Main Tout est sous contrôle (sauf toi !)

Tout est sous contrôle (sauf toi !)

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Year:
2021
Publisher:
Harlequin
Language:
french
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Drague interdite

Tahun:
2019
Bahasa:
french
Fail:
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La ride du souci

Tahun:
2021
Bahasa:
french
Fail:
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Pour Taylor Haggerty





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L’un des « avantages » de travailler au secrétariat de Providence, village pour seniors, c’est qu’on me fait des commentaires sur chaque aspect de ma vie et de mon apparence, que je le veuille ou non. (Je ne le veux pas.) Voici les trois questions que les résidents me posent le plus souvent :

• Quel âge as-tu ? (vingt-cinq ans)

• As-tu un petit ami ? (Non)

• Pourquoi ? (Diverses raisons ; aucune ne les satisfait)

— Il n’y a pas que l’amour dans la vie, ai-je dit une fois à Mme Whittaker tandis qu’on remontait, bras dessus, bras dessous, l’allée glissante de pluie menant à son pavillon. Je suis exactement là où j’ai envie d’être, c’est-à-dire avec vous tous.

— C’est vrai, Ruthie chérie. Tu es une employée dévouée, m’a-t-elle répondu. Mais la vie est beaucoup plus agréable quand on a un petit ami. Une fois, je suis sortie avec trois hommes en même temps.

Mme Whittaker est entrée d’un pas lent, sa canne cliquetant sur le carrelage. Alors que j’étais en train de me dire que j’avais mal entendu, elle a lancé par-dessus son épaule :

— Ils se connaissaient, alors il n’y avait rien de gênant. Dieu du ciel, j’étais épuisée. Tu es plus jolie que moi à l’époque, tu devrais essayer.

Je me suis retrouvée sur le pas de la porte, luttant contre l’envie irrépressible de poser d’autres questions, principalement : comment ?

Je suis sûre que Mme Whittaker a plus souvent l’opportunité de s’envoyer en l’air que moi, et elle a quatre-vingt-sept ans. Je repense souvent à cette conversation.

Pendant que ma patronne, Sylvia, est en croisière, je squatte son bureau, celui qui offre une jolie vue. Je suis en train de taper un mail à la maintenance. Mélanie Sasaki, l’intérimaire, est assise à mon bureau habituel. Elle a du mal avec le concept d’autodiscipline, alors elle prend son déjeuner dès 10 h 30. J’entends son estomac gargouiller tandis que je retire l’opercule de mon yaourt, que je réserve pour ma vague de mélancolie quotidienne de 15 heures.

— Ruthie, j’ai une idée, lance-t-elle dans ; le bureau silencieux.

Je préférerais qu’elle n’en ait pas.

— Laisse-moi finir ce mail à la maintenance, ensuite on pourra parler.

Je sais que j’ai l’air d’une secrétaire coincée et rigide mais, pour survivre à ces deux prochains mois en tant que responsable administrative, j’essaie d’instaurer une politique de silence. Quand Sylvia est là, je ne lui parle jamais si elle est en train de taper. Ou de cliquer. En fait, je ne lui parle que si elle me parle en premier.

On ne dirait pas mais c’est la première fois depuis des années que je suis aussi détendue.

Mélanie parlerait probablement sous anesthésie générale.

— Si on t’inscrivait sur un site de rencontres ?

Je brise ma propre règle de silence :

— Qu’est-ce qui te fait croire que je ne suis pas déjà inscrite ?

Elle me taquine, je le sais. J’y suis habituée. Les résidents de Providence sont, de manière générale, brutalement honnêtes avec moi. Mais c’est toujours bien intentionné.

— Tu n’as même pas de compte Instagram, alors je me dis que ce n’est pas ton genre. Je me trompe ?

Elle ne se trompe pas.

— Laisse-moi finir mon mail, Mel.

Bouclier mode silence activé.

Je reformule ma requête à la maintenance de Bon sang, où êtes-vous les gars ? à Pour faire suite à mon dernier mail…, nettement plus diplomate. J’ai appris tout ce que je pouvais en faisant le tour des tutos YouTube.

Une fois le mail envoyé, je cherche le document Word intitulé PROFIL-DE-RUTHIE dans mon dossier personnel. D’après l’historique du fichier, il n’a pas été ouvert depuis que je l’ai rédigé dans un étrange moment de solitude l’année dernière, quand les rencontres en ligne m’ont tentée l’espace de trente secondes. Il n’est peut-être pas si mauvais ? Il peut peut-être servir d’ébauche au profil qui me permettra de trouver l’homme de ma vie ? Si Mélanie n’était pas en train de me fixer intensément, je le lirais à travers mes doigts.

Recherche âme sœur à présenter à mes parents très croyants.



J’ai vingt-quatre ans mais l’âme d’une dame de cent vingt-quatre ans. Je n’ai vu qu’un seul pénis de près (en coup de vent) et n’ai pas été assez impressionnée pour en chercher un autre (mais je devrais probablement). Recherche âme sœur rassurante, patiente et affectueuse pour reboutonner mon cardigan quand il sera de travers. Je vis et travaille dans un village pour seniors. À ce rythme-là, j’y finirai probablement mes vieux jours.



La seule mise à jour que je ferais, c’est que j’ai désormais vingt-cinq ans avec l’impression d’en avoir cent vingt-cinq.

— C’est bon, tu as fini ? s’impatiente Mélanie.

J’efface le document incriminant et rétorque :

— La fiche nouveau résident avance ?

Mélanie pince les lèvres, l’air de dire « Rabat-joie ».

— Tu n’as pas envie de profiter de mon véritable talent ? Celui que je ne peux pas mettre sur mon CV.

Elle marque une pause pour créer un effet dramatique, avant de poursuivre :

— Rendre les mecs dingues de moi. Si tu savais qui se trouve assise en face de toi, tu sauterais sur l’occasion.

Elle a tellement confiance en elle que l’offre est tentante.

— J’admets qu’il y a beaucoup de choses sur ton CV.

Mélanie étire ses bras au-dessus de sa tête.

— Eh ouais, c’est ça la vie d’intérimaire. J’essaie tous les boulots jusqu’à ce que je trouve le job idéal. Et j’enchaîne les rendez-vous amoureux pour trouver l’homme idéal. Réponds vite sans réfléchir : es-tu prête pour le grand Amour ?

— Oui.

C’est sorti tout seul. Je n’ai pas eu assez de force pour me retenir. Que c’est humiliant.

Chaque soir, lorsque je fais ma ronde, je marche jusqu’à l’extrémité ouest de Providence pour vérifier que le local poubelle est cadenassé. Je sais bien que personne n’a l’intention de voler les ordures. Je m’appuie contre le grillage et regarde les lumières de la ville en contrebas. Savoir que mon âme sœur est peut-être là en bas, sous un de ces lampadaires, mais que je suis trop poule mouillée pour aller la trouver, me fait l’effet d’une rage de dents au niveau du cœur. Si je ne fais pas le nécessaire rapidement, il faudra qu’on me l’arrache. Chaque soir, lorsque je contemple les lumières, je lui présente mes excuses.

Mélanie me regarde avec tant d’empathie que je me dépêche de faire machine arrière.

— Je veux dire, tout le monde espère trouver…

— Tut-tut-tut, répète-t-elle jusqu’à ce que j’arrête d’essayer de sauver la face. Ne t’inquiète pas. Je t’aiderai.

Elle travaille ici depuis trois semaines à peine et elle a déjà eu au moins quatre premiers rendez-vous, tous dans un bar à tapas appelé Le Thunderdome. Avant chacun d’entre eux, elle se clipse une extension queue-de-cheval noire et me demande de la vérifier sous tous les angles. Elle note également les détails de chaque date, au cas où elle serait « assassinée ».

Elle compte sur moi pour lui servir de témoin si quelque chose lui arrivait ? Je ne sais pas trop comment je dois le prendre.

Je revérifie le calendrier. Ouaip, ça ne fait vraiment que trois semaines qu’elle a commencé. Je devrais peut-être saisir l’opportunité de m’entretenir avec cette professionnelle chevronnée. Ce serait comme un électrochoc pour ma vie amoureuse.

— Alors, que dit ton profil ? demande-t-elle.

Son portable ne la quitte jamais. Elle ouvre l’appli sans même baisser la tête vers l’écran, et poursuit :

— Le mien dit : Princesse de vingt-deux ans d’origine japonaise au caractère bien trempé et très exigeante. Veut vivre de folles aventures. Pas de weirdos, petites bites, mecs fauchés ou laidrons.

Je ne peux pas affirmer avec certitude qu’une de ces catégories serait rédhibitoire pour moi.

— Et si ton âme sœur entrait dans une de ces cases ? Un weirdo fauché, ou…

J’étudie la banane et le tube de baume à lèvres sur mon bureau. Le monde est plein de variables. Je commence à transpirer de la nuque sous ma queue-de-cheval.

Mélanie secoue la tête.

— Aucune chance. Tu crois aux âmes sœurs, toi ? Je n’aurais pas cru.

Elle me dévisage, une expression attendrie sur le visage.

— Petite romantique, va !

— Je n’ai pas besoin de ton aide, je me débrouillerai toute seule.

J’essaie de faire marche arrière mais c’est trop tard, elle a pris le cas pro bono.

Mélanie tourne une nouvelle page dans son carnet à paillettes.

— Nom : tu préfères Ruth ou Ruthie Midona ?

— Ruthie.

A l’école, les professeurs se servaient de moi comme boîte noire s’ils quittaient la salle et trouvaient à leur retour une classe en bordel, d’où mon surnom Ruth-la-rapporteuse. J’en ai eu tellement marre que depuis je me fais appeler Ruthie. J’étais la fille du révérend, celle qui portait des chaussures de seconde main quand mes camarades avaient des poneys et des jet skis.

— Oh ! j’ai reçu un message, annonce Mélanie. Hmm… Je lui donnerais un 4 sur 10. Regarde. Une bite.

Elle lève l’écran vers moi ; c’est effectivement une bite. J’ai besoin d’une banane ou d’un tube de baume à lèvres pour la mesurer. Elle tape une réponse, un sourire espiègle aux lèvres.

— Je réponds toujours par une photo de bite de zèbre, histoire de les remettre à leur place.

Elle me la montre elle aussi.

Quel organe humain mériterait un 10 sur 10 ? Je réalise soudain avec effroi qu’on est en train d’enfreindre les règles. Des bites sur le lieu de travail : Sylvia serait furieuse.

— Remettons-nous au travail. Je n’ai pas vraiment le temps de faire des rencontres.

Je classe quelques documents dans mon dossier intitulé C comme Chiant.

— Voyons les choses en face : tu as amplement le temps. Comment tu as fait pour supporter de travailler ici pendant seize ans ?

— Euh, tu crois que j’ai quel âge ?

Elle baisse les yeux vers mes vêtements.

— Mel, je travaille ici depuis six ans. Pas seize.

— Mon contrat va jusqu’à Noël et, sans vouloir te vexer, c’est déjà une éternité, lâche-t-elle d’un ton navré.

— J’ai un autre yaourt si tu veux.

C’est la seule réponse qui m’est venue à l’esprit.

— Mon Dieu, oui, s’il te plaît.

On trouve la force de continuer.

— J’ai vingt-cinq ans, dis-je, étrangement embarrassée.

Elle note mon âge dans son carnet.

— vingt-cinq ans, répète-t-elle d’un air ébahi. Seulement trois ans de plus que moi, comment c’est possible ?

Réalisant sa maladresse, elle s’empresse d’ajouter :

— Mais tu as une belle peau. Tu fais tellement adulte, à diriger cet endroit toute seule.

Je décide de m’inspirer de son profil.

— Nana ringarde de vingt-cinq ans facile à vivre et peu exigeante…

Elle glousse. Tout en tapotant son stylo contre sa page, elle m’évalue d’un œil critique.

— Pourquoi dis-tu que tu es ringarde ?

— Regarde-moi.

— Si tu changeais de style vestimentaire et que tu te maquillais un peu plus, tu serais canon.

Mélanie est indulgente. Je suis passable, mais je n’ai rien d’une bombe.

— Aimes-tu que le mec te bombarde de textos, organise des sorties, t’offre des cadeaux ? Préfères-tu qu’il soit collant ou qu’il te donne de l’espace ?

Elle marque une pause.

— Oups. Si ce ne sont pas les mecs qui t’attirent, il n’y a aucun problème.

— Je ne suis pas sûre.

La voyant cligner plusieurs fois, je précise :

— Je suis attirée par les mecs. Mais je ne sais pas si j’ai envie qu’il soit collant.

(Menteuse. J’adorerais.)

(Je crois.)

— Comment était ton dernier petit ami ?

— Il était…

Rien ne me vient excepté très croyant. Je fais mine de prier avec les mains en espérant qu’elle comprenne.

— C’était il y a longtemps.

Elle plisse un œil.

— Combien de temps, exactement ?

Impossible de répondre à cette question sans m’exposer à la crucifixion.

— Pas mal de temps.

Si on était dans un film pour adolescents, les scènes suivantes apparaîtraient à l’écran : moi en robe au bal de promo dansant un slow avec un Jeune Homme Pieux, littéralement appelé Adam. Adam et moi dans un lit une place, partiellement nus ; Adam me tourne le dos, ses épaules secouées de sanglots. Si vous pensez que le cauchemar s’arrête là, vous vous trompez. Et si je vous disais que :

• Mon père est révérend

• Adam est allé lui demander conseil le lendemain matin

• Au sujet du péché qu’il avait commis avec moi

• Ouaip

Suite à cette confession, ma mère a été mise au courant et chargée de ma direction de conscience. Elle m’a dit que papa était « profondément déçu » par mes « décisions ». Apparemment, il a été si déçu qu’on n’a pas eu de vraie conversation depuis. Il va sans dire que je n’ai plus jamais pris de mauvaise décision.

