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La ride du souci

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Year:
2021
Publisher:
Les Presses Littéraires
Language:
french
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1

Tout est sous contrôle (sauf toi !)

Year:
2021
Language:
french
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La boutique aux poisons

Year:
2021
Language:
french
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Page de copyright





			Illustration de couverture :

			© Frédéric Albeau





			ISBN : 979-10-310-1145-5

			ISSN : 2680-4530

			© Grégoire Thoby – Éditions Les Presses Littéraires, 2021





Page de titre




			Grégoire Thoby





			La ride du souci





			Éditions

			Les Presses Littéraires





Dédicace





			À mes frères





Citation





			« Il se passe toujours quelque chose

			Car il fait ce que personne n’ose.

			Pour mieux attraper, pour mieux attraper,

			Pour mieux attraper les mamans,

			Il fait rigoler les enfants.

			Il est plus drôle que bien des pères

			Oui mais il est, oui mais il est,

			Oui mais il est un peu Prosper. »



			Jacques Lanzmann / Jacques Dutronc

			 Le Dragueur des supermarchés





PREMIÈRE PARTIE





I





			–	Un jour, je partirai sur une île déserte et vous n’entendrez plus jamais parler de moi ! nous rabâchait-il en postillonnant.

			De trois ans mon cadet, Julien se mettait à pleurer et notre père avait réussi son coup : se montrer indispensable. Nous n’étions pas plus tendres avec lui. Reproches et critiques l’assaillaient régulièrement. Quand il ne menaçait pas de disparaître, il se contentait de nous lâcher en bordure de route. La voiture redémarrait en trombe, nos cartables passaient par la fenêtre, Julien sanglotait de nouveau et, tel le Petit Poucet, on s’aventurait dans les bois en attendant son retour. Ironiquement, c’est nous qui avons fini par l’abandonner. Les ponts sont coupés depuis six ans. Son ombre n’en reste pas moins omniprésente. On l’évoque quasi quotidiennement.

			Assis en bord de falaise dans le désert andalou, j’attends l’appel téléphonique de mon frère censé m’annoncer la dernière connerie paternelle. L’argile séchée plombant mes chaussures s’effrite à mesure que mes pieds se balancent dans le vide. Ces deux-là s’entrechoquent rudement, il me semble que je ne les contrôle plus. L’érosion pour maître d’œuvre, le paysage est lunaire, infertile, mais grandiose : sable, ravines et montagnes rocailleuses s’offrent à moi. ; Un ancien fond marin, la mer mise à nu. Mon portable vibre. Julien est ponctuel, comme toujours. Seul au monde, j’enclenche le haut-parleur et après un court échange de banalités, il en vient à l’information croustillante :

			–	Bon, j’ai reçu une nouvelle plainte… J’te lis l’e-mail en entier, tu vas adorer : « Bonjour Julien, je suis à la recherche de ton papa. Parti le 7 août en vue de vendre sa société en Allemagne, il devait s’absenter une semaine et cela fait déjà deux mois. Je l’ai hébergé au printemps et lui ai prêté dix mille euros. »

			–	Putain…

			Mes talons cognent désormais le flanc de la falaise. Éboulement de terre et rire nerveux résonnent à l’unisson. Évidemment, cette société est bidon et notre père parle aussi bien allemand qu’il maîtrise la flûte traversière, le pipeau étant plutôt son

instrument de prédilection. Julien poursuit la lecture :

			–	« J’espère sincèrement que rien de grave n’est arrivé, j’aimerais être rassurée S.V.P. Je n’en dors plus la nuit. Si je me trompe de destinataire, merci de ne pas tenir compte de ce message. Cordialement, Janine ». Voilà voilà. Ça s’arrêtera jamais, j’te jure.

			–	T’as répondu ?

			–	Non, qu’est-ce que tu veux que je dise ?

			–	Tu la connais cette Janine ?

			–	Pas du tout, j’sais même pas comment elle a eu mon mail ! Encore une pigeonne, quoi.

			Des Janines, on en a côtoyé des dizaines depuis le berceau. Inutile de rencontrer la nouvelle pour se faire une idée du profil : femme gentille, trop gentille, naïve à ses dépens, en manque affectif, très probablement mère célibataire marquée par une histoire personnelle difficile. La proie parfaite. Je fais cesser le va-et-vient de mes brodequins glaiseux, redresse mon dos voûté et rétorque froidement :

			–	Écoute, faut juste lui dire la vérité : elle s’est fait arnaquer, elle récupérera jamais son pognon et on n’a aucune nouvelle de lui.

			–	Tu peux te charger de la réponse s’te plaît ? J’aimerais éviter que mon herpès revienne.

			–	Et donc c’est à moi d’me taper une nouvelle crise de psoriasis ?

			Il fut un temps où les victimes de notre père, parfois hargneuses, souvent désespérées, venaient directement frapper à la porte de notre mère, alors déjà divorcée. Le téléphone fixe sonnait en permanence, jusqu’à la rendre folle. Occasionnellement, des altercations à la sortie de l’école : sanglots, mascara ruisselant, déluge d’anecdotes sordides, ces rencontres impromptues se révélaient aussi pénibles qu’inefficaces. Adolescent, j’ai cru pouvoir rétablir la justice, témoigner, apporter des preuves, ficeler mon géniteur à un poteau et appeler les flics. J’étais jeune, optimiste, déterminé et surtout bien con. Sans adresse ni compte bancaire, notre père n’est ni traçable ni solvable ; les multiples tentatives de procès intentés à son égard n’ont jamais abouti, c’est un véritable expert.

			–	Sinon, on laisse pisser, souffle Julien.

			–	Nan, faut répondre un truc. Il est où actuellement ?

			–	Mystère... Sans doute en train d’en pigeonner une autre. Théo a essayé de l’appeler, que dalle, ses deux portables sont éteints. J’veux pas crier victoire, mais si ça se trouve, il a enfin pris la tangente.

			–	Vers sa fameuse île déserte ouais.

			–	Si seulement ! Mais qu’il y aille sur son île, bordel !

			–	Et qu’il y reste.

			Soudain, un pincement au cœur. J’observe de nouveau l’argile se décrocher de mes chaussures au contact du vent et cela me donne l’impression d’une urne qu’on vide de ses cendres. Et s’il lui était vraiment arrivé quelque chose de sérieux cette fois-ci ? Et s’il était mort ? Silence au bout du fil. Julien se pose certainement la même question.

			–	Deux mois sans nouvelles, c’est jamais arrivé, finit-il par ajouter. Ça se trouve, il s’est fait descendre.

			–	Probable. Et on le retrouvera tout gonflé au fond d’un étang, un boulet au pied gauche.

			–	Ou bien enseveli sous une botte de foin avec une fourche rouillée dans la poitrine !

			–	Voilà. Ou alors, c’est Théo qui a fini par le buter et il a caché le corps dans la cave de l’immeuble.

			–	Arrête ! me coupe-t-il en s’éclaircissant la gorge. Je sens que ça pourrait vraiment se terminer comme ça.

			Théo, notre demi-frère de dix-sept ans, conçu avec une autre maman : le troisième fils. Julien, le deuxième, vingt-sept ans, et moi, Gaëtan, le premier, tout juste trentenaire. Dans la bouche de notre père, nos prénoms fondent et nos individualités avec. Nous ne sommes que ses trois fils, sa fierté, sa descendance.

			–	Bon, et sinon, comment ça se passe l’Espagne, vous êtes où là ? s’empresse-t-il de m’interroger.

			–	Dans le désert de Tabernas depuis trois jours. C’est magnifique, y’a personne, juste nous. On peut se garer où on veut, aucune interdiction pour les camping-cars apparemment.

			–	La grande classe, tu m’enverras des photos. Bon, j’vais devoir te laisser, j’ai une copine qui va bientôt arriver.

			–	Oh oh, une copine…

			–	Mouais. Dis bonjour à Paul et caresse Nara de ma part. J’te transfère l’e-mail, tu me feras lire ta réponse.

			–	Ça marche. Bonne soirée ! Tu me manques.

			Il marmonne quelque chose puis raccroche. Je me lève en évitant de trébucher et inspire longuement face à l’immensité rougeoyante. Le soleil décline, les dernières ombres finissent de disparaître. En contrebas, la masse blanche métallique garée entre deux sillons ; mari et chienne sont à l’intérieur. Neuf mois de vie nomade, déjà. Plus d’adresse, plus d’attache. La belle vie sur la route à bord d’Elliot, notre camping-car d’occasion tout juste restauré par nos soins. La liberté. La fuite aussi, incontestablement. Fuite d’un quotidien sédentaire sans aucun sens, d’un passé qui me poursuit, d’un monde qui me pèse. L’estomac retourné, pris d’un besoin pressant, je me dépêche de descendre de ma colline – je ne suis qu’à une cinquantaine de mètres du sol – et retrouve mon studio roulant. Paul est confortablement allongé sur la couchette au-dessus de la cabine, plongé dans un roman de Philip K. Dick. Entre ses jambes, Nara, notre teckel à poil long, vient de sursauter. Elle voudrait bondir pour m’accueillir, me léchouiller les orteils, assurément.

			–	Alors, cet appel ? m’interroge Paul en caressant la demoiselle. Qu’est-ce qu’il a encore fait ton cher papa ?

			–	Faut que j’aille aux chiottes, on en parle après.

			Je me précipite vers la micro salle de bain au fond du véhicule. Pas de porte ; un simple rideau pistache comme barrière intime. Pas de toilettes traditionnelles non plus ; une lunette de w.-c. sur un seau rempli de litière pour rongeurs.

			–	Bon, tu me racontes ? s’impatiente-t-il toujours perché sur le lit. J’veux tout savoir des dernières aventures de Bernard Guivarch, moi.

			–	Chut, faut que j’me détende !

			–	Souffle un bon coup, ça va passer…

			Mon portable vibre, c’est l’e-mail de mon frère. Assis sur mon trône en plastique, le visage collé au rideau en lin, je tapote un brouillon pour Janine. Réponse succincte, informative, détachée. Le cynisme a fini par l’emporter sur l’injustice. La sensation d’impuissance est toujours là, contenue dans mes viscères. Je la régurgite parfois et l’espoir revient. Aussitôt, je me crois suffisamment robuste, persuasif, mes actes peuvent être utiles, les choses peuvent bouger, je m’en convaincs. Mais je me casse les dents et ravale tout. L’impuissance continue de me narguer de l’intérieur, elle ramollit mes selles, se noue dans mes futurs ulcères. Alors, il faudra l’expulser de nouveau et le cirque reprendra de plus belle.

			–	Allez, grouille-toi qu’on en discute !

			–	J’peux m’essuyer tranquille oui ?

			–	Et j’ai faim ! Il est presque vingt heures.

			–	Tu pouvais te préparer un truc en attendant.

			–	Je sais pas faire.

			Paul, l’être le plus opiniâtre, habile et ingénieux que la Terre ait jamais porté, pourtant incapable de faire bouillir une casserole d’eau sans inonder le plancher ou cramer les moustiquaires. Il sait absolument tout faire Paul, sauf la cuisine.

			–	Au fait, j’ai réparé tes lunettes, elles sont à côté de l’évier, me signale-t-il.

			Je quitte enfin mon confessionnal après m’être lavé les mains sous un infime filet d’eau (il faut économiser le contenu de la citerne) et récupère les lunettes rondes que mon fessier avait écrasées quelques heures plus tôt. Paul leur a redonné structure et harmonie ; il a des doigts de fée, mais une fée ouvrière aux paluches calleuses déformées par les travaux manuels. Plomberie, menuiserie, énergie solaire, il m’a tout appris – décoration intérieure, ménage et bons petits plats restent cependant mes véritables contributions domestiques. De vingt ans mon aîné, plutôt grand, râblé au timbre rauque et à l’assurance déconcertante, on le croirait athlétique et hétéro. Il n’en est rien ; le sport l’exaspère au plus haut point et la gent féminine ne lui a jamais provoqué le moindre frétillement intime. Tandis que je m’acharne sur une pauvre gousse d’ail sans défense, il met la table sous l’œil attentif de Nara, toute recroquevillée sur sa couverture grise. Bougie parfumée au feu de bois, musique zen provenant des enceintes portables, lumières LED changeant de couleur et guacamole fraîchement préparé : je peux enfin aborder le cas paternel. Tout est une question d’équilibre. Comme d’ordinaire, Paul se montre pragmatique et réconfortant. À ses côtés, mes angoisses s’amenuisent, mes intestins se raffermissent.

			–	Le plus important, c’est que tu te protèges de lui, me ressasse-t-il en trempant une tortilla chips dans le guacamole. C’est une vraie menace. Répondez à cette Janine mais ensuite, archivez tout et passez à autre chose.

