maître. Connor posa sa main dans le creux de mes reins, m’attirant un peu plus contre lui. J’étouffai un cri de surprise avant de froncer les sourcils. Si mon corps était en émoi, celui de Connor était parfaitement… inerte.

Maintenant, je comprenais.

Je comprenais que ma stratégie était vouée à l’échec. Essayer de garder le contrôle avec lui à proximité allait m’épuiser. Il était bien meilleur que moi à ce niveau. Restait une nouvelle option : jouer et en profiter. De toute façon, je n’avais pas prévu de vivre comme une nonne pendant les six prochains mois. On verrait bien si Connor parviendrait à rester maître de son corps…

– Je pense que mes principes ont une longue vie devant eux. Je n’en dirais pas autant de ton vagin…

– Crétin !

– Sale gamine !

Un peu moins de six mois. Cent soixante-sept jours (oui, j’ai vérifié) pour montrer à Connor que je sais jouer. Même sans tequila.

J-167

Symptômes : hypertension, hyperventilation, hyperfrustration.

Pronostic vital : hyper mal engagé.





CHAPITRE 3



Si elle était un plat ?

Le soufflé au fromage. Un plat de défi.



Tomber nez à nez avec Maddie, lors de cette soirée, c’était comme revivre le moment douloureux où Austin m’avait plaqué au sol. J’en avais eu le souffle coupé, les neurones déconnectés, et j’avais juré solennellement de ne plus approcher Maddie.

De ne plus fricoter avec elle.

De ne plus la regarder – surtout ses seins.

De limiter tout contact et ainsi tout risque de basculer à nouveau du côté obscur.

Notamment parce que je redoutais un nouveau plaquage d’Austin et parce que je refusais de briser le pacte. Je tiens parole, c’est une de mes rares qualités.

Sur le papier, cela semblait faisable. L’éviter un maximum, contrecarrer ses attaques, reprendre le contrôle, prendre l’ascendant. J’étais le plus expérimenté de nous deux, ça aurait dû être… simple.

Oui, cela aurait dû.

Mais elle était drôlement forte. Et drôle. Et belle. Et mes hormones masculines se faisaient mener par le bout du nez par son déhanché tentateur. Éviter Maddie avait été illusoire. Chaque matin, je la croisai. Chaque nuit, nous partagions un film ensemble. Et chaque jour, cette culpabilité resurgissait violemment et me faisait reprendre mes bonnes résolutions.

C’était une situation étrange : plus je la voyais, plus je la voulais. Les souvenirs de notre étreinte dans la voiture se précisaient toujours un peu plus, ravivant le crépitement indescriptible entre nous. Ce fameux crépitement que j’aurais préféré détester, mais que j’adorais. Cela rendait nos échanges électriques et curieusement, les provocations de Maddie m’amusaient. Notre lutte pour prendre le dessus sur l’autre était grisante. Nous jouions avec le feu, toujours sur la corde raide, à vaciller entre une amitié douteuse et chaste et une danse de la séduction, à base de flirt et de piques.

Ce n’était pas un fait nouveau pour moi : ce qui semblait être une bonne idée le soir se révélait, au petit matin, la pire des décisions. Cette théorie valait pour : les bouteilles de tequila tardives, les filles que je séduisais après minuit, les bras de fer impromptus contre Austin – je me remettais tout juste d’une luxation à l’épaule – et… ma nuit avec Maddie.

Enfin, mes nuits avec Maddie. La troisième en deux semaines.

La première fois, c’était une réponse à une énième provocation.

La deuxième fois, nous étions rentrés d’un club trop éméchés pour faire l’effort d’aller dans nos chambres.

Et hier soir, la fatigue avait simplement pris le pas sur le bon sens. Du moins sa nuisette noire avait pris le pas sur mon bon sens.

Il aurait été plus simple de coucher – à nouveau – avec elle. J’en avais eu l’opportunité : nous avions descendu une nouvelle bouteille de tequila. Mais dès que mes pensées vagabondaient un peu trop, le visage d’Austin et ma promesse solennelle envers lui me revenaient. Je ne voulais pas le trahir, je ne voulais pas compromettre notre amitié. Et j’osai croire que notre amitié était plus forte qu’un simple désir envers sa sœur.