— Qui cherche à faire des rencontres…

Mélanie m’énonce ce qu’elle écrit dans son carnet.

— J’ai rédigé les profils de toutes mes amies ainsi que celui de ma sœur aînée, Geneviève, m’explique-t-elle. Ma robe de demoiselle d’honneur est couleur pistache. Beurk, immonde. Voilà comment on me remercie.

Une sœur fiancée ? Mélanie a de sacrées références. Mais on dirait le début d’un autre film pour adolescents et je n’ai aucune intention d’y jouer un rôle.

— S’il te plaît, ne poste rien sans ma permission.

— Bien sûr que non, répond-elle.

Elle est si stupéfaite de ma question que je me sens honteuse d’être si méfiante.

— On créera un planning qui commencera très doucement jusqu’à ce qu’un mec sexy t’embrasse dans le cou au Thunderdome. On ne se contentera pas de choisir le premier venu. Le temps que je parte d’ici, tu auras quelqu’un.

Je la regarde, bouche bée.

— C’est littéralement impossible.

— Pas quand tu suis la Méthode Mélanie Sasaki.

Elle le note et le souligne plusieurs fois.

— La Méthode Sasaki. Super accrocheur. On dirait un titre de développement personnel. Ou carrément une série Netflix.

Elle a vendu les droits moins de dix secondes après avoir inventé le concept.

Elle n’est pas la seule à s’emballer ; je reste coincée sur le concept du mec-sexy-qui-m’embrasse-dans-le-cou. Le temps que sa magie opère et qu’elle parte, je pourrais être en train de regarder les rediffusions de Noël de ma série TV préférée, Tombé du ciel, sur mon canapé, avec mon nouveau petit ami. Est-ce vraiment impossible ?

— Alors, que penses-tu de la Méthode Sasaki ? Tu es partante ?

Mélanie me lance un grand sourire et ajoute :

— On va s’éclater.

— Je peux y réfléchir ?

J’ai toujours pensé que la nuit portait conseil.

— Je veux une réponse d’ici à vendredi, fermeture des bureaux.

On est lundi.

Elle reporte son attention sur son ordinateur et commence à taper. Alors que je me dis qu’un miracle s’est produit – elle travaille –, mon ordinateur carillonne. Mélanie me propose un rendez-vous dans mon planning professionnel pour vendredi 17 heures. Objet ? La Méthode Sasaki, évidemment. Je clique sur Accepter. Ainsi, la conversation n’est pas terminée, simplement remise à plus tard.





2




Une fois nos yaourts terminés, Mélanie commence à remplir la fiche nouveau résident dans l’Intranet, mais maintenant qu’elle travaille, je regrette qu’on ne soit plus en train de discuter. C’est un bel après-midi. Par la porte ouverte du bureau, j’aperçois une minuscule bande de ciel bleu et le sentier bien entretenu qui mène aux pavillons des résidents. Les haies sont parfaitement taillées, la pelouse vert émeraude.

— Sylvia a vraiment une jolie vue de ce fauteuil.

— Tu espères prendre la relève ? interroge Mélanie en pianotant.

Je hoche la tête.

— Si aucune catastrophe ne se produit, elle dit qu’elle pourra prendre sa retraite en toute tranquillité.

En réalité ce qu’elle veut dire, c’est qu’elle prendra sa retraite avant que les choses deviennent sérieuses.

Prescott Development Corporation (PDC) a fait l’acquisition de Providence il y a dix-huit mois. Ils ont la réputation de transformer en profondeur leurs acquisitions et d’en faire des lieux glamour. Providence va-t-il être transformé en spa ? En boutique hôtel ? En plateau pour une émission de télé-réalité ? Le temps a passé et rien ne s’est produit. Il n’y a pas eu de visite, d’appel, pas de bulldozers. Mais finalement un courrier à l’en-tête de PDC nous a été adressé : tous les contrats de location prendront fin le 31 décembre de l’année prochaine.

— Ce n’est pas grave, m’a dit Mme Whittaker (celle qui a eu trois petits amis en même temps) quand j’ai déposé les papiers expliquant l’avenant au contrat de location. Je serai morte d’ici là, chérie. Tu as un stylo ?

Les résidents ont accueilli la nouvelle soit avec un joyeux je-m’en-foutisme, soit en criant à la théorie du complot. Paniqués, leurs proches nous ont appelées pour nous poser des questions auxquelles nous ne pouvons toujours pas répondre. Pour autant que je sache, d’ici à Noël prochain, nous serons peut-être en train de faire nos cartons.

Nous n’avons de cesse d’essayer d’impressionner PDC pour leur montrer qu’ils ont réalisé un excellent investissement en leur envoyant des rapports financiers réguliers et d’adorables coupures de presse sur nos contributions à la communauté. Mais notre papa chef d’entreprise est trop occupé pour remarquer les A+ sur nos bulletins de note et nos récitals de ballet parfaits. Il nous a oubliés. Et c’est tant mieux.

Mélanie tourne la tête.

— Oh ! j’entends un scooter. C’est toi qui t’y colles.

— Une de tes fonctions est d’assister les résidents. C’est probablement la plus importante.

Elle frémit.

— Brrr, ils sont tous si… vieux. Leur peau translucide me dégoûte.

Mélanie se lève et va dans les WC, téléphone à la main. Je sors pour créer un service drive.

— Franchement, vu le prix qu’on paie, ils pourraient faire quelque chose au sujet des tortues, s’écrit une voix tranchante.

Les sœurs Parloni sont en train de dévaler la colline dans ma direction. Renata, la sœur aînée, est en tête. Elle vient d’avoir quatre-vingt-onze ans. J’ai déposé une carte d’anniversaire dans sa boîte aux lettres et elle m’a été retournée, déchirée en morceaux. Aucun problème ; je m’y attendais.

— Sois plus prudente, c’est une espèce en voie de disparition, lui répond Agatha (Aggie).

Aggie dit vrai : ce sont des tortues en voie de disparition et elles sont partout. Providence a la population la plus élevée de tortues terrestres à écailles dorées. La gorge serrée, je les regarde slalomer autour des petites tortues qui traînent sur le sentier.

— C’est moi qui suis en danger ici, beugle Renata. J’ai envie de les transformer en peignes à cheveux.

Arrivées à ma hauteur, elles freinent brusquement. Britney Spears s’époumone depuis une radio portable posée dans le panier avant du scooter électrique d’Aggie. À une époque, Renata travaillait comme rédactrice de mode. La diablesse porte des marques dont vous n’avez jamais entendu parler. Elle a toujours été extravagante. Une vidéo YouTube la montre en train de traiter Karl Lagerfeld de « Week-end chez Bernie » lors d’un défilé de mode de 1991. Il l’a traitée de quelque chose de bien pire en français mais elle considère qu’elle a gagné : « Sa réponse manquait cruellement d’imagination. »

Son magazine HOT OR NOT ne paraît plus depuis longtemps mais Renata n’a pas vraiment pris sa retraite. Tous ses vêtements sont affublés de logos de marques.

Sa sœur, Aggie Parloni, quatre-vingt-neuf ans, est mon icône mode. Tailleur gris, chemisier blanc et mocassins noirs. Elle a des cheveux blancs fins coupés court, est intelligente, soignée, raisonnable. On s’entend très bien. Aggie est une personne discrète, sauf quand elle se promène avec sa radio. La station locale a un concours : Gagnez dix mille dollars si vous entendez deux fois la même chanson dans la journée. Aggie n’a pas besoin de cet argent, ni d’aucun des petits prix qu’elle essaie toujours de gagner. Elle est simplement accro au jeu, au hasard, à l’ivresse qu’ils lui procurent.

Je lui demande d’une voix forte :

— Vous avez gagné ?

Aggie baisse le volume d’un cran et me tend des enveloppes. Elles sont déjà timbrées et prêtes pour la levée du courrier de l’après-midi : bulletins-réponses de vingt-cinq mots ou moins ; collectez-dix-coupons ; trouvez le Nom de ce Yacht pour Participer au Concours.

— J’ai fait un petit gain, répond-elle prudemment, comme si elle savait qu’elle allait se faire taquiner.

— Elle a gagné un Frisbee, piaffe Renata. Demandons aux voisins de le lancer, voulez-vous ? Cassons quelques hanches.

L’image me floute momentanément la vue.

— Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ?

Le fait que leur assistant ne soit pas dans leur sillage est très mauvais signe.

Renata me lance un sourire qu’on pourrait qualifier de diabolique.

— Il nous faut un nouveau.

Je sais exactement ce qu’elle veut dire.

— Qu’est-il arrivé à Phillip ?

Ignorant ma question, elle baisse ses lunettes de soleil avec une classe que je n’aurai jamais. Son regard se pose dans le fauteuil vide de Mélanie.

— Où est ta jolie sous-fifre asiatique ? Ou n’est-ce pas politiquement correct ? Elle m’a inspirée. J’ai commandé une ravissante perruque noire.

— Vous n’avez absolument pas le droit de l’appeler ainsi.

Je soutiens son regard jusqu’à ce que je sois certaine qu’elle ait compris.

— Mais concernant la perruque, Mélanie sera très flattée. Elle consulte actuellement ses réseaux sociaux aux toilettes.

Renata part d’un rire tonitruant. Je ressens un pic d’adrénaline, comme à chaque fois. Faire rire Renata Parloni c’est comme faire rire la fille la plus populaire du lycée, version Providence.

— Les jeunes d’aujourd’hui. Aux chiottes, exactement là où est leur place. J’aimerais bien avoir l’Instagram.

— Il n’est pas trop tard pour que tu t’inscrives, si ?

Sous ses airs de personne raisonnable, Aggie est une instigatrice redoutable. Merci beaucoup. Je vais devoir passer l’après-midi à prendre des photos street-style de Renata appuyée contre un mur de brique.

Renata plisse les yeux comme si j’étais une couverture de magazine. Son verdict ? Je ne suis pas HOT.

— Tu fais très vieille aujourd’hui, jeune fille. Où est la visière que je t’ai offerte pour Noël ? Tu vas avoir des TACHES BRUNES, explose-t-elle, assez fort pour effrayer les oiseaux. Regarde mes VIEILLES MAINS pleines de taches.

La radio diffuse un autre morceau. Renata tourne brusquement la tête vers Aggie.

— Cette chanson est déjà passée ce matin. Vite, appelle-les.

Aggie consulte son carnet.

— À 9 h 09 ils ont passé Billie Jean. Là, c’est Thriller. Dis-lui ce que tu as fait à Phillip.

— Je lui ai donné le vieux string léopard et lui ai ordonné de le repasser, lance Renata d’un air triomphant. Qui se serait douté qu’une requête aussi simple serait la goutte d’eau ?

— Il a pris ses clés et il est parti, soupire Aggie d’un air las. Deux jours et demi. Il a tenu plus longtemps que la plupart.

Pour s’amuser, certaines personnes partent en safari. Renata Parloni, elle, aime chasser un type de gibier bien particulier. J’ai l’impression qu’elle recharge son fusil quand elle ajoute :

— On n’a pas eu de gothique à notre service depuis longtemps. J’en veux un qui serait obsédé par sa mortalité.

Une sonnette d’alarme retentit dans ma tête.

— On avait un accord. On publie une offre d’emploi raisonnable. Je vais la chercher.

J’aimerais tellement pouvoir annoncer à Sylvia que j’ai réglé le problème Parloni une bonne fois pour toutes.

Je ressors, document en main.

— Lis l’ancienne offre d’emploi, aboie Renata. Je veux voir ce qui cloche avec.

— Poste à pourvoir. Deux femmes d’âge préhistorique résidant à Providence recherchent un assistant de sexe masculin pour exploitation et humiliation bon enfant.

— Qu’est-ce qui cloche ? s’exclame Renata.

Les deux sœurs tremblotent légèrement sur leurs scooters. C’est impossible de rester immobile sur Thriller. Je me balance d’un pied sur l’autre, essayant de me retenir de danser.

— C’est illégal de discriminer sur le sexe. Votre annonce dit que seuls les hommes peuvent postuler.

— Je n’ai aucun désir de mener une femme à la baguette, rétorque Renata. Lis la suite.

Avec moi, en revanche, elle n’a visiblement aucun scrupule.

Aggie me lance un regard très compatissant.

Je continue :

— Les missions incluent : shopping, aller chercher du fast-food, faire des compliments sincères. Une jolie gueule serait un plus, mais on n’est pas difficiles.

Je plaide auprès d’Aggie.

— Je ne suis pas sûre que ceci soit légal non plus. Vous voyez bien que cette annonce ne vous sera d’aucune utilité. Jusqu’à présent vous n’avez récolté que…

— Des garçons maigrichons avec des skateboards et de gros cernes sous les yeux, m’interrompt Renata. Des gosses inutiles qui ne savent pas comment éplucher une orange ou conduire une boîte manuelle.

Je sors l’annonce que j’ai rédigée et la lis :

— On recherche : infirmier expérimenté ayant déjà travaillé avec le troisième âge pour assister deux femmes âgées actives vivant au village pour seniors Providence. Tâches domestiques, sorties et courses. Permis de conduire et casier judiciaire vierge obligatoires.

J’essaie de ne pas tressaillir sous le regard empoisonné de Renata.

— On avait un accord, dis-je.

Dieu merci, Aggie est de mon côté.

— Ren, je pense qu’on devrait choisir l’annonce de Ruthie. Ce serait agréable d’avoir quelqu’un capable de faire ce qu’on lui demande pour une fois. La lessive. Faire le lit. Je suis trop vieille pour vivre dans le désordre à cause de ton hobby farfelu.

Renata réagit au quart de tour.

— On était d’accord : lorsqu’on serait riches et vieilles…

— C’était il y a cinquante-cinq ans, coupe Aggie. Tu as pris ta revanche sur les hommes, depuis. Oui, c’est agréable d’avoir de jeunes gens à la maison. Mais je n’ai pas de vêtements propres ni de tasse à café propre. Laisse-moi vivre confortablement. Mes mains ne fonctionnent plus.