			–	Tu penses pas qu’il faudrait signaler sa disparition ?

			–	Ça me paraît prématuré. Attendez un peu.

			Le repas terminé, je le laisse faire la vaisselle et sors prendre l’air avec Nara dans les bras. La température a fortement chuté en deux heures et les étoiles sont étincelantes. Je n’en ai jamais vu autant. Aucun bruit, pas même celui d’un insecte. C’est ça que je suis venu chercher ici, dans les badlands : le calme. Le vide. Le rien. En embrassant la petite truffe humide de Nara, sa moustache grisonnante me picote le menton. Serein, je ferme les yeux. Silence. Noir total. Je suis bien. Aussitôt, la face espiègle de mon père vient s’incruster sous mes paupières. Un large front ressemblant à s’y méprendre à la peau de ce toutou plein de plis, le sharpeï. Comme sa calvitie est particulièrement prononcée, tout son crâne semble se gondoler et on le croit plus vieux qu’il n’est. Entre ses sourcils broussailleux, une faille aussi marquée que les craquelures du sol supportant mes pieds. Une ride du lion en guise de portrait de Dorian Gray, véritable canyon se creusant un peu plus chaque année, témoignage muet de tous ses vices, empreinte indélébile que même le Botox ne parviendrait pas à estomper. Cela lui donne un air perpétuellement inquiet, jamais renfrogné car il a les paupières qui tombent, accentuant encore davantage sa mine de chien battu.

			–	C’est ta ride du souci, Papa, m’amusais-je à le taquiner en effleurant le sillon de mes petits doigts.

			Cela le faisait rire, bien sûr.

			Il n’a plus le physique avantageux d’autrefois et séduire est certainement devenu plus ardu. Il lui reste néanmoins l’essentiel pour arriver à ses fins : l’humour, une imagination débordante et ce regard implorant sans cesse humide auquel il est difficile de dire non. Je serre les dents en grimaçant et dépose Nara à terre. En regagnant Elliot, mâchoire contractée et narines évasées, je laisse échapper un long, chaud, mais inaudible pet. Le pire de tous.





II





			Mon père est un escroc notoire. C’est un fait que j’ai assimilé vers l’âge de huit ans. À chaque rentrée scolaire, il fallait remplir un formulaire dont l’une des premières questions était : « Métier du père ? ». Tandis que mes petits camarades passaient rapidement à la ligne inférieure, je séchais. J’avais parfois envie de tricher, regardais au-dessus de l’épaule de mon voisin et voulais alors recopier la même chose. Une partie de moi était pourtant fière d’avoir un père « original » qui faisait rigoler tout le monde, trouvant toujours un moyen pour attirer l’attention de mes institutrices. J’inscrivais donc en fonction des années : joueur de polo, horticulteur, navigateur, chauffeur poids lourd ou pilote de Formule 1. Ces activités, il les a vraiment exercées, mais ce n’est pas ainsi qu’il gagnait sa vie, je n’étais pas dupe. Alors quand la colère l’emportait sur la frime, je me contentais de noter « personne ne sait » ou simplement « voleur », suivi d’un ou plusieurs points d’exclamation. Bien qu’il n’ait jamais subvenu à ses besoins de façon honnête, force est de reconnaître qu’il a toujours excellé dans son domaine. Prédateur, charmeur, calculateur, manipulateur, profiteur, affabulateur, c’est un virtuose. De son entourage, je ne connais quasiment personne qu’il n’ait pas réussi à détrousser de sommes plus ou moins importantes. Une grande partie de ma famille y est passée, l’ensemble des divers héritages a été pompé ; il ne reste plus grand-chose. Les amis, les amis d’amis, les parents de nos amis, mes multiples « belles-mères », les connaissances d’un jour, la jolie caissière du Super U, le dentiste, la coiffeuse et bien d’autres : il leur a tout sifflé, ils l’ont tous répudié. Comment peut-il encore courir en toute liberté ? Supposons qu’il respire toujours quelque part. Lui arrive-t-il d’avoir des scrupules, des remords ? Dort-il sur ses deux oreilles ? En dépit de tout, j’aimerais le serrer fort dans mes bras, là, maintenant, lui dire que rien n’est fichu, qu’il est malade, qu’il peut encore se faire aider.

			–	Chai ou matcha, ton thé ? s’exclame Paul en farfouillant dans le placard de la cuisinette.

			Perdu dans mes pensées, la couverture jusqu’aux lèvres, je suis toujours au lit. J’ouvre le lanterneau à gauche de mon oreiller et vérifie qu’aucun autre véhicule ne soit venu nous coller durant la nuit. Personne. Ouf.

			–	Bon, je choisis pour toi, grommelle-t-il.

			–	Matcha, matcha !

			–	Ah, c’est pas trop tôt.

			Afin d’éviter tout accident de casserole, on a opté pour une bouilloire électrique en inox. Paul l’adore, il m’en vante les mérites chaque matin :

			–	Très pratique quand même cette petite bouilloire. En plus, on peut voir les bulles à travers, regarde, y’a même des lumières bleues ! Et dire que les Américains font chauffer l’eau au micro-

ondes, quelle idée.

			Bien que l’espace soit réduit, l’habitacle est parfaitement agencé, on ne s’est jamais autant sentis chez nous : deux coins dînette (chacun son bureau), une plaque de cuisson, un réfrigérateur aimanté des souvenirs de nos excursions, les murs repeints en blanc et d’immenses vitres latérales nous baignant de soleil. Nu, je descends du lit par l’échelle en aluminium, enfile boxer et sweat à capuche puis vais dehors me soulager sur l’argile. En passant, Paul me fout la main aux fesses.

			–	Ah, ce p’tit cul !

			La lumière est aveuglante. Exigeant, celui qui se lasserait d’un tel panorama ; je pourrais y rester des mois. En plus, la 4G se capte parfaitement, on peut travailler sans contrainte : Paul, sur sa programmation de sites internet, moi, sur mes contrats de traduction français/anglais. Il suffit de retourner à la civilisation une fois par semaine pour remplir citerne et réfrigérateur. Voyager et découvrir de nouvelles régions du monde fait bien sûr partie intégrante de notre vie nomade, mais c’est davantage la volonté d’indépendance et d’autarcie qui nous a poussés à franchir le cap en quittant notre appartement parisien. Plus de loyer exorbitant, plus de voisins bruyants, plus de factures et d’affaires encombrantes. Travailler moins pour gagner moins ; vivre mieux. Nous n’avons aucun itinéraire prédéfini, seulement une vague idée d’un parcours dicté par le climat et les saisons. Pour cette première année, nous passons l’automne-

hiver en péninsule ibérique et l’été sera normalement consacré à la Scandinavie. Rien de plus précis. Ce désert était cependant sur ma bucket list ; cinéphile, je le fantasmais depuis longtemps. Tabernas, terre d’accueil des westerns spaghettis, l’Ouest américain au sud de l’Espagne à la sauce italienne. Parfaite illusion. Le mirage ultime.

			–	Gaëtounet, dépêche-toi si tu veux arriver à l’ouverture, me signale Paul en entrebâillant la fenêtre de la cuisine. Il est déjà neuf heures trente. Allez, à la douche !



			« Mini Hollywood », c’est ainsi que le parc dédié aux classiques de Sergio Leone a été baptisé. Certains éléments de décor sont authentiques, d’autres, reconstitués pour l’occasion. Quoi qu’il en soit, le résultat est remarquable : un village du Far West avec son saloon, sa banque, sa prison, sa chapelle, son échafaud sur la place centrale. Alors que j’observe ce séduisant cowboy parader sur son cheval noir, charismatique, l’air faussement grognard façon Clint Eastwood, je me rappelle que mon père aussi a été vacher. Excellent cavalier et comédien dans l’âme, il s’était fait recruter par une compagnie qui animait d’impressionnants spectacles dans les galeries marchandes. Un village western construit de bric et de broc avait également vu le jour dans la région brestoise. J’avais cinq ans.

			L’employé vient de descendre de sa monture et quelques touristes, essentiellement des enfants, font la queue pour escalader l’animal à leur tour. Garçons et filles sont déguisés en soldats de la guerre de Sécession, fusils factices en bandoulière. Une gamine haute comme trois pommes semble incarner une prostituée de bordel, bottines à talons, robe fendue, épaules dénudées et plumes dressées sur la tête. La petite foule se disperse peu à peu, c’est bientôt à moi. Remarquant mon hésitation, Paul m’incite à avancer et me voilà nez à nez avec le cowboy. Il est plus jeune que moi, sans doute vingt-deux ou vingt-trois ans. Son teint blafard contraste avec la robe ébène de l’équidé. Léger strabisme et barbe clairsemée n’enlèvent rien à son charme. Quant à son entrecuisse, bien en évidence entre ses jambières en cuir, mes yeux n’en décollent plus. Je bredouille quelques mots en espagnol, salue le canasson, Fuego de son petit nom, et pose le pied à l’étrier. Je ne suis pas monté depuis dix ans, je n’ai jamais aimé ça ; un rejet de mon père. Julien et moi étions contraints de galoper dès qu’il l’exigeait. Bébé, je faisais déjà du polo avec lui sur la plage, m’a-t-on souvent rapporté. J’imagine que ma couche amortissait les chocs. Être de nouveau sur le dos d’un cheval me procure une émotion inattendue. Je m’y sens bien et cette odeur familière m’apaise, aussi étrange que cela puisse paraître. Je retrouve tout de suite mes repères sur la selle et me penche pour caresser Fuego au niveau de l’encolure. Je grattouille, tapote suffisamment fort comme il me le suggérait, car les chevaux ont la peau trop épaisse pour savourer une affection trop timide. Ce n’est plus l’animal que je cajole, c’est mon père. Les larmes me viennent tandis que Paul nous mitraille avec son téléphone. Il ne m’a jamais vu monter en douze ans de relation. Je me retiens de lever la tête, le mammifère tire la langue, le cowboy louche de l’œil gauche : les clichés sont ratés.

			–	P’tit cochon, si tu crois que j’t’ai pas vu lui mater le paquet, m’incrimine Paul sur le chemin des écuries.

			–	J’y peux rien, on voyait que ça.

			–	C’est vrai.

			J’ai toujours connu mon père avec des chevaux. Trottant depuis l’enfance, il est comme lié à eux par une force supérieure. Je le soupçonne même d’avoir déjà eu des rapports intimes avec une ou plusieurs de ses juments. Il a souvent tenu des propos ambigus et provocateurs sur la question lorsque mes frères et moi abordions le sujet, sans pudeur ni ironie. Je l’ai également surpris à maintes reprises en train de leur masser la vulve. Loin de moi l’envie de porter un jugement moral sur cette pratique – après tout, si les juments se sont laissé faire sans le terrasser de coups de sabot, c’est qu’elles devaient être consentantes – mais je pense tenir ici une pièce essentielle du puzzle : le cheval est la seule espèce que mon père semble pouvoir respecter, à sa façon du moins. Auprès des chevaux, et plus particulièrement des juments, il sait se montrer fidèle et généreux. Personne ne peut rivaliser face à l’amour absolu qu’il leur porte. La jalousie m’a légitimement animé étant plus jeune mais je réalise avec le recul que j’ai toujours eu du respect pour sa passion. Pour le fait qu’il soit à ce point épris, exalté, prêt à tout sacrifier pour elle, même sa famille. Une passion consommée à l’échelle ultime de l’égoïsme, mais une passion malgré tout.

			Tandis que je photographie, déconcerté, les gamins se prêtant à une bataille Nordistes/Sudistes sous l’œil rieur de leurs parents, mon téléphone sonne. C’est Julien. Je m’isole derrière la prison en carton-pâte et m’assieds sur une botte de paille.

			–	Gaëtan ? Y’a « Bras de carbone » qui m’a écrit sur Facebook, lâche-t-il entre panique et exaspération.

			–	No fucking way ! J’savais même pas qu’elle était encore vivante.

			–	Bon, apparemment, il avait vraiment besoin de thunes car il a osé revenir vers elle y’a quelques mois. Il lui a fait son numéro habituel, il l’a sautée, elle a raqué et maintenant elle pleure car il donne plus signe de vie. J’en peux plus sérieux, j’ai cru le voir dans le métro ce matin ! J’ai changé de rame en mettant ma capuche. Nan mais n’importe quoi…

			Brigitte, que notre père avait rebaptisée « Bras de carbone » en raison de son amputation, a particulièrement marqué nos jeunes années. Folle amoureuse, elle lui avait donné accès à son appartement, sa carte bancaire et son chéquier – avant de l’attaquer à coups de stylo-bille dans le torse quelques années plus tard. Elle aurait tout fait pour le garder auprès d’elle, il en était bien conscient. Expert en chasse à la Janine, notre père est doté d’un sixième sens lui permettant de deviner instantanément qui il peut manipuler. Comme pour l’hypnose, certains individus se montrent pleinement ouverts et disponibles, d’autres, au contraire, ne peuvent être réceptifs : ceux-là le démasquent au premier coup d’œil, devenant alors la menace suprême ; il les fuit comme la peste.

