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Drague interdite

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En amitié, un dérapage est si vite
arrivé...



 



Darcy se
sent piégée.



Les

Year:
2019
Publisher:
Harlequin
Language:
french
File:
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1

Une sorte de folie (Natalie et Miles): Un roman d'amour fou et heureux (French Edition)

Year:
2021
Language:
french
File:
EPUB, 263 KB
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2

Tout est sous contrôle (sauf toi !)

Year:
2021
Language:
french
File:
EPUB, 491 KB
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Chapitre 1




Règle d’or de la barmaid ? À l’arrivée d’un groupe, repérez le mâle alpha. Si vous vous débrouillez bien avec lui, alors il y a des chances pour que ses copains vous respectent aussi. Ce soir, je l’identifie direct. C’est le plus grand et le plus séduisant, avec une lueur dans les yeux qui dit Alors, heureuse ? Totalement prévisible…

Ils portent tous des polos couleur pastel. Ses amis et lui viennent probablement de quitter une soirée étudiante, s’ennuient et sont en mal d’aventure. Eh bien, attachez vos ceintures, les garçons. Si vous vous y prenez bien, vous pourriez passer une soirée vraiment mémorable. Le bar où je travaille, L’Antre du Diable, n’est pas pour les petits joueurs et il en faut peu pour que ça dégénère. J’aperçois quelques motards échanger des regards amusés au-dessus des tables de billard. Près de la porte, le vigile se redresse sur son tabouret. C’est marrant que ce soit ce genre de clientèle qui nous donne du fil à retordre.

— On s’est perdus, les garçons ? dis-je en faisant exprès de ne pas m’adresser à l’alpha.

— Salut, mec ! Jolie ta coupe, répond l’alpha d’un air moqueur.

Ses copains se mettent à rire en poussant des « Noooon ».

Moi, c’est Darcy. Et sans le savoir il vient de faire référence à Jane Austen. Mais je doute qu’il saisirait. Je plisse les yeux et durcis le regard. Son rire perd un peu de son assurance. Mâle alpha se rappelle que c’est moi qui distribue l’alcool ici.

— Non, vraiment… C’est sexy sur vous.

Ma jeune collègue Holly recule de quelques pas. Elle débute dans le métier, et elle supporte mal tous ces regards masculins.

— Je vais… euh… chercher des bobines de papier pour la caisse, bredouille-t-elle en disparaissant dans une traînée de spray parfumé au gardénia.

Je continue de fixer l’alpha et ressens une pointe de satisfaction quand il détourne les yeux le premier. Alors, c’est qui l’alpha maintenant ?

— On va sûrement chez le même coiffeur, parce que tu es vraiment mignonne toi aussi. Commandez quelque chose ou dehors.

Le chef de bande n; ’a pas l’habitude qu’une femme lui parle comme ça et on dirait que ça lui plaît. Il mâche son chewing-gum la bouche ouverte en me dévisageant avec avidité.

— Tu finis à quelle heure ?

Dans ma tête, je visualise une poupée Ken laissée trop longtemps au soleil. J’écrase sa tête bronzée et ramollie comme si c’était une cigarette.

— Pour toi ? Jamais.

Ça a l’air de le contrarier. Après tout, être mignon lui a toujours ouvert les portes. Pourquoi est-ce que son charme n’opérerait pas sur moi aussi ? Qu’est-ce qui cloche chez moi ?

La lumière tombe sur son visage et je l’observe. Gueule d’ange, aucune aspérité, aucune ombre. Rien qui puisse intéresser la photographe en moi.

— Qu’est-ce que je vous sers ?

Je prépare déjà les verres à shots.

— Des shots de sambuca, lance un des Pastels.

Évidemment. L’élixir des chiffes molles.

Je leur sers une rangée et récupère leur argent. La boîte à pourboires s’engraisse. Ça leur plaît qu’on les malmène. Ces fils à maman veulent l’expérience complète du bar de motards, et ce soir, c’est moi leur guide. Leur leader continue de flirter avec moi, déterminé à m’avoir à l’usure, mais je m’éloigne sans même attendre qu’il ait fini de parler.

On est dimanche et la soirée ne fait que commencer. Personne ici ne s’inquiète de se lever tôt pour aller travailler le lendemain.

Un jour, ma grand-mère Loretta m’a dit que savoir servir un verre permettait de trouver du boulot partout. Dans la vingtaine, elle était barmaid elle aussi. C’était un bon conseil. J’ai été barmaid aux quatre coins du monde, et j’ai eu affaire à toutes les variantes possibles et imaginables de mâles alpha.

Je me demande ce qu’elle dirait si elle me voyait là, maintenant, en train de servir une bière avec une insulte sur le bout de la langue. Elle applaudirait en riant et dirait, comme à son habitude, On aurait pu être jumelles, Darcy Barrett. À son enterrement, lorsque le diaporama photo a été lancé, les gens se sont mis à me dévisager tant on se ressemblait.

Des jumelles. Sans blague. Maintenant je dors dans sa chambre et je finis ses boîtes de conserve. Quand je commencerai à transporter des cristaux de voyance dans mon sac et à tirer les cartes, on pourra officiellement dire que je suis sa réincarnation.

Holly met tellement de temps à revenir qu’elle a dû aller chercher les bobines chez le fabricant. Un des motards en blouson de cuir est en train de s’impatienter et regarde les Pastels de travers. Je lui fais un signe de tête et lève le doigt – Une minute. Il ronchonne et souffle d’un air exaspéré mais décide finalement de ne tabasser personne.

Un des Pastels se penche par-dessus le comptoir et se met à reluquer mes jambes.

— C’est du cuir ? On dirait Sandy de Grease dans son look total rock.

Ses yeux se posent sur le badge que j’ai épinglé au-dessus de mon sein.

— Joan…, marmonne-t-il, l’air sceptique.

Je ne dois pas avoir l’allure d’une Joan. Mais ça ne l’empêche pas de baisser les yeux pour mater la marchandise.

— Non, moi, c’est Rizzo, abruti. Et si tu n’arrêtes pas de te pencher et de mater mes seins comme ça, Keith va venir. Tu le vois là-bas, près de la porte ? Il mesure plus de deux mètres et il s’ennuie à mourir.

Je fais un signe de la main à Keith, qui répond par le même geste.

— Il s’ennuie, je m’ennuie et les motards en blouson de cuir s’emmerdent carrément. Si tu vois ce que je veux dire.

D’un mouvement fluide, je me déplace le long du bar, distribue quelques verres, récupère la monnaie, fermant la caisse à coups de hanche encore et encore.

— Joan a raison. On s’emmerde grave, lance un des jeunes motards d’une voix amusée.

Ça fait un moment qu’il suit l’échange appuyé au bar.

Les Pastels tressaillent et baissent tous subitement la tête vers leurs téléphones. J’échange un sourire entendu avec le motard et lui fais glisser une pinte de bière sur le compte de la maison.

Ils commencent à me gonfler. J’en ai marre qu’ils restent plantés là.

— Le sambuca vous ratatinera les couilles. Oh ! mais attendez. C’est trop tard pour ça ! Maintenant, allez voir ailleurs.

Ils s’exécutent sagement.

Le calme revenu, Holly jette un œil effarouché par l’embrasure de la porte. Elle a été engagée par notre patron, Anthony, sans même l’ébauche d’un entretien. Avec un visage et un corps comme le sien, c’est facile de se faire embaucher. Par contre, elle ne sait ni rendre la monnaie, ni servir les boissons et encore moins gérer les clients. Elle revient les mains vides. Des bobines, mon œil.

— Je suis toujours si soulagée quand je découvre qu’on est de service ensemble, dit-elle.

Elle s’assied sur la banquette en poussant un long soupir comme si elle avait travaillé pendant des heures et qu’elle était épuisée. Son badge dit « HOLLY » et elle a ajouté un autocollant rose à paillettes en forme de cœur.

— Je me sens plus en sécurité quand tu es là. Je suis sûre que tu veilles même sur Keith.

— Tu as raison, c’est vrai.

Je croise le regard de Keith, qui m’adresse un signe du menton en s’adossant contre le mur. Un autre secret de barmaid ? Bien s’entendre avec le vigile. Mon boulot à moi, c’est d’enivrer les clients ; celui de Keith, de s’assurer que la situation reste sous contrôle. Je devrais partager ces conseils avisés avec Holly. Mais je n’ai pas envie qu’elle garde ce boulot plus longtemps que nécessaire.

— Faudra t’endurcir quand je serai partie.

Holly fait la moue.

— Tu pars dans combien de temps ?

— Les travaux de rénovation de la maison de ma grand-mère commencent dans deux mois, sauf si la date est encore reculée. Et ensuite, je me tire d’ici.

L’autocollant à paillettes de Holly me rend nerveuse.

— Je n’aurais jamais mis mon vrai prénom sur le badge.

Elle penche la tête d’un air songeur. Elle ferait une belle mariée, dans une robe cupcake blanche assortie d’un diadème.

— Ça ne me serait jamais venu à l’idée d’inscrire un faux prénom. Comment est-ce que je pourrais bien m’appeler ?

Il y a une telle rotation du personnel que ce serait un miracle de trouver du ruban adhésif dans ma vieille copine l’étiqueteuse. Mais il reste encore des centaines de rouleaux dans la réserve. C’est à cela que se résume l’intérêt d’Anthony pour son personnel. Et il les commande en gros, donc autant dire qu’il a le temps de voir venir.

— Doris, ça t’irait bien.

Holly fronce le nez.

— Ça fait dame âgée.

— Tu veux un faux prénom sexy ? Sérieux, Hol. Ce n’est pas le but.

Je produis avec effort une étiquette et assemble le badge. Quand je lui tends, elle reste silencieuse un moment.

— Tu penses que je suis une Bertha ? demande-t-elle finalement.

— Carrément.

Pendant qu’elle rumine, je sers quelques autres clients.

— Je suis plutôt une Gwendoline, non ? Ou une Violette ?

Obtempérant, elle attache quand même son nouveau badge.

Je récupère l’ancien et le jette à la poubelle. Si elle continue sur cette voie, je pourrai peut-être me détendre un peu pendant mes heures de service.

— Un jour, tu seras le Dr Bertha Sinclair, psychologue pour perroquets dépressifs. Tu seras au lit tous les soirs à 21 heures.

J’ai l’air d’une sœur surprotectrice, alors j’ajoute :

— Ou peut-être que tu seras vétérinaire dans la jungle sud-américaine, et que tu aideras les couples d’aras macao à retrouver l’amour.

Elle enfonce les mains dans ses poches étroites et sourit.

— Je te l’ai déjà dit, on ne soigne pas que les perroquets à l’école vétérinaire.

Un type s’adresse à Holly :

— Salut, poupée.

Les mauvais garçons adorent les gentilles filles.

Je réponds à Holly :

— Si tu le dis.

Puis je me tourne vers lui :

— Dégage.

Elle continue sur sa lancée :

— Je suis sûre que quand je serai en train de réaliser une laparoscopie diagnostique sur un vieux chat de gouttière tu seras dans la jungle sud-américaine avec ton gros sac à dos, en train de randonner dans les vignes.

Elle fait mine d’avancer dans la jungle en hachant les vignes de ses bras.

— En fait j’ai déjà fait ça dans la cordillère des Andes.

J’essaie de ne pas paraître prétentieuse. Il n’y a rien de plus insupportable qu’un voyageur prétentieux.

Je survole notre clientèle du regard et pousse un soupir.

— Une machette me serait bien utile ce soir.

— J’ai parcouru ton Instagram. C’est fou le nombre de pays que tu as visités.

— Ouais. Si je n’avais pas égaré mon passeport, je te montrerais tous mes visas.

Je commence à rassembler les verres sales en passant en revue les différentes pièces du cottage dans ma tête. Soit le fantôme de Loretta me fait une mauvaise blague, soit mon frère Jamie l’a caché.

Imaginer Holly en train de surfer sur mon profil Instagram me donne des picotements désagréables. D’autres pourraient s’y rendre. Des ex-copains. Des coups d’un soir curieux. D’anciens clients photo. Ou pire, Jamie. Il faut vraiment que je mette mon compte en privé. Non, en fait, je devrais même carrément le supprimer.

— Il y avait des photos de ton frère et toi. C’est dingue comme vous vous ressemblez. Il est tellement charmant. Il pourrait être mannequin.

Elle a dit ça spontanément. Et ça ne m’étonne pas, car je l’ai déjà entendu maintes fois.

— Il a essayé une fois. Mais il n’aimait pas qu’on lui dise quoi faire. Merci, en tout cas. Dire que Jamie est séduisant revient à me complimenter moi aussi.

À son regard interloqué, je comprends qu’elle n’a pas saisi.

Si on se ressemble tant Jamie et moi, c’est parce qu’on est jumeaux. Mais dans le classement des jumeaux, on est au bas de l’échelle. On ne peut même pas s’habiller à l’identique pour échanger nos places. Des faux jumeaux, quel ennui.

Pourtant, si on révèle qu’on est jumeaux, subitement, on devient fascinants. On nous demande toujours : Qui est né le premier ? Pouvez-vous lire dans les pensées de l’autre ? Sentir la douleur de l’autre ? Tiens, essayons pour voir. Je me pince fort la cuisse. J’espère que Jamie renverse son verre en s’exclamant de douleur dans un bar branché du centre-ville.

S’il est beau, alors en théorie je devrais être jolie. Mais on m’a tellement appelée « Jamie en perruque » à l’école que je ne me fais aucune illusion. Quand je ne porte pas de maquillage, on me prend pour son petit frère. J’en sais quelque chose : c’est déjà arrivé.

— Où iras-tu en premier ?

Holly fait très parisienne. Je l’imagine sillonnant les rues pavées, portant un béret, une baguette dans le panier de sa bicyclette.

— Je vais aller au Japon enterrer tous mes badges dans une forêt des suicides appelée Aokigahara. Mon âme sera alors libérée de ce trou à rats.