Aggie souffre de neuropathie périphérique qui lui cause de l’engourdissement dans les doigts.

L’expression de Renata s’adoucit.

— Un dernier garçon et j’arrête. J’ai intérêt à lui en faire voir de toutes les couleurs à celui-là. Trouve-le pour nous, Ruthie.

Elle ajuste sa visière.

— J’ai besoin d’un verre d’alcool. Mais je n’ai aucun garçon pour me le servir. Crotte.

— On gagnera peut-être le gros lot avec ce dernier garçon, murmure Aggie sans trop de conviction. Il faut jouer pour gagner, après tout.

— Je vais aller m’occuper de l’annonce et de votre courrier. Passez un bel après-midi.

Il doit me rester une once d’optimisme. J’ai presque atteint la porte lorsque Renata m’arrête.

— On a besoin de snacks et que tu nous fasses le plein d’essence. Et rapporte-nous à dîner – du thaï, mais rien d’épicé. Pas de nouilles ni de riz. Pas de soupe ou de noix de coco. Surtout pas de coriandre ou de menthe.

Mon pouls s’emballe à la pensée de quitter Providence, mais je ne peux pas les laisser crever de faim.

— J’étais occupée ce soir, mais… d’accord.

Renata s’esclaffe.

— Toi ? Occupée un lundi soir ? Tu parles. Écoute, continue de nous filer un coup de main et je te mettrai dans mon testament.

(Une tactique courante. Sa sœur et moi protestons avec vigueur.)

— Rapporte-nous des fleurs fraîches – une composition élégante. Mais pas de lys. Tu sais bien que je n’aime pas avoir l’impression d’être à mon propre enterrement.

Je sais exactement quelles sortes de fleurs provoqueraient une crise. Je lève mon visage vers le ciel et envoie une requête : Je suis au bout du rouleau. S’il vous plaît, envoyez-nous le garçon idéal.

Renata fait vrombir son scooter électrique et part à fond la caisse.

— Ensuite inscris-moi sur l’Instagram. Puis répare notre lecteur DVD.

Sa voix s’estompe au loin.

— Puis reste regarder un DVD avec nous et lave tous les (inaudible) d’Aggie…

Mon seul plan pour ce soir était de parcourir les cent vingt-sept pas du bureau jusqu’à mon cottage, de prendre un bain chaud et de regarder Tombé du ciel. Mais il semblerait qu’à la place je sois de sortie. Hélas pour moi, l’essence est une des seules choses qui ne peut pas être livrée à domicile.

— Merci, Ruthie, me dit Aggie.

Ayant fini de lutter pour sortir son portefeuille de son sac à main que je convoite en secret, elle détache deux billets de cent dollars d’une liasse de trois centimètres.

— Est-ce suffisant ? J’aimerais qu’on puisse t’avoir comme assistante mais Sylvia n’accepterait jamais. Les filles comme toi sont des perles rares.

Si Sylvia me mettait au service des Parloni, je vieillirais de dix ans en une semaine. J’aurais alors cent trente-cinq ans.

— Je trouverai quelqu’un de fiable. Vous avez besoin d’une personne qui peut faire vos tâches ménagères pour vous. La vie sera beaucoup plus simple.

Pour vous comme pour moi.

— J’espère qu’au retour de Sylvia…

— Ne t’inquiète pas. Je lui dirai que tu t’es très bien occupée de Providence.

Aggie sort un troisième billet de son portefeuille.

— Je m’excuse pour Ren. Voici un cadeau de remerciement.

Les yeux sur la silhouette lointaine de sa sœur, elle me tend un billet de cent dollars. C’est le billet le plus parfait que j’ai jamais vu.

— Oh merci, mais c’est inutile.

J’essaie de lui rendre l’argent mais elle a déjà rangé son portefeuille dans son sac. Au loin, Renata continue de crier.

— Aggie, c’est trop.

— Prends-le, ce n’est pas contraire aux règles. Va t’acheter des vêtements. Fais-toi plaisir.

Elle passe en revue ma tenue d’un œil bienveillant plutôt que critique. Mes vêtements sont propres et en bon état, mais ils sont tous de seconde main.

— Comporte-toi en jeune femme de vingt-cinq ans. Que cela doit être agréable d’être si jeune. C’est le seul prix que je ne pourrai jamais remporter.

Elle part à son tour.

Je mets mon butin dans ma poche et retourne à l’intérieur. Mélanie est de retour à son bureau. Un écouteur blanc pend de son oreille et elle ne porte pas de chaussures. Je mets l’annonce dans son courrier entrant et les enveloppes d’Aggie dans le courrier sortant.

— On mettra leur offre d’emploi en ligne quelques jours puis on la remplacera par la mienne. Tu peux t’en occuper ?

L’agence pour l’emploi qui nous a envoyé Mélanie ne veut plus entendre parler des Parloni. On va devoir écumer Internet pour aller à la pêche aux garçons. Je pense à mes aspirations amoureuses et grimace. C’est ce qui m’attend, moi aussi.

— Pas de problème, répond Mélanie. Je suis coincée, là. Qu’est-ce que j’entre ici, dans la case date de fin de bail ?

— Tous les contrats de location se terminent le 31 décembre de l’année prochaine.

Elle lève un regard interrogateur vers moi.

— Qu’est-ce qui se passe ensuite ? Le bail de location est renouvelé ?

Elle écarquille les yeux et ajoute :

— Est-ce que c’est parce qu’ils sont tous… vieux ?

— Non, ce sont les nouvelles directives. On ignore ce qui se passe après cette date.

Derrière moi j’attrape le dossier de Sylvia intitulé « PDC DEVELOPMENT ».

— Quand tu auras fini, lis ces documents pour info. Je vais aller faire un tour et passer voir quelques résidents.

Mélanie ouvre le dossier mais décide aussitôt que c’est barbant.

— Pense à la Méthode Sasaki. Pense à sourire au prochain mec mignon que tu croises.

J’y songe un long moment tandis que je remonte la colline, écartant les tortues du chemin avec ma main dans un gant en latex. Je donne à chacune un sourire faussement aguicheur. Je sais que lorsque je redescendrai elles seront de nouveau en plein milieu.

Personne ne peut m’accuser de ne pas faire de mon mieux.





3




L’heure est venue de seller cet étalon rutilant et de partir à l’aventure. Pour le voyage, j’aurai besoin :

• De mon cardigan cool (celui avec les renards et les champignons)

• De refaire mon chignon en veillant à ce qu’aucune mèche ne dépasse

• D’une haleine fraîche et d’une couche de gloss rose

• De courage (ce qui est bizarre, je sais)

Accrochez-vous, on est sur le point de chevaucher direction la vallée et… non mais de qui je me moque, là ? Je vais rester assise dans la voiture, rongée par l’angoisse. Un jour j’ai cherché sur Google combien coûtait la voiture des Parloni et le traumatisme a été tel que mon cerveau a instantanément oublié le montant. Je déteste quitter Providence. Et si quelque chose arrivait ? Quelqu’un qui tombe, une bouche d’incendie qui explose, une tortue qui se foule la cheville ? Je me force à démarrer le moteur hors de prix, parce que plus vite je serai partie, plus vite je serai rentrée pour l’épisode de ma série TV préférée.

Je ne l’ai dit à aucune âme qui vive mais je suis l’une des créatrices du plus vieux forum en ligne dédié à la série Un Forum tombé du ciel. Tombé du ciel met en scène le Pasteur Pierce Percival, son épouse Taffy, leur adolescente studieuse, Francine, et leurs jumelles de huit ans (Jacinta et Bethany) qui font les quatre cents coups.

Chaque année, le forum organise un marathon au cours duquel les membres regardent toute la série. Ce soir on en est à l’épisode 8 de la saison 2. C’est celui où les jumelles, nostalgiques de la maison, croient apercevoir le visage de Jésus sur leur marshmallow grillé au feu de bois lors d’un séjour au camp de vacances biblique. En rentrant de mes commissions pour les Parloni, je regarderai à nouveau cet épisode pour me rafraîchir la mémoire et créer un fil de discussion.

Rassérénée par l’idée de passer une petite soirée tranquille à la maison, je me mets en route. Nom d’un chien, je suis dans le monde extérieur. Je suis en train de remplir la voiture d’or liquide à la station-service la moins fréquentée quand je réalise que j’ai les yeux rivés sur le dos d’un jeune homme. Il a de très longs cheveux noirs. En comparaison, les extensions capillaires de Mélanie, c’est de la gnognotte. Les hommes ne devraient pas avoir de cheveux aussi resplendissants et aussi brillants. C’est du gâchis. Je parie qu’il ne met même pas d’après-shampooing et qu’il ne se coupe pas les pointes. Il est assis de biais sur sa moto, les chevilles croisées, tandis que cette crinière de rêve, qu’il ne mérite absolument pas, se soulève avec la brise dans un tourbillon noir d’encre.

Il n’a pas remarqué ma présence. Tant mieux.

Je dirais que ce spécimen a dans la vingtaine. Sa peau jeune et ferme est recouverte de tatouages. Je vois un scorpion, un couteau et une fourchette, une bague en diamant. Comme si son corps était la page sur laquelle il avait gribouillé en attendant que la compagnie d’électricité prenne son appel. Une nuée de papillons, un couteau à cran d’arrêt, un beignet. Les dessins sont ravissants. Même si les objets semblent sans rapport, aucun des tatouages ne semble avoir été choisi au hasard, mais paraît au contraire soigneusement réfléchi. Aucun n’a été colorié. Ça me donne envie de sortir ma trousse à crayons. Je commencerais par la grande rose au dos de son bras. D’ailleurs je pense que j’utiliserais un rouge à lèvres rose. La pointe incurvée aurait la taille idéale pour les pétales, chacun de la taille d’un baiser de femme.

Sentant sans doute que quelqu’un l’observe, il tourne la tête, mais nos regards ne se croisent pas. Je fixe le sol de béton jusqu’à ce qu’il reprenne sa position. Mon pouls s’affole. Tiens, tiens, voilà un développement intéressant : même si j’ai tout d’une vieille fille, mon corps, lui, a bel et bien vingt-cinq ans.

Mélanie m’a dit de m’entraîner à sourire aux mecs. Je baisse les yeux vers ma silhouette. Maman m’a dit une fois que j’avais de jolis mollets et mon reflet dans la vitre de la voiture est tout à fait correct, peut-être même joli quand j’adoucis mon visage par un sourire.

Je me demande ce qu’on ressent quand on est un mec, doté d’un derrière qui ne s’étale pas quand on s’assoit. Si j’étais transformée en homme pour une journée, je passerais la première heure à faire de l’exercice physique en portant des balles de foin. Ensuite je trouverais le courage de baisser la braguette de mon pantalon pour prendre une décision : est-ce que voir un autre pénis vaut la peine d’être ajouté à la liste de mes objectifs ?

Plusieurs minutes passent. L’inconnu est toujours assis sans bouger. Je n’aperçois pas de deuxième casque, mais son sac à dos est archi-plein. Je m’inquiète pour la fermeture Éclair.

Je verrouille la voiture. Puis je vérifie que chaque portière est bien fermée et m’éloigne en marmonnant dans ma barbe :

— J’ai verrouillé les portières.

À moitié rassurée, j’entre pour payer.

Tandis que je délibère sur les barres chocolatées à acheter pour Renata (plus elles sont molles, mieux c’est), j’entends l’employé de la station-service chuchoter au téléphone.

— Il va la voler.

Je me précipite vers la vitre pour vérifier que la voiture est toujours là, mais Mec Tatoué est assis là où je l’ai laissé. Rassurée, je dépose mes achats sur le comptoir.

— Ça fait plus de dix minutes, continue l’employé au téléphone. Il a rempli sa moto, ne peut pas payer et il est en train de se demander quoi faire.

Il scanne mes articles et articule mon total en silence.

— Ouais. Dès qu’il met le contact, j’appelle les flics.

Je jette un œil par les vitres poussiéreuses. À voir ses épaules voûtées et l’expression morose sur son visage, il est évident que ce jeune homme traverse un moment difficile. Non seulement je ne me suis rendu compte de rien tandis que j’admirais ses fesses mais, pire encore, je l’ai soupçonné de vol. Est-ce vrai qu’il n’a pas d’argent ? Une fois, j’ai été dans une situation similaire. J’avais quitté la maison à peine quelques semaines plus tôt et ma carte ne passait pas. Je retenais tellement mes larmes que la nuque me brûlait. Une femme maternante a payé pour moi et a disparu dans la nuit en me glissant : « À votre tour de faire une bonne action. »

Cher karma, il est temps que je rembourse ma dette.

— Je vais payer pour lui. Combien est-ce qu’il vous doit ?

Je dégaine mon billet de cent dollars.

L’employé raccroche le téléphone.

— Vingt dollars. Comme vous êtes gentille.

La façon dont il le dit ne sonne pas du tout comme un compliment.

J’ai presque atteint la voiture quand l’employé lance par le haut-parleur :

— Pompe numéro 2, remerciez votre bon samaritain. Votre essence a été payée. Vous pouvez partir.

Nous sommes les seuls clients. Et dire que je comptais me fondre discrètement dans la nuit…

— Merci infiniment, madame, lance Mec Tatoué derrière moi.

— Aucun problème.

Alors que je vais pour sortir mes clés de voiture, je fais tomber mes articles.

— Vous me sauvez la mise. J’étais vraiment dans la mer…

Il s’interrompt.

— Je veux dire, je passe une journée épouvantable.

Plus proche derrière moi, il ajoute :

— J’ai oublié mon portefeuille quelque part mais je le retrouve toujours. Le monde est rempli de bons samaritains comme vous. Si vous me donnez vos coordonnées, je vous rembourserai dès que possible.

— C’est inutile.