On pouvait être amis. Je n’avais jamais été ami avec une femme. Généralement, coucher avec elle ruinait mes chances. Mais Maddie était… comme Austin, avec un vagin. Une sorte de bon pote, qui aime boire, qui est très sexy et qui me fait rire comme jamais.

On pouvait rester amis. On devait rester amis. C’était ma seule parade – avec la fuite – pour lui résister.

Alors oui, passer mes nuits avec elle sur ce canapé défoncé pouvait sembler tordu et incompréhensible. Mais je prenais peu à peu conscience que, malgré ses multiples provocations – ou à cause de ? –, j’aimais être avec elle.

Comme lors de notre étreinte dans la voiture, je sentais son corps moulé au mien, je devinais sa respiration… et, invariablement, je l’imaginais jouir avec moi.

Ce matin encore, les chaussettes rose vif de Maddie côtoyaient mes orteils gelés.

J’en étais donc à résumer toutes les étapes du soufflé au fromage, en priant pour que cela suffise à faire retomber mon érection.

Séparer les blancs des jaunes, battre les blancs fermement…

– Tu n’y arriveras pas comme ça, murmura-t-elle près de moi.

Sa main, crochetée sur mon T-shirt, glissa dangereusement plus bas, s’arrêtant à hauteur de mon estomac. Elle se redressa, calant sa tête dans le creux de sa main, tout en m’observant. Ses doigts provocants naviguaient toujours sur mon T-shirt, traçant des cercles.

Râper le fromage, chauffer le beurre…

– On s’est endormis, soufflai-je en captant son regard azur.

Son pied droit remonta le long de mon mollet. Mes mains agrippèrent le plaid, le tenant fermement. Contrôle-toi, Connor ! C’était mon nouveau mantra depuis trois semaines.

– Je peux t’aider, proposa-t-elle, sa main repartant à l’assaut du pôle sud.

La bretelle de sa nuisette glissa le long de son bras et mes yeux fixèrent ce minuscule carré de peau, juste au-dessus de son sein. Austin aurait pu me tuer pour ce simple regard. Austin aurait pu me tuer rien que pour les images inavouables qui me passaient par la tête depuis trois semaines.

– On pourrait… remettre ça, proposa-t-elle.

– On pourrait, en effet.

– Mais ?

– Mais tu vis ici. Tu voulais qu’on soit amis ; ça ne fonctionnera pas si on couche ensemble.

– Et si je te parle d’amitié améliorée ? Une sorte de… pacte entre toi et moi.

Incorporer la farine, fouetter…

– Non, l’arrêtai-je en repoussant sa main.

Un autre pacte m’empêchait de faire ça. Son âge m’empêchait même d’y penser. Nous avions déjà couché ensemble et je m’en voulais suffisamment. J’étais parvenu, grâce à une pirouette de ma conscience, à cataloguer ce petit épisode dans la catégorie « faute pardonnable ». Coucher avec Maddie maintenant, même si c’était au-delà de la tentation, rentrerait allègrement dans la catégorie « péché mortel ». Dix ans d’écart et presque quinze ans d’amitié avec Austin. Elle était jeune, innocente, fragile. Oui, bon, peut-être pas si innocente que ça au vu de ses multiples provocations. Elle cherchait à me rendre dingue, j’en étais certain. Mais je devais tenir.

Maddie glissa à mes côtés, repoussant le plaid. Son regard s’ancra dans le mien. Profond, empli de désir, provoquant… Définitivement ni innocent ni fragile. Elle remonta mon T-shirt, dévoilant mon estomac, et me fit un sourire lubriquement dévastateur.

Ajouter le lait, porter à ébullition…

Je m’entendis déglutir, tandis que je cherchais à rassembler mes quelques pensées cohérentes. Je ne devais pas faire ça. Je ne pouvais pas faire ça. J’avais conclu ce pacte pour protéger Sophia des intentions scandaleuses d’Austin. Si je perdais le contrôle avec Maddie, je perdais mon amitié avec Austin, sa loyauté. Et il me tuerait, en optant pour une séquence de torture médiévale au préalable.