— Pas à Paris, donc, répond-elle en suivant les contours d’une marque au sol du bout de sa basket blanche.

Je ris presque de voir à quel point j’avais raison. J’appuie un balai à franges contre sa jambe, mais elle le prend dans ses mains et l’appuie contre sa joue, comme un personnage de comédie musicale qui s’apprêterait à faire son numéro.

— Pourquoi est-ce que tu voyages autant ?

Je fais une grimace.

— Il paraît que j’ai des… problèmes d’impulsivité.

— J’ai vu sur ton compte Instagram que tu étais photographe de mariage. Comment est-ce que tu faisais ?

Elle me regarde des pieds à la tête d’un air étonné.

— Oh ! rien de plus simple. Tu trouves la nana en robe blanche et tu fais ça.

Je fais mine de tenir un appareil et de prendre une photo.

— Non, je veux dire, je croyais que tu étais toujours en train de voyager.

— Je vivais ici avec ma grand-mère pendant la saison des mariages. Je voyageais le reste de l’année.

Budget très serré serait un euphémisme, mais ça fait six ans que j’arrive à maintenir ce mode de vie.

— Et quand j’ai besoin d’argent, je fais la barmaid. Je fais aussi de la photographie de voyage, mais ça ne se vend pas très bien.

— Je ne voudrais pas te vexer, mais…

Je lève la main pour l’interrompre.

— Dit-elle juste avant de dire quelque chose de vexant.

Heureusement, je suis sauvée par un vieux motard, les avant-bras recouverts de tatouages et une tache de bière dans la barbe. C’est l’illustration même du gars répugnant, mais il ne fait aucun commentaire tandis que je le sers, alors je lui souris pour l’en remercier. Vu son expression, il a l’air de trouver ça dérangeant. Après avoir récupéré son argent, je vais aux toilettes et me souris poliment dans le miroir. Pas étonnant qu’il ait mal réagi. J’ai l’air d’un requin.

Je me recoiffe, refais mon trait d’eye-liner, me lave les mains pendant de longues minutes, et pourtant, quand je retourne dans la salle, Holly continue comme si de rien n’était. Elle est vraiment douée pour mettre ses pensées sur pause.

— Ça n’a pas l’air d’être ton univers pourtant, le mariage.

— Et pourquoi pas, Bertha ?

Des tas de types bourrés m’ont fait la même réflexion lors de réceptions en me bousculant tandis que j’essayais de photographier la première danse.

— Un mariage, c’est romantique. Et toi, tu ne l’es pas.

— Pas besoin d’être romantique. Ce qui compte, c’est ce que le client trouve romantique.

Ça ne devrait pas me vexer, mais je donne un grand coup de pied dans un carton pour l’envoyer sous le bar et fusille la pile de vaisselle sale du regard.

Un couple est en train de se peloter contre le mur du fond près des toilettes. Le balancement de ses hanches à lui me donne envie de vomir. Mais de temps en temps, quand leurs lèvres se séparent et qu’ils s’écartent pour reprendre leur souffle, il passe une main dans les cheveux de sa copine et ils se regardent. C’est à ce moment-là que je prendrais une photo.

Puis je les mettrais dehors en les aspergeant avec la lance incendie.

— Ce n’est pas sérieux avec ce Vince, alors ?

Holly me demande ça comme si elle connaissait déjà la réponse. La première fois qu’elle l’a vu entrer en douce, elle m’a mise en garde : « Ce n’est pas un mec bien, Darcy. » Ce à quoi j’ai répondu « Il a un piercing à la langue, alors une partie de lui me fait du bien. » Elle en était restée bouche bée.

— J’ai un sonnet dans ma poche arrière. La prochaine fois que je le vois, je lui lirai, dis-je en vérifiant l’état du stock du réfrigérateur derrière moi.

— Mais tu n’es pas amoureuse de lui.

J’éclate de rire. Ça fait bien longtemps que je ne m’attends plus à ressentir quoi que ce soit pour un homme.

— Il me sert à passer le temps. Je suis restée plus longtemps que prévu. Je devrais déjà être partie.

Pitié, pourvu qu’elle ne me demande pas si j’ai déjà été amoureuse. Cette conversation est déjà assez pénible comme ça.

— Hum, ouais, je suppose que je ne suis pas une romantique dans l’âme.

— Pourquoi est-ce que tu as arrêté les mariages ?

C’est un sujet sensible et Holly comprend à mon regard qu’elle est allée trop loin. Gênée, elle baisse la tête et tripote son badge.

— Excuse-moi. Sur ton profil il y a écrit que tu ne prends plus de réservation et ce pour une durée indéterminée. Et que tu fais de la photographie de produits maintenant. Qu’est-ce que c’est ?

— Et pourquoi t’irais pas voir sur Google, Bertha ?

J’essaie de répondre sur le ton de la plaisanterie, mais je suis énervée. Pourquoi est-ce qu’elle essaie toujours de faire amie amie comme ça ? Elle ne comprend pas que je suis sur le point de partir ?

C’est décidé, je supprime mon profil.

— Mais tu ne me dis jamais les choses franchement, proteste-t-elle d’une voix faible en rougissant et en fronçant sa jolie frimousse d’un air inquiet. On ne peut jamais avoir de discussion sérieuse.

Je vais à l’autre bout du comptoir et lui tourne le dos. J’attrape la chope de bière contenant mes badges. J’en ai marre d’être Joan. Je serai Lorraine jusqu’à la fin de mon service.

En réalité… J’en ai marre d’être Darcy.

— Excuse-moi…, répète Holly d’une petite voix.

Je hausse les épaules et remets en place quelques bouteilles de vodka dans le second réfrigérateur derrière moi.

— Pas grave… Je suis simplement…

Prisonnière, sans passeport ni billet d’avion. Mon pire cauchemar.

— … Une garce ce soir. Ne fais pas attention.

Du coin de l’œil, j’aperçois une bouteille de whisky attraper la lumière, lui donnant une lueur dorée. Je ressens un pincement au cœur et j’expire jusqu’à vider mes poumons. Ces derniers temps, je suis souvent prise de mélancolie, surtout lorsque je songe à l’idée du mariage. C’est un sujet auquel je refuse catégoriquement de penser. Il est temps que je me change les idées.

J’ai géré ma propre entreprise pendant des années et j’ai développé un sixième sens pour anticiper les problèmes avant qu’ils ne deviennent critiques. Holly n’a toujours rempli aucun papier du personnel. Les stocks sont presque épuisés. La vente d’alcool ne constitue peut-être pas la source principale des revenus d’Anthony. Je vais dans son bureau et écris sur un post-it :

Anthony, veux-tu que je fasse une commande pour réapprovisionner les stocks ? D.





Pour une dure à cuire, j’ai une écriture super féminine, ce qui est franchement embarrassant. Les mecs qui sont de service de jour ne laissent pas de note au patron, eux. Je la chiffonne et la jette.

Je retourne au bar et commence à compter les espèces dans la caisse. Holly revient à la charge.

— Je ne pense pas que Vince soit un mec pour toi. Je te verrais plutôt avec un de ceux-là, dit-elle en faisant un geste vers les motards en blouson de cuir.

Je continue de compter l’argent. Cinq cents, cinq cent cinquante. C’est marrant ça, venant d’elle. Ils la terrifient. Si un verre casse, c’est moi qui dois aller nettoyer.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Elle hausse les épaules.

— Il te faut quelqu’un d’encore plus coriace que toi. Pourquoi pas lui ? Il te regarde tout le temps, et il s’assure que ce soit toujours toi qui le serves.

Je ne lève même pas la tête pour savoir de qui elle parle. Six cents, six cent cinquante.

— Franchement, je préfère mourir seule que finir avec un de ces abrutis.

Le jeune motard qui m’a aidée à faire fuir les étudiants se faufile à nouveau vers nous. La bière gratuite doit avoir un goût de reviens-y.

Je lui sers son whisky habituel.

— On a soif ce soir, dis donc.

— Très, répond-il.

Son intonation légèrement provocante me fait lever la tête vers lui. Mais rien dans son attitude n’indique qu’il essaie de flirter.

— Non seulement j’ai soif, mais je m’ennuie grave, ajoute-t-il.

— Comme tout le monde ici. Au fait, si tu comptes tabasser ces gamins, merci de le faire sur le parking.

— Entendu. À bientôt…

Ses yeux bleus jettent un coup d’œil furtif vers mon badge.

— Lorraine.

Il paie, me laisse un pourboire et s’éloigne.

— C’est de lui dont je parlais, lance Holly, beaucoup trop fort à mon goût. C’est lui qui craque pour toi.





Chapitre 2




Je ne suis pas la seule à l’avoir entendue. Le type trébuche et renverse du whisky par terre. Il recouvre bravement ses esprits et s’éloigne, l’air troublé. Je siffle à Holly de la boucler. Je n’avais jamais fait attention à lui, alors j’en profite pour jeter un œil. Il est grand, canon, et comme la majeure partie des clients, tatoué. Un corps musclé, check. Un cul séduisant, check. Des bottes et une allure de cow-boy ? Check. Son visage a une ossature décente, aussi, de celles que j’aime photographier.

Je m’imagine en train de lui parler. De le toucher. D’apprendre à connaître son corps. Puis je l’imagine me faisant la même chose.

Il accepterait peut-être de me conduire à l’aéroport.

— Laisse tomber, Hol.

Je lui lance un regard qui signifie « occupe-toi de tes affaires » et elle le reçoit cinq sur cinq. On s’ignore poliment pendant une heure. Elle sert les verres avec la maladresse d’une débutante et rend la monnaie avec un air si ahuri que je n’ose même pas imaginer les erreurs de caisse en fin de service.

Alors que je tire un nouveau baril de la réserve, un sifflement familier commence. Je souffre d’arythmie cardiaque depuis la naissance et pourtant, à chaque fois, ça me prend par surprise. Dès que les symptômes sont passés, je n’y pense plus. Et même si en dehors de ça je suis une nana de vingt-six ans en bonne santé, ma vue qui se brouille et mon cœur qui palpite me forcent à m’asseoir dans le fauteuil d’Anthony.

Holly passe la tête par la porte.

— Ça va ? C’est le boulot des mecs de déplacer les barils.

Je fais un signe vers mon dos et mens effrontément :

— C’est rien, juste un petit élancement… Retourne au bar.

— Tu aurais dû demander à Keith, insiste-t-elle.

Je pointe mon doigt vers le couloir jusqu’à ce qu’elle parte.

Pendant ce temps, mon cœur monte en courant l’escalier de secours d’un gratte-ciel, et il a une jambe de bois. Un pas-pause-hop-dégringolade. Toujours plus haut, pas de rampe à laquelle s’agripper, ne panique pas, ne bascule pas en arrière dans le trou noir. Et cette fois, je halète comme si je montais vraiment les escaliers. Je peux presque sentir la colère et l’inquiétude de Jamie comme un brouillard autour de moi. Il se servirait de sa volonté de fer pour calmer mon cœur fou.

Mon arythmie a été causée par mon jumeau. Il a décroché mon cordon ombilical pour prendre une lampée avec un petit sourire satisfait, me regardant devenir bleue avant de le rendre. Mon cardiologue m’a dit que c’était impossible, mais je reste convaincue. C’est tout à fait son style.

Apparemment j’aurais dû naître en premier, mais à la dernière seconde, Jamison George Barrett est descendu en piqué et m’a coupé l’herbe sous le pied. Il est sorti de maman en premier, les joues roses et bien bâti, criant But ! Tandis que je suis sortie jaunâtre et que j’ai dû être placée une semaine en couveuse sous monitoring cardiaque. Jamie me passe constamment devant depuis, marquant but après but, à l’école quand nous étions enfants et aujourd’hui dans sa vie professionnelle. Il est plus beau que moi, se débrouille mieux avec le sexe opposé et sa vie sexuelle est sûrement plus épanouie que la mienne. Beurk, dégueu.

C’est peut-être pour ça que j’arrive à gérer les alpha au bar : parce que j’avais déjà affaire à l’un d’eux in utero.

Il a plu aujourd’hui dans la nouvelle ville de Jamie. Je l’imagine en route vers le job de ses rêves comme associé dans une banque d’investissement, dans son trench Burberry, parapluie noir dans une main, téléphone portable dans l’autre. Bla bla bla, argent, argent, argent. Je ne sais pas en quoi consiste exactement son travail, mais je le vois bien nageant dans une salle des coffres remplie de pièces d’or.

Que me dirait-il là tout de suite si on se parlait toujours ?

Respire, tu deviens grise.

Penser à Jamie parvient toujours à me changer les idées. Je peux concentrer mon irritation sur lui plutôt que sur mon cœur défaillant. Mon bourreau est aussi mon pilier.

Darce, il faut vraiment que tu fasses quelque chose pour ce cœur.

Je paie des frais d’assurance maladie exorbitants à cause de mon cœur détraqué, et travailler ici me permet à peine de les couvrir. Quand j’y réfléchis, ça rend ce job encore plus déprimant.

Mon cœur est maintenant de retour à sa triste version normale, mais jusqu’à ce que Jamie me parle à nouveau après ma bêtise monumentale, je dois tenter l’impossible : vivre sans jumeau. Tiens, et si je lui envoyais un petit texto bien senti ? Puis je me souviens que je ne peux pas. Car j’essaie une deuxième chose impossible à notre époque : vivre sans téléphone portable.

Il y a deux semaines, alors que j’étais avec Vince dans un bar appelé Sully, j’ai fait tomber mon portable dans la cuvette des toilettes. Pendant qu’il coulait au fond, l’écran s’est allumé et la photo de mon frère et son petit air suffisant sont apparus. C’est typique ça. C’était la première fois qu’il m’appelait depuis plusieurs mois, et il était au fin fond d’une cuvette pleine d’urine. L’écran est devenu noir. J’ai haussé les épaules, me suis lavé les mains, et je suis sortie des toilettes.