Il s’est encore rapproché. Je sens le coton de son T-shirt contre ma peau lorsqu’une brise le soulève. Je baisse les yeux vers mes mocassins. Ses grandes mains tatouées sont en train de ramasser mes courses.

Hors de question de dire « À votre tour de faire une bonne action ». Les hommes pensent probablement que ce sont des bêtises de nanas. Mais j’aimerais bien avoir une histoire croustillante à raconter à Mélanie. Je me tourne vers lui.

— Voilà, dit-il une fois qu’il a ramassé les chocolats.

Il se redresse de toute sa hauteur. Une expression de surprise se dessine sur ses traits. Un instant plus tard, il éclate d’un rire tonitruant. Le visage tourné vers le ciel, il beugle à plein volume :

— Oh mon Dieu, votre look déchire de ouf !

Mélanie a-t-elle payé un acteur local canon pour me dérider ?

— Oh putain, trop bon. Vous m’avez bien eu.

Je reste silencieuse.

— Je vous jure, de dos, on y croirait à fond !

Il repousse ses cheveux en arrière et me lance un sourire immaculé et ravissant.

— J’adore les fêtes costumées. Je peux venir ?

Il rit tellement fort que tout son corps svelte et musclé tremble. Je suis tellement perturbée de le sentir si près que je ne percute pas tout de suite. Puis la pique s’insinue sous ma peau.

— Je vous demande pardon ?

Il regarde ma poitrine d’un air appréciateur. Les lunettes que je porte pour travailler sur écran pendent sur leur chaîne autour de mon cou.

— Excellent, me complimente-t-il avant d’éclater de rire de nouveau. Vous y allez déguisée en Tatie Danielle ?

— Non, je…

— Il ne vous manque plus qu’un collier de perles et une canne. Regardez-moi ces chaussures de grand-mère, ajoute-t-il avec affection en appuyant le bout de sa botte contre mon mocassin. Vous avez même la voiture de vieille dame assortie. Vous avez pensé à tout.

Il essuie une larme au coin de son œil.

— Vous ressemblez à la mémé de Titi.

— Inutile d’être grossier.

C’est sorti tout seul. Si j’avais eu le temps de réfléchir, j’aurais sorti quelque chose comme Ouaip, je me rends à une grosse teuf, j’espère que mon costume va gagner.

Je suis venue en aide à une personne qui n’est visiblement pas dans le besoin. Les tatouages c’est cher et il est recouvert d’une fortune. Son jean de motard sort de l’ordinaire et a beaucoup de coutures et de lignes diagonales, le signe d’un savoir-faire de qualité. Mes yeux habitués aux friperies remarquent un minuscule logo sur la poche : BALMAIN. Très, très coûteux.

Il a remarqué que je l’étudiais. Le coin de sa bouche se soulève d’un air espiègle.

— Alors, quel âge avez-vous ? Êtes-vous une dame de quatre-vingts ans qui a fait un lifting ?

— Mon âge ne vous regarde pas.

Ça fait une éternité que je brûle de prononcer ces paroles aux résidents de Providence et voilà qu’elles sortent devant un motard tatoué ?

— J’ai payé votre essence car je pensais que vous aviez des soucis. Mais je constate que vous n’avez pas vraiment besoin de mon aide.

— J’essayais de trouver le courage d’appeler mon père.

Il se gratte le menton. Un mot est tatoué sur ses articulations mais je n’arrive pas à le déchiffrer.

— En général, j’essaie de merder pendant les heures de bureau, pour pouvoir parler à son assistant à la place. Histoire d’éviter un sermon.

— Je vais vous donner mon adresse PayPal. Lorsque vous m’aurez remboursée, je donnerai cet argent à quelqu’un qui en a vraiment besoin.

Je ne peux pas écrire sur le ticket de caisse des Parloni. Par chance, j’ai une des cartes de visite de Sylvia dans ma poche. Je barre son mail et note le mien. L’employé de la station-service lève le pouce et me sourit. L’humiliation me brûle les joues.

L’homme tatoué étudie la carte de visite que j’ai posée dans sa paume.

— Un village pour seniors ?

Ses yeux pétillent. Les iris sont de couleurs mélangées – une couleur familière mais que je n’arrive pas à replacer. Il se retient encore de rire.

— C’est quoi le délire ?

Je m’engouffre dans la voiture et la verrouille.

— Attendez ! s’écrie-t-il.

Son « Je suis désolé » me parvient étouffé et lointain. Je suis désolée moi aussi. C’est fou la vitesse à laquelle une bonne action peut mal tourner dans le monde extérieur, comme l’image en accéléré d’un fruit en train de pourrir.

Pendant que j’attends une accalmie dans la circulation, je garde un œil sur le rétroviseur. Il n’a pas intérêt à me suivre. La main appuyée contre sa tempe signifie, en langage universel, J’ai merdé. Au moins il s’en rend compte. La plupart des gens qui me blessent ne s’en rendent pas compte. Les vingt dollars que je viens d’investir me rappellent pourquoi je reste à Providence, retranchée, bien à l’abri, sur mon petit forum au fin fond d’Internet.

Bouclier contre le monde extérieur activé.

— Tu n’as vraiment pas l’air dans ton assiette depuis ce matin, remarque Mélanie derrière moi. J’ai dit quelque chose ou… ?

— J’ai été un peu blessée hier soir. Pas par toi, ne t’inquiète pas.

Les yeux rivés sur le parking, je guette une voiture.

Après m’être occupée des Parloni et les avoir laissées endormies sur le canapé, main dans la main, je me suis plantée devant le miroir de ma chambre. Puis j’ai utilisé un miroir à maquillage pour me regarder de dos. Ce mec avait raison : sous presque tous les angles, j’ai l’air d’une dame âgée. J’ai envoyé un message à Austin, JJ et Kaitlynn, mes amis admin du forum. Le chat de groupe a explosé d’indignation – Non mais quel connard, c’est tellement GROSSIER, évidemment que tu ne fais pas vieille – mais je ne me suis pas vraiment sentie réconfortée car aucun d’eux ne m’a rencontrée en personne.

— Tu es quelqu’un de bien, Ruthie, déclare Mélanie avec gentillesse. Tu ne mérites pas qu’on te fasse de la peine. Dis-moi qui est le responsable et j’irai lui régler son compte.

— Un inconnu. Quelqu’un que je ne reverrai jamais.

Je consulte l’heure sur ma montre en m’efforçant de faire abstraction de la boule que j’ai dans la gorge.

— Je dois me concentrer sur la réunion. J’aurais vraiment préféré savoir de quoi il s’agit.

— Je suis désolée. Je sais que j’ai merdé.

Mélanie a pris un message pour moi ce matin quand j’étais perchée en haut de l’échelle pour remplacer l’ampoule grillée devant la salle de loisirs. Voici ce qu’elle a écrit :

Jerry Prescott



Aujourd’hui @ 15 h



Maintenance quelque chose ?





— Jerry Prescott est le propriétaire de Providence, ai-je alors balbutié, en proie à la panique. Son assistant n’a rien dit d’autre ?

Elle a secoué la tête.

— Je n’ai pas parlé avec son assistant.

— Tu as parlé au directeur de Prescott Development Corporation lui-même ? me suis-je écriée.

— Il avait l’air sympa.

J’ai tout essayé – même une séance d’hypnose improvisée dans le bureau, toutes lumières éteintes – mais Mel jure qu’elle est incapable de se rappeler autre chose. L’assistant de Jerry ne m’a jamais rappelée.

Une moto entre sur le parking.

— Nope.

Le motard retire son casque, secoue la tête en arrière et lève les yeux vers le secrétariat. Je reconnaîtrais cette crinière phénoménale n’importe où.





4




Une sensation que je n’ai jamais ressentie auparavant enfle dans ma poitrine. Mon cœur tambourine à mes oreilles. Colère ? Excitation ? Le type de la station-service est ici pour rembourser sa dette, s’excuser de s’être moqué de moi ou bien réclamer plus d’argent.

— Il ne manquait plus que ça, dis-je à voix haute.

J’ai déjà les nerfs en pelote, je n’ai pas le temps de m’occuper de lui.

— Mel, j’ai besoin que tu me rendes un service.

— Pas de problème. Dis-moi ce que je dois faire.

Sauf que… ma bouche ne s’ouvre pas. Je ne suis pas encore prête à déléguer. La brise soulève ses cheveux et les fait tourbillonner avec art. Comme à la station-service, il est assis de biais sur sa moto. Une fois encore, il n’a pas l’air pressé du tout. Il a encore son sac à dos plein à craquer avec lui. Cela ne doit pas être très confortable de rouler avec toutes ses affaires sur le dos.

Mélanie me rejoint.

— C’est qui ? Tu le connais ?

— Il me doit de l’argent. Ne pose pas de questions.

Qui aurait cru que cela me plairait de me montrer cachottière ?

— Mais j’ai beaucoup, beaucoup de questions, proteste-t-elle. Dommage qu’on n’ait pas encore commencé la Méthode Sasaki, j’aurais pu te donner de précieux conseils. Vous ne jouez pas dans la même cour lui et toi, ma belle.

Avait-elle vraiment besoin de le préciser ? Je suis une ringarde. C’est un motard. Le lycée ne date pas d’il y a si longtemps, je sais quelles combinaisons sont impossibles dans la vie réelle. Une sensation de douleur familière enfle dans mon cœur, comme si Mélanie y avait enfoncé le pouce.

Jamais je ne…

Elle ignore mes protestations :

— Tu es contrariée depuis hier à cause de… en fait, j’ignore la raison. Mais je ne laisserai pas ce type te faire du mal. C’est une Lamborghini, et toi, tu apprends à conduire. Tu appuierais à fond sur l’accélérateur et tu foncerais droit dans le mur. Tu te ferais mal.

— Ce n’est pas ça du tout. Tu te trompes complètement.

— Je vois un bad boy. Pas toi ?

Je suis forcée d’acquiescer.

— Il te faut un homme gentil qui ne te brisera pas le cœur. Ne prête jamais d’argent. Ne t’expose jamais au chagrin, me réprimande-t-elle avec affection.

Elle passe son bras autour du mien et me tient serrée.

— Je suis contente que tu n’ailles jamais nulle part, finalement.

Embarrassée de sentir son épaule contre la mienne, et vexée par sa réflexion, je réponds d’un ton bourru :

— Je ne suis pas stupide, Mel. Je ne peux même pas m’imaginer avec un mec pareil.

Quelle menteuse. J’imagine très bien.

Le gravier crisse sous mes chaussures tandis que je m’avance vers lui. Je m’insère entre ses genoux, enroule doucement mon poing dans ses cheveux. Je penche sa tête en arrière. Ses yeux pétillent de surprise, un rire prend naissance dans sa gorge. Je lui murmure des paroles osées ; ses joues s’empourprent et deviennent brûlantes. J’approche ma bouche de la sienne…

Mélanie interrompt ma rêverie :

— Qui pourrait t’en vouloir de fantasmer ?

(J’essaie de ne rien laisser paraître.)

— Woah, quels cheveux ! Ils sont peut-être même plus beaux que les miens. Ugh, je le déteste.

Elle lâche mon bras et pétrit sa queue-de-cheval. Comme s’il avait senti nos regards sur lui, l’homme tatoué noue sa crinière avec l’élastique qu’il porte au poignet. Il fait bien : c’est moins dangereux pour nous s’il range une telle arme capillaire.

— Tu ne vas vraiment pas me dire comment tu le connais ? Dis-moi au moins son nom.

— Je ne peux pas.

Le type anonyme reste là à bâiller comme un lion. Une tortue s’approche de sa botte. Il la ramasse, lui parle, la fait doucement danser sur sa paume puis la dépose dans l’herbe. La tortue se dit probablement Pourquoi cette créature si grande, belle et drôle m’a-t-elle fait ça ? J’en suis toute retournée.

Est-il en train de réfléchir à ce qu’il dira ? Un discours convaincant et ce torse musclé, associés à la somme remboursée de vingt dollars, pourraient me faire retrouver foi en l’humanité.

Il est tellement canon que je pourrais le contempler pendant des heures. Mais Jerry Prescott ne va pas tarder à arriver. Il faut que je me ressaisisse.

— Attends-moi là, je reviens. Je vais me débarrasser de lui.

— Laisse, je m’en occupe, intervient Mélanie.

Avant que je puisse lui répondre, une berline dernier cri entre sur le parking. C’est la voiture de location que j’attendais. Le conducteur s’insère à toute allure dans l’emplacement à côté de la moto avant de freiner dans un crissement de pneus. S’il ne l’avait pas ramassée, la tortue que tient mon inconnu chevelu serait à présent aussi plate qu’un pancake. Un homme sort avec décontraction du véhicule. C’est Jerry Prescott. (J’ai fait pas mal de recherches sur lui en mode stalker, alors je peux l’affirmer avec certitude.)

Il s’adresse à Mec Tatoué et lui donne une tape sur l’épaule. Yo, mec, ça roule ? Les hommes font tous partie d’un seul et même club : celui du pénis. Oups, mauvaise association d’idées. Maintenant, je regarde Mec Tatoué en pensant aux mots gros pénis…

Je me force à m’éloigner de la fenêtre et dispose des verres sur la minuscule table de réunion.

— Ils arrivent ensemble, rapporte Mélanie. Le jeune ramasse une autre tortue. Il la montre au vieux, qui s’énerve. Ils remontent l’allée. Leur conversation a l’air intense. Le vieux lui enfonce un doigt dans la poitrine. Je ne les vois plus, ils sont presque à la porte…

— Toc, toc, lance Jerry Prescott dans l’entrée.

Malgré l’avertissement de Mélanie, je sursaute.

Il entre dans le bureau. Mec Tatoué s’appuie dans l’encadrement de la porte. D’une main il tient une tortue qui patine dans le vide ; de l’autre, il tient la bretelle de son sac à dos.

— Bonjour, monsieur Prescott. Enchantée de vous rencontrer. Je suis Ruthie Midona.