			De nouveau ballonné, je finis par réagir :

			–	Et pourquoi elle te recontacte ?

			–	Pour qu’on supplie Papa de la rembourser, quoi… La blague, genre il nous a déjà écoutés. Elle est dans une grosse merde, elle peut plus payer son loyer, elle a un cancer du foie et elle va devoir vivre chez sa fille. La totale. Je l’ai même pas reconnue sur sa photo de profil. Elle m’a rappelé de ces trucs… Quand les chaises du jardin étaient passées par la fenêtre du salon et que t’avais reçu des bouts de verre dans la gueule !

			–	Tu te souvenais plus de ça ?!

			–	Si, si, mais pas tous les détails. Notre planque à l’hôtel Ibis, tout ça. Elle avait vraiment besoin de discuter… Franchement, j’ai failli la bloquer. Too much.

			–	Avoue que ça te manque, les week-ends avec Papa.

			–	Tellement, mon Dieu ! Une enfance paisible, réplique-t-il en feignant d’être ému, des sanglots dans la voix.

			–	Des souvenirs gravés pour l’éternité.

			–	Amen.

			Un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires lui étaient consacrés. Toujours en retard, souvent de plusieurs heures. Julien et moi recevions un coup de fil quelques secondes avant son arrivée et il valait mieux se trouver sur le trottoir avec nos sacs à dos lors de son apparition. Interdiction de le faire patienter. Bruits de klaxon. Appels de phares. Sifflements. Nous n’étions jamais sûrs du véhicule à guetter : Opel Corsa rouge, Renault Espace bleu, camionnette grise immatriculée en Belgique… Il changeait autant de voitures que de gonzesses. Un vrai mec. Il n’avait évidemment les papiers d’aucune : bagnoles « empruntées » à des copains, locations jamais restituées, véhicules de fonction dont il bidouillait le compteur kilométrique. Nouvelle caisse, nouvelle belle-doche, nouvelle piaule, ces week-ends getaway nous réservaient toujours des surprises. Nous savions rarement où nous allions atterrir, quel lit nous occuperions, avec qui notre père se bécoterait au petit déj’.

			–	Je crois que ce qui me manque le plus, ce sont les crottes de souris dans les couettes moisies, renchérit Julien.

			–	Et le saumon périmé qu’il nous avait concocté pour le réveillon, t’avais tout dégueulé dans l’escalier.

			–	Bonne année !

			–	Et surtout, une bonne santé !

			Durant ces années de garde paternelle, on a dormi dans des fermes pourries, des châteaux, un voilier en inox, un camion de chevaux, sur les canapés de « belles-mères » que l’on venait de rencontrer, dans une tente trouée et bien d’autres endroits plus ou moins insolites. S’il y a bien une chose dont je suis reconnaissant envers mon père, c’est de m’avoir montré, à travers son mode de vie et ses arnaques, toutes les couches de la société, et ce, dès mon plus jeune âge. Je pense avoir rapidement eu une vision assez globale de la nature humaine (j’assume cette remarque pontifiante). Grâce à lui, j’ai fréquenté des gens de toutes les classes sociales aux personnalités souvent diamétralement opposées : des paysans, des aristos, des analphabètes, des érudits, des sans-dents, des trop-de-dents, des racistes, des humanistes, des pisse-vinaigres, des cœurs-sur-la-main, des pervers, des saintes-nitouches. Pourtant, à l’époque, je n’espérais qu’une seule chose : que le dimanche soir arrive au plus vite afin de retrouver ma mère, ma chambre et une certaine stabilité.

			Ayant atteint l’overdose de souvenirs communs remémorés – jusqu’au prochain appel, la prochaine plainte nous tirant perpétuellement en arrière –, j’abrège la conversation et retourne sur la place centrale. Perché sur l’échafaud, Paul discute avec un cowboy, encore plus jeune et plus beau que le précédent, imberbe, élancé, une corde de condamné à mort autour du cou. Sans doute un cascadeur. Je me sens très vieux subitement, prêt-à-jeter, aussi jaloux que Zaza Napoli. Paul les aime frais, juvéniles et enjoués, ce que j’étais à notre rencontre. M’aimera-t-il encore lorsque je ne serai plus qu’aigreur, cyclothymie et flatulences ? Il m’aperçoit enfin, abandonne le caballero semi-pendu à la poutre et descend les quelques marches en bois :

			–	T’étais où, j’te cherchais partout ! J’ai faim ! Il paraît qu’ils ont un super buffet de tapas. Des tapas, tu parles d’un village western, ils auraient pu faire les choses jusqu’au bout.

			–	T’inquiète, y’aura aussi des burgers, je pense.

			–	Nan, je veux des tapas ! Mangeeeer !





III





			De retour sur mes toilettes sèches, ongles de la main gauche entre les incisives, ceux de la main droite râpant les plaques de psoriasis à la lisière de mes tempes (genoux rapidement saupoudrés de parmesan), je cogite sévère. Naît-on escroc amoral ou le devient-on ? Faut-il lui chercher des excuses ? Je refuse de croire que son cas est irrécupérable. Je n’ai d’ailleurs pas tout essayé pour le faire changer. Il y a forcément des solutions. Le qualifier de mythomane serait réducteur, mais un tel niveau d’expertise et d’autoconviction dans l’affabulation l’a depuis longtemps éloigné du monde réel ; il le rejette clairement. Rentrer dans son jeu ne fait que nourrir sa psychose et le confronter à la réalité de ses actes s’est toujours avéré inutile. Mensonge après mensonge, dénis, fuites, accès de violence… Il ne peut rien entendre. J’aimerais tant m’improviser psy ; il n’a évidemment jamais accepté d’en consulter. Dissimulé dans le corps d’autrui, je le recevrais dans un joli cabinet feutré, lui demanderais de s’allonger sur le divan vintage aux motifs marins, ajusterais mes lunettes rondes, sortirais mon calepin à tête de cheval et ma plus belle plume, prêt à le décortiquer de fond en comble. Il serait disponible, concentré, de bonne volonté ; j’aurais le contrôle et bientôt des réponses. Après une première séance consacrée à satisfaire ses interrogations, expliquer ma méthode, comprendre les motivations de sa démarche et définir ensemble un tarif, je rentrerais immédiatement dans le vif du sujet au rendez-vous suivant. Voilà à quoi ressemblerait notre échange :

			D’une voix posée qui inspire le respect, je me lance.

			–	Bernard, vous êtes ici en lieu sûr. Parlez-moi de vos premières années, vos premiers souvenirs.

			Le docteur me ressemble : la petite trentaine, fluet, brun aux yeux bleus, une tête en forme de cacahuète sur un long cou de tortue préhistorique. Ses attributs sont similaires mais ce n’est pas moi. C’est un autre moi, une version dégénérée. La voix est plus grave, la gestuelle plus lente, le nez plus écrasé encore. Cardigan beige en laine boutonné par-dessus un t-shirt vert, chino gris, Chukka boots faussement branchées, l’accoutrement est de circonstance. Bernard, lui, est égal à lui-même : élégant dans sa chemise bleue en lin et son pantalon blanc cassé tel Alain Delon dans Plein Soleil, soigneusement rasé de près, embaumant le cabinet de sa puissante eau de toilette Fahrenheit, mais coiffé façon Bozo le clown.

			–	Mazette… Par où commencer ? Eh bien… je suis le benjamin d’une famille super catho. J’étais un enfant tout chétif, une p’tite crevette atrophiée qu’on a ouverte en deux à la naissance. Je suis né avec de graves problèmes respiratoires. J’ai une cicatrice à l’abdomen, regardez.

			Impudique, il déboutonne sa chemise et m’offre à admirer l’impressionnant chapelet de points de suture l’ornant du thorax au nombril.

			–	Effectivement, c’est une sacrée cicatrice.

			–	Je suis asthmatique. Ça va mieux aujourd’hui, bien que je ne sorte jamais sans ma Ventoline, mais j’ai failli y passer plusieurs fois quand j’étais petit. Mes crises étaient horribles. Impossible de respirer. Plus d’air du tout.

			Il pose fermement la main gauche sur sa poitrine et simule une crise d’asthme. Les yeux exorbités, apeurés, la respiration sifflante, il s’agrippe au divan de l’autre main, se redresse en position assise et me supplie du regard. On s’y croirait. Son visage étant devenu rouge écrevisse, j’essaie de détendre l’atmosphère :

			–	La crevette est cuite apparemment.

			Il étouffe un rire gras, se rallonge, souffle un grand coup et poursuit :

			–	Ma mère m’envoyait en cure à la montagne pendant des semaines, parfois des mois. Alors qu’eux se la coulaient douce dans notre maison de vacances à Concarneau, je me retrouvais tout seul, abandonné.

			–	Eux ?

			–	Mon père, ma mère, ma sœur et mon frère. En plus, j’étais bègue. Je n’arrivais ni à respirer correctement ni à parler co-co-co-co-co-co-co-co…

			Voilà qu’il se met à singer une crise de bégaiement. Ses muscles faciaux semblent sur le point de craquer tellement il se donne à fond. J’abrège les souffrances :

			–	Parlez-moi de votre mère…

			–	Ma-ma-ma-ma-ma-ma mère ? J’vous jure, j’partais en boucle comme ça indéfiniment. Un cauchemar.

			–	J’ai des patients bègues, je compatis. Heureux d’entendre que vous vous exprimez parfaitement aujourd’hui.

			–	Tout s’est calmé à la sortie de l’adolescence. J’ai fait beaucoup de sport, du cheval surtout, de la voile aussi. Je me suis musclé, je suis devenu un homme. Adieu la crevette, bonjour les filles. Et plus de bégaiement !

			–	Magnifique. Et donc, votre mère ?

			–	Je n’ai pas eu de mère. Elle n’était pas aimante. C’était une femme égoïste, froide, stupide, qui n’a jamais travaillé de sa vie, une vraie fainéante se plaignant tout le temps. Elle a bouffé la tête de mon père. Le pauvre, il a morflé avec elle.

			–	Vous pensez qu’ils s’aimaient malgré tout ?

			–	La dernière fois que j’ai vu mon père vivant – j’avais vingt-cinq ans, mon premier fils n’était pas encore né – il m’a dit en venant me chercher en 4L à la gare : « Je ne supporte plus ta mère, attends-toi à quelque chose de grave. » Je lui ai dit : « Divorce ! » Il m’a répondu : « La religion me l’interdit. » Il avait toujours son chapelet sur lui. Il prenait des cachets pour le cœur mais rien de grave. Dans cette famille, on cache tout et ma mère n’a jamais dit la vérité, je le sais. C’est elle qui a trouvé son corps dans la serre. Une crise cardiaque, vraiment ? Les horticulteurs ont trop parlé…

			–	Que voulez-vous dire ?

			–	Je pense que mon père s’est suicidé et que ma mère a caché l’affaire. Il venait de perdre son entreprise d’horticulture qu’il avait créée de ses mains. Une tempête de grêle avait détruit presque toutes ses serres. Ma mère n’arrêtait pas de le faire chier avec ses questions à la con : « Et comment on va faire pour vivre ? », etc. Il en pouvait plus.

			–	Considérez-vous votre mère comme responsable de la mort de votre père ?

			–	Oui, affirme-t-il sans hésitation.

			–	Je vois. Parlez-moi davantage de votre père.

			Son visage s’illumine, ses yeux pétillent.

			–	C’était un homme bon, généreux, drôle, travailleur. On était très proches. Je me rends régulièrement sur sa tombe et ne manque jamais de me recueillir à l’anniversaire de sa mort. Je lui parle parfois pendant des heures. Il lui arrivait d’être violent, mais je suis sûr qu’il aurait fait un grand-père formidable.

			–	Violent ?

			–	Oui, il était extrêmement colérique. Quand il pétait un câble, valait mieux partir en courant. On en a reçu des coups de martinet, des tartes dans la gueule. Il avait des mains épaisses en plus.

			–	Avez-vous également eu des accès de violence envers vos enfants ?

			–	Je ne les ai jamais giflés ! Je suis contre. Pour les punir, je leur pinçais fort les fesses ou leur brûlais les cuisses, c’est tout.

			Il se tourne, guettant ma réaction – un énigmatique sourire en coin – et s’esclaffe :

			–	Je déconne pour le feu ! J’suis un bon père. Je me suis bien occupé de mes enfants, ils vous le diraient.

			–	Je n’en doute pas. Revenons à votre mère.

			–	Que dire de plus ?