Mes parents me tueraient s’ils savaient que je suis injoignable. Ils me tueraient s’ils savaient que je ne porte pas de robe de chambre durant les froides soirées au cottage. Ton cœur ! Fais attention ! Le pire, c’est que personne ne remarquera que je suis injoignable. Depuis que j’ai tout gâché et que Jamie est parti, mon téléphone ne sonne plus. C’est lui le jumeau gai et pétillant autour de qui tout le monde gravite.

J’entends un bruit de verre brisé à l’avant et quelques types lâcher des « Oooh ». Le bruit du verre cassé électrise les hommes. J’inspire à fond pour me donner du courage. Je fais ce boulot depuis plusieurs années, mais cette partie-là n’est jamais facile.

Je retourne dans la salle d’un pas lourd. Plusieurs mecs regardent Holly d’un air moqueur.

— Que s’est-il passé ?

Holly, rouge comme une pivoine, est en train de ramasser des morceaux de verre. Il y a de la bière partout et le devant de son T-shirt est trempé. Elle a vraiment besoin qu’on la sorte de là.

— Cette écervelée n’est même pas capable de servir une bière, crache un type en tenue d’ouvrier. Mais elle est bonne, c’est déjà ça. Pas comme l’autre.

Il veut dire moi. Je hausse les épaules.

— Ne t’inquiète pas, dis-je à Holly. Je vais m’en occuper.

Elle hoche la tête en silence et disparaît à l’arrière. Est-ce le service qui va la briser ? Ce type ne se contentera pas de payer et de partir. Il a besoin de stimulation. Je me mets en mode pilote automatique pour me préserver tandis qu’il enchaîne les insultes. Je serais plus jolie si mes cheveux étaient plus longs. Je serais tellement plus sexy si je faisais plus d’efforts avec mon apparence. Je ressemble à un mec qui porte du maquillage. Celle-là pique un peu. Mais je suis une vraie dure à cuire, alors les insultes et commentaires désobligeants glissent sur moi sans m’atteindre. Mais alors que je suis en train de servir cinq doubles whiskys, il dépasse les bornes.

— Pour qui est-ce que tu te prends ? Quelqu’un de spécial ?

Sa voix perce le brouillard. Je me tourne brusquement vers lui, seulement je suis incapable de répondre. Je ressens une grande déchirure, comme une bûche de bois qu’on viendrait de fendre en deux à la hache. Il voit qu’il a tiré en plein dans le mille et sourit d’un air mauvais.

J’ai entendu des choses bien plus terribles encore, et dans de nombreuses langues, mais j’ai l’impression qu’on ne m’a jamais rien dit de pire.

Et je sais pourquoi. C’est exactement ce que m’a dit mon frère avant de quitter la maison.

Il est temps de faire intervenir le vigile. Je le désigne du doigt comme si je choisissais un poisson rouge.

— Lui.

Keith l’expulse par la peau du cou tandis que le reste du groupe grogne et pousse des jurons.

— Tout ce que vous avez à faire, c’est commander, payer et laisser un pourboire, dis-je, la colère irradiant dans ma poitrine. Ne me parlez pas. Faites ces trois choses et dégagez hors de ma vue.

Holly revient et s’accroupit à côté de moi pour m’aider à finir de ramasser le verre brisé.

— Aïe ! s’exclame-t-elle soudain.

Elle s’est coupée. Un mince filet de sang coule sur son mollet, tachant sa chaussette blanche et sa basket.

Je réprime un soupir.

— Montre-moi.

Tandis que je fouille la trousse de premiers secours, une idée me vient.

— Tu sais coudre ? Mon amie Truly aura peut-être besoin d’une assistante bientôt. Tu pourrais probablement travailler de chez toi.

— J’ai fait mon dessus-de-lit. C’était facile, juste des lignes droites. Si c’est de la couture basique, je pense que ça pourrait aller.

Son mascara a coulé. Elle l’essuie et regarde autour d’elle comme si elle était en train de réaliser ce que je sais depuis le début : cet endroit n’est pas fait pour elle.

Je la soigne, divise les pourboires en deux et la renvoie chez elle en avance.

— Si tu ne veux pas revenir, préviens Anthony par texto.

Elle hoche la tête, les yeux emplis de larmes.

C’est une fille adorable. Pour son bien, j’espère qu’elle ne reviendra pas. Sinon elle risquerait de devenir comme moi.

Il est presque 22 heures. Le bar ne ferme qu’à 4 heures et les vraies dures à cuire qui font le service de nuit commencent à arriver. Si je reste travailler ici, moi, c’est à elles que je finirai par ressembler. Je glisse mes pourboires dans mon sac et, pendant quelques minutes, je leur fais la liste des abrutis à surveiller.

Je salue Keith en passant devant son tabouret, mais il se lève déjà.

— Tu connais la consigne, dit-il.

— Ce sont des conneries.

Il hausse les épaules.

— C’est comme ça.

— Et toi, qui te ramène jusqu’à ta voiture ?

Je l’observe pendant qu’il réfléchit à la question.

— Toi tu m’accompagnerais sûrement, répond-il en souriant. Je peux te trouver un boulot dans la sécurité si tu veux arrondir tes fins de mois. Ça t’irait comme un gant.

— Sûrement, mais non merci.

Je pousse la porte et sors dans un nuage de fumée de cigarettes et gaz d’échappement.

— Sérieux, je déteste que tu me maternes comme ça.

— J’avais remarqué, rétorque-t-il sèchement.

Je jette un coup œil par-dessus mon épaule et le vois scanner le parking de ses yeux entraînés. Bien avant que je commence à travailler au bar, quelque chose de glauque est arrivé à une des serveuses. Depuis, la ruelle semble avoir une atmosphère sordide et oppressante qui donne la chair de poule.

Résignée, je commence à avancer.

— Allez, chien de garde, c’est l’heure de ta promenade.

D’un pas pressé et irrité, je traverse les petits groupes de motards agglutinés autour de leurs motos. Keith, perché sur des jambes immenses, n’a aucun mal à me suivre.

Un type m’apostrophe :

— Attends une minute, bébé.

— Je peux pas ce soir, minaude Keith d’une voix féminine.

Ça les fait tous marrer.

— Ça va, Darcy ? me demande-t-il. Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

Sa question me surprend. Mais je ne devrais pas sous-estimer sa perspicacité. Après tout, son boulot, c’est de surveiller les gens.

— Oui, ça va. Merci d’avoir viré ce type tout à l’heure. Ça doit être la meilleure partie de ton travail, les jeter dehors et les voir rebondir sur le béton.

Je fouille dans mon sac tranquillement. Protégée par quelqu’un d’aussi grand, je n’ai pas besoin de sortir du bar la clé serrée au creux de mon poing.

— Non, ce n’est pas ça la meilleure partie.

Keith pose son coude sur le toit de ma voiture. Il est très grand, banal mais assez séduisant. Évidemment, il est marié.

— Au fait, je te dois toujours les vingt dollars de l’autre soir. Je voulais te dire merci et… merci de m’avoir écouté.

Je me sens mal tout à coup, parce qu’en fait je ne l’écoutais pas du tout.

Pendant qu’il parlait de sa femme, de sa belle-mère, d’un portefeuille égaré, de maladie, se plaignait de trop travailler et soupirait tout en réduisant son dessous de verre en miettes, j’entourais les erreurs de planning sur le tableau de service comme une incorrigible lèche-bottes. Il a beau être gentil et il avait beau avoir besoin qu’on lui remonte le moral, vingt dollars n’étaient pas cher payé pour mettre fin à cette conversation.

— N’y pense plus.

J’ai toujours la poitrine qui se gonfle de fierté quand je fais preuve de générosité. Je m’apprête à ouvrir ma portière, mais Keith ne bouge pas.

— Non vraiment, je m’en fiche des vingt dollars. Tu pourras me payer un verre pour célébrer mon départ quand je démissionnerai. Je ferais mieux d’y aller. J’ai une bouteille de vin qui m’attend.

— Tu pourrais la boire ici. C’est un bar, tu sais.

Je grimace.

— Comme si j’avais envie de passer une minute de plus que nécessaire avec ces types.

— Tu pourrais t’asseoir à côté de moi.

Je secoue la tête.

— Sur le divan, à la maison, c’est là où je bois le mieux. En petite tenue. À écouter les Smith qui me rendent toute gentille et déprimée.

Oups. C’était un peu trop honnête. Qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ?

Je pose la main sur la portière mais, au lieu d’enlever son bras, il souffle un grand coup. C’est bizarre, on dirait qu’il essaie de gagner du temps. Va-t-il encore me demander de l’argent ?

— Mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a ? Crache le morceau.

Il lève la tête vers les étoiles.

— Sacrée nuit, hein ?

Je pose la main sur la hanche.

— Tu te comportes vraiment bizarrement, Keith. Arrête de t’affaler sur ma voiture.

— Tu le sens, n’est-ce pas ?

Il baisse la tête vers moi, une expression étrange sur le visage. Comme s’il avait besoin d’éternuer.

— Un troupeau de dinosaures qui charge ?

Ça ne le fait pas rire. Il continue de me fixer et de m’empêcher de partir.

— Quoi ? Je suis censée sentir quoi ?

Il pointe le doigt entre nous deux.

— Toi et moi. Ce qu’il y a entre nous.

Choc + surprise = colère.

— Bon sang, Keith, de quoi est-ce que tu parles ?

— J’ai remarqué que tu me regardais souvent.

— Évidemment ! Tu es le gilet pare-balles qu’on garde sur le tabouret près de la porte !

Il s’apprête à me toucher le bras mais je le retire.

— À ta place, j’éviterais. Je ne suis pas sûre que ta femme serait vraiment fière de toi, là.

À mes yeux, il n’y a rien de plus répugnant que l’infidélité. C’est tout l’opposé de ce qu’est censé garantir un mariage. Quelqu’un vous promet amour éternel et fidélité, et il se permet ensuite de mater les nanas au boulot ?

— Va te faire voir, Keith. Je ne plaisante pas.

Il se ratatine, la main sur la nuque, l’image même du désespoir.

— Depuis que sa mère est malade, ma femme n’a plus de temps à me consacrer. J’ai l’impression que toi et moi on partage quelque chose, tu vois ?

— C’est uniquement parce qu’on est amis. Enfin, était.

J’ouvre brusquement ma portière. Il saisit mon poignet pour m’empêcher de bouger et un frisson de peur me parcourt. Je tire pour me dégager, mais il resserre sa poigne. Je m’énerve et tire plus fort. Mon poignet me fait encore plus mal que la fois où Jamie l’a tordu exprès quand on était enfants. Mais là, j’ai envie que ça fasse mal. C’est préférable à l’immobilité.

— Si tu voulais bien m’écouter…

Mais sa main glisse sur ma peau comme de la soie et je me libère. Le parking est maintenant désert. Mon cœur s’accélère et analyse la scène comme un type qui jetterait un œil par-dessus son journal : Tiens donc. Que se passe-t-il ici ? S’il me lâche maintenant, je serais furieuse.

Je pointe un doigt accusateur vers Keith.

— Je pensais que tu faisais partie des mecs bien. J’avais tout faux, comme d’habitude.

Je me glisse dans mon siège et claque la portière. J’entends un cri de douleur étouffé. Je verrouille les portières et déguerpis en vitesse. Prendre la fuite, c’est ma spécialité. Mon ex-ami adultère n’est maintenant plus qu’un point dans mon rétroviseur.

— Je me suis encore plantée, les mecs bien ça n’existe pas.

Quand je m’entends dire ça à voix haute, je comprends que ce n’est pas vrai. Il reste un homme bien en ce monde, un homme en or. C’est la marée haute dans un monde de flaques. Vite, il me faut un verre de vin. J’ai besoin de boire, de m’endormir et de tout oublier.

Je me rends à l’épicerie près de chez moi en faisant des détours et en gardant un œil dans le rétroviseur. Mon cœur finit par se calmer et je me dispute avec moi-même pendant dix minutes. Ai-je été trop gentille avec Keith ? Trop familière ? Trop provocante et grossière ? Trop généreuse avec mes sourires ? Non. Je n’ai rien fait de mal. Qu’il aille se faire voir.

Je me repasse quelques-unes de nos conversations et grimace en me rappelant combien je les trouvais faciles et agréablement platoniques. Je me suis peut-être servie de lui comme substitut de mon frère. Ai-je payé Keith vingt dollars pour qu’il soit mon ami ?

Mon Dieu. J’ai vraiment touché le fond…

Je me demande combien de Keith j’ai photographiés dans les portraits de mariage que j’ai réalisés au fil des années. Je teste mon poignet. La douleur me rappelle que j’ai beau être prudente ce ne sera jamais suffisant. Je dois vraiment apprendre à rester sur mes gardes. Il me faudra beaucoup de vin, ce soir.

Je me gare le long du trottoir. Avant, il y avait un espace vert ici, entre la maison où j’ai grandi et le cottage de Loretta. On n’arrête pas le progrès mais un 7-Eleven aux couleurs fluorescentes, ça frise l’insulte. Je ne peux toujours pas passer devant mon ancienne maison. Elle a été repeinte en mauve. Encore que j’aurais sûrement moins de mal à la regarder elle qu’à jeter un coup d’œil vers la maison blanche délabrée de l’autre côté de la rue.

Des sentiments, encore. Vite, du vin ! Je me dépêche d’entrer dans l’épicerie.

— Ah non, pas encore ! s’exclame Marco, le caissier. Pas encore.

— Je suis trop fatiguée pour supporter un sermon, alors ne commence pas.

Si je viens là, c’est uniquement car cette épicerie est à côté de chez moi. Autrement, je ne m’infligerais pas cette peine. Le caissier, Marco, a découvert un livre sur le sucre et ses dangers et sa vie a changé.