Je me fraye un chemin à travers le bureau étroit pour lui serrer la main.

— Je tiens le fort en l’absence de Sylvia Drummond.

Entre mon cardigan et mes mocassins, je suis l’image même de la secrétaire coincée et vieux jeu. Gênée, je remarque que j’ai encore mes lunettes autour du cou. Et elles ne sont pas passées inaperçues.

— Tiens, salut, lance le jeune avec décontraction, comme si on était de vieux potes. J’ai fait un rêve vraiment intéressant au sujet de tes lunettes, la nuit dernière.

Je préfère ne pas relever.

— Et voici Mélanie Sasaki, mon intérimaire.

— Ruthie, Mélanie, enchanté de vous rencontrer.

Jerry nous serre vigoureusement la main. On dirait la version plus âgée du Grand Ténébreux Séduisant. Il a un sourire onéreux lui aussi.

— Mon équipe au siège m’a beaucoup parlé de vous, me dit-il. Vous êtes beaucoup plus jeune que je le pensais.

— On me le dit souvent.

(Mec Tatoué m’offre un large sourire, de ses propres dents onéreuses.)

Je croise délibérément son regard.

— Veuillez m’excuser mais j’ai une réunion, lui dis-je.

Dégage d’ici.

Jerry se tourne vers lui.

— Voici mon fils, Théodore. Entre, présente-toi.

— Bonjour, je suis le fils de cet homme. L’enfant Prescott, marmonne-t-il.

Son père fronce le sourcil.

— Pourrais-tu te montrer sérieux pour une fois ? Pour l’amour du ciel, pose cette tortue par terre.

Tandis que Théodore sort pour relâcher sa captive, Jerry ajoute à voix basse à notre intention :

— Je suis vraiment désolé.

Si le grand patron se déplace, c’est forcément que j’ai commis une bourde. Je me repasse la scène de la station-service. J’ai été sèche et impolie avec Théodore mais il m’avait traitée de vieille dame. Est-ce que prêter de l’argent à des inconnus va à l’encontre des règles de PDC ? Ai-je éraflé sa moto en quittant la station ?

Je suis virée. Voilà de quoi il s’agit.

Je suis virée et à la rue en un seul coup magistral, et comble de malchance, Théodore Prescott et sa crinière reviennent dans le bureau pile à ce moment précis pour assister à la scène.

— Tout va bien, Ruthie, dit-il, déchiffrant mon langage corporel. Ne panique pas.

Jerry part d’un rire faussement joyeux. Je réalise alors qu’il est nerveux lui aussi.

— Pardon, tout ceci est plutôt inhabituel, s’excuse-t-il. On passait simplement voir comment allaient les choses par ici.

— Je vous en prie, asseyez-vous.

Je désigne la minuscule table ronde et remplis les verres d’eau. Théodore m’en tend un d’un air inquiet.

Mélanie s’assoit dans son fauteuil et joue des hanches pour avancer jusqu’à la table.

— Je vais prendre des notes.

Dans un carnet à paillettes, en mangeant mentalement du pop-corn. Ses yeux noisette se posent sur Théodore approximativement toutes les cinq secondes. Elle se rince l’œil jusqu’à ce qu’elle n’ait plus rien à se mettre sous la dent. Je suis profondément agacée parce que j’aimerais en faire autant.

— J’aime bien celui-là.

Elle désigne un tatouage sur son bras.

— C’est un dai-doro, n’est-ce pas ? Une lanterne japonaise de pierre, nous explique-t-elle, à Jerry et moi. Elles sont très belles quand elles sont allumées la nuit.

— Celle-ci ne s’allume jamais, et pourtant, j’ai tout essayé, répond Théodore. Tu es d’origine japonaise ?

— À moitié, répond Mélanie, toute contente de parler d’elle. Mon père est de Kyoto. Ma mère l’a rencontré quand…

Je la fusille du regard. Elle s’interrompt aussitôt.

— Pardon. Où en étions-nous ?

Elle écrit la date d’aujourd’hui. Une pensée étrange me vient : Elle ne sait pas qu’il a une rose tatouée à l’arrière du bras. Celle-ci est à moi. Et je parie que sa flamme brûle toute la nuit.

— Vous devez vous demander ce qui motive notre visite, commence Jerry.

— Je crois avoir deviné.

Pour la première fois, je soutiens le regard de son fils.

Théodore Prescott a :

• Des yeux noisette

• Des taches de rousseur super craquantes sur l’arête du nez

• Beaucoup d’empathie dans son expression, pour un rustre sans éducation

— Tu lui as foutu les jetons, papa, commente-t-il.

— À la station-service, je faisais simplement ma bonne action de la journée, dis-je.

— Qu’est-ce qu’elle entend par « à la station-service » ? Qu’est-ce que tu as encore fait ?

Jerry s’en prend à son fils dans le genre de grognement que vous adressez à votre golden retriever qui aurait renversé une plante d’intérieur et jouerait dans la terre. Théodore y est clairement habitué : sourire penaud, queue entre les jambes.

Me sentant d’humeur charitable, je vole au secours du jeune Prescott.

— Je faisais le plein pour un des résidents. Je me dis que peut-être, d’un point de vue assurance, je n’aurais pas dû conduire sa voiture.

Théodore refuse de me laisser porter le chapeau.

— Elle m’a trouvé dans une situation délicate et m’a prêté vingt balles pour de l’essence. Papa, tu as devant toi mon bon samaritain.

J’arrive enfin à déchiffrer le mot tatoué sur les articulations de sa main gauche : TAKE.

— Teddy, tu ne peux pas demander d’argent à des inconnus, s’exclame Jerry d’un air horrifié. Tu aurais dû m’appeler plus tôt. Et si quelqu’un avait découvert que tu es un Prescott ?

— Teddy, répète Mélanie avec un émerveillement enfantin.

Elle l’écrit dans son carnet et répète, telle une formule magique :

— Teddy Prescott.

— Quoi ? Je ne ressemble pas à un Teddy ?

Ses yeux pétillent d’amusement. La question m’est destinée. Je doute qu’il soit capable de rester sérieux plus de trente secondes d’affilée.

— Alors ? insiste-t-il gentiment. Ressemble-t-il à un Teddy ?

— Euh…

Il se trouve qu’en ce moment même, dans ma chambre, se trouve l’ours en peluche de mon enfance, et qu’il s’appelle Teddy. Je suis sûre que, tout comme mon Teddy, Théodore a l’habitude de squatter le lit des filles. Ce sont tous deux d’adorables créatures au regard pétillant faites pour les câlins et qu’on a plaisir à trouver dans ses draps le matin. L’étincelle dans les yeux de Teddy s’intensifie ; il se mord la lèvre pour se retenir de rire. Les joues brûlantes, j’écarte quelques mèches de mon visage.

On peut compter sur Mélanie pour une réponse honnête :

— Teddy, c’est bébête, tu es trop vieux. Pourquoi pas Théo à la place ?

Elle a tort. Teddy lui va comme un gant.

— C’est mon petit ourson depuis sa naissance, roucoule Jerry.

Son fils rougit d’embarras. C’est jouissif d’assister à une telle scène.

— Mais en effet, il est trop vieux pour beaucoup de choses. Le temps est certainement venu pour une coupe de cheveux.

(Mélanie écrit petit ourson = bébé Teddy dans son carnet. C’est à mon tour de me retenir de rire.)

— Mais les nanas adorent mes cheveux longs, proteste-t-il.

S’il relâchait son chignon, Mélanie et moi serions en effet éblouies, mais c’est agaçant qu’il le sache. Par réflexe, ses yeux reviennent sur moi. Il veut savoir si je suis d’accord. Il est en train de jouer avec moi. Suis-je un Teddy ? Suis-je irrésistible ? Blablabla. Je soupire d’indignation et me redresse dans mon siège.

Jerry continue comme s’il n’avait rien entendu :

— J’ai un peu délaissé Providence depuis qu’on en a fait l’acquisition. J’ai été pris par un autre projet.

— Je viens tout juste de découvrir que PDC avait racheté cet endroit, me dit Teddy. Je n’étais pas au courant.

Mouais. Je ne vais certainement pas me laisser attendrir par quelqu’un dont le père possède tant de choses. On ne vit vraiment pas dans le même monde lui et moi. Mes yeux se posent à nouveau sur son sac à dos.

Quand Jerry remarque que Mélanie et moi avons l’air inquiet, il lance joyeusement :

— Ne vous inquiétez pas, nous n’avons pas encore décidé comment nous allons procéder avec le site.

Voilà le résumé que je vais envoyer à Sylvia ? Pas de bulldozers pour l’instant ?

Je réponds d’une petite voix :

— D’accord, tant mieux.

Je suis censée préserver cet endroit, et je ne peux pas faire mieux que ça ? Une vague de frustration s’élève en moi.

Teddy soupire.

— Pourquoi ne peux-tu pas laisser les choses comme elles sont ? Cet endroit semble très bien.

— La vie, c’est le changement, répond Jerry.

Je parie que c’est son mantra et qu’il le répète très, très souvent.

— Si je voulais passer mes journées assis dans un bureau et me contenter d’acheter et vendre, c’est ce que je ferais, poursuit-il. Or, j’aime me déplacer et visiter nos acquisitions.

Il tape du poing sur la table.

— Parler aux gens, faire une différence. Donner une nouvelle vie aux choses. Me soucier de quelque chose. Tu devrais essayer.

Les yeux de Teddy s’enflamment. Sa mâchoire se serre.

— Tu sais bien que j’ai un projet qui me tient à cœur.

— Ah oui, c’est vrai, ta dernière idée de génie, ironise Jerry.

Il s’interrompt lorsqu’il croise le regard meurtrier de son fils.

Dommage pour moi. J’étais suspendue aux lèvres de Jerry, curieuse de savoir pourquoi Teddy irradie de colère.

Je change de sujet.

— J’ai suivi vos acquisitions, monsieur Prescott.

Il est surpris.

— Vraiment ? Appelez-moi Jerry, s’il vous plaît.

Teddy souffle et me dit merci du regard.

— Ce vieux terrain de golf ne doit pas être un chantier facile. Parvenez-vous à trouver de la main d’œuvre ? J’ai déjà bien du mal à faire en sorte que les gens de la maintenance s’arrêtent par ici.

Jerry hoche la tête avec vigueur.

— Vous avez absolument raison. C’est un cauchemar.

— Tu détestes le golf, raille Teddy.

— Il sera transformé en spa avec soixante-cinq cabines. Équitation, randonnée, méditation, la totale. C’est plus logique de construire des logements et de créer de l’emploi que d’essayer de ramener à la vie ces vieux parcours de golf.

Jerry tourne la tête vers son fils.

— Tu pourrais aller le voir.

Son héritier ne mord pas à l’offre d’emploi.

— Trop hâte. J’ai justement besoin d’un soin du visage.

— Tu as besoin d’un domicile, point, rétorque Jerry.

Une fois de plus, j’interviens. Il y a visiblement quelque chose chez Teddy qui me donne envie de le protéger.

— Je peux vous sortir un tableau de bord détaillant notre occupation et notre situation financière pour lundi, 8 heures.

— Tu en serais capable, Teddy ? Tu saurais te servir d’un logiciel comptable ? Analyser des données financières ?

— Bien sûr que non.

Teddy commence à en avoir franchement ras le bol. Il rejette presque des étincelles noires et bleues.

— Mais je n’ai pas besoin de savoir comment. C’est Alistair qui s’en occupe.

— Ce n’est pas équitable. Si tu montes ton entreprise, il faudra que tu apprennes.

Jerry sourit d’un petit air satisfait. Il est visiblement content d’avoir remis son fils à sa place.

À mon intention, il ajoute :

— Non, c’est inutile, Ruthie. Contentez-vous d’envoyer vos rapports habituels.

Je dois absolument trouver le moyen d’impressionner Jerry.

— On travaille très dur pour s’assurer que Providence maintienne sa réputation, qui est excellente, cela va sans dire.

— Vous devriez développer, pour Teddy.

J’ai toutefois la nette impression qu’il essaie de sauver la face. Jerry ne se rappelle peut-être pas pourquoi il a ajouté Providence à sa collection. Je passe en mode brochure.

— Depuis sa construction à la fin des années 1960, Providence a été systématiquement listée dans le top 10 des meilleures structures pour seniors du pays. On est très fiers de cette ambiance cocon. Dans le coin, il y a un dicton : « Avec un peu de chance, je prendrai ma retraite à Providence. » C’est le but ultime auquel aspirent de nombreuses personnes dans la région.

Jerry n’écoute pas vraiment.

— Vous vivez sur place, correct ?

— Oui, monsieur. Ça fait partie de mon package salarial. Je vis dans le cottage qui servait auparavant de poste de sécurité. Je suis ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, au service des résidents.

— Combien de temps ? demande Teddy.

Il est bête ou quoi ? Quel dommage. Il me paraît nettement moins séduisant, tout à coup.

— Pardon, que voulez-vous dire ? De jour comme de nuit.

Je me tortille pour retirer mon cardigan.

— Non, depuis combien de temps vivez-vous ici, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept ?

— Oh. Depuis le début. Six ans.

Teddy est aussi stupéfait qu’au moment où je me suis retournée à la station-service, révélant mon âge véritable.

— Ça vous arrive d’en sortir ?

— Providence est un excellent employeur. Je rends visite à mes parents quand je prends mes vacances.

J’ajoute, plus sèchement :

— Et je me rends à la station-service. Mais peu importe où je vais. L’important c’est que je sois toujours disponible.

— C’est absolument…

Teddy est réduit au silence par le regard de travers que lui lance son père.

— C’est un véritable engagement sur le long terme, complète Jerry. Visiblement Ruthie a choisi un rôle et s’y tient. Contrairement à d’autres qui passent leur temps à courir après des chimères.

— Tu exagères, proteste Teddy. Quand on ouvrira, tu verras que mon projet tient la route.

— Ouais, on verra.