			–	Quelle relation avez-vous entretenue avec elle après la mort de votre père ?

			–	Il était à peine enterré qu’elle s’était déjà inscrite dans une agence matrimoniale. Incapable de s’occuper d’elle-même… Elle s’est remariée rapidement avec un nazi pédophile.

			Bien sûr, je sais de qui il parle mais le psy que j’infiltre doit feindre l’étonnement :

			–	Un nazi… pédophile ?

			–	Un vieux type pas clair, divorcé, ancien collabo, raciste, obsédé par la Seconde Guerre mondiale et surtout les Allemands. Une moustache à la Hitler… Je l’ai surpris en train de tripoter ma nièce et lui lécher la bouche quand elle avait quatre ans. Personne n’a jamais rien voulu entendre. Tout le monde se voile la face dans cette famille, j’vous l’dis.

			–	Vous avez continué à fréquenter votre mère ?

			–	Oui oui…

			Incapable de me contenir, je m’avance en terrain dange-

reux :

			–	Pour mieux lui soutirer de l’argent, n’est-ce pas ?

			Offusqué, il bondit du divan comme une bête sauvage et m’attrape par le col, me soulevant de ma chaise :

			–	Pardon ?! me postillonne-t-il au visage.

			Je ne riposte pas, le laissant se défouler sur le psy – après tout, ce n’est pas mon corps qu’il suspend en l’air. On se dévisage quelques instants sans un mot, puis, ébranlé par mon improbable sérénité, il me repose doucement sur ma chaise. Je remonte mes lunettes sur le point de tomber de mon nez, me dis qu’il me faudrait investir dans une chaînette de bibliothécaire, et m’entête :

			–	Bernard, je ne suis pas là pour vous juger, mais pour vous aider. Ce n’est pas votre procès. Vous pouvez évidemment quitter ce cabinet et ne jamais revenir, c’est votre droit. Je ne vous retiens pas. Ou bien, vous acceptez de tout me dire, sans barrière, et nous essayons, ensemble, de trouver comment

remédier à votre problème.

			Ce fantasme de consultation prendrait alors un tournant encore plus invraisemblable quand il répondrait, ému :

			–	D’accord.

			–	Très bien. Reprenons. Il y a un verre d’eau sur la table si vous le souhaitez.

			–	Merci, j’ai pas soif. Vous avez pas un truc à grignoter par contre ?

			J’ouvre le tiroir de mon bureau et en extrais un tube Nestlé de lait concentré sucré. Je me lève pour le lui tendre.

			–	C’est ma friandise préférée, bafouille-t-il, l’air ébahi. Je peux m’en enfiler des tubes et des tubes…

			–	Ça tombe à pic alors. J’ai conscience que certaines choses sont difficiles à entendre mais je vais reformuler la question qui vous a froissé : avez-vous emprunté de l’argent à votre mère ?

			–	Oui…

			–	Beaucoup ?

			–	Beaucoup, murmure-t-il.

			–	Comptiez-vous lui restituer un jour ?

			–	Oui… enfin, non… mais c’était l’argent de mon père, ma part d’héritage !

			–	Agissez-vous ainsi avec d’autres personnes ?

			–	Non !

			–	Non ?

			–	Tout le monde…

			–	À votre avis, pourquoi ?

			–	Je sais pas… Je suis un personnage controversé, vous savez.

			–	Certes. Mais pourquoi soutirer de l’argent à autrui en sachant pertinemment que vous ne le rendrez pas ?

			–	L’argent, l’argent, l’argent… Les gens n’ont que ça à la bouche : l’argent ! Ça me rend dingue.

			–	Pourquoi menacer les gens qui vous aident et vous aiment ? Pourquoi vous mettre tous vos proches à dos ?

			–	C’est eux qui se retournent contre moi ! Personne ne me comprend de toute façon. Ça a toujours été comme ça. J’suis un marginal, je le sais bien…

			–	Justement, vous aimeriez ne plus en être un ? Un marginal, comme vous dites.

			–	Alors George, mon steak ?

			–	Pardon ?

			–	« Alors George, mon steak ? » répète-t-il en imitant Belmondo. Voyons, la fameuse scène du bar dans Le Marginal ! On n’en fait plus des comme ça. Quel acteur…

			–	C’est vrai. Je vous ennuie avec mes questions ?

			–	Non non…

			Le comique s’est transformé en clown triste en une fraction de seconde. Je le tiens !

			–	Je regrette d’avoir fait tant de mal autour de moi vous savez. J’suis un sanguin, j’agis toujours trop vite… J’ai toujours été comme ça. J’ai jamais voulu gagner ma vie comme tout le monde… me retrouver enfermé dans un bureau, respecter des horaires, obéir aux ordres… c’est pas pour moi. Alors, je magouille… j’imagine que je sais pas faire autrement.

			–	Parce que c’est plus facile comme ça ?

			–	Croyez bien que ma vie n’est pas simple.

			–	Je n’en doute pas une seconde. Tout cela doit être épuisant.

			Il acquiesce tandis que j’enfonce le clou :

			–	Vous devez vous sentir bien seul…

			Il ferme les yeux, muet. Un long silence.

			–	Bernard, je vais me permettre une remarque prématurée mais j’espère que vous pourrez l’entendre : toutes les femmes ne sont pas votre mère, et votre mère n’est pas toutes les femmes. Autorisez-vous à envisager un futur différent. Il est très dur de modifier les traits de notre personnalité, surtout à votre âge, et je ne dis pas cela pour vous rabaisser, du tout, mais avec la bonne volonté que vous manifestez aujourd’hui, votre écoute, je vous assure que tout n’est pas trop tard. Vous pouvez encore changer. Quand vous quitterez ce cabinet tout à l’heure, considérez-vous en cure de désintoxication : plus d’escroqueries, plus de mensonges, plus de menaces, plus de violence, plus de chantage affectif.

			–	J’y arriverai jamais tout seul, rétorque-t-il les paupières toujours fermées.

			–	C’est pour cela que vous êtes venu me voir. Je suis là pour vous guider.

			–	Mes fils me manquent tellement… Je sais plus comment leur parler. Je vois bien que la confiance est rompue. C’est trop tard…

			Ses joues s’humidifient. La glace est brisée. Le « premier fils » voudrait l’enlacer mais le professionnel reste sur sa chaise.

			–	Je ne peux pas me prononcer pour eux, mais… à partir du moment où vous entamez une telle démarche, je pense qu’ils pourraient comprendre, et vous épauler.

			Je regarde furtivement ma montre et annonce la fin de la session. Il a du mal à se lever, titube, cherche quelque chose dans ses poches de pantalon puis :

			–	Mince, j’ai oublié mon portefeuille. Je peux vous régler la semaine prochaine ?

			Je lui fais les gros yeux, pas dupe :

			–	Promis ?

			–	Promis. Sur la tête de mes trois fils !

			Nous planifions le rendez-vous suivant, il me serre cordialement la main – sa poigne est ferme, virile – et s’en va.



			Sa mère. Ma grand-mère. La Janine ultime. Méprisée, manipulée, escroquée, agressée physiquement, elle a tout subi avec lui. Malgré tout le mal qu’il pouvait dire sur elle, on lui rendait fréquemment visite. Comme elle habitait dans un appartement tout près de chez ma mère, les week-ends paternels débutaient toujours par un saut chez Mamie. On ne déjeunait pas sur place ; elle n’a jamais cuisiné pour nous, ni même réchauffé une conserve. On se contentait de son fameux jus d’orange premier prix et parfois d’une tranche de brioche. Ma grand-mère n’était pas méchante mais son égoïsme n’incitait pas au respect, d’autant plus qu’elle se chouchoutait bien elle-même : toujours parfaitement habillée, parfumée, chignon tiré à quatre épingles, beaux bijoux, bibelots par dizaines, plantes et fleurs fraîches décorant chaque pièce. Pourtant pleine de bonnes intentions, elle était réputée pour faire les cadeaux de Noël les plus pingres qui soient : conneries reçues gratuitement avec ses commandes chez La Redoute, pâtes de fruits achetées en gros stockées dans le cagibi plusieurs années en avance, articles et mots croisés découpés dans le journal, coquillages ramassés sur la plage… C’était aussi la reine des cartes postales. Elle en envoyait une quantité invraisemblable mais peu d’entre nous étaient en mesure de déchiffrer son écriture patte de mouche.

			Ces visites n’avaient pas pour vocation d’être amicales. À chaque fois, mon père et elle s’éclipsaient dans le couloir et à leur retour au salon, c’était le moment de partir. Au fil des ans, j’ai bien compris le petit manège, les chèques de clients sans ordre, troqués contre du liquide, toujours plus de liquide.





IV





			Il ne donne jamais l’impression d’écouter. Il est ailleurs. Tout le temps. On lui parle mais son regard fuit, volatil. Focaliser son attention lui est impossible. Est-il trop préoccupé par sa prochaine magouille ? A-t-il reçu de nouvelles menaces ? Ou bien sommes-nous si ennuyants à ses yeux ? Qu’a-t-il fait ? Je ne vois que le sommet de l’iceberg et ne peux qu’imaginer le reste, envisager, déduire.

			–	Un jour, je te raconterai tout, aimait-il me titiller avec espièglerie.

			–	Vas-y, je t’écoute.

			–	Un jour.

			Suspense. Il meurt d’envie de partager ses secrets, de m’exposer ses prouesses, d’étaler ses illégales mais excitantes

(més)aventures. Ses yeux scintillent à l’idée d’observer ma réaction abasourdie. Ou bien se dit-il que je suis déjà trop blasé, que mon visage restera de marbre, qu’il est donc vain de se risquer à révéler l’inavouable. Statistiquement, il est probable que j’aie d’autres frères, peut-être même des sœurs. En plus d’être coureur de jupons, chasseur de Janines et muni d’une copieuse libido, le préservatif ne fait pas partie de ses habitudes.

			–	Un préso ? Moi, jamais !

			Il aime sa bite mon père. Il en parle beaucoup. Les femmes en raffolent, paraît-il :

			–	À chaque fois, elles me disent qu’elles en ont jamais vu une comme ça !

			Il nous l’a régulièrement exhibée lorsqu’impubères, Julien et moi apprenions à ôter le petit bonnet. Rien de plus fédérateur qu’une bonne séance de décalottage en famille au milieu du

salon, et l’image à jamais gravée de l’imposant prépuce de notre père faisant des va-et-vient.

			–	On tire un peu et hop ! Bientôt, ça vous fera plus mal. Regardez, ça glisse tout seul.

			–	Papa, c’est dégueu ! s’exclamait mon frère.

			Ses expériences sexuelles ont aussi fait partie de notre apprentissage. L’une d’elles n’a jamais quitté mon esprit. Voilà à peu près comment il nous raconta cette anecdote. J’avais neuf ans, Julien six :

			–	Comme vous le savez, j’ai vécu à Paris quand j’avais la petite vingtaine. J’achetais des fleurs au marché de Rungis que je revendais aux fleuristes. L’un d’eux était un vieux pédé très gentil. Pendant des semaines, il avait essayé de m’inviter dans sa garçonnière mais je trouvais tout le temps une excuse pour l’esquiver.

			–	C’est quoi une garçonnière ? le coupa Julien.

			–	Un petit appartement dans lequel on invite des gens pour faire des trucs sexuels, en général.

			–	D’accord.

			–	Et donc, j’arrivais à me dérober mais c’était un super client… Il m’achetait beaucoup de fleurs. Alors, un soir j’ai été obligé d’accepter. Pas le choix.

			On était réellement pendus à ses lèvres. Il est bon narrateur.

			–	Et donc le fleuriste m’emmène dans sa fameuse garçonnière au dernier étage d’un grand immeuble parisien et me propose à boire. Je savais que ça allait être ma fête alors j’me suis torché la gueule. On boit plusieurs verres puis après un certain temps, il s’absente. Je finis la bouteille. J’suis bourré. Et là, il déboule de la salle de bain en peignoir et…

			Il s’arrêta, simulant une gêne.

			–	Ah ! je sais pas si vous devez entendre ça.

			–	Qu’est-ce qui s’est passé ? m’exclamai-je, captivé. T’as commencé, tu termines.

			–	Bon, après tout, c’est la nature. Et donc, debout en face de moi, le vieux monsieur ouvre son peignoir et j’découvre qu’il est à poil. Il se met à se branler.

			Julien et moi ricanions bêtement, comme deux gamins encore trop jeunes pour s’adonner eux-mêmes à cette pratique avec succès.

			–	Qu’est-ce que t’as fait ? s’interloqua le p’tit Juju.

			–	Rien, je l’ai laissé faire. Il avait déjà enlevé ma chemise. J’étais bourré ! Et il m’a éjaculé sur le torse… Puis j’suis parti. Il m’aimait beaucoup ce fleuriste.