— Le sucre c’est du poison, déclare-t-il.

Il commence à me raconter une histoire qui a l’air inventée de toutes pièces sur des rats de laboratoire accros au sucre. Je choisis une bouteille pas chère de vin blanc sucré et une conserve de pâtée pour chats pour Diana, puis je me rends dans mon rayon préféré au monde.

— Ils ont délaissé la nourriture pour le sucre et sont morts de malnutrition, continue-t-il.

Je l’entends ensuite vendre un paquet de cigarettes à un client. Il ne fait aucun commentaire à cette personne bizarrement.

Je passe ma tête à l’entrée du rayon.

— C’est bien ce que je compte faire. Arrête de me parler, s’il te plaît.

C’est terrible de penser que je suis là depuis assez longtemps pour qu’un vendeur connaisse mes petites habitudes. Je ne le laisserai pas tout gâcher. Ce moment est spécial. Je l’ai attendu toute la semaine.

C’est incroyable les différentes formes que peut prendre le sucre. C’en est presque de l’art. De la science. C’est cosmique. Si je devais choisir une religion, ce serait celle-là.

Je suis amoureuse de ces couleurs acidulées. Gélatine pétillante enrobée de grains de sucre ; bâtons de réglisse de cuir verni ; joyeux sachets de Skittles ; marshmallows roses et blancs, plus doux que des pétales de fleurs. Ils sont tous là, dans un éventail de couleurs et de formes, à m’attendre.

— Diabète, cancer…, énumère Marco.

Je ne l’écoute que d’une oreille.

Mon amie Truly – la seule de mes amies du lycée qui vit encore ici – pense que les femmes devraient s’offrir un petit plaisir hebdomadaire. Vous savez, pour affronter les horreurs de ce monde. Elle s’offre des fleurs. Moi, mon truc ? C’est de faire grimper mon taux d’insuline et mon alcoolémie.

Tous les dimanches soir, c’est Halloween à la maison.

Je déambule lentement en faisant glisser mes doigts le long des tablettes de chocolat. Hum, ces petits carrés sexy. Noir, au lait, blanc… Je ne suis pas difficile, je les aime tous. Je ronge les pommes d’amour jusqu’au bâton. Je dévore les bonbons acidulés qui piquent dont les petits garçons raffolent. Si l’enveloppe du bonbon est imprégnée de sucre, je la lèche deux fois. Vous voyez l’enfant qu’on kidnappe en lui promettant une sucette ? C’est moi.

Parfois, je caresse la marchandise pendant vingt minutes en ignorant Marco, mais ce soir j’en ai marre des voix masculines.

— Cinq sachets de marshmallows, rien que ça, lâche-t-il d’une voix résignée. Du vin. Et une boîte de nourriture pour chat.

— Et alors ? La nourriture pour chat, c’est faible en glucides.

Il n’a pas l’air de vouloir bouger alors je scanne chaque produit moi-même et sors quelques billets de ma liasse de pourboires.

— Ton boulot consiste à vendre les produits. Alors vends-les. Ma monnaie, s’il te plaît.

Marco regarde la caisse avec un dilemme moral dans les yeux.

— Je ne comprends pas pourquoi tu t’infliges tout ça. Chaque semaine, c’est la même rengaine.

Il jette un coup d’œil hésitant par-dessus son épaule vers le livre recouvert d’une couche de poussière. Il sait qu’il n’a pas intérêt à le glisser en douce dans mon sac avec le reste de mes achats.

— Ce ne sont pas tes affaires, mec. Contente-toi de faire ton boulot. Je n’ai pas besoin de ton aide.

En réalité, il n’a pas totalement tort : je suis accro. Je lécherais un rail de sucre glace sur le comptoir s’il n’y avait personne. J’entrerais dans un champ de canne à sucre, la bouche grande ouverte et mordrais à pleines dents.

Je travaille sur cette carapace depuis des années et elle est en béton armé. Mais certaines personnes arrivent à voir à travers et se disent que je suis une demoiselle en détresse. Elles essaient alors de m’aider. Mais elles se trompent. Je ne suis pas une gazelle boiteuse. C’est moi qui pourchasserai le lion.

— Rends-moi ma monnaie ou je te jure que…

Je ferme les yeux pour essayer de retrouver mon calme.

— Contente-toi de me traiter comme les autres clients.

Il me tend quelques pièces et emballe mes drogues sucrées et moelleuses.

— Tu me rappelles moi, à une époque. J’étais super accro. Quand tu te sentiras prête. Je n’ai pas mangé de sucre depuis huit mois. Je sucre juste mon café avec de l’agave en poudre…

Mais je m’éloigne déjà. Arrêter le sucre ? Et puis quoi encore ? Que me reste-t-il qui m’apporte un tant soit peu de plaisir ? Le sentiment de mélancolie en moi s’intensifie et je me sens encore plus triste. Je marque une pause avant de sortir.

— Je vais écrire à ta direction pour me plaindre du service.

C’est hypocrite de ma part de jouer la carte du client mécontent. Mais hé, je manque d’inspiration.

— Tu viens de perdre un client, mon… canard en sucre.

— Ne le prends pas comme ça ! s’emporte Marco tandis que les portes se referment derrière moi.

Je m’assieds dans la voiture, verrouille les portières, mets le contact et laisse le moteur ronronner pendant que j’écoute la radio à fond. Je sais que Marco me voit, car il frappe contre la vitre en plexiglas pour essayer d’attirer mon attention.

J’ouvre un sachet sur mes genoux et enfourne quatre énormes marshmallows roses dans la bouche. J’ai l’air d’un écureuil. Puis je lui fais un doigt d’honneur. Ses yeux sortent de sa tête. Je glousse pendant au moins cinq minutes au volant. Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas autant ri. Et tant mieux, car sinon il me suffirait de repenser à ce que m’a dit l’abruti du bar pour me mettre à pleurer. « Pour qui est-ce que tu te prends ? »

J’apostrophe ma grand-mère :

— Salut, Loretta !

Arrêtée à un feu rouge, je plonge à nouveau ma main dans le sachet de bonbons, sentant leur texture moelleuse et fondante du bout des doigts. J’espère qu’elle est là-haut sur un nuage juste au-dessus de ma tête. Si les anges gardiens existent, alors je sais que c’est le mien. Elle ne laisserait personne d’autre endosser ce rôle.

— Pitié, pitié, pitié. Envoie-moi un signe. J’en ai vraiment besoin.

Ma gorge se noue quand je m’entends prononcer ces mots. J’ai besoin d’un câlin. Besoin de sentir la peau chaude de quelqu’un contre la mienne. Je me sens terriblement seule. Et je sais que même une partie de jambes en l’air avec Vince ne suffirait pas à combler ce vide en moi.

Qui suis-je ? Je sais exactement qui je suis. Je suis mal aimée, sans attaches et mon jumeau m’a abandonnée.

Comme si Loretta m’avait entendue, le feu passe au vert. Je prends le temps d’ingurgiter quelques autres marshmallows avant d’accélérer. Le monde s’est endormi, et je suis complètement seule.

Quoique, peut-être pas.

Arrivée dans Marlin Street, j’aperçois une étrange voiture garée devant la maison. J’éteins la musique et ralentis. C’est un pick-up noir imposant, exactement le genre de véhicule que l’enfoiré du bâtiment conduirait. Il a l’air flambant neuf et rutilant, et ses plaques d’immatriculation indiquent un autre État. Ce taré sait où j’habite ? Les poils de mes bras se hérissent.

Je passe lentement devant la maison en tournant la tête. Personne n’est assis dans le pick-up. Ça ne peut pas être Jamie. Il ne louerait jamais de pick-up, et de toute façon, il se serait garé dans l’allée, pas dans la rue. Je fais le tour du pâté de maisons, le cœur battant à tout rompre. L’espace d’un instant, je regrette que Keith ne soit pas là, puis je me rappelle notre altercation.

Alors je m’énerve.

J’entre dans l’allée le pied au plancher et mets les pleins phares. Je baisse la vitre de quelques centimètres et crie, par-dessus le battement assourdissant de mon cœur :

— Qui va là ? C’est une propriété privée !

Un vieux chihuahua à la démarche rigide se met à aboyer et sort de l’obscurité au petit galop. Il porte un tricot rayé. Un homme apparaît également, et soudain tout va mieux. Même sans le chien, j’aurais reconnu sa large carrure n’importe où. Je ne vais pas être assassinée. Je dirais même qu’à ce moment précis je suis la femme la mieux protégée au monde.

Je lève les yeux vers le nuage au-dessus de ma tête, pleine de gratitude.

— Merci, Loretta. C’était vraiment rapide.

Il n’y a qu’une seule chose plus douce encore que le sucre. Et elle est devant moi.





Chapitre 3




Une bête sommeille en Tom Valeska. Je la sens chaque fois qu’il pose les yeux sur moi.

Jamie l’a trouvé enfermé à l’extérieur de sa maison de l’autre côté de la rue quand nous étions enfants. Jamie appelait cette maison la « maison des pauvres », car elle était toujours habitée par des familles au regard triste, qui se succédaient à une vitesse alarmante. « Ce n’est pas parce que nous menons une vie aisée que cela te donne le droit de te moquer, Prince », le réprimandait notre mère. Pour le punir, elle le forçait à tondre leur pelouse sans toucher le moindre argent de poche. Tous les six mois, on offrait un panier de bienvenue aux nouveaux voisins, souvent des femmes apeurées qui avaient d’énormes cernes sous les yeux et qui passaient une tête effrayée par leur nouvelle porte d’entrée.

Il avait fait chaud cet été-là. Nos parents étaient très occupés – maman donnait des cours de chant ; papa, architecte, passait ses journées au bureau –, et nous n’avions pas pu remettre le panier de bienvenue, recouvert de cellophane et assorti d’un nœud, à Mme Valeska qui partait toujours aux aurores dans sa voiture rouillée, les bras chargés de seaux et de produits ménagers.

Pour passer le temps, son fils – âgé de huit ans comme nous – traînait dans leur jardin et coupait des bûches de bois à la hache. Je le savais parce que je l’avais repéré plusieurs jours avant que Jamie le trouve. Si j’avais eu le droit de sortir de la maison, je serais allée le voir pour le mener à la baguette. Salut ! Tu n’as pas trop chaud ? Tu as soif ? Va t’asseoir à l’ombre !

Jamie, autorisé à sortir dans la rue tant qu’il pouvait toujours apercevoir la maison, a trouvé Tom enfermé dehors tard un soir et l’a ramené à la maison. Il l’a fait entrer dans la cuisine en le tirant par la manche. Tom avait l’air d’avoir besoin d’un bain antipuce. Ce soir-là, on lui a servi des nuggets de poulet.

— J’allais dormir sur la balancelle sur la terrasse. Je n’ai pas encore de clé, avait timidement expliqué Tom à nos parents dans un murmure rauque.

Ils avaient tellement l’habitude d’entendre Jamie beugler qu’ils avaient dû pencher la tête pour l’entendre. Il était si serein malgré la perspective d’une soirée sans dîner et d’une nuit passée à dormir dehors que j’en étais impressionnée. Éblouie, comme si j’étais en présence d’une célébrité. Chaque fois qu’il jetait des regards furtifs vers moi avec ses yeux marron cerclés d’orange, j’avais des papillons dans le ventre.

Il me regardait comme s’il m’avait percée à jour.

Ce soir-là, les règles du jeu ont changé à la table de la famille Barrett.

Rendu presque muet par sa timidité, Tom fut obligé de supporter le débit incessant de Jamie. Ses réponses très brèves s’apparentaient à un grognement animal qui me plaisait. Déchargés du rôle d’arbitres entre les jumeaux, nos parents ont pu se bécoter et échanger des mots doux. Et pour la première fois de ma vie, on m’a laissée tranquille.

Et ça me plaisait. Personne ne m’a volé de nuggets. Personne n’a pensé à mon cœur ou à mes médicaments. J’ai pu jouer avec le vieil appareil photo Pentax sur mes genoux entre deux bouchées tout en jetant des coups d’œil furtifs à la fascinante créature assise en face de Jamie. Tout le monde prenait pour argent comptant qu’il était humain, mais moi, je n’en étais pas si sûre. Ma grand-mère Loretta m’avait raconté assez d’histoires dans lesquelles des hommes se transformaient en animaux et vice versa pour me rendre méfiante. Comment expliquer autrement ce regard pénétrant et la montée d’adrénaline que je ressentais chaque fois qu’il posait les yeux sur moi ?

Plus tard ce soir-là, le panier de bienvenu a été livré à sa mère épuisée. Elle en a pleuré. Nos parents et elle sont restés un long moment à discuter sur la terrasse en sirotant des verres de vin. Il a été décidé qu’on garderait Tom dans la journée, pendant que sa mère serait au travail. C’était le médiateur dont ma famille avait besoin sans le savoir. Mes parents ont supplié de pouvoir l’emmener à Disney avec nous. Par fierté, Mme Valeska a essayé de refuser mais ils ont insisté : « Ça nous rendrait un fier service. Ce garçon vaut son pesant d’or. Une fois que le traitement médicamenteux de Darcy sera ajusté, on sera beaucoup plus libres de voyager. À moins qu’on la laisse chez sa grand-mère. Ce serait peut-être plus sage. »

Après ce premier dîner en compagnie de Tom, j’ai fait une chose très étrange. Je suis montée dans ma chambre, j’ai sorti le carnet que je tenais caché dans une grille de ventilation et j’ai dessiné un chien de traîneau. Je ne savais pas quoi faire d’autre de cette étrange sensation qui m’emplissait. Sur le collier du chien de traîneau, j’ai écrit, en tout petit pour que personne ne puisse lire, Valeska. J’imaginais une créature qui dormirait au pied de mon lit, qui prendrait délicatement de la nourriture de ma main, mais serait capable de sauter à la gorge de quiconque pénétrerait dans ma chambre sans permission.