Jerry me gratifie d’un petit sourire.

— Ce n’est pas tous les jours que je rencontre quelqu’un d’aussi dévoué que vous, Ruthie. On voit que vous tenez à Providence et que vous n’êtes pas uniquement motivée par l’argent.

Son compliment m’enivre de joie. Mais je suis également partagée, car la réflexion de Jerry a blessé son fils.

— Merci. Oui, c’est vrai, j’adore Providence. Je vous fais faire le tour du site ?

Jerry a autre chose en tête.

— Teddy a besoin d’un endroit où habiter pendant un mois ou deux. Il a été mis dehors par ses colocataires et n’a plus aucun canapé à squatter. Un Prescott ne peut pas dormir dans la rue. Il va prendre l’autre moitié de votre cottage.

Un poids me tombe sur l’estomac. On aura un mur en commun.

— Il n’a pas été occupé depuis longtemps. Il sent un peu le… renfermé.

— Je l’installe ici pour quelques semaines, le temps qu’il retombe sur ses pieds. Économise de l’argent. Réfléchisse à son avenir. Si vous pouviez me donner les clés, Ruthie, on va aller jeter un œil. Peut-être pourriez-vous lui donner un petit coup de ménage.

Ce matin, on était complètement hors des radars, mais en venant sauver son fils malchanceux et sans le sou, Jerry s’est rappelé qu’on existait. Et maintenant, je dois faire la poussière.

Je réponds d’une voix plate :

— Pas de problème.

— Je peux faire le ménage moi-même, s’exclame Teddy.

Il tend une main pour récupérer la clé, mais son père fait de même. Je sais qui est mon patron.

— Pendant que tu vivras ici, tu travailleras au secrétariat, déclare Jerry.

Je fais un gros effort pour garder un regard impassible. Il ne faut surtout pas que je montre à quel point je suis absolument, désespérément contre cette idée.

— Elle n’en a pas envie, relève Teddy.

Lit-il en moi comme dans un livre ouvert ? Effrayant.

— Bien sûr que si, rétorque Jerry. Tu pourras te servir de ce que tu auras appris pour monter ton entreprise. Mais, avec un peu de chance, cette expérience te donnera envie de t’intéresser à l’entreprise familiale.

Teddy soupire.

— Je ne suis pas promoteur immobilier. Je suis tatoueur. Je ne travaillerai jamais pour PDC.

Les tatouages compulsifs prennent désormais tout leur sens. Tatouages, moto, désinvolture de celui qui se laisse porter par le vent, pas du tout inquiet pour son prochain repas ou son prochain lit ? Pas étonnant qu’il me regarde comme si j’étais microscopique.

Jerry observe Mélanie d’un air pensif.

— Avez-vous signé un contrat ?

Je réponds pour elle.

— Oui, un contrat de deux mois. Elle est déjà formée.

Hors de question d’être assise en face du fils du patron pendant qu’il se tourne les pouces à faire des quizz en ligne huit heures par jour. J’ai déjà Mel pour ça. Elle cligne les yeux vers moi, l’expression reconnaissante. Teddy a l’air reconnaissant lui aussi.

— Une entreprise s’occupe déjà de l’entretien, on a un jardinier… Il ne nous manque rien.

Jerry me fixe de son regard perçant.

— N’y a-t-il pas un petit boulot qu’il pourrait faire ? N’importe quoi ?

Il a vraiment envie de cocher la case « Projet Teddy ».

— Ruthie, vous parliez de faire le plein d’essence pour un résident. Ça m’a tout l’air d’un boulot.

Les rouages de mon cerveau tournent au ralenti. C’est le stress. Je peux à peine me rappeler mon propre nom ou de respirer.

Un job pour Teddy… Que pourrait-il bien faire ?

— C’était pour les Parloni, intervient Mélanie. Elles ont souvent besoin d’un coup de main. Attendez une minute…

Elle se tourne vers moi.

Les rouages de son jeune cerveau sont plus rapides que les miens.

— Elles recrutent justement un assistant. Il pourrait travailler pour elles.

Je me suis sentie minable et ridicule à la station-service quand Teddy Prescott a éclaté de rire et s’est moqué de chaque détail de mon apparence. L’heure est venue de prendre ma revanche.

— Parfait. Bien joué, Mel. Voudriez-vous consulter l’offre d’emploi, Teddy ? Elles ont surtout besoin d’un chauffeur, de quelqu’un pour faire leurs commissions et leurs tâches ménagères.

Je jubile intérieurement. Ce sera l’expérience la plus bizarre et la plus dégradante de sa vie.

— Parfait, répète Jerry.

Je pense que lui aussi jubile intérieurement.

Teddy me regarde d’un air soupçonneux. Pas étonnant, je suis animée d’une allégresse diabolique.

— Les résidents en question devraient d’abord me faire passer un entretien. Je ne veux pas de traitement de faveur.

Jerry peut difficilement s’y opposer.

— Très bien. Joue le jeu, mets-y l’effort nécessaire. Je vais faire un tour. C’est toujours agréable de mettre le pied sur une de nos propriétés.

Il quitte le bureau. Quand il tourne la tête, je remarque que son profil est le portrait craché de son fils.

Je préférerais que Jerry ne se balade pas sans moi. Des idées vont lui venir en tête, je le sais. La vie c’est le changement, après tout. Mais je dois lui faire comprendre combien cet endroit est important. Et surtout, je dois rapporter à Sylvia que j’ai fait du mieux que j’ai pu.

Sur une impulsion je lui emboîte le pas.

— Monsieur Prescott ? Pardon, Jerry ? Puis-je me joindre à vous ?

— Je préférerais que vous alliez à l’entretien avec Teddy. Je sais que vous avez besoin de vous assurer qu’il fera l’affaire.

Il lève les yeux vers la colline, l’air soudain épuisé.

— Je ne me rappelle même plus quand on a fait l’acquisition de cet endroit.

— Vous êtes une personne très occupée.

— Trop occupée. Ma fille Rose est prête à prendre plus de responsabilités. Je vais lui demander de lancer une étude de faisabilité et de faire une recommandation au conseil d’administration. Je lui dirai de vous appeler.

Il semble satisfait de cette décision.

— Je lui fournirai toutes les informations dont elle a besoin.

Je sais qu’il faudra plus que des rapports pour les convaincre de laisser Providence tel quel. Quelle opportunité ai-je de montrer l’impact positif que nous avons sur nos résidents ? Comment puis-je le faire tomber amoureux de cet endroit ?

— Accepteriez-vous de venir à notre fête de Noël ? C’est moi qui m’occupe de la collecte de fonds. On s’amuse beaucoup. Chaque année, on a un thème différent. C’est un très bon exemple du genre d’activités qu’on fait ici.

Jerry est enchanté.

— Envoyez les détails à mon assistant. Si je suis disponible, bien sûr, pourquoi pas ? Ça a l’air amusant.

Il commence à s’éloigner.

— Envoyez également une invitation à Rose, s’il vous plaît. Elle doit apprendre à sortir du bureau et rencontrer des gens. Je doute que Teddy soit encore à Providence d’ici là mais, en attendant, pouvez-vous garder un œil sur lui et l’aider à prendre ses marques ?

Je n’ai pas d’autre choix que de répondre : « Bien sûr. »





5




Je retourne au secrétariat où Teddy et Mel s’entendent comme larrons en foire. Je compose le numéro des Parloni. Quand elles décrochent enfin, une télévision beugle en arrière-fond.

— Quoi ? crie Renata, si fort que Teddy l’entend de là où il se tient. Qui est mort ?

— J’ai un garçon ici pour un entretien.

Appliquer le mot garçon à cette montagne de muscles est risible. Encore qu’il est venu accompagné de son papa comme un gamin qui se présenterait pour un job de livreur de journaux.

— Je croyais qu’un infirmier allait changer nos couches, aboie Renata. J’allais me faire pipi dessus exprès. Comment est-il ? demande-t-elle en mastiquant bruyamment. Il entre dans quelle catégorie ?

Elle veut dire :

• Gothique dépressif

• Skater sans cervelle

• Prima Donna

• Musicien sans talent

• Jeune idéaliste

Plein d’autres catégories dont je suis incapable de me souvenir car un homme charmant me regarde comme s’il me trouvait à son goût.

Quelle catégorie ? Tout ce que je sais, c’est que ses yeux me rappellent la carapace d’une tortue à écailles dorées. Marron, vert et or. Une teinte extrêmement rare qu’on ne voit qu’ici. Mon regard se pose sur la manche de son T-shirt et, avant que je m’en rende compte, mes yeux descendent de son avant-bras jusqu’à son poignet. Il fléchit les doigts comme si je l’avais touché. Je donnerais n’importe quoi pour continuer à explorer cette œuvre d’art.

Je réponds, le souffle court :

— Il est dans la catégorie tatouage.

— Tu sais bien que c’est une sous-catégorie, rétorque Renata.

— C’est le fils du propriétaire de Providence. Il va vivre ici, de l’autre côté de mon cottage, pendant quelque temps. Ce sera très pratique – il pourra passer chez vous chaque fois que vous aurez besoin de lui.

Renata pousse un cri de joie.

— Notre dernier garçon est un Richie Rich ! Je me suis entraînée pour ça.

Elle marque une courte pause.

— Le fils du propriétaire, tu dis ? Est-ce qu’il va falloir que je me comporte de façon correcte avec lui ?

C’est la première fois qu’elle s’inquiète de l’impact que ses frasques pourraient avoir sur moi.

— Il ne veut pas de traitement de faveur, lui dis-je avec une liesse à peine dissimulée. Faites-lui passer l’entretien habituel.

— Je vais faire le Challenge du Chemisier blanc. Je ne l’ai pas fait depuis longtemps. Envoie-le-nous. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir porter…

Elle raccroche.

Dans le vide, je réponds :

— Aucun problème. À tout de suite.

Je repose le combiné.

— Allons-y.

Mélanie attrape son carnet.

— Je peux venir ?

— Tu dois rester ici pour répondre au téléphone.

Elle fait rouler son fauteuil jusqu’à son bureau et s’y laisse tomber d’un air déçu.

— Tu n’avais pas besoin de prendre des notes, au fait.

— Je prenais exemple sur toi ; tu fais toujours plein de listes. J’espère que tu auras le job, Teddy. Ce serait sympa d’avoir quelqu’un de jeune par ici à qui parler.

Le regard de Teddy dévie vers moi.

— Je pense que je suis plus âgé que Ruthie.

Réalisant sa maladresse, elle se met à bafouiller.

— On sera trois jeunes ici, c’est évidemment ce que je voulais dire. As-tu entendu parler de la Méthode Sasaki ? Bien sûr que non, vu que je viens de l’inventer.

— Avec un nom pareil, c’est forcément réglo.

Souriant d’un air intéressé, il se penche sur son bureau pour examiner son bordel.

— J’espère que ce n’est pas une arnaque. Je suis fauché et crédule.

Il marque une pause.

— Ah, tu sais quoi ? Je signe.

Je m’en mêle avant que ça dérape :

— Interdit de lui parler de la Méthode Sasaki.

Teddy soulève le carnet de Mélanie.

— Petit ourson ? Oh putain, la honte.

Il prend un stylo et barre, avant de continuer à lire le reste de ses notes.

— Coupe de cheveux. Crinière de rêve. Soins du visage sur un ancien terrain de golf. Bon travail, ce sont des notes utiles. Attends, c’est quoi ça ? Répéter à Ruthie de rester éloignée de lui.

Mel hausse les épaules.

— Je ne veux pas que ma patronne se laisse aveugler par ta crinière.

Teddy soutient mon regard tandis qu’il se caresse la tête du bout des doigts. Reste impassible, Ruthie. Tiens bon.

Il me sourit d’un air narquois et barre cette ligne-là aussi.

Étonnamment Mélanie ne remarque rien du tout. Elle continue dans la même veine.

— On va inscrire Ruthie sur MatchUp. Toi qui es un mec, comment tu décrirais son style ? Tu la trouves ringarde ?

— MatchUp ? bafouille-t-il.

Il se ressaisit vite fait et fait mine de me reluquer.

— Hmm, voyons voir…

Je sais que Mélanie a bon fond mais elle a touché un point vraiment sensible. Entre la scène de la station-service et une enfance et une adolescence passées dans la peau de Ruth-la-fille-du-Révérend et Ruth-la-Rapporteuse, ma patience a atteint sa limite.

— Le but de la Méthode Sasaki est d’aider Ruthie à…, commence Mélanie.

Je prends ma voix la plus sévère, celle qui rendrait un golden retriever incontinent.

— Ça suffit, Mélanie. S’il te plaît, remets-toi au travail.

— Compris, répond-elle, pas gênée le moins du monde. J’espère que ce n’est pas toi qui as fait de la peine à Ruthie, ajoute-t-elle à l’intention de Teddy.

Il se tourne vers moi, une lueur de surprise dans les yeux, mais je quitte le bureau avant qu’il ait le temps d’en placer une.

— Ça m’arrive parfois, lui avoue-t-il avec une note de regret sincère dans la voix. On m’a dit que je pouvais me comporter en petit connard égoïste.

— Ne recommence pas, répond Mélanie d’un ton glacial. Ou tu auras affaire à moi.

— Viens, tu as un entretien !

Une jubilation diabolique m’anime. J’espère que Renata Parloni va lui en faire voir de toutes les couleurs.

Teddy me suit sans aucune difficulté tandis que je remonte l’allée au pas de course.

— C’est quoi toutes ces tortues ?

On croise deux tortues à écailles dorées. Elles sont en train de s’accoupler. Je suis heureuse pour l’espèce, mais quand même… Alors que je m’écarte pour leur donner de l’intimité, je percute Teddy et me retrouve propulsée dans une haie telle une balle de flipper. Il pose sa main sur mon bras pour me retenir. On s’arrête face à face.

— Attention, me prévient-il.