			Hilare de nous entendre gémir de dégoût, il enchaîna :

			–	Je me sentais tellement sale que j’suis allé au Bois de Boulogne trouver une pute. Fallait que j’me fasse une nana pour me nettoyer, pour me retrouver en tant qu’homme. Mais y’a pas que des femmes là-bas d’ailleurs… Enfin, ça, c’est une autre histoire, je la garde pour la prochaine fois !

			Plus tard, il racontera aussi à Théo cette virée nocturne, et bien d’autres.

			Paradoxalement, il était le seul à avoir le droit de nous exposer à l’intimité des adultes. Un matin, une de nos « belles-mères », légèrement maniaco-dépressive s’exclama, toute détendue dans sa petite culotte blanche :

			–	Ah… votre père m’a fait la totale !

			Elle se fit reprendre sèchement par le don Juan outré qu’on se permette de telles familiarités devant nous.





V





			Aujourd’hui, c’est corvée de lessive dans une station-

service d’Almería, à une vingtaine de minutes au sud du désert de Tabernas. Le Maroc est en face, sur l’autre rive ; plus de six cents kilomètres à vol de mouette nous en séparent mais on s’y croirait : l’impressionnante Alcazaba surplombe la ville, l’arabe et le français se font régulièrement entendre dans les ruelles vallonnées, l’architecture mauresque parée de palmiers est omniprésente, les tajines sont des plus savoureux et ce soleil… ce soleil d’automne qui tape comme en été. Comme à l’accoutumée, Paul et Nara m’attendent dans Elliot garé un peu plus loin. Cette petite laverie voisine des pompes à essence ressemble à une serre. Le ciel étant parfaitement dégagé, j’étouffe à l’intérieur. Un peu d’eau et je devrais pousser de quelques centimètres d’ici la fin de ma machine. Alors que j’admire le tambour essorer nos globe-trotteuses de chaussettes, mon téléphone sonne. Je dégaine l’appareil de ma poche et manque de le faire tomber à la lecture de l’écran : « Papa ». Mon cœur bat la chamade, mon ventre se crispe immédiatement. Je ne réponds pas. À peine le temps de reprendre ma respiration qu’on me signale un message vocal. Onze secondes uniquement :

			–	Coucou mon premier fils, c’est le papa. Voilà, j’suis rentré. Bizarre ta messagerie, on dirait que tu manges. Bon bah, tu me rappelles. Ciao !

			Il est vivant. Fin du suspense. Cela aura été rapide. Je le rappelle ? J’hésite. Sa disparition me l’avait presque rendu attachant, estompant quelque peu la menace qu’il représente. Ces onze secondes me ramènent sur la terre ferme. Il fait de plus en plus chaud dans cette serre de machines à laver. Ding. Un texto pour couronner le tout : « Papa, le retour. » Toujours le bon mot pour rire, il n’a définitivement pas besoin de moi pour se mettre en scène. Il escompte sans doute que je le crible de questions ; je le priverai de ce plaisir. Comme un robot qui tâcherait d’économiser sa batterie, j’attends la fin de mon cycle sans bouger puis vide le tambour, remplis le sèche-linge, vais prendre l’air et reviens quinze minutes plus tard récupérer mes affaires. De retour dans Elliot, je ne dis rien à Paul et nous regagnons notre spot dans le désert.



			Quelques jours passent avant que ses tribulations finissent par me parvenir. Point de kidnapping ou de mystérieux assassinat ; une simple disparition auto-orchestrée après avoir escroqué une poignée de personnes. Puis un bref séjour à l’île de Sein, semble-t-il, chez on ne sait qui. Au téléphone avec Muriel, la mère de Théo, je l’écoute m’annoncer le dernier incident :

			–	Et y’a autre chose… Bon, j’avais pas osé t’en parler à l’époque de peur que Théo l’apprenne, mais ton père a aussi arnaqué le voisin.

			–	Quel voisin ?

			–	Raymond de l’étage du dessous qui vit tout seul depuis la mort de sa femme. Ils étaient très proches avec ton père.

			–	Ah oui, j’me souviens, adorable. Mais il lui a pris beaucoup ?

			–	Trente mille euros, tout l’héritage de sa femme qu’il épargnait pour financer sa future maison de retraite. Pauv’ Raymond, ça fait trop d’peine franchement. Quatre-vingt-deux ans, gentil comme tout, une crème. Franchement, trop trop d’peine. Et maintenant y’a Théo qu’a juré d’tuer ton père, il a vraiment pas intérêt à revenir chez nous j’te l’dis. J’ai fait l’autruche pendant des années, mais c’est fini.

			Comme une envie de hurler, de tout casser. Cette impuissance m’est insupportable. Jusqu’où sommes-nous dédouanés des actes de nos parents ? Pourquoi est-il à ce point hostile à l’idée de gagner sa vie dignement ? Il n’est pourtant pas de nature fainéante… Mais il n’a jamais essayé de se réformer, de s’améliorer. Jamais. L’arnaque est son oxygène, il ne peut clairement pas s’en passer, ce serait mourir. L’air qu’il inspire n’est jamais aussi pur que lorsque ses proies sont fragiles, bienveillantes, dans le besoin. Son sang de vierges à lui.

			Une partie de moi voudrait qu’il s’exile à l’étranger et crève la dalle dans une ruelle miteuse. Après plusieurs semaines d’errance à la recherche d’autochtones à filouter, il ferait chou blanc et s’avouerait vaincu. Humilié, désarmé, isolé, il serait retrouvé agonisant par un sans-abri qui lui ôterait ses chaussures, sa montre et sa couronne dentaire en or à l’aide d’une pince multiprise. Fin misérable pour une vie misérable. Malgré les horreurs que la colère me fait cracher, je décide finalement de lui écrire, comme une dernière carte. Je m’accroche encore naïvement, mes mots finiront bien par l’atteindre ! Il va changer, il va changer, il va changer. Tant pis pour moi : « Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son », me répond-il. J’essaie de me détendre mais rien n’y fait : diarrhées à répétition, sensation d’écrasement à la poitrine, jambes en coton… J’abandonne. Il n’acceptera jamais de se remettre en question ; il est irréprochable, je suis mal informé, voilà tout. Il est temps que je m’affranchisse de ce désir illusoire ou bien c’est moi qu’il va falloir interner.

			À moins que je ne puisse le changer moi-même ?





VI





			Contre toute attente, il se présente à notre nouvelle séance. Il est même ponctuel. Je l’invite à s’allonger sur le divan.

			–	Je dois avouer, Bernard, qu’après notre piquante altercation de la semaine dernière, je n’étais pas certain de vous voir aujourd’hui.

			–	Eh bien, vous vous êtes trompé. J’imagine que je suis imprévisible.

			–	Vous aimez être imprévisible, n’est-ce pas ?

			–	Allez, ça recommence… lâche-t-il en ricanant.

			–	Un petit tube Nestlé ?

			–	Avec plaisir.

			–	Ah, c’est pour ça que vous êtes revenu !

			Je glisse la main dans le tiroir de mon bureau et lui lance la friandise qu’il attrape des deux mains. L’atmosphère est décontractée, presque amicale.

			–	Vous n’en prenez pas ? me demande-t-il.

			–	Non, je n’aime pas. Et le lactose me donne des ballonnements en général…

			–	Qu’est-ce que vous faites avec ça alors ?

			–	Disons que… mon grand-père en raffolait. Ça le détendait… Moi, étrangement, ça me fait péter. Depuis sa mort, j’en ai toujours dans un placard ou un tiroir. Je ne sais pas vraiment pourquoi… Si ces tubes au mauvais lait transformé saturés en sucre peuvent apporter une dose de bonheur instantanée à certains de mes patients, pourquoi pas !

			Il me dévisage, circonspect, et rétorque :

			–	Vous voulez donc nous empoisonner !

			Je me contente de lever les sourcils avec sarcasme puis tâche de reprendre le contrôle de la séance :

			–	Comment s’est passée votre semaine ?

			–	Super.

			–	Mais encore ?

			–	J’ai commencé à chercher du boulot… marmonne-t-il en baissant le menton tel un enfant qui aurait fait pipi au lit.

			–	Félicitations ! C’est une sacrée nouvelle. Quel genre de travail ?

			–	J’ai eu un entretien pour être vendeur dans une boutique de vin…

			–	C’est formidable ! Vous vous y connaissez en vin ?

			–	Je peux différencier un rouge d’un blanc on va dire, ajoute-t-il avec malice en scrutant ma réaction.

			–	C’est un début…

			Je ne moufte pas, très sérieux. Chacun attend que l’autre craque. Il est le premier à pouffer de rire et poursuit avec délectation :

			–	J’lui ai dit à la patronne que mes parents avaient eu des vignes en Aquitaine, qu’ils m’avaient tout appris. J’ai sorti deux trois phrases bien ampoulées, ça l’a épatée la nana. Je commence lundi prochain.

			–	Bernard, je crois qu’il y a un malentendu… Ne le prenez pas mal, mais le fait que je sympathise avec vous ne signifie pas que je cautionne vos mensonges ou votre attitude. Je ne suis pas un ami avec qui vous prenez un verre en terrasse d’un café. Je pensais avoir été clair là-dessus.

			Ma remarque semble lui parvenir comme un coup de poignard dans la poitrine. Un ange passe. Effectivement, le psy que je campe ne se montre pas très professionnel. Trop convivial, trop familial bien sûr. La confusion de mon patient est parfaitement légitime. Je tente de regagner sa confiance :

			–	Pardon, c’est de ma faute… Je n’aurais pas dû me montrer aussi familier.

			–	Si vous étiez chiant comme la pluie, je ne serais pas revenu. J’ai la sensation que je peux vous parler… Vous me rappelez mon fils, mon premier fils. Il est très direct, comme vous. Très dur parfois. Il m’a souvent bien remis à ma place même si j’ai jamais osé lui avouer… Vous êtes de quel bord ?

			Pris de court, j’ai l’impression d’être démasqué. Non, impossible !

			–	De quel bord ?

			–	Vous aimez les femmes, les hommes ? insiste-t-il.

			–	J’aime les gens… mais je suis homosexuel.

			–	Ah, j’avais deviné ! Pas de problème, hein. J’ai rien contre.

			–	Me voilà rassuré alors.

			Tout en triturant ma nouvelle chaînette de bibliothécaire accrochée à mes branches de lunettes, je cogite à l’étape suivante.

			–	Puisque vous me parlez de votre fils, j’aimerais qu’on essaie un exercice. Si vous êtes d’accord, je vais vous poser quelques questions et lors de vos réponses, visualisez-le à ma place. Qu’aimeriez-vous lui dire ?

			–	À mon premier fils ? C’est tordu comme jeu… J’croyais qu’il fallait arrêter de familiariser. Vous êtes encore plus instable que moi.

			–	Cette technique se montre souvent très efficace pour mettre des mots sur l’insondable et renouer avec ses proches.

			–	C’est lui qui a coupé les ponts.

			–	On essaie ? Vous pouvez vous redresser. À moins que vous ne préfériez rester allongé, c’est comme vous voulez.

			Pourtant visiblement peu convaincu, il s’assied en bordure de divan et me fait signe de la tête de commencer. Je prends une grande bouffée d’air et me jette dans le vide :

			–	Papa, tu vas bien ?

			Il lève les yeux au ciel et laisse éclater un rire nerveux avant de répondre :

			–	Ça farte et toi ?

			La situation est incongrue, autant pour lui que pour moi.

			–	Ça va. Voilà, je tenais à ce qu’on se voie aujourd’hui car j’ai des questions à te poser.

			–	Je t’écoute, mon fils…

			–	Pourquoi tu prends autant de plaisir à arnaquer tout le monde ?

			–	Demande à mon psy, lâche-t-il dans un gloussement rauque.

			–	Papa, je suis sérieux. Pourquoi tu fuis autant la réalité ? T’as conscience d’être mytho, atteint d’un bon syndrome de Peter Pan, n’est-ce pas ?

			Il éclate de rire mais j’enchaîne :

			–	Papa, y’aura personne à ton enterrement. Les gens seront soulagés quand tu partiras.

			Les ricanements immatures font place à un silence mortuaire de circonstance. Tout d’abord, l’incompréhension, le choc. Soudain, la stupéfaction puis la colère qui monte. Ses yeux ensanglantés sont à deux clignements de paupières de jaillir hors de leurs orbites. Je peux presque sentir sa ride du souci palpiter sous mes doigts. Hagard, il se met à faire les cent pas dans le cabinet, se dirige vers la porte, agrippe la poignée, avant de finalement retirer sa main.

			–	Vous allez vraiment trop loin, me lance-t-il du fond de la pièce, contrit. Pourquoi Gaëtan me dirait une chose pareille ? Espèce de pervers.