Je savais que c’était bizarre. Jamie me crucifierait d’avoir inventé un animal fictif inspiré du garçon de l’autre côté de la rue. Non pas qu’il puisse le prouver. Mais c’est exactement ce que j’ai fait, et encore aujourd’hui, quand je suis assise seule dans un bar à l’étranger et veux donner l’impression que je suis occupée, ma main dessine les contours de Valeska sur un dessous de verre, avec des yeux de loup, ou sous les traits d’un prince charmant.

Et mon intuition ne m’avait pas trompée.

Un petit Barrett pourri gâté tombait dans une crevasse ? Le loyal Valeska apparaissait, évaluait la situation de ses beaux yeux troublants et nous tirait par le col de la force de ses dents pendant qu’on se laissait faire, humiliés, jusqu’à être hors de danger. La décapotable de Barbie est cassée ? « C’est l’essieu. Appuie dessus. » La voiture est en panne ? « Soulève le capot, laisse-moi voir. Essaye. Voilà, ça fonctionne. »

Et il n’a pas sauvé la mise qu’à moi, la jumelle. Tom tirait Jamie de bagarres, le ramenait quand il était trop ivre pour conduire, et l’aidait à sortir du lit le lendemain. Et chaque fois que je me suis retrouvée à l’étranger dans une ruelle sombre et inquiétante par accident, j’ai mentalement conjuré Valeska pour qu’il fasse le trajet à mes côtés.

J’admets que c’est bizarre. Mais c’est la vérité.

Donc pour récapituler : ma vie est merdique, et Tom Valeska se tient sur ma terrasse, sa silhouette se découpant à la lumière du lampadaire, du clair de lune et des étoiles. J’ai des papillons dans l’estomac et je suis dans une crevasse depuis si longtemps que je ne sens plus mes jambes.

Je sors de la voiture.

— Patty !

Dieu, merci pour les petits animaux et la façon dont ils détendent l’atmosphère. Tom la pose par terre et Peppermint Patty1 remonte l’allée jusqu’à moi de son pas boiteux. Je garde un œil sur la terrasse éteinte derrière Tom. Quand je comprends qu’aucune brune élégante n’apparaîtra, je me mets à genoux et prie silencieusement.

Patty est un chihuahua à poil court et à la robe noir feu, avec une grosse tête de pomme. Chaque fois qu’elle plisse les yeux, on dirait qu’elle est en train de vous juger. Depuis le temps, je ne le prends plus personnellement, mais pfiou, ce chien vous regarde comme si vous n’étiez rien de plus qu’une crotte puante. Elle se souvient de moi. Quel honneur d’être gravée de façon permanente dans son minuscule cerveau de la taille d’une noix. Je la prends dans les bras et embrasse sa gueule.

— Quelle bonne surprise ! Que fais-tu ici si tard, Tom Valeska, homme parfait ?

Parfois c’est plus simple de dire tout haut ce qu’on pense tout bas.

— Je ne suis pas parfait, répond-il. Je suis là parce que je commence les travaux de ta maison demain. Tu n’as pas eu mes messages vocaux ?

— Mon téléphone est dans la cuvette des toilettes d’un bar. Et il est très bien là où il est.

Il fronce le nez de dégoût. Il est sûrement soulagé que je ne lui aie pas demandé d’aller le récupérer.

— De toute façon, tout le monde sait que tu ne réponds jamais. On a reçu le permis de construire, donc les travaux commencent… Maintenant.

— Aldo n’a eu de cesse de repousser pour les raisons les plus stupides qui soient. Et maintenant les travaux commencent deux mois en avance ? C’est… inattendu.

Je me sens nerveuse tout à coup. Rien n’est prêt. Et quand je ne dis rien, je veux dire moi.

— Si j’avais su que tu venais, j’aurais acheté du Kwench.

— Ils n’en fabriquent plus.

Il me sourit et une étincelle jaillit dans mon cœur.

Sur le ton de la confidence, il ajoute :

— Ne t’inquiète pas. J’en ai plein dans ma cave à vin.

— Beurk, ce soda a un goût de plastique.

J’éprouve une sensation bizarre sur mon visage. Je porte une main à ma joue. Ça alors ! Je suis en train de sourire. Si j’avais su que Tom venait, je lui aurais préparé des serviettes propres que j’aurais pliées avec soin, et j’aurais rempli le frigo avec ses aliments préférés. Si j’avais su qu’il venait, j’aurais guetté sa voiture de la fenêtre.

Si j’avais su qu’il venait, je me serais moins laissée aller.

Je remonte l’allée, sentant les pierres trembler sous mes pieds.

— Le Kwench devrait être réservé aux occasions spéciales. Tu pourrais célébrer tes quatre-vingts ans avec un verre de Kwench et un sandwich au fromage et à la laitue. Je parie que c’est toujours ton déjeuner de choix.

— Absolument.

Il détourne le regard, gêné et sur la défensive.

— On dirait que je n’ai pas changé. Et toi, quel est ton déjeuner habituel ?

— Ça dépend du pays où je me trouve. Et je bois quelque chose de plus fort que du Coca discount.

— Tu n’as pas changé non plus, alors.

Encore aujourd’hui, les regards qu’il me lance ne durent jamais plus d’une seconde. Mais ce n’est pas grave. Une seconde dure une éternité quand je suis avec lui.

— Tu as reçu mon cadeau de Noël, ma petite, dis-je à Patty en regardant son tricot.

— Merci, son cadeau lui va comme un gant. Le mien aussi me va parfaitement, d’ailleurs.

Le T-shirt vintage de la Saint-Patrick qu’il porte, sûrement par politesse, est tellement serré qu’on dirait que les coutures vont lâcher. Si c’était une personne, ce serait un spectre épuisé, haletant « Aidez-moi, pitié ! » C’est idéal pour se rincer l’œil. Et pour provoquer des rêves dont on se réveille en nage et honteux.

— Je savais que tu ne trouverais pas ça ringard. Je me suis dit que vous seriez bien assortis. Elle qui s’appelle Patty, toi portant un T-shirt de la Saint-Patrick.

J’ai déniché ce T-shirt dans une friperie à Belfast, et à ce moment-là, j’ai eu l’impression de retrouver Tom.

On ne s’était pas parlé depuis deux ans, mais je me suis sentie comme illuminée de l’intérieur. C’était le cadeau idéal pour lui. J’ai envoyé le colis par avion adressé à Thomas et Patty Valeska en gloussant comme une ado, avant de réaliser que ce serait sûrement sa petite amie qui le réceptionnerait. J’avais complètement oublié Megan. Je n’ai même pas glissé un porte-clés dans le colis pour elle.

Je jette un œil vers sa main gauche – toujours pas d’alliance. Dieu soit loué. Mais il faut que j’arrête de faire abstraction de Megan. Enfin, disons, dès que j’aurai dit la chose suivante.

— Ce T-shirt est au septième ciel.

Je souris d’un air espiègle en apercevant son expression à la fois surprise, flattée et consternée. Un clignement plus tard, elle a disparu. Je suis accro.

— Tu es toujours une adolescente attardée, dit-il, la voix pleine de désapprobation et en regardant sa montre.

— Et toi, tu es toujours un vieux pantouflard sexy.

Ses yeux se mettent à briller d’irritation. En plein dans le mille.

— Pourquoi, tu t’es beaucoup amusée toi ces temps-ci ?

— Je crois qu’on n’a pas la même conception de ce que s’amuser veut dire.

Il laisse échapper un soupir grognon, et tape du pied les marches délabrées.

— Tu veux que je fasse les réparations, oui ou non, Madame-je-sais-tout ?

Je fais doucement sautiller Patty comme un bébé. Je remarque que ses yeux ont désormais une teinte bleuté laiteuse.

— Oui, s’il te plaît. Pendant que papa travaillera dur, Patty et moi on s’amusera.

Je marque une pause, puis ajoute :

— Je n’en reviens pas qu’elle ait autant vieilli.

— Le temps qui passe fait cet effet-là généralement, réplique Tom sèchement.

Mais quand je lève la tête vers lui, il se radoucit.

— Elle a eu treize ans. Pourtant, on croirait que c’était hier que tu as choisi son prénom.

Il s’assoit sur la première marche, le regard tourné vers la rue.

— Pourquoi es-tu passée sans t’arrêter devant ta propre maison ?

J’ai toujours les yeux fixés sur la terrasse éteinte derrière lui. Je m’attends à ce que Megan apparaisse d’un instant à l’autre. C’est la plus longue conversation seule à seul que Tom et moi ayons jamais eue. J’ai peur que ça dérape. Ce serait le moment idéal pour que Jamie débarque.

Je n’ai jamais pu décider si les cheveux de Tom ont la couleur du fudge au caramel ou au chocolat. Mais dans les deux cas : miam ! Ils ont la texture d’un roman d’amour qui serait tombé dans l’eau du bain et qui aurait séché : pages ondulées et écornées qui forment une vague légèrement sensuelle. J’ai envie d’y passer la main et d’empoigner doucement quelques mèches.

Ces muscles… Je commence à transpirer.

— Tu m’as donné la frousse. Je t’ai pris pour…

Je m’interromps et fais sautiller Patty de plus belle sur mon genou replié.

— Franchement, elle est trop mignonne.

— Tu pensais que c’était qui ? insiste-t-il.

Sa voix rauque se fait plus grave et mon estomac se noue. Les hommes de cette carrure ne se rendent pas compte de leur force. Regardez-moi la taille de ces bottes. La taille de ces poings. Il pourrait tuer. Puis je me souviens du gamin de huit ans et de Valeska le protecteur et me détends à nouveau.

— Un type que j’ai fait virer du bar. Sérieux, Tom, tu m’as presque donné une crise car…

Instinctivement ses yeux sautent sur ma poitrine. Et merde.

Je m’interromps.

— Arrête ça tout de suite.

Il s’affaisse et se met à gratter le côté de sa botte. Il connaît les règles. Interdit de me materner.

— Tu ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter pour toi, Princesse, grogne-t-il, les yeux rivés au sol.

— Plus personne ne m’appelle comme ça. Ai-je l’air d’une princesse, franchement ?

Je dépose Patty sur l’herbe. Il me détaille rapidement des pieds à la tête, et détourne le regard, un sourire au coin des lèvres.

Je donnerais n’importe quoi pour connaître la pensée qui vient de lui traverser l’esprit. Pour ça, il faudrait sûrement que je pose les mains sur lui pour le presser comme un citron.

Je me relève lentement afin d’éviter d’affoler mon cœur, et mes yeux tombent sur le logo de l’aile de son pick-up noir. Et là, ça fait tilt. Je fais volte-face.

— Valeska Construction. Ce n’est pas vrai ! Tu es libre !

Il lève la tête vers moi en plissant les yeux, l’air gêné.

— Oui.

— Enfin !

Je ne peux pas retenir le grand sourire qui se dessine sur mon visage.

— Tu as quitté Aldo. Oh ! Tom, je suis tellement fière de toi !

— Ne t’emballe pas trop vite, me prévient-il, penchant la tête pour cacher combien ma réaction lui fait plaisir. Je n’ai encore rien fait.

Quand Aldo est venu évaluer le cottage, il a carrément suggéré de raser la propriété de notre grand-mère décédée au bulldozer. Niveau tact, on fait mieux. Jamie a éclaté de rire. Niveau tact, il n’est pas mieux.

J’ai dû leur rappeler que le testament de Loretta stipulait que le cottage devait être rénové et qu’elle demandait qu’un budget soit mis de côté à cet effet. Les rires avaient cessé. Aldo avait soupiré et rempli le formulaire de permis de construire, répétant à plusieurs reprises que son stylo ne marchait pas. Quand je lui en ai claqué un autre dans la main, il a plissé ses yeux injectés de sang dans ma direction.

« Une erreur monumentale, onéreuse et risquée. Une tâche accomplie pour le plaisir. »

J’ai rétorqué : « Sans blague, Sherlock. Continue d’écrire. »

Pourquoi Loretta a-t-elle ajouté comme clause que Jamie et moi vendions le cottage ? N’a-t-elle donc jamais envisagé la possibilité que je pourrais vouloir vivre ici, à me complaire dans ma propre solitude ? Mais non. Avec les jumeaux, tout doit toujours être partagé de manière équitable.

— Aldo t’a enseigné la leçon la plus importante de ta carrière.

Je marque une pause pour que Tom ait le temps de ruminer ce que je viens de dire, puis je reprends :

— Tout ce qu’il ne faut pas faire.

— C’est vrai, répond Tom avec un faible sourire, les yeux fixés sur le logo de son pick-up. Au moindre doute, je me demanderai « Mais que ferait Aldo ? »

— Et tu feras tout le contraire. Tu sais qu’il m’a mis une main aux fesses ? Quand Jamie et moi sommes venus te rendre visite sur ton premier chantier ? Quel enfoiré. J’avais à peine dix-huit ans. J’étais encore une ado.

Le sourire de Tom disparaît.

— Je n’étais pas au courant. Tu lui as cassé la main ?

— Tu as de la chance que je ne t’aie pas appelé pour te demander d’enterrer son cadavre. Tu l’aurais fait, n’est-ce pas ?

Je sais que je ne devrais pas poser ce genre de questions, car il est avec Megan, mais je ne peux pas m’en empêcher. J’ai besoin de savoir s’il est toujours mon Valeska.

— J’ai une pelle à l’arrière, répond-il, en indiquant le camion du menton.

Je suis parcourue d’un frisson d’excitation. C’est troublant de savoir qu’il ne plaisante pas. Si j’en avais vraiment besoin, il creuserait un trou de ses mains.

— Je sais que c’est un connard qui manque de professionnalisme, reprend-il. Mais il m’a donné mon premier boulot. Contrairement à Jamie et toi, pour moi, les opportunités ne se bousculaient pas à l’époque.

Il se redresse et serre les jambes comme un gentil petit garçon obéissant.