Maddie fit courir son index sur mon estomac, son regard toujours perdu dans le mien. Mes muscles se contractèrent, sollicités à la fois par le désir violent et animal qui me parcourait et par les ordres contradictoires de mon cerveau : « Vas-y », « Non, retiens-toi ».

Ajouter la noix de muscade, incorporer les blancs délicatement…

Elle souffla sur le bas de mon estomac, me tirant un grognement. Depuis des années, je n’avais jamais eu à contrôler mes envies. Je repérais, je séduisais, je consommais. Mais Maddie ne méritait définitivement pas ça et je ne courais pas assez vite pour échapper à Austin. Il allait me broyer tout entier pour avoir touché à sa sœur.

– Tu es trop jeune, sale gamine, soufflai-je finalement.

Et il y a le pacte, ajoutai-je pour moi-même.

Mes yeux restèrent verrouillés aux siens.

Mon instinct de survie me dictait de ne pas descendre au-delà de son menton. Mon instinct de prédateur m’intimait de reprendre la main au plus vite.

Et mon instinct adolescent quémandait une douche froide. Très froide et très vite.

– Trop jeune ? s’étonna-t-elle. J’ai 22 ans !

– Et moi dix de plus. Tu es hors concours, Maddie. Très jolie nuisette, approuvai-je en remontant la bretelle qui avait glissé sur son bras.

– Tu fais ça souvent ?

– Tripoter des nuisettes ?

– Éviter sciemment une conversation.

– Maddie, m’esclaffai-je, ce que tu voulais faire est à des années-lumière d’une conversation ! Ou alors tu es diaboliquement douée !

– Tu serais étonné ! Je ne t’ai pas montré toute l’étendue de mon talent dans ta voiture.

– Ne me provoque pas, murmurai-je plus sérieusement.

– Ne me dis pas que je suis trop jeune, rétorqua-t-elle. J’étais encore plus jeune quand tu m’as offert de la tequila !

– Tu es trop jeune, affirmai-je avec force. Et tu vis ici. Je ne cherche pas à éviter une conversation, mais à nous éviter un paquet d’ennuis.

Je quittai brusquement le canapé, mué par l’instinct de survie et par la sensation désagréable de perdre le contrôle. Un seul mot sur le pacte et j’étais un homme mort. Soit Maddie me tuait, soit Sophia me tuait. Je me dirigeai vers ma chambre, havre de paix équipé d’une serrure triple point, quand la voix de Maddie m’arrêta net.

– Qu’est-ce qu’elles ont que je n’ai pas ?

Je pivotai, la trouvant debout au milieu du salon, un air déterminé sur le visage. Elle me dévisagea, sondant sûrement mon état d’esprit. Où en étais-je déjà ? Ah oui.

Faire préchauffer le four…

J’avançai prudemment vers elle. Depuis que je connaissais Maddie, elle avait acquis un certain talent pour me prendre au dépourvu. Je la soupçonnais toutefois d’agir ainsi uniquement pour m’agacer.

– Tu as un frère, marmonnai-je.

– Alors c’est à cause de lui si tu refuses de coucher avec moi sur ce fichu canapé ?

En trois pas, j’étais devant elle et plaquai ma main sur sa bouche. Dieu seul sait quel genre d’énormité allait en sortir. Les yeux écarquillés, elle secoua la tête pour se dégager, saisissant mon bras avec force.

– Je vais mettre ça sur le compte d’une grosse fatigue, Maddie, murmurai-je en la libérant. Ou d’une vague de désespoir galopant !

Un silence pesant s’installa entre nous et je pris conscience à cet instant que je n’avais aucune idée de ce qui me liait à elle. Le percolateur, son frère, une amitié étrange et décalée, nos nuits camping sur le canapé ? Je pris une profonde inspiration et me penchai pour que mon visage soit à hauteur du sien. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres et, pendant une courte seconde, elle arbora ce visage fragile et innocent que je ne voyais que très rarement.

– Ce que tu viens de dire est… indécent. On ne peut pas coucher ensemble de nouveau. Ça serait une erreur, crois-moi.

Elle étouffa un rire moqueur et croisa les bras sur sa poitrine. Sa fragilité disparut dans l’instant, remplacée par un regard dubitatif. Elle me provoquait encore.