Il m’a prise pour une touriste ou quoi ? Alors que je me démène depuis des années pour protéger l’investissement de sa famille. Je bouillonne de colère. Providence était hors des radars. PDC nous avait oubliés. Maintenant Jerry Prescott est là, de l’autre côté du lac, à prendre des photos, déléguer, faire des projets.

— Peut-être qu’elles jouent à un jeu, continue Teddy, désignant les tortues qui s’en donnent à cœur joie. Elles ne font peut-être pas ce qu’on imagine.

Il voudrait que je plaisante avec lui.

— Celles avec du jaune sur la carapace sont en voie d’extinction, lui dis-je. S’il te plaît sois prudent. Si tu écrases une de ces tortues, il faudra que je la mette à l’écart et que je remplisse un formulaire.

Tu ne saurais même pas où trouver le clipboard, mon pote.

Teddy regarde en contrebas vers le secrétariat et pousse un soupir.

— Je n’ai jamais rien vécu d’aussi humiliant. Petit ourson, grogne-t-il, le souvenir encore vivace. Hé, je rêve ou j’aperçois l’ombre d’un sourire moqueur ?

Il tient toujours mon bras et me serre doucement.

Je suis en train de… paniquer légèrement ? La sensation de papillonnement que je ressens à l’intérieur est-elle de la panique ?

Alors qu’il remarque ma réaction et croise lentement les bras sur sa poitrine comme si j’étais une créature effrayée, je remarque que GIVE est tatoué sur les articulations de sa main droite. GIVE et TAKE, donner et prendre. J’en reste sans voix.

— Je sais que mon père t’a mise dans une position super délicate, dit-il. J’en suis désolé. Je te promets que je serai parti d’ici dès que j’aurai assez économisé. Deux mois, tout au plus. Cet endroit, c’est quelque chose, hein ?

— Cet endroit est remarquable. Viens, allons-y.

— Ouais, attends, répond Teddy, pas pressé comme toujours. Laisse-moi profiter de la vue.

Providence est construit autour d’un lac naturel, dans lequel se déversent des ruisseaux qui s’écoulent de la colline abrupte sur notre droite. Au printemps les jacinthes des bois et les tulipes blanches que j’ai plantées moi-même fleurissent sur les berges que les tortues broutent paisiblement. Mais la forêt sombre et broussailleuse n’est agréable ni pour la randonnée ni pour pique-niquer et rêvasser. Je le sais parce que j’ai déjà essayé. Il n’y a rien d’autre que des moustiques et des excréments dignes du Bigfoot dans ces arbres.

Mais Teddy ne profite pas de la vue, il regarde les pavillons.

— J’ai comme une sensation de déjà-vu. Ce n’est pas la première fois que je vois ces pavillons.

Il enjambe les tortues en train de copuler et commence à déambuler, l’air troublé.

— J’ai l’impression d’avoir rêvé de cet endroit.

Il regarde les lunettes qui pendent sur ma poitrine.

— Je fais pas mal de rêves depuis quelque temps, poursuit-il.

— Sans blague.

Plus je me montre sèche, plus son sourire s’élargit.

Je désigne les pavillons.

— Une fois que je te l’aurai dit, ça te paraîtra évident, lui dis-je.

Teddy s’arrête devant le numéro 1, où réside Mme Allison Tuckmire. Son poing sous le menton, il le contemple d’un air pensif. Il est mignon quand il réfléchit. Il devrait le faire plus souvent.

— Donne-moi un indice, réclame-t-il. Le style architectural.

— L’architecture t’intéresse ?

Il hausse les épaules.

— J’aime l’art.

Je m’en serais doutée. Il est complètement recouvert de dessins. Je lui réponds :

— Architecture néo-coloniale. Les doubles colonnes de chaque côté des portes, les arches au-dessus des fenêtres, les volets et le toit en ardoise. Je t’ai déjà donné un indice quand j’ai présenté Providence. Cet endroit a été construit à la fin des années 1960.

Teddy se tourne vers moi avec un grognement.

— Le suspense est insoutenable. Dis-moi.

— Graceland.

Il me regarde comme si le sol s’était ouvert sous ses pieds.

— Graceland, répète-t-il, émerveillé. Graceland avait une ribambelle de chatons.

Sa description en plein dans le mille me fait éclater de rire.

— Herbert St. Ives, l’architecte qui a conçu Providence, était un grand fan d’Elvis. Il n’y a pas moins de quarante chatons ici.

D’un geste du bras, j’englobe l’immense allée de maisons qui entourent le lac.

— Ce lieu était, à une époque, extrêmement moderne et glamour. Aujourd’hui…

J’essaie de penser à la meilleure formulation possible.

— Disons qu’on essaie de le préserver du mieux qu’on peut.

Il se frotte la nuque d’un air contrit.

— Je suis désolé si je t’ai vexée à la station-service. Je souffre d’un cas incurable de diarrhée verbale. Je me laisse facilement emporter et tu as éveillé mon imagination. Mais c’est ma faute, pas la tienne. Je suis désolé.

L’idée d’éveiller quoi que ce soit en lui me laisse sans voix. Tandis qu’on se dévisage, je réalise que la partie que j’attendais le plus ne viendra pas. Celle où il dit, Tu ne fais pas vieille du tout.

Le silence devient insupportable.

— Je parie que tout le monde ici est super riche, finit-il par dire. J’ai entendu une variation de cette déclaration de la part de nombreux, nombreux candidats. Bouclier protection des résidents activé. Je m’éloigne sans répondre à sa question.

— Viens, c’est par là.

J’ai l’impression d’être suivie par un T-Rex. Les pavés en granite crissent bruyamment sous ses bottes. Son ombre s’étire devant nous, éclipsant la mienne. J’ignore comment il est possible de sentir que quelqu’un vous observe, mais je jurerais que l’élastique qui retient mon chignon se relâche et que mes collants descendent de quelques centimètres sur ma taille. Certains hommes sont très, très magnétiques.

— Je peux savoir quelles seront mes attributions ? demande-t-il de sa voix profonde et rauque.

— Mieux vaut que tu abordes directement le sujet dans l’entretien, dis-je, évitant à la fois la question et une tortue. Les Parloni seront tes patronnes, pas moi.

— Si tu me donnais des ordres, je t’obéirais au doigt et à l’œil. Ses paroles me troublent tellement que je m’abstiens de répondre.

— Tu ne vas même pas me donner un indice sur ce qui m’attend ? reprend-il d’une voix normale.

— Je veux voir comment tu t’en sors sous la pression.

Il allonge sa foulée pour qu’on marche côte à côte.

— Ne t’inquiète pas. Les gens tombent sous le charme dès qu’ils me rencontrent. C’est ma spécialité.

— Tu as un taux de réussite de 100 % ?

Je m’attends à un sourire fanfaron et une affirmation scandaleuse mais il a l’air secoué. Les réflexions de son père semblent l’avoir vraiment blessé.

— Toi, tu te débrouilles bien sous la pression, remarque-t-il. Je sais que voir papa débarquer a dû être stressant.

Je lisse mes vêtements et sonne chez les Parloni.

— Ton père va demander à ta sœur Rose de faire une étude de faisabilité.

— Oh merde, je suis désolé. Tu peux faire tes valises.

Il prend une profonde inspiration et expire. Il a beau essayer de donner le change, je sens qu’il est nerveux.

La porte s’ouvre. Aggie apparaît, chic dans un tailleur pantalon gris étain. Seuls les fauteuils et les vieilles dames riches peuvent porter cet épais tissu jacquard sans avoir l’air ridicule.

— Renata est en train de choisir un costume. Bonjour, jeune homme.

Je me charge des présentations.

— Théodore Prescott, voici Agatha Parloni.

— Teddy, corrige-t-il avec un sourire.

Ils se serrent la main.

— Enchanté de vous rencontrer, madame Parloni.

— Appelez-moi Aggie. Par ici, jeune homme. Vas-tu assister à l’entretien, Ruthie ?

Elle a remarqué que j’avais apporté mon bloc-notes.

— J’aimerais bien, si cela ne vous dérange pas.

Autour de nous, la maison est en léger désordre. Une pile de vêtements sales haute d’un mètre vingt attend sur le dossier du canapé d’être emmenée au pressing. Le plan de travail est à nouveau couvert de mugs alors que hier soir, fulminant d’avoir payé vingt dollars pour un homme qui s’est moqué de moi, j’ai rempli leur lave-vaisselle. Le souvenir me galvanise. À partir de maintenant, je ne l’aide plus.

— Il y a un peu de désordre, s’excuse Aggie dans un soupir las. Avez-vous eu du mal à trouver Providence ?

— Non. Et Ruthie a eu la gentillesse de m’accompagner jusqu’à votre pavillon.

Aggie sourit faiblement.

— Je reconnais bien là notre Ruthie.

Elle est loin de s’imaginer que je rêve d’une bonne séance d’humiliation.

— Si gentille.

— Je dirais plutôt qu’elle est coincée, assène Renata derrière nous.

Quelle chance d’assister à un cours de la grande prêtresse de la repartie. Elle marche vers nous, nous régalant d’un défilé de mode en prime.

— Tout ce vert…, souffle Teddy, ébahi.

Son accoutrement est entièrement vert : un pantalon très large, un chemisier en soie, une banane incrustée de strass et une visière avec MONEY imprimé sur le bord. Ses petites ballerines scintillent. Pour couronner le tout, elle porte la perruque vert émeraude qu’elle appelle « la sirène ». Son maquillage est tellement vif qu’il pourrait éclairer toute une salle de spectacle de Broadway. Se maquiller avec subtilité et faire de jolis dégradés d’ombres à paupières, c’est pour « les jeunes qui ont du temps devant eux ». Si elle est flattée par la réaction bouche bée de Teddy, Renata ne le montre pas. Elle déambule autour de lui comme si elle inspectait un frigo qui venait d’être livré.

— Quelle marque et quel modèle est-ce ?

Ses frasques font soupirer Aggie.

— Teddy Prescott, voici Renata Parloni.

— Détache ces cheveux, Raiponce, ordonne Renata.

S’ensuit une publicité pour shampooing hypnotique dans laquelle ses cheveux brillants et soyeux tombent en cascade.

— Quelle perruque ça ferait… Tu envisagerais de me les vendre ?

— Non, désolé. Sans mes cheveux, je ne suis rien.

— Ça valait le coup d’essayer. Ça t’arrive de les couper ?

— Ma sœur Daisy rafraîchit ma coupe à Noël, dehors sur le patio. C’est la seule à qui je fais confiance. Les autres me feraient la boule à zéro.

Il empoigne ses cheveux d’un air protecteur.

Renata refuse d’abandonner aussi facilement.

— Je paierais le prix fort. Réfléchis-y.

Aggie s’éclaircit la gorge. Comme toujours, les choses commencent bizarrement.

— Asseyons-nous dans la véranda.

— La pièce que j’aime le moins, ronchonne Renata.

Elle s’assoit loin des rayons chauds et ensoleillés.

— Si j’avais le dernier mot, on garderait les volets fermés en permanence.

— Mais tu n’as pas le dernier mot, répond Aggie avec douceur.

Je réalise alors que quelque chose m’avait échappé, dans leur dynamique. Renata est bruyante comme une corne de brume, et tout aussi subtile, mais c’est Aggie le chef.

— Asseyez-vous, nous encourage Aggie.

On s’exécute.

— Teddy Prescott, ta première tâche est de t’assurer que la lumière du soleil ne touche plus jamais ma peau. Vous ne savez pas la chance que vous avez tous les deux d’avoir de la PEAU.

Teddy et moi sursautons sur nos sièges et baissons instinctivement les yeux vers nos mains.

— Une peau jeune et belle, ajoute-t-elle à la manière d’un détraqué.

Teddy demande :

— Vais-je finir au fond d’un puits à me tartiner de crème solaire ?

— Ce que tu fais de ton temps libre ne me regarde pas, rétorque Renata. Oh mais que vois-je ?

Elle a repéré les tatouages sur ses articulations.

— GIVE et TAKE. Es-tu gaucher ou droitier ?

— Gaucher.

— Alors tu admets prendre plus que tu ne donnes.

Renata est passée dans un mode que je connais bien : celui où elle mène une discussion tarabiscotée basée sur la perception qu’a le candidat de lui-même. Et dire qu’on vient à peine d’arriver…

— Ça dépend avec qui je suis.

— Développe, ordonne sèchement Renata.

— Si je suis seul dans le puits avec la crème solaire, alors je vide le flacon. Mais si je ne suis pas seul, je partage.

Il ajoute, avec un sourire espiègle :

— J’aime prendre autant que j’aime donner.

Ses yeux multicolores se posent sur moi pour voir comment j’accueille sa réponse audacieuse. Son sourire s’élargit lorsqu’il constate que je suis amusée.

— Un point pour Teddy, arbitre Aggie.

— Quelle toile vierge on a ici, s’exclame Renata.

Elle s’empare de mon poignet, déboutonne et remonte ma manche.

— On pourrait l’emmener se faire tatouer. Je paierai. Qu’est-ce qu’elle pourrait bien se faire faire ? Je sais, une grande Vierge Marie.

Elle est étonnamment forte pour son âge. J’inspire tandis que ses ongles s’enfoncent dans ma peau.

— Aïe !

Pour la première fois, Teddy a l’air vraiment mal à l’aise.

— C’est la première question de l’entretien ? Quel tatouage est-ce que moi, un tatoueur professionnel, je ferais à Ruthie ? Celui qu’elle me demanderait. Lâchez-la, s’il vous plaît, gronde-t-il.

Les trois femmes que nous sommes nous rappelons soudain qui il est.

Renata relâche mon bras, qui est maintenant incrusté de croissants de lune. Aggie reste impassible mais je remarque qu’elles échangent un long regard.

— On va devoir inventer une nouvelle catégorie, n’est-ce pas, Ruthie ? dit finalement Renata.

C’est sa façon de s’excuser.