			Sans quitter mon personnage, je persévère :

			–	Pour te provoquer, Papa. Pour que tu te reprennes en main ! Mais aussi parce que c’est la simple vérité. Qui te regrettera ? T’y as pensé une seconde ?

			Son visage se tord dans tous les sens, comme si mes paroles ne pouvaient parvenir à son entendement, tel un homme de Cro-Magnon à qui on placerait un iPhone dans ses mains velues. Sa cervelle semble sur le point d’imploser. Je me prépare à décoller une nouvelle fois du sol, mais c’est finalement la porte qu’il défonce avant de se sauver dans le couloir dont il gratifie les murs lavande de généreux coups de poing.

			–	Ferme ta gueule putain !

			Une longue minute s’écoule puis il revient d’un pas engourdi, le visage aussi écarlate que ses mains. Sans me regarder, il se rassied sur le divan. Sa respiration est inhabituelle.

			–	Gaëtan, tu seras soulagé quand je disparaîtrai ?

			J’étouffe un sanglot et tourne la tête pour masquer mon émotion. Le père fixe ses pieds ; le fils, la fenêtre. Je me ressaisis et réponds :

			–	Non… Une partie de moi le sera, peut-être, pour les raisons que tu connais, mais l’autre sera dévastée.

			–	Qu’est-ce que je dois faire pour regagner ta confiance et celle de Julien et Théo ?

			–	Tu sais ce qu’il faut faire… j’vais pas encore t’énumérer la liste.

			–	T’as peur de moi ?

			–	En quelque sorte oui. Peur des conséquences de tes actes. Peur que tu me pourrisses la vie jusqu’à la fin. Peur que tu vides mon compte d’une manière ou d’une autre. Peur que tu t’en prennes un jour trop violemment à moi, ou à Julien et Théo. Peur de te ressembler.

			–	Un fils ne devrait pas avoir peur de son père…

			Je me lève de ma chaise afin de le rejoindre sur le divan et pose délicatement ma main sur la sienne, bien amochée. Il se laisse faire, totalement investi dans ce qui s’apparente désormais davantage à une scène almodovarienne plutôt qu’à un exercice de psychanalyse.

			–	Bernard, on va s’arrêter là pour aujourd’hui. Bravo d’avoir aussi bien résisté.

			Il retire immédiatement sa main de la mienne et murmure :

			–	Vous êtes un grand malade.

			–	Je sais que ma méthode est loin d’être conventionnelle, souvent décriée par mes pairs d’ailleurs, mais soyez confiant, elle porte ses fruits.

			–	En tout cas, vous êtes perspicace. J’ai vraiment cru entendre mon fils.

			Tandis que j’esquisse un sourire à la Mona Lisa, il se penche pour ramasser sa veste tombée du divan, plonge la main dans une des poches et en sort une liasse de billets de vingt qu’il me tend :

			–	Pour la semaine dernière et aujourd’hui.

			Surpris, je le remercie et le regarde quitter le cabinet sans se retourner. Durant quelques secondes, assis sur le divan avec mes biftons, j’ai l’impression d’être une pute.



			Puis, le changement.





DEUXIÈME PARTIE





I





			Bernard remonte le couloir aux murs lavande en direction de l’ascenseur. Motivé, il a pourtant grimpé les six étages à pied en arrivant chez son psy trente minutes plus tôt. Les portes s’ouvrent immédiatement, il s’y engouffre et presse « RDC ». Se scrutant dans le miroir, il passe l’index sur sa ride du lion comme pour tenter de l’estomper, gonfle les pectoraux, remet sa chemise dans son jean blanc moulant et ajuste la position de son pénis dans son slip avant de renifler ses doigts en ricanant.

			Il regagne finalement son vélo garé en bas de l’immeuble – son permis de conduire lui a été retiré pour la deuxième fois après un excès de vitesse sur une petite route départementale – et démarre en trombe. Il connaît Brest comme sa poche. Chaque impasse, chaque commerce, chaque panneau de circulation, chaque radar. C’est son territoire, son terrain de jeu. Toutefois, en arrivant à l’intersection des rues Yves Collet et Victor Hugo, il hésite. Où se rend-il au juste ? Que fait-il ? L’absence. Immobilisé au milieu du rond-point sur sa vieille selle en cuir, quelques voitures le klaxonnent l’obligeant à regagner rapidement le trottoir un peu plus loin. Tiens, une boutique de cigarettes électroniques vient d’ouvrir à côté de la boulangerie. C’était une cordonnerie avant, il s’en souvient parfaitement. Le patron s’appelait même Maurice, il portait toujours une chemise bordeaux fanée et adorait les huîtres. D’ailleurs, un de ses plus fidèles clients, ostréiculteur professionnel, lui en ramenait souvent des bourriches bien garnies. Surtout, Bernard repense à la plus jeune fille de Maurice, Sandrine, qui doit bien approcher des cinquante ans aujourd’hui.

			À l’époque serveuse dans une brasserie au sud-ouest de la ville, près du phare du Petit Minou (qu’est-ce qu’il a pu rire), ils ont eu une courte liaison au début des années deux mille. Plutôt grande et naturellement athlétique, les cheveux châtains ondulés lui arrivant aux épaules, Sandrine était une jeune femme charmante, pleine de vie, simple au sens noble du terme. Ses rêves n’étaient pas démesurés. Elle n’avait soif ni de gloire ni de richesse et ne se plaignait quasiment jamais. Déjà maman d’une fillette de huit ans, elle avait arrêté ses études en Première. Sans regret. Elle assumait ses choix et son manque affiché d’ambition professionnelle.

			–	Ça fait pas d’moi une ratée ! Ma fille, la mer, la santé, un toit, des crêpes dans mon assiette : c’est tout c’qu’y m’faut, s’amusait-elle à répéter à quiconque s’autorisait à juger sa situation.

			Et c’est justement cette touchante simplicité qui avait séduit Bernard. Cette fille était libre. Elle s’assumait pleinement, sans tricherie. Pourquoi, alors, avait-il trahi sa confiance ? Pourquoi l’avoir manipulée, comme toutes les autres ? Elle n’était pas bien riche. Trois mille euros, ça avait dû être une sacrée somme à sortir. Bernard ne sait même plus pourquoi il avait eu besoin de cet argent ; quel incendie avait-il fallu éteindre, qui avait-il dû rembourser d’urgence afin d’éviter de passer sous un camion ? Il se souvient en revanche du baratin puis des appels téléphoniques de Sandrine, des mensonges à répétition, du prétendu remboursement effectué par virement et continuellement reporté, des explications à dormir debout, de la haine crachée, des insultes, du mépris jusqu’au silence radio. Sandrine, bloquée. Effacée.

			Tout se mélange. Pour la première fois (depuis… depuis quand exactement ?), il laisse son esprit vagabonder, les questions s’immiscer sans les rejeter d’un bloc, un sentiment nouveau jusqu’alors totalement abstrait gratter doucement contre la chair de son crâne. Il se ressaisit et grimpe derechef sur la selle. Le brouillard s’estompe. Adjoua, bien sûr ! Il réside actuellement chez Adjoua. Ça doit bien faire deux mois. C’est sa carte bleue qu’il a dans la poche, carte dont il s’est servi quelques heures plus tôt pour retirer du liquide afin de rémunérer son psy.

			Il passe au Carrefour Market prendre un poulet rôti prêt à déguster, six cents grammes de pommes de terre sautées à l’ail disponibles au rayon traiteur et une bouteille de rouge.

À la caisse automatique, il insère de nouveau la carte de sa logeuse.

			Adjoua occupe un T2 proche du port, dans l’une de ces

résidences typiques de la fin des années quatre-vingt-dix. D’un certain standing il y a vingt ans, avec sa porte d’entrée sécurisée, son digicode, sa cage d’escalier immaculée, ses hauts murs blancs, l’immeuble n’a jamais été rafraîchi et sent aujourd’hui la pisse et le vomi. Entretenues ou non, Bernard ne trouve

aucun charme à ces constructions modernes aseptisées. Rien ne vaut la pierre ancienne et les tuiles en argile, le parquet en bois

massif, les fauteuils club en cuir, les couverts en argent, la faïence de Quimper… Mais il faut bien dormir quelque part et on est sans doute mieux ici qu’à la tour du quartier de Pontanézen où a grandi la jeune femme.

			Originaire de Côte d’Ivoire, Adjoua est arrivée en France avec ses parents à l’âge de cinq ans. Élève assidue jusqu’à l’entrée au lycée, elle a pendant longtemps voulu devenir vétérinaire. Mais rien ne se passe jamais comme prévu : elle est aujourd’hui employée à la poste. C’est au guichet que Bernard a fait sa connaissance il y a quelques années alors qu’il venait expédier une grande enveloppe indiquant en très grosses lettres manuscrites : « California Institution for Women, to Leslie Van Houten, 16756 Chino Corona Rd, Corona, CA 92880, États-Unis ». Quelque peu circonspecte, Adjoua avait écarquillé ses magnifiques yeux noirs.

			–	Oui, c’est une prison pour femmes, avait déclaré Bernard, entre provocation et allégresse.

			–	Ah oui, c’est ce que j’me suis dit oui. Vous connaissez quelqu’un là-bas ?

			Adjoua était donc aussi curieuse que séduisante ! Mais visiblement inculte la pauvre. Leslie Van Houten ne lui disait vraiment rien ?

			–	Regardez bien le nom sur l’enveloppe. Vous ne lisez pas les journaux ?

			–	Ah oui, ça me dit quelque chose oui, avait clairement menti la jeune femme.

			–	C’est l’une des membres de la famille Manson. Glaçant toute cette histoire de secte… Il est question que Leslie Van Houten soit remise en liberté. Pas encore sûr, hein ! Moi, je pense qu’il faudrait. Faut lui accorder une nouvelle chance.

			En apprenant sa potentielle libération, Bernard s’était pris d’une sincère affection pour la criminelle condamnée à perpétuité pour double meurtre. Il avait lu tous les articles disponibles sur l’affaire en s’aidant de son petit traducteur automatique. D’abord maltraitée par sa mère l’obligeant à avorter puis à enterrer le fœtus dans le jardin et plus tard manipulée, droguée par Manson, elle ne pouvait s’avérer totalement responsable de ses actes. Il l’aurait écoutée, apaisée, pardonnée, comprise. Une épaule sur laquelle se reposer, quelqu’un sur qui compter. Ce n’était pas la première fois qu’il écrivait à des détenues, il avait d’ailleurs toujours obtenu des réponses et en avait même visitées plusieurs, en France du moins.

			–	J’ai entendu parler de cette histoire, oui. Je ne savais pas que les tueurs étaient encore vivants. C’est fou quand même cette histoire, ça fait peur.

			–	C’était pas vraiment de sa faute à Leslie. Elle a été manipulée, elle avait 19 ans ! Elle a fait sa peine. J’suis prêt à l’accueillir chez moi… Mais je cacherai les couteaux ! s’était-il esclaffé.

			–	Vous êtes un sacré numéro vous, dites-moi !

			–	On verra si elle me répond. C’est une dame d’un certain âge aujourd’hui. Mais je suis confiant. Combien de temps pour la Californie vous pensez ?

			–	En lettre suivie, une semaine environ. Parfois deux. Ou trois. Ça dépend en fait, on peut rien garantir.

			Dès son arrivée, Bernard avait remarqué la beauté vulnérable de la jeune femme, sa peau ébène absolument parfaite, sa légère fossette au menton, son air avenant et ce pendentif : un fer à cheval en argent orné de petits diamants, très probablement du toc.

			–	Vous aimez les chevaux ? avait-il demandé en pointant le bijou.

			–	Oui ! J’adore les chevaux.

			–	Je pourrais vous emmener monter si ça vous dit.

			–	Vous avez des chevaux ?

			–	Trois juments. Vous êtes bonne cavalière ?

			–	Du tout, mais j’aimerais bien apprendre un jour… Excusez-moi, y’a deux personnes derrière vous qui viennent d’arriver…

			–	Ah bien sûr, pardon. Je vous laisse mon numéro au cas où.

			Adjoua l’avait appelé le lendemain en fin d’après-midi avant de le retrouver dans une petite pizzeria du centre-ville. Il s’était montré galant, farceur, plein d’esprit, avait évoqué ses deux premiers fils (pas le dernier), sa périlleuse traversée transatlantique en solitaire (il avait sans doute un peu exagéré sur ce point) et bien sûr, son amour pour les chevaux. Il avait brillé par ses connaissances, son énergie juvénile, sa fougue communicative. Une sacrée bonne impression ! Il s’était même chargé de régler l’addition, en liquide, retiré avec la carte de Muriel chez qui il résidait encore à l’époque.