– Venant de moi, je sais, c’est… étrange, admis-je dans une grimace.

Et dans la mesure où je venais de réciter la recette complète du soufflé au fromage pour m’empêcher de lui sauter dessus, c’était même incroyable, au sens premier du terme.

– Cela va au-delà de l’âge, Maddie. Tu mérites un type qui t’amènera dîner, qui t’offrira des fleurs, qui te préparera un petit déjeuner au lit. Pas un type qui te saute dans sa voiture un soir de beuverie !

– Tu m’as fait des macaronis au fromage, contra-t-elle.

– Et toute cette conversation est déjà en train de me le faire regretter. Sors avec un type bien, Maddie.

– Et si je ne veux pas ? Si je ne veux pas des fleurs et des petits déjeuners au lit ?

– Essaye ! murmurai-je. Essaye ! Donne une chance à un brave type diplômé et qui envisage de t’offrir une maison en banlieue. Mais ne viens pas te corrompre dans une relation purement sexuelle avec moi.

Nous nous fixâmes longuement et je priai pour que notre conversation en reste là. Je souhaitais pour elle ce que j’avais toujours voulu pour Sophia : un mec bien, un type qui la ferait rêver, qui lui ferait une tripotée d’enfants et qui lui serait aussi fidèle qu’un saint-bernard.

– Tu mérites tellement mieux, ajoutai-je pour enfoncer le clou.

Elle esquissa un sourire et leva les yeux au ciel. Cette conversation avait au moins eu le mérite de faire retomber mon excitation.

– Quoi ? fis-je pendant qu’elle étouffait un rire.

– C’est ça que tu leur dis au petit matin ? « Tu mérites tellement mieux » ?

Et dans un éclat de rire de Maddie, la bulle de tension désagréable explosa pour laisser place à notre ambiance habituelle. Le soulagement me gagna instantanément, j’avais finalement repris le contrôle sur la situation.

– On devrait aller prendre une douche, suggérai-je. Séparément, je veux dire, rectifiai-je pendant que Maddie réprimait très mal un sourire.

– Avoue que c’est une première pour toi. Refuser une proposition indécente, compléta-t-elle en prenant conscience que je ne comprenais pas.

– Crois-moi Maddie, tu mérites vraiment mieux, murmurai-je très sérieusement.

Mon envie de la protéger – de la même façon que je protégeai ma sœur – prit le dessus. L’envie, le désir, l’instinct animal, la promesse d’assassinat immédiat d’Austin… Tout était oublié à l’instant où ma main se posa sur sa joue. Elle tressaillit et son regard plongea dans le mien.

Mon pouce effleura ses lèvres, son visage épousa un peu plus la paume de ma main, et pendant un court instant, j’eus l’envie fulgurante et dévorante de l’embrasser.

Toucher ses lèvres, deviner son souffle, aspirer ses gémissements, redécouvrir sa saveur. L’embrasser. Encore. Maintenant. Juste une fois. Pour voir.

Elle posa sa main au-dessus de la mienne, ses doigts glissant entre les miens. Son regard se décrocha du mien, fixant mes lèvres tout en se soulevant sur la pointe des pieds.

– Essaye, chuchota-t-elle contre ma bouche.

Ses lèvres frôlèrent les miennes, son souffle haletant s’accorda au mien, sa poitrine à peine cachée par le tissu de soie caressa mon torse et mon corps tout entier se tendit.

Je retirai ma main de sa joue et m’écartai légèrement d’elle. Je ne pouvais pas faire ça. Je ne devais plus faire ça. Son regard se voila de déception et sa fossette disparut dans l’instant. Je posai mes lèvres contre son front. Pour ce simple et chaste baiser, je risquai l’écartèlement.

– Je vais prendre une douche, dis-je en reprenant finalement ma respiration.

Brusquement, je lui tournai le dos et marchai bien trop vite jusqu’à ma chambre. Je claquai la porte et m’y appuyai.

– Bordel de merde, jurai-je en frappant ma tête contre le bois.

En temps normal, je serais resté à l’appartement et j’aurais sorti mon carnet noir, celui qui m’accompagne depuis cinq an