— Il n’y aura aucune main baladeuse sur mon chantier.

— Ça dépend à qui appartiennent les mains baladeuses…, dis-je d’un air pensif.

Le regard de Tom s’assombrit. J’éclate de rire.

— Détends-toi, je sais. Il n’y a pas plus professionnel que toi. Mes fesses ne craignent rien.

— Je vais tout faire à la perfection.

Enfant, Tom a gagné des concours de coloriage. Le cottage sera son jouet grandeur nature.

— J’en suis certaine.

Je baisse la tête pour inspecter ses épaules. On dirait que les coutures de son T-shirt vont exploser. Il a tellement changé depuis la dernière fois qu’on s’est vus. Il a toujours été grand et musclé, mais là il est carrément baraqué. Le travail manuel l’a complètement transformé.

— Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Tu as une clé, non ? Que les rénovations commencent !

— Je préférerais commencer demain matin, si ça ne t’ennuie pas.

D’un seul mouvement fluide, il éclate de rire, grogne et s’étire. Comme s’il était allongé dans un lit et non pas assis sur de vieilles marches branlantes.

— J’ai bien une clé. Mais je sais combien tu tiens à…

Il marque une pause.

— … Ton indépendance, finit-il.

La pause qu’il marque laisse à penser qu’il aurait pu tout aussi bien dire autre chose. Il fait toujours ça : il me laisse entrevoir ce qu’il pense de moi avant de se fermer comme une huître jusqu’à ce que Megan agite ses clés de voiture sous son nez et qu’il disparaisse pendant six mois.

Je meurs d’envie d’en savoir plus, mais je me force à serrer les dents pour me taire. Je transpire tellement que mon débardeur est collé à mon dos.

On regarde Patty qui barbote dans les feuilles sur la pelouse, le nez dans l’herbe. Elle s’accroupit à demi puis change d’avis.

Tom pousse un long soupir.

— C’est maintenant qu’elle a envie de pisser ? Ça fait une heure qu’elle aurait pu faire ses besoins.

— Maintenant que les travaux sont sur le point de commencer, je suis encore plus déterminée à retrouver mon passeport. Je suis sûre qu’il est dans la maison. Loretta a dû le cacher.

Je m’affale à côté de lui et claque des doigts pour appeler Patty. Reviens faire tampon entre Tom et moi, petit animal.

— Il faudra peut-être que tu en fasses faire un autre, dit Tom avec réticence.

— J’aimerais mieux éviter. J’y tiens à celui-là. Il contient tous mes visas. C’est comme un album. Je le trouverai demain en faisant ma valise.

Je lève la tête vers le ciel et m’adresse à ma grand-mère :

— Rends-le-moi, j’en ai besoin pour me casser d’ici !

— Elle voudrait peut-être que tu restes, pour une fois.

Il a pris un risque là, avec son pour une fois.

— Je vais faire comme si je n’avais rien entendu.

Il se contente de lever la tête vers le ciel étoilé et de sourire. On dirait que ma réaction ne le surprend pas. Mon estomac est prévisible lui aussi : il est envahi de papillons.

Son visage a le genre de structure qui me fait sortir des choses stupides sans réfléchir. Et c’est ce que je fais une fois de plus.

— Chaque fois que je te vois, je suis choquée de me rendre compte que tu n’es plus un enfant. Regarde-toi.

— Eh oui, je suis un homme maintenant.

Son torse ressemble à une tablette de chocolat, les carrés visibles à travers l’emballage. Vous voyez la texture à la fois mate et brillante du chocolat ? Sa peau est comme ça. J’ai envie de gratter son torse de mes ongles. J’ai envie de commencer mon festin d’Halloween avec ses tablettes.

Megan, Megan… Bague en diamant, bague en diamant…

Mais j’ai beau me répéter ce mantra dans la tête, ça ne fonctionne pas.

Il est tellement compact que je me demande toujours combien il pèse. Est-ce que le muscle pèse plus lourd que la graisse ? Il doit peser une tonne. Il mesure deux mètres et je l’ai vu grandir, mais sa carrure me surprend chaque fois que je le vois. C’est le corps des pompiers aux fesses bien musclées qui ouvrent les portes à coups de pied pour venir vous sauver.

— Comment fais-tu avec un squelette pareil ?

Il baisse la tête pour passer son corps en revue, l’air déconcerté.

— Je veux dire, comment est-ce que tu coordonnes tes quatre membres pour te déplacer ?

Mes yeux se posent à nouveau sur ses épaules et descendent en suivant les courbes, les creux, les ombres créées par les contours de ses muscles, les plis du coton.

J’aperçois sa ceinture – quelle veinarde celle-là ! – et un centimètre sexy de boxer noir et je sens le rouge me monter aux joues. J’entends mon cœur qui…

— On lève les yeux, DB.

Merde, grillée. Il faut dire que je n’ai pas été très discrète.

— Mon squelette et moi, on se déplace sans problème. Bon, que se passe-t-il avec cette terrasse branlante ?

Comment expliquer ce qui est arrivé à la maison ? Je n’en ai pas suffisamment pris soin, voilà tout. Cette planche desserrée par exemple ? J’aurais dû m’emparer d’un marteau et donner un grand coup pour la remettre en place.

— Tu veux connaître ma théorie ? Je pense que c’était la magie de Loretta qui faisait tenir la maison debout.

Je frotte vigoureusement mes mains sur mes cuisses pour essayer de retenir mes larmes. Heureusement, il me connaît assez pour savoir que j’ai désespérément besoin qu’on change de sujet.

— Et tes cheveux ? Que leur est-il arrivé ? Ta mère m’a annoncé la nouvelle.

— Ça ne m’étonne pas. Je crois qu’elle a appelé tous ses contacts. Elle était hystérique. Oh ! Princesse, pourquoi ? Tout ça pour une coupe de cheveux !

Je passe une main dans mes cheveux en essayant de garder un air nonchalant. On dirait un crâne de garçon maintenant. Je croise les jambes et mon pantalon moulant en cuir couine. Je le lisse d’une main aux ongles vernis de noir. Une princesse, moi ? Je n’en ai jamais été aussi loin.

Si ma mère savait que j’ai un piercing au téton, elle me sermonnerait en me disant que mon corps est un temple sacré. Désolée, maman, je me suis planté un clou dans le sein.

— Elle m’a appelé en pleurs. Je travaillais sur un toit. J’ai cru que tu étais… enfin bref, se remémore Tom, le front plissé. Tu n’imagines pas comme je me suis senti soulagé en apprenant que Darcy Barrett avait seulement coupé sa tresse. Tu es allée chez un barbier ?

— Oui, chez un bon vieux barbier.

Je m’interromps quand je vois son expression amusée.

— Quoi ? Hors de question d’aller dans un salon de coiffure pour femmes. Je me serais retrouvée avec une coupe courte tendance ou un truc dégueu comme ça. Je voulais une coupe de pilote de la Seconde Guerre mondiale.

— OK, s’esclaffe Tom. Et il savait comment réaliser cette coupe ?

J’écrase un moustique.

— Oui, mais au dernier moment il a changé d’avis. Il ne voulait plus le faire.

Tom regarde vers ma nuque.

— Tes cheveux étaient… jolis.

Ça alors ! Si j’avais su !

— Le coiffeur avait oublié que les cheveux de femmes sont doux. Il a supplié, mais j’ai insisté. Le bruit des ciseaux dans mes cheveux…

Je frissonne.

— On aurait dit qu’il coupait dans du muscle. Il s’est mis à prier en italien. J’ai eu l’impression de subir un exorcisme.

— Faire prier les hommes effrayés… Tu n’as vraiment, mais alors vraiment pas changé, raille Tom.

— Amen.

Je m’étire en levant les bras mais mes vêtements humides suivent à peine le mouvement. Être assise à côté de Tom Valeska m’a rendue toute moite de désir. L’envie dévorante d’aller trop loin me submerge, comme lorsqu’on était adolescents.

— J’adore quand ils prient en italien, dis-je de mon murmure le plus sexy. Pitié, pitié, signora Darcy, ne me forcez pas.

— Signora, ça signifie que tu es mariée, non ? Tu n’es pas mariée, dit-il d’une voix faible en refusant de croiser mon regard.

Je l’observe à la dérobée et remarque que les poils de son avant-bras sont hérissés. Comme c’est intéressant…

— Ouais, qui voudrait bien m’épouser ?

Maintenant, c’est moi qui me recroqueville sur moi-même, tripote ma botte, et change de sujet. Je le fais avec ma finesse habituelle.

— Hé ! Est-ce que tout le monde s’attend à recevoir un coup de fil de ma mère disant que je suis morte ?

Il reste muet. Je suppose que ça veut dire oui.

— Les coups de fil dramatiques, ça la connaît. Envoyer des photos aussi. J’en ai reçu une belle de maman à ton sujet, tiens.

Cette fois, c’est moi qui refuse de croiser son regard. Je passe mes bras autour de mes genoux en rouspétant.

— Bon sang Tom, tu aurais pu me prévenir !

Il sait exactement où je veux en venir.

— Je suis vraiment navré.

Tom s’est fiancé ! Enfin ! Il était temps ! Sa mère est folle de joie ! Deux carats, tu te rends compte ? Darcy, dis quelque chose. C’est formidable, non ?

Si c’était moi qui avais été sur un toit, j’aurais fini sur un brancard. Au lieu de ça, je suis allée dans un bar et j’ai bu vingt toasts en l’honneur de l’heureux couple. Ça faisait bien huit ans que cette cuite couvait.

À mon réveil, la photo d’un diamant de la taille d’un morceau de sucre sur une main à la manucure parfaite m’attendait sur mon téléphone. J’ai vomi et je suis arrivée en retard au mariage que je devais photographier. La mariée a critiqué mon manque de professionnalisme. Un des plats principaux de la réception était du bar et la salle puait le marché aux poissons. Peu après le repas, j’ai vomi dans le porte-parapluies près de la porte.

Et pendant ce temps, Loretta me cachait ses quintes de toux et Jamie enchaînait les entretiens pour des boulots branchés en ville et passait de moins en moins de temps avec moi. Toute cette année-là était à gerber, et elle m’a vraiment laissé un arrière-goût amer.

— Je refuse tes excuses. Tu ne m’as même pas appelée pour me l’annoncer toi-même, espèce de goujat. On communique seulement à travers ma mère, désormais ? Je croyais qu’on était amis.

Je lui donne un coup de pied mais ma botte, beaucoup plus petite que la sienne, ne fait pas beaucoup de dégâts.

— Alors cette bague ? Le diamant est tellement énorme qu’il va m’aveugler ?

C’est ma façon à moi de dire « Félicitations ! » et de demander « Quand est-ce que Megan arrive ? » Je leur ai envoyé une carte, c’était déjà pas mal. Ils ont probablement éclaté de rire en imaginant Darcy Barrett au rayon des cartes de vœux.

Tom s’apprête à répondre, mais quelque chose attire son attention. Une voiture est en train de passer devant le cottage en roulant au pas. C’est une grosse cylindrée, lourde et basse. Son moteur ronronne en s’approchant du trottoir.

Mon estomac se noue. Je sais qui c’est. Et Tom ne va pas être content.





1. Peppermint Patty est le nom anglais de Patty pastille-de-menthe, personnage de la bande dessinée Snoopy.





Chapitre 4




Tom commence à se lever, et la voiture accélère et s’éloigne dans un crissement de pneus. Comme la vie doit être facile quand on a une silhouette grande et effrayante qui fait fuir le danger.

— C’était qui ? demande-t-il en se rasseyant.

C’était Vince, qui venait pour une partie de jambes en l’air.

— Pas la moindre idée.

Tom a deviné que je mentais, alors j’enfourne un marshmallow pour abréger cette conversation. Tandis qu’il est sur le point d’insister, je lui enfourne un marshmallow dans la bouche. Il me lance un regard mi-agacé, mi-amusé. Et moi, je suis au septième ciel. J’ai senti ses lèvres sur mes doigts. Finalement, cette soirée n’est pas si nulle que ça.

Alors que son regard se pose sur ma botte, le réverbère dessine une lame noire sous sa pommette. Si j’avais mon appareil, je prendrais une photo. Et là, quand il regarde mes jambes et que ses cils créent une ombre en forme de croissant. Et encore une autre, quand ses yeux croisent les miens et que la lueur dans son regard indique qu’il est en train de penser à moi. Puis il détourne les yeux.

Une seconde. Il suffit d’une seconde pour que mon cœur se mette à frétiller comme un poisson coincé dans un filet.

— Je peux te prendre en photo ?

C’est sorti tout seul.

— Non, répond-il avec douceur et patience, comme chaque fois que je le lui ai demandé.

Il ne voit pas ce que je vois. Chaque année, il faut insister pour qu’il accepte de poser derrière Megan pour la photo de Noël et son sourire est toujours crispé.

Oh, mais j’y pense. Je suis la candidate toute désignée pour prendre des photos de lui en costume devant l’autel.

— Tant pis. Je ne fais plus de portrait de toute façon.

J’entrelace mes doigts en essayant de retrouver mon sang-froid.

Ressaisis-toi, Darcy. Ce n’est pas sa faute s’il est né avec le genre de visage que tu aimes prendre en photo. C’est un homme au cœur d’or, gentil et timide. Le fiancé de quelqu’un. Tu n’es qu’une ado attardée. Laisse-le tranquille.

Il s’est fermé comme une huître. Bientôt, on aura épuisé tous les sujets de conversation.

— Tu es enfin devenu ton propre patron. Comment a réagi Aldo ?

Tom éclate de rire. Ce changement de sujet plus neutre le soulage visiblement autant que moi.

— À ton avis ?

— Il va devoir se mettre à bosser. Alors je dirais qu’il l’a mal pris.

Je me sens submergée par l’envie de le protéger. Cet élan réveille quelque chose de fort et sombre en moi.