			L’appartement d’Adjoua est exigu, encombré. Babioles, cartons de vieux magazines, sacs de fringues, planches d’étagères démontées, on se croirait chez Emmaüs. À vrai dire, la majorité de ces affaires appartiennent à Bernard. Les dernières factures de son garde-meuble restées impayées, il avait dû trouver une solution in extremis.

			–	Juste quelques jours le temps que je me retourne, qu’il lui avait promis à Adjoua.

			Un an plus tard, le bric-à-brac ne s’est toujours pas évaporé et c’est maintenant lui qui squatte. Il a même ramené sa chienne, Chouquette, une petite bâtarde abandonnée qu’il a sauvée d’une mort certaine. Elle est bien gentille la Adjoua. C’est une amie fidèle. Sa dépression chronique arrange bien les choses : elle n’a plus la force de râler. Et comme elle ne prend même plus la peine de cuisiner, c’est lui qui apporte le repas. Ah, si ce n’est pas un invité exemplaire ça ! Elle a définitivement eu raison de lui laisser un double des clefs.

			Comme depuis deux mois, Adjoua dort sur le canapé du salon ; elle lui a légué son lit sans discuter :

			–	Vraiment, ça m’arrange en fait. La télévision allumée m’aide à m’endormir.

			Il ne s’est pas fait prier le Bernard.

			Cette nuit toutefois, allongé dans le grand lit de son amie, c’est lui que le marchand de sable va oublier.





II





			Devant rentrer précipitamment en France pour enterrer ma grand-mère maternelle, nous déposons Nara chez une jeune Andalouse, Elliot dans un parking sécurisé et décollons d’Almería.

			Toute sa vie, ma grand-mère a fait en sorte de gêner le moins possible. C’était une femme de petite taille, discrète, humble, toujours élégante, attentionnée, souvent désopilante de sarcasme aussi. Une femme de la terre, issue d’une famille paysanne. Pieuse, elle aimait les pommes, les patates, la couleur rouge, les chats et Les Feux de l’Amour. C’était ma mamie et elle va terriblement me manquer. Elle avait tout planifié depuis plus de trente ans : son corps reposerait dans le caveau familial, au-dessus du cercueil de sa mère et de son époux. Tout était réglé, signé, payé. Aucun tracas en perspective pour les vivants.

			Ce modeste cimetière typique des villages bretons, je l’ai arpenté toute mon enfance. Cette tombe en marbre gris moucheté on ne peut plus classique, on l’a souvent nettoyée ensemble. Je remplissais les arrosoirs à l’entrée, elle me montrait comment ratisser le sable, soigner l’agencement des plaques funéraires.

			–	Quand ce sera mon heure, on me mettra là moi aussi, me dit-elle un jour le plus naturellement du monde.

			Comment était-ce possible ? Que pouvait-il y avoir en dessous ? L’image pourtant simple d’un trou béant rempli de cercueils entassés les uns sur les autres ne me parvenait pas du tout. Abstraction totale. Pragmatisme alors inconcevable. Innocence perdue.



			Fin de matinée. Moins de trois heures avant la cérémonie à l’église.

			Julien, Paul, ma mère, mon beau-père et moi sommes en route vers la chambre funéraire pour un dernier adieu. La chemise blanche que je viens d’acheter se révèle transparente à la lumière du jour : on y voit ma toison. C’est la forêt de Brocéliande là-dessous. Mocassins trop grands, jean noir de dernière minute, j’ai l’impression d’aller guincher au fin fond du Marais. Mon frère, lui, est resplendissant dans son costume parfaitement taillé. Élancé, le regard fuyant, une tignasse brune lui recouvrant les oreilles, il a bien dû gagner dix kilos de

muscles depuis notre dernière rencontre. Paul n’arrête pas de le charrier.

			Le portable de ma mère retentit et le couperet tombe : l’espace restant dans le caveau familial est insuffisant pour le cercueil de ma grand-mère. Ils viennent seulement de vérifier, personne n’a pris le temps d’ouvrir la sépulture durant les derniers jours, visiblement une erreur dans les dimensions reportées à l’époque. La mairie est néanmoins pleine de ressources : il faut exhumer mon arrière-grand-mère et mon grand-père afin de transférer les ossements dans des cercueils plus ramassés. Ainsi, celui de ma grand-mère aura une chance de se superposer sur les deux autres. Bref, une simple partie de Tetris.

			Panique générale dans la voiture, ça souffle, ça s’offusque, ça ricane nerveusement. La voix d’abord excessivement douce et polie de ma mère vire à l’hystérie :

			–	C’est pas possible, nan mais c’est pas possible ! Heureusement qu’elle n’est plus là pour entendre ça ! Ah, il faut que mon frère signe aussi ? Et mon oncle aussi ? Maintenant ?! C’est pas possible, alors là alors ça alors mais non quoi maintenant de suite ? Bon, on arrive alors ! C’est pas possible, nan mais alors ça…

			Je lui masse les épaules de derrière le siège.

			–	Tu vois, tu tiens bien ça de ta mère, me susurre Paul. Quand tu pars dans les aigus…

			Je me contente de lui pincer la cuisse tandis que ma mère s’empresse d’appeler son oncle :

			–	Ah bon, t’as une rage de dents ? Oh, zut. Nan mais c’est pas possible. Bon, on se retrouve tous à la mairie…

			Les trois responsables légaux signent d’urgence les autorisations d’exhumation et c’est déjà l’heure de la cérémonie. Le village est venu en masse. Mamie était aimée. Mon premier réflexe est de parcourir les lieux du regard à la recherche de celui qu’on espère tous absent. S’il a lu l’avis de décès dans Ouest-France, et la probabilité est importante, il sera là.

			–	Quelqu’un lui a peut-être transmis la nouvelle, me chuchote Julien à l’oreille comme s’il s’agissait du plus inavouable des secrets.

			On s’attend à le voir surgir d’un buisson à tout moment. On guette les voitures garées autour de la mairie en essayant de deviner les visages derrière les vitres embuées. Chaque nuque masculine grisonnante ne fait qu’accélérer notre rythme cardiaque. On scrute chaque banc, chaque nouvelle entrée dans l’édifice. Lors de mon discours, je m’apprête à être interrompu à tout moment. Mon regard passe du cercueil à la porte fermée me faisant face. Elle va s’ouvrir, il va se pointer, je le sens.

			–	Bernard, tu viendras à mon enterrement ? lui aurait-elle demandé il y a une quinzaine d’années.

			–	Bien sûr, si je ne meurs pas avant vous, lui aurait-il répondu.

			En dépit de leur contentieux, des arnaques, des mensonges, des souffrances infligées à sa fille pendant des années, Mamie aurait déclaré ne pas être gênée par sa présence. Pourtant, lors d’une de mes dernières visites, j’ai demandé confirmation : elle n’avait aucun souvenir de cet échange. Quoi qu’il en soit, elle avait changé d’avis.



			Étape suivante : l’inhumation. Le soleil semble également avoir fait l’impasse sur la rubrique nécrologique du journal. Le ciel ne m’a jamais paru aussi terne, aussi homogène. Même les nuages paraissent absents. Ni variation, ni texture, ni contraste, ni ombre. Pas de pluie non plus. Un aplat morne, une masse grise insipide au-dessus des chapeaux noirs. L’absence de ciel, en somme. Mamie n’y est pas encore officiellement, elle s’y achemine doucement. Nous sommes tous conviés à nous recueillir une dernière fois autour du cercueil.

			–	Ceux qui souhaitent revenir demain matin pour l’inhumation finale sont les bienvenus, précise le maître de cérémonie.

			Elle a donc droit à un emplacement temporaire pour sa première nuit au cimetière. Un tiroir pour le mercredi, le caveau pour le jeudi. Je souris en pensant que ses déménagements sont encore plus fréquents que les miens.



			Le lendemain matin.

			Le portable de ma mère carillonne de nouveau. L’exhumation des deux corps vient d’avoir lieu :

			–	Madame, les restes de votre père sont incroyablement bien conservés. C’est vraiment rare après plus de trente ans ! Il nous est donc impossible de les transférer dans un autre cercueil. Ne vous en faites pas, il suffit d’incinérer votre grand-mère. Ainsi, il sera possible de mettre l’urne au pied du cercueil de votre mère, dans l’angle. Si vous voulez bien passer à la mairie signer l’autorisation de crémation…

			–	C’est à dire que ma grand-mère était catholique pratiquante, elle n’aurait pas aimé être… Oh puis après tout, elle n’en saura rien ! Allez, dans la petite boîte. On veut juste que ça se termine.

			L’inhabituel sang-froid de ma mère m’épate ; elle gère cette épreuve de façon admirable.

			Deuxième journée d’obsèques. Deuxième flot de signatures. Deuxième discours du maître de cérémonie. Deuxième recueillement autour du cercueil. Mamie rejoint enfin le caveau qui lui était destiné depuis toujours. Elle y reposera seule pour l’instant. Il lui faudra encore un peu de patience avant de retrouver sa mère et son mari. On la sortira de nouveau, on refera une partie de Tetris. Les jeunes fossoyeurs ont d’ailleurs l’air de bien s’amuser. Rires, dalles en pierre qui s’entrechoquent violemment, coups de pied. On ne peut pas leur en vouloir : ils font ça toute la journée. Ils nous aident à relativiser. La mort est une grande mascarade.

			En tout cas, « Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom » n’est pas venu.



			Plus tard dans la semaine.

			Je profite de ces quelques jours au bercail pour passer du temps avec ma mère, rien que tous les deux. Cela fait des années que nous ne nous sommes pas retrouvés en tête-à-tête, sans Julien ou nos conjoints respectifs. Dans le tramway en direction du cinéma, alors que nous passons devant plusieurs centaines de Gilets jaunes manifestant dans le centre-ville, je la bombarde de questions. Interrogatoire du samedi. L’air poupon, les traits fins et délicats, un petit nez rond aux narines subtilement évasées, de grands yeux noisette de fillette, les joues généreuses, le visage de ma mère respire la bonté. La Janine parfaite. Je reviens sur leur rencontre, les premières arnaques dont elle a été témoin, les infidélités, leur divorce lorsque j’avais quatre ans. À ma grande surprise, elle se livre facilement, sans filtre, avec un détachement émotionnel que je ne lui connaissais pas :

			–	J’ai tout oublié. J’ai l’impression que c’est la vie de quelqu’un d’autre. Je ne me souviens plus de la chronologie des évènements, de tout ce qu’il m’a fait. Il mentait tellement. Impossible de savoir ce qui était vrai.

			Elle serre un peu plus son foulard, ajuste son chapeau noir, puis comme touchée par une révélation divine, me regarde droit dans les yeux et enchérit d’une voix parfaitement posée :

			–	Plus les gens l’aiment et plus il est odieux. Et fier de les arnaquer.

			–	Exactement…

			–	Tu vois, s’il lui arrivait quelque chose de grave aujourd’hui, je crois que je m’en ficherais. Il a fait tellement de mal autour de lui.

			Ces paroles me serrent la poitrine. Je l’observe regarder les Gilets jaunes à travers la vitre. Dehors, les cris, les flammes, l’action, la révolution ; dans notre wagon, le silence et le visage parfaitement relâché de ma mère, entre impuissance et démission. Nous sommes les passagers de première classe qui regardent le Titanic sombrer. Ce ne sont pourtant pas les manifestants qu’elle semble voir défiler, mais sa vie. Aucun tic. Aucun signe ne vient désapprouver son discours. Elle l’a vraiment passé à la trappe. C’est de l’histoire ancienne. Tant mieux.





III





			C’est vrai qu’au fond, bien au fond, il le reconnaît, Bernard n’a jamais assumé son statut d’adulte. Il n’a jamais voulu leur ressembler, à eux, ceux qui travaillent en arrêtant de rêver, ceux qui acceptent de rentrer dans le moule, qui n’osent plus rien, qui réfléchissent trop, qui confondent responsabilité et asservissement, qui paient leurs impôts sans broncher. Plutôt crever.