— Quelles sont les autres catégories ? demande Teddy comme s’il n’avait pas affaire à une personne étrange. Je peux peut-être vous dire laquelle me correspond.

Renata commence à énumérer sur ses doigts.

— Plouc. Petit garçon perdu. Trop bête pour vivre. Faux petit-fils – ce sont ceux qui espèrent hériter.

— Soucieux de l’environnement – ceux qui ne mettent pas de déodorant, ajoute Aggie.

— Moi j’en mets du déodorant, précise Teddy.

— Un autre point pour Teddy. Parfois j’ai encore l’impression de renifler Matthew, déclare Aggie. Pourtant il ne travaille plus pour nous depuis des années.

J’essaie de me joindre à la conversation.

— Artiste torturé ?

S’il a lui-même dessiné ses tatouages, il a du talent.

— Je me sens légèrement torturé là, effectivement, acquiesce Teddy.

Renata regarde par la fenêtre. Elle a l’air perdue dans ses pensées.

— Mes préférés étaient les camés insomniaques. Ceux qui pouvaient me procurer de la bonne dope et avec qui je restais debout toute la nuit à discuter de quelles célébrités seraient les prochaines à mourir.

— Je vais faire comme si je n’avais rien entendu, dis-je.

Je dois être en train de me ramollir. La faute au soleil de fin d’après-midi qui me réchauffe le dos.

— À notre âge, l’herbe et les plats à emporter sont les seules choses qui vaillent la peine de vivre. Et l’amour, évidemment, ajoute Renata en tapotant la main de sa sœur. Ah, je suis très romantique1…, Teddy. Fais-moi un compliment.

— Vous avez une jolie maison.

Il a raison. La véranda offre une vue charmante. Les pelouses parfaitement entretenues débouchent sur une haie de buis anglais. Au-delà on aperçoit une glycine et un abreuvoir à oiseaux.

Renata s’esclaffe.

— Réponse minable, moins un point. Si je n’avais pas un million d’années, je retournerais dans mon loft à Tribeca.

Je soupire intérieurement. Encore ce refrain !

Ses yeux se plissent dangereusement.

— Je voulais dire un compliment qui m’est destiné.

Teddy relève le défi. Il plisse les yeux contre la lumière du soleil, soulève sa batte.

— Vous êtes…, commence-t-il avec emphase et une sincérité absolue, la personne la mieux habillée que j’ai jamais rencontrée.

La foule bondit. On met nos mains en visière. La balle quitte le terrain et enfonce le pare-brise d’un bus, deux banlieues plus loin.

Renata baisse les yeux vers elle.

— Oh. Tu veux dire cette tenue ?

Sourire aux lèvres, elle caresse sa cuisse maigre comme un clou, comme si c’était un animal de compagnie bien aimé.

— Ce vieux pantalon palazzo de la collection croisière de Dior de 2016 ? Cette blouse Balenciaga vintage ? Il est doué. Dix points, lance-t-elle à Aggie, qui commence à piquer du nez dans la véranda ensoleillée.

Il ne fait pas le fier pour autant mais reste au contraire concentré sur l’entretien.

— En quoi consiste le boulot ?

— Tu conduis ? interroge Renata. C’est tout ce qui m’importe. Une fois, un garçon nous a dit qu’il ne conduisait pas à cause de l’empreinte carbone. Il s’est retrouvé avec l’empreinte de mon pied sur le cul.

Teddy sourit. Il a un sourire ravissant.

— Je conduis une moto. Mais j’adorerais faire un tour dans votre Rolls-Royce.

Aggie se réveille de sa sieste au soleil.

— Dites-nous-en plus sur vous.

Au même moment, Renata demande :

— Tu mesures combien ?

Pourquoi les femmes âgées sont-elles obsédées par la taille des jeunes hommes ?

— J’ai vingt-sept ans. Je mesure un mètre quatre-vingt-quinze. Comme je l’ai dit, je suis tatoueur mais j’ai également été chauffeur-livreur.

Aggie le contemple d’un air pensif.

— Pourquoi ne travaillez-vous pas dans votre domaine de prédilection ?

— J’essaierai peut-être de travailler en freelance. Le soir, pour ne pas interférer avec mes heures de boulot.

— On est très exigeantes, intervient Renata. Je te veux à notre entière disposition pour faire nos commissions ou nous emmener en balade. Il y a beaucoup de vêtements à emmener au pressing et à récupérer. C’est un job facile, je ne comprends pas pourquoi les jeunes démissionnent toujours. Ramène-nous des fleurs. De la pizza. Réserve-nous des tables au restaurant. Hmmm, quoi d’autre ?

Renata regarde vers moi.

— Entretien de la maison et bricolage, ménage, lessive, compliments spontanés.

C’est un rôle très complet qui demande de ravaler sa rage et sa fierté.

— Courir chercher des snacks et les aider à commander des articles en ligne.

— Je sais un peu cuisiner, nous dit Teddy.

Il n’arrête pas de regarder dans ma direction. S’attend-il à ce que je pose des questions ? S’attend-il à ce que je fasse bouclier ? Cachant ma page de la main, je m’appuie sur le bord de la table et écris :

Tatoueur ; chauffeur-livreur



27 ans, 1 m 95 ; crinière de rêve



Sait cuisiner ; fait des compliments sincères





Je compte également les points alloués et retirés. Pas étonnant que Mélanie ait pris des notes à la réunion. Je suis du genre à tout noter et faire des listes pour un rien. Elle pensait bien faire. Ajouter rigoureuse au profil que je mettrai sur le site de rencontres.

Retenant un bâillement, je passe la main dans mes cheveux pour vérifier qu’aucune mèche ne s’échappe puis je me pince les lèvres pour étaler mon baume à lèvres. Pourquoi est-ce que tout est silencieux tout à coup ? Je lève les yeux. Les sœurs Parloni regardent Teddy qui est lui-même en train de me regarder.

Aggie sourit.

— N’est-elle pas ravissante assise dans ce rayon de soleil ?

Teddy tourne la tête brusquement. Tiens tiens. C’est donc cela que l’on ressent quand on se fait mater. Ça donne un sacré coup de fouet. Je dirais même plus, c’est électrisant.

— Méfiez-vous de l’eau qui dort. Tu sais ce que cette expression signifie ? interroge Renata.

— Je le sais maintenant, répond Teddy, une fois encore avec sincérité.

Alors que l’embarras commence à me chauffer les joues, Aggie reprend :

— J’en conclus donc que ce boulot sera un tremplin avant de retourner aux tatouages ?

C’est la sainte patronne des changements de sujet. J’allumerai une bougie en son honneur ce soir.

— Un de mes amis ouvre un deuxième salon de tatouage à Fairchild et je veux devenir copropriétaire. Je gérerai cette antenne-là. Mais j’ai besoin de l’argent d’ici à Noël, ou il vendra les parts à quelqu’un d’autre.

Ses yeux reviennent sur moi par réflexe.

— Du moins, c’est le plan, ajoute-t-il avec humilité.

Je sais que son père semblait douter de la sincérité de son engagement dans la poursuite de son projet, mais voyons les choses en face. Voici une personne qui pourrait vendre de la glace en pleine tempête de neige. S’il faisait des efforts en plus de se servir de son charme, il pourrait obtenir tout ce qu’il désire. J’interviens avant que Renata, qui aime se moquer des rêves et des aspirations d’autrui, puisse le mettre en boîte :

— Bien sûr que vous y arriverez, Teddy.

Ma foi en lui le surprend.

— Je n’ai jamais été à Fairchild. C’est loin ? interroge Aggie.

On essaye déjà toutes de calculer s’il sera parti pour toujours.

Il confirme que c’est le cas.

— À cinq heures d’ici. C’est une ville très charmante. Un peu comme ici, en fait. Mais le plus intéressant, c’est qu’il n’y a pas de salon de tatouage là-bas. J’ai fait des recherches pour établir la viabilité du projet. Il y a un campus universitaire et une base d’entraînement militaire, mais le salon de tatouage le plus proche est à plusieurs heures de route.

On dirait qu’il est beaucoup plus investi dans ce projet qu’il l’a laissé entendre. Ma perception de lui change légèrement.

— Pourquoi ne demandes-tu pas simplement à ton papa d’allonger l’argent ? s’enquit Renata d’un ton mielleux.

Je me posais la même question.

— Demande une avance sur héritage. Encaisse, fiston.

— Je suis quasiment certain qu’il n’y a pas d’héritage.

— Tu es le seul fils ? interroge Renata.

Teddy hoche la tête, visiblement très mal à l’aise. Alors que je m’apprête à intervenir, Renata continue.

— Alors tu finiras bien par toucher le jackpot.

— J’ai quatre sœurs avant moi, dans la file. De toute façon, je refuse de demander à mon père de m’aider.

— Donc, Teddy aura son studio de tatouage. Et toi, Ruthie ? As-tu un objectif ? lance Aggie de cette façon douce et patiente qu’ont les adultes pour demander aux enfants de maternelle ce qu’ils feront quand ils seront grands.

Enfant, j’avais confectionné une tenue de vétérinaire à partir de vieilles chemises blanches de mon père. Mon patient était un chat roux tigré en peluche qui n’avait plus de poil sur les pattes avant tant je les lui avais bandées. Aggie ne fait rien de plus que se montrer polie, ce n’est pas moi qui passe un entretien, mais j’ai quand même envie de répondre.

— Dans l’idéal, j’aimerais…

Je suis sur le point de parler du départ en retraite de Sylvia et de mes aspirations, plus raisonnables, à la remplacer comme responsable administrative, quand Renata me coupe :

— Maintenant, place à la partie pratique de ton entretien.

Par réflexe, Teddy regarde dans ma direction.

— OK, dit-il.

— Tu es tout seul, aboie Renata. Aucun indice, aucune piste. Voilà pourquoi les hommes m’ont toujours mise hors de moi. Ils comptent sur des femmes compétentes pour pallier leurs faiblesses.

Je l’ai rarement vue aussi énervée.

— Au début de nos carrières, les hommes nous surchargeaient de travail comme si on était des ânes. Plus jamais ça. C’est toi l’âne maintenant.

— Bien sûr. Pardon, bredouille-t-il, contrit. Hi-han.

— Voilà trois cents dollars. Va m’acheter un chemisier blanc. Voyons à quel point tu es intelligent, petit âne. Tu as une heure, à partir de… maintenant !

Elle flanque l’argent sur la table.

— Ruthie, soixante minutes, s’il te plaît.

— Elle n’a pas fait ce challenge depuis longtemps, me glisse Aggie.

Je me dirige vers le four et lance la minuterie. L’après-midi est déjà si avancé qu’il a peu de chances d’y arriver. Panique et excitation s’élèvent en moi.

Si Teddy est surpris par ce défi, il le cache bien.

— J’ai le droit de demander quel genre de chemisier ?

Il jette un œil à la minuterie et lance le chronomètre sur son portable.

Aggie secoue la tête.

— Bien essayé, jeune homme, mais c’est non.

Une lueur de profond amusement anime son regard. Aggie cache bien son jeu. Je crois qu’au fond elle aime tout autant jouer les marionnettistes que sa sœur.

— Fais de ton mieux, ajoute-t-elle.

Teddy passe en revue les pelouses parfaitement entretenues. Techniquement, son père possède tout ce qui se trouve à l’extérieur de cette fenêtre. C’est une tâche dégradante pour quelqu’un dont le nom de famille est Prescott. Il va lui dire d’aller se faire voir. Il cherchera un autre boulot.

— Facile, répond-il.

Il s’éloigne au pas de course. Renata pousse un cri d’euphorie. On se sourit toutes les trois d’un air ravi. C’est jouissif de faire courir un jeune homme comme si sa vie en dépendait. Je comprends alors que peu importe ce que Teddy ramènera, le job sera pour lui.





1. En français dans le texte.





6




À voir les cardigans en laine que je porte la journée, on ne devinerait pas que j’adore me promener nue dans mon appartement.

Chaque soir je ferme les rideaux, retire mes vêtements et je me promène toute nue dans mon cottage pendant quelques minutes avant de prendre mon bain. Cette envie n’est pas née d’une pulsion bizarre. Six mois après avoir emménagé, j’ai dû sortir nue dans le salon pour chercher une serviette dans le panier à linge. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que j’avais désormais mon propre toit et que je pouvais faire ce que bon me semblait. Aujourd’hui, je suis accro à cette sensation d’air partout sur moi. Mais tant que Teddy traînera dans les parages, je garderai mes vêtements sur le dos.

La vie est incroyable. Vous pouvez vous réveiller, suivre votre train-train habituel, aller au lit et découvrir le lendemain que votre vie a changé.

Après qu’un incendie se fut déclaré dans la cuisine au milieu des années 1980, ce large cottage a été converti en deux cottages distincts, séparés d’un mur en plein milieu. J’entends mon nouveau voisin qui se déplace dans son nouvel appartement. Il éternue, claque une porte de placard, pousse un juron, fait semblant de pleurnicher.

Je suis déterminée à m’en tenir à ma routine. Je ferai ce que je fais chaque soir, seulement, cette fois, avec des papillons dans le ventre. Je préchauffe le four. Je fais couler mon bain, y verse une goutte de bain moussant, allume la rangée de bougies sur la margelle et relâche mes cheveux emprisonnés dans un chignon.

Le mail que j’ai envoyé à Sylvia m’a épuisée. J’ai mis un temps fou à trouver la bonne intonation : Bonjour, comment vas-tu ? mélangé à Ne panique pas mais avec un zeste de J’ai un mauvais pressentiment. Ce mail de trois paragraphes m’a demandé presque une heure de rédaction et de tergiversations. Je n’ai jamais eu autant besoin de prendre un bain. Alors que je pose une main sur le bouton du haut de mon chemisier, on frappe à l’entrée.

— Pardon de te déranger, s’excuse Teddy quand j’ouvre la porte.

J’ai toujours la main posée sur le