— Tu veux que j’aille le voir pour le forcer à te faire des excuses ?

Je dois avoir une expression marrante parce qu’il se met à rire.

— Du calme, Darce. Ne montre pas les crocs.

— C’est plus fort que moi. Les gens profitent de toi. Même nous, les jumeaux, on profite de toi.

— Pas du tout.

Il est penché en arrière, ses paumes à plat sur la terrasse, ses jambes interminables étirées devant lui. Je prends la même position, pour comparer mon corps au sien. Ma main ? On dirait une patte de chihuahua à côté de celle de Valeska. Ma botte lui arrive à mi-mollet. Je tourne la tête. Mon épaule ? C’est un mug à l’envers à côté d’un ballon de basket.

Je ne suis pas particulièrement fine, mais il me donne l’impression d’être délicate. Petite et légère. Une princesse. Je fronce les sourcils, me redresse et me force à me rasseoir.

— Aldo voulait repousser les travaux du cottage pour un chantier plus important et moins contraignant. J’ai dit que ça ne pouvait plus attendre. Si Jamie et toi avez changé d’avis au sujet des travaux, je suis dans de beaux draps, dit-il, en ne plaisantant qu’à moitié. J’ai embarqué la plupart de ses ouvriers avec moi.

— Ne t’inquiète pas, on n’a pas changé d’avis. Retape le cottage et aide-moi à partir d’ici.

Il a demandé aux ouvriers de le suivre ? Je ne l’aurais jamais cru capable d’une telle audace. Je regarde du coin de l’œil sa carrure massive ; peut-être que si, en fait.

— Tu verras, c’est bizarre d’être son propre patron.

Je lui donne un petit coup d’épaule, résistant à l’envie de m’appuyer contre lui.

— Merci de ne pas l’avoir écouté.

— Merci à toi. De me… donner du boulot.

— Quoi ? C’est moi ta patronne maintenant ?

Je ressens une montée de dopamine. J’adore le taquiner. Et je le vois si rarement que j’ai envie d’en profiter à fond. Mais alors que je m’apprête à dégainer les blagues douteuses que j’ai sur le bout de la langue, le visage de Megan m’apparaît. Je me mords la lèvre pour me faire taire. Ils seront bientôt mariés. Il faut que j’arrête les bêtises.

— Vois-nous plutôt comme des associés.

Il me lance un regard surpris.

— Est-ce que ça va ?

— Bien sûr, tout va bien.

Il se lève.

— Je m’attendais à une pique bien sentie à la Darcy. Comment as-tu fait pour résister ?

Il tend une main pour m’aider à me relever. Il a tellement de force que l’espace d’un instant je décolle du sol.

— J’arrête officiellement les blagues. Pour des raisons évidentes.

Je soupire. Un autre des petits plaisirs de la vie qui prend fin…

Je grimpe quelques marches pour me rapprocher de son visage et je me tourne vers Patty qui continue de gambader dans le jardin.

— Dépêche-toi. Je commence à avoir froid.

Je resserre les bras autour de ma taille.

— Qu’est-ce que c’est ?

Tom a remarqué la rougeur sur mon poignet. Valeska, qui a senti le danger, pointe son nez.

— Juste une réaction à mon nouveau parfum.

Tom s’apprête à toucher mon bras mais s’arrête quand deux centimètres nous séparent. Il tient sa main au-dessus de mon poignet pour mesurer la rougeur. Il est furieux. Scandalisé. Bouche bée devant tant de culot. Je m’attendrais presque à ce que le ciel se recouvre de nuages noirs et que le tonnerre se mette à gronder.

— Qui t’a fait ça ?

— N’en fais pas toute une histoire.

Je plonge ma main dans le sachet de bonbons derrière moi et enfourne plusieurs marshmallows.

— C’est moins mauvais que ça en a l’air, dis-je, la bouche pleine.

— Qui t’a fait ça ? répète-t-il, une lueur incandescente presque surnaturelle dans les yeux.

Il regarde de nouveau vers la rue. Il va traquer cette voiture noire. Il va déchiqueter la gorge de Vince.

Pourquoi suis-je la seule à remarquer la bête qui sommeille en lui ?

— Non, ce n’est pas le type qui vient de passer en voiture. C’est un autre abruti au boulot. Il sait qu’il n’a pas intérêt à recommencer.

Je suis prête à dégainer ma réplique suivante : je peux me débrouiller toute seule. Il le sait. L’air crépite entre nous.

Je peux sentir l’énergie qui vibre en lui. Je vois plusieurs pensées lui traverser l’esprit, mais il les ravale en grimaçant. Elles doivent avoir un goût horrible. Il pense probablement à ce qu’il ferait si quelqu’un osait toucher Megan. Ce serait sanglant.

— S’il a besoin qu’on lui rafraîchisse la mémoire, fais-moi signe, lâche-t-il finalement.

Il s’écarte pour mettre de la distance entre nous. C’est une chose qu’il n’aime pas chez moi. Mon mode de vie sombre, imprévisible, lui fout les jetons.

J’ai du mal à garder mon calme moi aussi, mais pour une tout autre raison. Je suis sûre que Megan ne se rend pas compte de la chance qu’elle a. Elle est probablement en train de se pomponner, de se faire un masque ou d’hydrater ses cuticules, ou quoi que ce soit que font les femmes qui s’entretiennent. Elle est esthéticienne après tout, et personne ne fait confiance à une esthéticienne négligée. Je parie qu’elle est en train de s’admirer dans le miroir.

Et pendant ce temps, son fiancé est comme une tarte aux pommes sur un rebord de fenêtre, dans un monde plein d’accros au sucre comme moi. Son insouciance en ce qui concerne Tom m’a toujours énervée.

Si c’était mon fiancé… Non. Mieux vaut ne pas y penser.

J’ai mal à la mâchoire à force de serrer les dents pour me retenir de parler.

— Allez, viens. Rentrons, dis-je.

Tom sort de sa poche un vieux porte-clés et le tient en l’air.

— Regarde.

— Ça alors ! Tu l’as toujours !

Loretta lui a offert ce porte-clés quand nous étions enfants. Il représente Garfield qui porte des écouteurs, Odie à côté de lui, la gueule ouverte en plein aboiement. Il porte l’inscription Le silence est d’or !

À la maison, les surnoms étaient courants. Prince, Princesse. Loretta surnommait Tom Trésor. Moi, j’étais Ma douce, et Jamie, Bandit. Mon père appelait Tom Tiger, ce qui le faisait rougir de plaisir. Papa savait peut-être exactement ce qu’on avait ramené ce soir-là.

— Ça me plaît que tu aies une clé.

Merde, pourquoi ai-je dit ça ? Que va-t-il penser ?

Je m’empresse d’ajouter :

— C’est sûrement un collector.

Pendant que j’ouvre la porte avec sa clé, il passe le pouce au-dessus des trous où était vissée ma plaque de cuivre PHOTOGRAPHIE DE MARIAGE BARRETT. Il se dit probablement que je ne serai jamais la photographe de son mariage.

— Ouais, ouais, je suis désolée.

Mais pas tant que ça, en fait.

J’ouvre la porte du genou. Ses yeux se posent sur la plaque MAISON DE DESTIN, accrochée par Loretta pour créer une ambiance propice à l’attention de ses clients. Je les imagine se frottant les mains en découvrant la plaque. Destin. Chic alors ! Il vérifie du pouce qu’elle est bien vissée, l’air mélancolique.

— Elle me manque tellement, murmure-t-il.

On se tient là, tristes, jusqu’à ce que le silence soit interrompu par l’arrivée de Patty qui fait sa petite course de marteau-piqueur entre nos jambes, éternuant et reniflant. Merci, petit animal. Tu tombes à pic.

J’allume la lumière de l’entrée, et la première chose que l’on voit, c’est la rangée de soutiens-gorge noirs en dentelle que j’ai mis à sécher au-dessus de la cheminée, sur les clous où on suspendait nos chaussettes de Noël.

Un ange passe.

— Eh bien…, dit Tom en déglutissant. Le Père Noël en ferait une crise cardiaque.

Je jette mes clés sur la table basse en riant.

— Je ne m’attendais pas à recevoir de la visite.

L’écho de la voiture de Vince résonne à travers la pièce comme un gros mensonge. Patty s’élance avec détermination dans le couloir.

— Si tu pisses à l’intérieur, tu vas avoir des problèmes, lui crie Tom.

Je décroche les soutiens-gorge et les lance dans le fauteuil.

— Mon Dieu, quelle soirée. Je suis contente que tu sois là.

Je sors la bouteille de vin du sachet en plastique et commence à dévisser la capsule avec le bord de mon débardeur.

— Laisse, je vais le faire, me dit-il.

Vu la taille de sa main et sa force, ce sera un jeu d’enfant.

— J’en suis parfaitement capable.

Je le contourne pour entrer dans la cuisine éteinte. J’ai intérêt à me montrer ferme, car sinon il dérape et commence à me traiter comme une princesse.

— Je te sers un verre ? Ou est-ce que les gentils garçons comme toi filent direct au lit ?

Il fronce les sourcils.

— Les gentils garçons comme moi se lèvent à 5 heures du matin.

— Et les vilaines filles comme moi se couchent à 6 heures.

Je souris en le voyant secouer la tête d’un air résigné.

Il fait un geste pour allumer la lumière mais je l’en empêche.

— Arrête, tu vas te faire électrocuter.

— Sérieux ? Tu as reçu une décharge ?

Il regarde ma poitrine, horrifié. Elle contient la seule chose qu’il ne peut pas réparer.

— Non, parce que j’ai appris de l’erreur de Jamie.

La scène me revient en mémoire et je ne peux m’empêcher de sourire d’un air espiègle. Putain de merde ! Aïe ! Darce, arrête de glousser ! Je me suis fait mal !

— Ton frère se fait électrocuter et ça te fait sourire.

Tom n’est pas du genre à rire des déboires des autres, mais c’est plus fort que lui.

— Mauvaise fille.

— Tu n’as pas idée.

J’appuie sur l’interrupteur avec une cuillère en bois.

— Bon, je te préviens, la cuisine est en mauvais état.

Je le regarde faire l’inventaire de haut en bas : les taches d’humidité au plafond, le papier peint qui se décolle, le plancher qui rebondit sous les pieds. Avec le temps, je n’y faisais plus attention, mais à cet instant je prends la mesure du besoin de rénovation de cette pièce.

— Tu peux me dire pourquoi vous vous êtes disputés avec Jamie ? J’ai entendu sa version. J’aimerais entendre la tienne.

Il se tourne vers le mur pour suivre une fissure du regard. Dans son dos, je descends mon verre d’un trait sans bruit. Le temps qu’il se retourne, mon verre est de nouveau rempli. Ni vu ni connu.

— Que dire ? Je me suis laissé emporter.

Je bois lentement.

— Continue, répond Tom en ouvrant le robinet.

Il crachote et l’éclabousse. Lorsqu’il le referme, on entend un bruit d’égouttement. Il trouve le seau que j’ai placé dans le placard sous l’évier.

— Ah, merde.

Son téléphone carillonne et il regarde l’écran, un sourire au coin des lèvres. Il répond au texto, sûrement quelque chose du style :

Je suis bien arrivé. Tu me manques, Meg.





Une sensation de brûlure m’envahit la gorge. J’ai envie de lui arracher son téléphone et de le jeter dans les égouts. Je m’empresse de boire une autre gorgée de vin, et la sensation s’atténue.

— Voyons… Le jour où j’ai rendu Jamie fou de rage… Par où est-ce que je commence ? Ça faisait un moment qu’on ne se supportait plus. Vivre dans des chambres côte à côte était facile quand on était enfants et qu’on t’avait dans le lit superposé pour faire tampon.

Mais, sans personne pour nous distraire, on se cherchait et se disputait sans cesse. Jamie voulait qu’on aille vivre en ville. Moi, je voulais rester. Je ne pouvais pas racheter sa part du cottage. C’était un bras de fer que je ne pouvais pas gagner parce que, comme l’a souligné notre mère, Loretta voulait qu’on rénove le cottage, le vende et partage l’argent. « Vois ça comme une petite cagnotte », avait dit maman en tapotant mon cœur.

J’avais répondu que je n’en voulais pas, de cette cagnotte. Je l’avais gagnée d’une façon trop douloureuse. « Je suis navrée, Princesse. Je sais combien elle comptait pour toi. Et ça, c’est sa façon de te montrer combien tu comptais pour elle », avait-elle gentiment répondu.

— Un samedi matin, on a sonné à la porte. Jamie était dehors en train de faire son jogging. Il était tôt et j’étais très… fatiguée, disons.

Ses yeux se posent sur mon verre.

— Bon d’accord, il était 11 heures et j’avais une énorme gueule de bois. Sur le perron, un type séduisant en costume m’a tendu sa carte de visite. J’ai cru que je faisais un rêve érotique.

— Pour l’instant, c’est en tout point la version de Jamie.

Tom entrebâille la fenêtre de la cuisine, la soulève légèrement, puis la fait doucement basculer de gauche à droite jusqu’à l’ouvrir complètement. Seule une personne ayant pratiquement grandi dans cette maison connaîtrait cette astuce.

— J’ai toujours eu l’intention de la réparer, dit-il.

Ses yeux sont tristes. Il n’a pas connu ses grands-parents. Je suis contente qu’on ait partagé notre grand-mère avec lui.

— Loretta t’aurait dit que la fenêtre n’est pas cassée.

Le vin glisse tel du satin chaud dans mes veines. J’en suis déjà à mon troisième verre. Tom pense que c’est mon second. Ah ah !

— Donc, tu étais peut-être en train de faire un rêve érotique…, m’encourage Tom.

Son intervention me tire de ma rêverie et je réalise que je me tiens dans la lumière du frigo ouvert et qu’il est complètement vide. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui servir au petit déjeuner ? Un homme d’une telle carrure a besoin de protéines. Une table de banquet digne d’un Viking, des chopes de bière, un feu crépitant. Une peau de bête nouée sur les hanches. Et moi, languide et épuisée au creux de son bras mais qui en redemande encore.

Je remplis ma bouche de vin et referme le réfrigérateur.

— Et donc, ton rêve érotique ? répète Tom.

Je suis tellement surprise que je recrache le vin sur la porte du frigo. Ma facture de téléphone impayée ressemble maintenant à une aquarelle.

— Donc, il arrive à me faire sortir dans l’allée. Il me dit qu’il est navré au sujet de Loretta, bla, bla, bla. Il parlait d’elle comme s’il la connaissait. Même s’il était dragueur, je savais que ce n’était pas un rêve érotique puisqu’il portait encore ses vêtements. Il était en train de me mettre le moral à zéro en critiquant l’état du cottage. Et là, j’ai compris. C’était un promoteur immobilier.

— Douglas Franzo du Groupe Shapley, c’est ça ?

— Exact.

Jamie s’est sûrement plaint à Tom une centaine de fois à ce sujet. Douglas Franzo, putain ! Tu te rends compte ! Le fils du P-DG ! Un homme important ! Riche ! Puissant !

— Je l’ai prié de partir.

— D’après ton frère, dit Tom en grognant sous l’effort tandis qu’il referme la fenêtre, tu es devenue hystérique et il a déchiré l’offre. Puis tu as poursuivi sa voiture jusqu’à l’angle de Simons Street, pieds nus, ne portant rien d’autre qu’un déshabillé.

— C’est le détail qui t’a marqué, hein ?

J’essaie de faire mon regard de mâle alpha mais il ne détourne pas les yeux cette fois. Une seconde, deux secondes, trois secondes. Je baisse la tête vers mon verre de vin.

— Tu sais bien que je déteste quand tu compares nos versions. Pourquoi prendre la peine de me poser la question si tu sais déjà comment ça s’est passé ? Jamie est arrivé en joggant au coin de la rue, ses bracelets-éponge aux poignets, en hurlant, « QU’EST-CE QUE T’AS FOUTU, BORDEL ? » Fin de l’histoire.

Enfin, pas tout à fait. J’espère que Jamie ne lui a pas raconté la suite. La Troisième Guerre mondiale a eu lieu ici, dans cette cuisine. Après qu’il est parti, préférant quitter les lieux plutôt que risquer de m’étriper, je me suis agenouillée et j’ai ramassé les morceaux du service de table Royal Albert qu’on avait brisé. On se l’était envoyé, assiette après assiette.

Une autre jolie chose qui a fait les frais du tempérament des jumeaux Barrett. Pour qui est-ce que tu te prends ?

Tom me lance un regard qui signifie « Ne commence pas à bouder » tandis qu’il jauge les plinthes du bout de sa botte, desserrant et donnant du jeu à tout ce qu’il touche.

— Je ne crois pas tout ce que ton frère me dit à ton sujet, tu sais. Ça a toujours l’air faux. Je ne prends pas tout pour argent comptant…

— Sauf qu’après tu découvres qu’il a dit la vérité et tes illusions sont brisées, une fois encore.

— Je ne parlerais pas d’illusions. Je te connais depuis longtemps.

Je descends mon troisième verre de vin.

— Jamie a remonté l’allée en rampant à la recherche des morceaux déchirés. Il a recollé l’offre. Tu le crois, ça ?

— Oui. Le montant en dollars devait le motiver.

— Il a pris rendez-vous avec le type, il a tout essayé. Il a même été jusqu’à lui envoyer une corbeille de fruits. Mais c’était trop tard, j’avais tout gâché.

— Te connaissant, je sais que tu ne regrettes pas, dit Tom, l’air pensif.

Je m’appuie sur le four cassé et le regarde se déplacer à travers la cuisine. Qu’espère-t-il trouver ? Une chose qui peut encore être sauvée ?

— Quelle est ta prochaine grande aventure ? me demande-t-il.

— Je vais faire les cartons, et quand j’aurai fini, je prendrai un billet sur le premier vol disponible.

Je hausse les épaules lorsque je remarque son air dubitatif.

— Je suis sérieuse. Je trouverai sûrement un vol pas cher pour une destination au soleil qui ne nécessite pas de visa. Et toi, quelle est ta prochaine aventure ?

Je ne me fais pas suffisamment confiance pour dire « lune de miel » d’une voix assurée. J’imagine Tom et Megan allongés sur une plage. Puis je découpe Megan de l’image.

— J’achèterai quelque chose de pas cher, le retaperai et le revendrai.

— Tu travailles trop ! Tu as besoin de vacances. Soyez sûrs de prendre un hôtel avec une piscine fabuleuse, dis-je, les dents serrées.

Voilà, c’est le mieux que je puisse faire.

Adolescent, Tom faisait partie de l’équipe de natation du lycée. Je passais des heures à le regarder faire des longueurs, assise au bord de la piscine. J’essayais de les compter mais je perdais le fil, tant j’étais hypnotisée par ses respirations en rythme. J’ai mis plusieurs années à comprendre qu’elles me donnaient des papillons dans le ventre car elles étaient terriblement érotiques.

— Tu nages toujours ?

Par réflexe, il roule des épaules.

— Ça doit bien faire deux ans que je n’ai pas eu le temps. Où vas-tu emménager après ? Tu vas prendre une location ?

Il fronce le nez.

— Fais-moi plaisir : prends quelque chose en bon état.

— Je ne sais pas. Je viens seulement de m’habituer à avoir une adresse postale. Je mettrai mes affaires dans un garde-meubles, et à mon retour, je resterai dans la maison de bord de mer de mes parents.

Réalisant ce que je viens de dire, je grimace. J’espère que ça n’a pas donné l’impression d’une fille pourrie gâtée qui passe son temps à voyager et qui, quand elle rentre au pays, s’installe chez papa et maman pour se faire dorloter et prendre le petit déjeuner au lit.

— J’ai fait des travaux pour agrandir la terrasse à l’arrière de leur maison.

C’est du Tom tout craché ça, à suer sang et eau dès que les Barrett claquent des doigts.

— Je suis sûr qu’ils y sont en ce moment même, en train de s’embrasser à la lueur du clair de lune.

— Beurk. Probablement.

Mes parents partagent une vraie alchimie. Je n’en dirai pas plus.

— Tu n’as même pas fait un plongeon dans l’océan pendant que tu étais là-bas ?

— Je n’y ai même pas pensé, répond-il, un peu surpris.

— L’eau, c’est ton élément pourtant. La prochaine fois, profites-en.

Je retourne dans le salon et me jette sur le canapé. Patty fait irruption dans la pièce, plus bruyante qu’un T. Rex, un crayon dans la gueule. Il faut que je me force à poser les questions difficiles, histoire d’en être débarrassée.

— Quelle destination avez-vous choisie pour votre lune de miel ?

Aucune réponse. Mais je n’ai pas dit mon dernier mot.

— J’ai beaucoup voyagé. Je peux vous aider avec votre itinéraire.

Il évite de croiser mon regard et je m’enfonce dans les coussins. Peut-être que si je refuse d’être photographe à son mariage je ne serai même pas invitée. J’imagine déjà les explications de maman. Petit. Intime. Seulement la famille et leurs amis les plus proches.

Merde alors ! C’est ça. Je ne suis pas invitée et il essaie de trouver un moyen de me le dire.

Tom se dirige vers la salle à manger et prend le risque d’allumer la lumière. Je l’ai transformée en petit studio photo. Il y a des cartons de marchandises contre le mur.

— C’est donc ça que tu fais maintenant ?

— Ouais.

Je plonge la main dans mon sachet de marshmallows pour combler la sensation de vide en moi. J’allume la chaîne hi-fi rétro de Loretta, lance la lecture aléatoire et les Cure emplissent la pièce. Le vide grandit en moi de façon délicieuse.

— Des mugs, dit-il d’un air sceptique. Tu prends des mugs en photo pour qu’ils soient vendus sur des sites Internet ? Je croyais que Jamie l’avait inventé, ça.

— Hé non, c’est vrai.

J’engloutis plusieurs marshmallows et prends une gorgée de vin pour les faire descendre.

— Pas seulement des mugs.

Il s’approche des autres cartons et je crie pour le mettre en garde.

— Ne regarde pas dans celui-là.

— Pourquoi ? Qu’y a-t-il à l’intérieur ?

Il soulève le rabat.

— Ah. D’accord.

— Tu n’imagines pas comme c’est dur de trouver le bon éclairage pour photographier un godemiché violet de vingt-cinq centimètres.

— Je suis sûr que c’est impossible, répond-il, les dents serrées.

Il est scandalisé. C’est adorable. Incapable de résister, il jette un autre coup d’œil dans le carton.

— Ne fouille pas dans ce carton, Tom. Tu aurais besoin d’un lavage de cerveau.

Pourtant, j’ai vraiment l’impression qu’il en meurt d’envie.

Je donnerais mon ventricule gauche pour savoir ce qu’il a pensé de toute cette silicone. Dégoûtante ? Excitante ? Comparable à ce qu’il a dans son boxer noir ? Il lève la tête mais son expression est indéchiffrable. Puis il me lance un regard désapprobateur.

Quel garçon sage. Je lui adresse mon sourire le plus carnassier.

— J’ai le droit de garder la marchandise, parfois.

Je vois passer tellement d’émotions sur son visage qu’il me fait l’effet d’une bille de flipper qui rebondirait sur les murs et les meubles. Pauvre Tom. Je décide de le libérer.

— J’ai tellement de mugs…

— Mugs, répète-t-il, comme si ce mot avait mauvais goût. Je trouve que ça ne te ressemble pas. Tu es une portraitiste primée.

— Justement. Aujourd’hui je fais des portraits mélancoliques de sex toys.

Je hausse les épaules en voyant son expression.

— Je me contente de photographier ce qu’on m’envoie. Tous les produits que tu vois sur Internet, c’est moi qui les ai pris en pho… photo.

L’alcool me fait manger mes mots et je sais qu’il l’entend.

— Tout le monde s’en fout du photographe. Tout ce qui intéresse les clients, c’est de cliquer et d’ajouter le go… godemiché à leurs paniers d’achat.

Je cambre le dos, dégrafe mon soutien-gorge et me laisse retomber avec un grognement. Je le fais glisser le long de mon bras et le lance sur la pile. Tom a détourné le regard pendant toute la scène.

Et pourtant, j’ai l’impression qu’il n’en a pas raté une miette.





Chapitre 5




— D’après Jamie, même Loretta aurait dit que c’était de la folie de ne pas accepter l’offre de ce promoteur.

C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de triturer ma petite blessure. J’ai l’impression que je mérite un sermon et Tom ne m’a pas passé de savon.

— J’aurais peut-être réagi différemment si j’avais su que je perdrais mon frère à cause de cette histoire.

Waouh. Regardez-moi, capable de débiter tout ça de façon presque normale malgré mes quelques verres de vin.

— Tu ne l’as pas perdu, DB. Tu l’as seulement contrarié, répond-il d’une voix si douce que ça me donne envie de pleurer.

— Il a coupé contact avec tellement de personnes au fil des années. Jamais je n’aurais cru que j’aurais droit au même traitement. Tu te souviens de son collègue Glenn ? Il lui a fait rembourser un prêt alors que sa femme était à la maternité.

— Ouais. Parce que Glenn avait obtenu la promotion qu’il voulait. Jamie est très généreux avec les personnes dans son cercle d’amis.

Je ricane.

— C’est un cercle minuscule.

— Mais s’il est fâché, ou vexé, ou s’il pense qu’il a été trahi, continue Tom, il se transforme en…

— Glaçon. Jamie, c’est la glace. Tout comme moi.

— Non, toi tu es le feu, répond-il du tac au tac. Vous êtes des opposés.

Voilà un autre aperçu surprenant de ce qu’il pense de moi. Les hommes qui m’ont vue ce soir au bar auraient tous dit que je suis glacée jusqu’à l’os.

— Je préfère être la glace.

— Crois-moi, la glace est pire. Le feu est bien mieux. S’il te plaît, garde ton tempérament explosif.

Il marque une pause et soupire d’un air triste.

— Quoi qu’il en soit, je pense que tu as eu raison de refuser. Tu imagines un immeuble ici ? Serais-tu vraiment allée à l’encontre des derniers souhaits de ta grand-mère ?

— Bien sûr que non. De toute façon, la question ne se pose plus. J’ai tellement énervé le promoteur qu’il a choisi une autre rue pour l’implantation de son projet. Je ne peux pas frapper à la porte d’à côté pour demander du sucre, ça c’est sûr.

Je bois une autre gorgée de vin.

— Le vrai problème, c’est que j’ai pris la décision seule. Aucune concertation : le péché ultime entre jumeaux.

— Tu l’as poussé à bout, c’est indéniable.

Tom connaît aussi bien que moi les points sur lesquels mon frère est implacable : l’argent, la loyauté, les prises de décisions.

Je ne me souviens plus quand j’ai avalé mes médicaments pour le cœur pour la dernière fois, mais ce qu’il en reste dans mes veines se mélange au vin d’une manière très agréable. Il faut dire que j’ai travaillé dur pour forger une tolérance.

Je fais voler mes chaussures sous la table basse.

— Je n’en reviens toujours pas de partager quelque chose avec Jamie à parts égales. Je crois que c’est la première fois que ça arrive.

Tom s’approche du mur et commence à appuyer sur les bulles du papier peint.

— Bien sûr que non. C’est déjà arrivé.

Je fais signe vers le fauteuil.

— Viens t’asseoir, détends-toi.

Il déplace la pile de soutiens-gorge et s’assoit. Son côté gentil garçon obéissant est à croquer.

— Jamie ne m’a jamais laissée avoir la moitié de quoi que ce soit. Même quand maman nous donnait une part de gâtea