			« Peter Pan ». Qu’a donc voulu insinuer son satané psy par le biais de son premier fils lors de cet exercice malsain ? Inconsciemment, tandis qu’il flâne sur le trottoir du marché aux puces des Halles Saint-Louis en ce samedi matin, il se met à fredonner Billie Jean de Michael Jackson dans un anglais yaourt. Il a déjà entendu parler de ce syndrome à la radio, ça concernait le chanteur justement. Il avait écouté d’une oreille distraite avant de zapper sur Rire et Chansons dont il connaît chaque sketch par cœur, jusqu’aux intonations de chaque humoriste, homme ou femme. Non, il n’aime pas les enfants. Du moins, pas de cette façon. Ça doit être autre chose… Et puis, on ne résume pas un individu à un syndrome. Il faudrait sans doute inventer un nouveau syndrome pour son cas à lui. Il n’est pas les autres. Il n’est pas quelqu’un qu’on peut réduire à une simple terminologie clinique. Il est Bernard Guivarch, bon Dieu ! « Le syndrome Bernard Guivarch, ça sonne bien ça, se dit-il. Quitte à ce qu’on me colle une étiquette, autant qu’elle porte mon nom. »

			L’enfance. Il ne l’a jamais quittée. Ses souvenirs sont si clairs, si limpides, si nombreux, plus que n’importe qui, il en est convaincu. Comme si c’était hier. Tout était mieux avant, définitivement. Les jouets en bois, les vieux trains électriques, les voiliers miniatures… et pas ces saletés d’appareils électroniques sans âme aux couleurs criardes qui polluent aujourd’hui les rayons de jouets des centres commerciaux. D’ailleurs, qui achète encore des jouets en magasin ? Tout se fait par l’internet maintenant. Clic. Clic. Tous des robots. Des zombies. Une belle Amazone aux grosses loches, ça oui, mais Amazon, non, non merci. Le contact avec le commerçant, l’humain, c’est fini tout ça. Tout se perd. Même en allant au cinéma, on n’a plus de véritable ticket. On paie via une machine, quand elle veut bien fonctionner, et on récupère un reçu immonde où le prix indécent prend davantage de place que le titre, quand celui-ci est lisible ou non tronqué, et dont l’encre grisâtre ne tiendra que quelques mois. De toute façon, à quoi bon continuer à collectionner les tickets de cinoche, y a même plus de bons films à aller voir. Delon, Belmondo, Montand, de Funès, Bourvil… le cinéma français de sa jeunesse, c’était quand même autre chose, y a pas à tortiller.

			Heureusement, il y a encore les brocantes, les marchés aux puces, les antiquaires. Ici, le passé est toujours palpable, les gens semblent respecter les anciens, on papote avec d’autres connaisseurs enthousiastes et passionnés, les odeurs y sont réconfortantes, familières, on y retrouve des objets qu’on pensait perdus à jamais et d’autres, insoupçonnés, qu’on découvre avec merveille, on voyage, on est ailleurs. Le bonheur. La madeleine de Marcel, le tube de lait concentré de Bernard.

			Malheureusement, plus le temps passe et plus les lieux qu’il peut fréquenter sans risquer d’être accosté-emmerdé-agressé par l’un de ses requérants se font rares. Il y a tant d’endroits où il ne peut plus mettre les pieds ; certains quartiers entiers lui sont désormais proscrits. Zones minées. L’impression d’être en cavale. L’adrénaline, au fond. Tiens, là, à environ vingt mètres, entre les cartons de 33 tours et l’argenterie Art déco, c’est M. Le Goff, le papa de Valentin, un ancien camarade de classe de son troisième fils. Vite, demi-tour ! Ne pas courir, ce serait suspect.

			Il l’a bien aimé M. Le Goff, au début du moins ; c’était un homme juste, cultivé, un papa respectable. Lui aussi aimait les jouets anciens : il possédait une incroyable collection de voitures miniatures des années soixante et soixante-dix, Renault et Volkswagen majoritairement, certaines encore dans leur emballage d’origine ! Bernard avait été impressionné par tant de raretés. Il avait à peine osé les toucher malgré l’insistance joviale de M. Le Goff, pas peu fier d’exposer ses trésors inestimables. Ensemble, ils se rappelaient le bon vieux temps, l’époque de l’insouciance, de la liberté. Les précieux vinyles de Dick Rivers et Guy Marchand tournaient sur la platine Philips 22AF977 en état presque impeccable. « Destinée, on était tous les deux destinés… » : M. Le Goff avait été frappé par l’imitation de son ami qui connaissait également les paroles par cœur.

			–	T’es caricatural, moqueur, mais on sent bien que t’es un vrai fan, lui avait-il dit avant que Théo et Valentin jouant à la Wii dans la pièce d’à côté ne leur crient de la fermer.

			M. Le Goff aussi avait eu son dernier fils sur le tard, la quarantaine bien tassée ; ils étaient tous deux les papas les plus âgés de l’école.

			Bernard savait qu’il ne lui rendrait jamais rien, pas un centime. Leur amitié n’avait donc jamais eu de valeur ? Avait-il tout planifié depuis le début ? Cela dit, M. Le Goff s’était révélé rancunier, le salaud ! Il avait bien caché son jeu lui aussi après tout, sous ses beaux airs mielleux de fonctionnaire raté. Il avait informé toute l’école, toutes les institutrices, tous les parents d’élèves qu’il connaissait, même les cantinières pendant la pause de midi. « Bernard Guivarch n’est pas le gentil papa que vous croyez. Méfiez-vous ! » avait pu lire Théo sur le panneau d’affichage dans le hall d’entrée du bâtiment A. En l’apprenant, Bernard avait hurlé jusqu’à s’en briser les cordes vocales. Il s’était montré profondément blessé, offusqué, avait imploré son fils de ne pas croire de pareilles conneries.

			–	Tu le sais que j’suis un bon père. Je m’occupe bien de toi, hein c’est vrai ? T’en connais beaucoup des pères qui s’occupent comme ça de leur fils ? avait-il postillonné d’un ton menaçant.

			Il l’aurait étranglé s’il avait pu, ce salaud, cet hypocrite de M. Le Goff ! Tout ça pour deux mille balles, mais quel salaud ! Alors qu’ils étaient amis… Il n’avait qu’à pas les lui avoir filés les deux mille balles ! C’était pas de l’argent volé, c’était une entraide, c’était pour dépanner un copain ! Pourquoi le rembourser de toute façon, vu le beau salaud qu’il était au final… Il a bien fait de ne pas le rembourser oui ! Les gens finissent toujours par être décevants.

			Le brouillard, une fois de plus. Le mal de crâne. Ça gratte doucement, encore. Bernard slalome entre les stands, fait mine de fouiller dans un grand bac rempli de porte-clefs, essaie des gants en cuir marron, pense soudainement aux images de O.J. Simpson lors de son procès et les repose délicatement comme s’il se sentait observé. En relevant la tête, son regard tombe sur une maquette d’avion de chasse, exactement comme celle qu’il avait construite cinquante ans plus tôt. Un cadeau d’anniversaire choisi avec son père. Il se souvient parfaitement de ce jour, de la petite boutique spécialisée (qui n’existe plus), de sa crise d’asthme survenue dans la rue sur le chemin du retour, de la main ferme et rugueuse de son père dans la sienne. Il ne peut se retenir de renifler en prenant la maquette entre les mains. Perdu dans ses pensées, il n’a pas vu M. Le Goff s’approcher.

			–	Tiens tiens, qui voilà, ce cher monsieur Guivarch, dit M. Le Goff encombré d’un volumineux abat-jour sous le bras gauche.

			Bernard voudrait courir, s’envoler, mieux, se téléporter. Il claquerait des doigts et paf : l’île déserte ! Le sable fin, quelques chevaux sauvages, des Amazones, oui, beaucoup d’Amazones. Pas si déserte l’île, donc. Ah, ces cuisses bien fermes, cette peau bronzée, ces miches généreuses ! La paix. Il doit néanmoins se rendre à l’évidence : déguerpir maintenant ne ferait qu’aggraver son cas.

			–	Philippe, ça fait longtemps…

			–	Pas loin de cinq ans oui. Théo va bien ? Ils ne se voient plus trop avec Valentin, je crois.

			–	Tout va bien oui, le bac tout ça, tout ça quoi. Et Valentin ?

			En vérité, Bernard n’a plus de nouvelles de son troisième fils depuis des mois. Depuis que ce dernier a tenté de lui exploser la tronche. On élève nos enfants, on les aime, on les gâte, on se plie en mille pour eux et voilà comment ils nous remercient. Jamais, au grand jamais, Bernard n’aurait osé lever la main sur son père. Y’a plus de respect, rien.

			–	Pareil, le bac qui approche. Ça révise dur, répond M. Le Goff. J’avais écrit à ton grand fils, tu dois le savoir…

			Bernard lève les yeux au ciel et acquiesce comme pour dire « j’suis au courant, abruti », ce qui ne manque pas d’exaspérer son interlocuteur :

			–	Toutes les horreurs que t’as dites, tous tes bobards… un autre homme, vraiment.

			–	J’te le rendrai ton argent putain ! ne peut s’empêcher de rétorquer Bernard avec un rire dédaigneux.

			–	Arrête ton char, tu sais bien que non. Tu peux le garder, j’suis passé à autre chose. J’avais pas envie d’attraper une tumeur à cause de toi. T’en vaux pas la peine. Voilà, tu vas pouvoir dormir tranquille maintenant. Passe le bonjour à Théo. Allez, courage.

			M. Le Goff lui tapote l’épaule de manière sentencieuse et s’éloigne, saluant chaleureusement une brocanteuse sur son passage. Bernard s’imagine en train de lui enfoncer son abat-jour orange sur la tête. Quelle laideur ce truc d’ailleurs, sans doute un cadeau pour sa cruche de femme.

			Il a toujours fait confiance à ses victimes pour passer à autre chose. L’essentiel est de ne pas emprunter de somme trop importante d’un coup au même pigeon : plus la dette est élevée, plus la proie sera revêche. Mieux vaut donc dérober un peu à plusieurs personnes que trop à une seule. Bien sûr, certaines d’entre elles sont si douces, si bienveillantes, si faibles, qu’on pourrait leur piquer n’importe quoi sans jamais se préoccuper des représailles. Parmi elles, parfois le Graal : celles suffisamment connes pour recommencer. Elles en redemandent les grognasses ! Qu’elles n’aillent pas se plaindre après. Si on ne peut même plus profiter des imbéciles…

			Sa mère, elle n’a eu que ce qu’elle méritait de toute façon. Elle qui ne s’est jamais occupée de ses petits-enfants, prétextant toujours un lumbago ou un torticolis pour éviter de les avoir en garde :

			–	Bernard, je ne peux pas soulever une casserole, c’est trop dur…

			Une grand-mère pareille, quelle honte. Jamais d’effort, rien ; que des reproches, des critiques, des moqueries. À défaut d’avoir été une épouse et mère affectueuse, elle aurait au moins pu se rattraper sur la nouvelle génération. Que dalle ! Et c’est lui qu’on traite de monstre ? Alors oui, il lui a pompé ses économies au compte-gouttes pendant des années – elle devait bien en avoir lourd sur la conscience pour se soumettre aussi docilement. Il y avait néanmoins un obstacle de taille : Lucien, son pédo de nouvel époux. Ah, il avait l’œil lui (il est à moitié aveugle aujourd’hui), cette sale fouine au passé obscur. Un ancien collabo, pas de doute. De quoi se mêlait-il ? Depuis quand une mère n’avait-elle plus le droit d’aider son enfant dans le besoin ? C’était son fric à lui peut-être ? Bernard savait que Lucien n’irait pas voir la police : il l’avait suffisamment menacé. Les attouchements, la main sous la robe de la p’tite, la langue sur le visage… Sans parler des propos antisémites et racistes entendus à maintes reprises. Valait mieux qu’il se tienne tranquille le Lucien ! Il faisait dans son froc le vieux, c’était évident.

			Pourtant, Bernard est allé trop loin, il le reconnaît. Peu de temps avant son décès, sa mère a fini par prononcer le mot qui fâche, le mot qui rend fou, celui qui fait gonfler les veines, se creuser les rides et rougir les yeux :

			–	Non.

			C’en était trop. Elle ne croyait plus à ses sornettes ; elle avait trop donné, trop fait confiance. Le nazi lui avait bien pourri la cervelle oui ! Alors comme à l’accoutumée, Bernard s’emporta, un peu trop violemment cette fois, c’est vrai. Incapable de contrôler ses sautes d’humeur, il la traita de tous les noms avant de la bousculer. Elle se blessa le coccyx en tombant à la renverse sous les yeux de Lucien. Faut pas pousser mémé dans les orties, mais sur le carrelage, c’est permis ? L’incident choqua la famille et mit un terme à leur relation. Deux ans plus tard, quelques jours après l’enterrement, lorsque Bernard arrivera en retard chez le notaire, il ouvrira brusquement la porte et s’exclamera en tapant du poing sur le bureau devant sa sœur et son frère :

			–	Où est mon fric ?!

			La justice, tout simplement ; Bernard connaît ses droits.

			Il se doute bien que ses accès de violence ont tendance à le décrédibiliser, mais c’est plus fort que lui. Ça arrive d’un coup et plus rien ne peut l’arrêter, comme s’il était possédé par une force supérieure, une âme démoniaque dont l’unique but serait de semer le chaos dans son existence. Ce qui est fait est fait, impossible de revenir en arrière. Plus le temps passe, plus le démon semble gagner du terrain, sournois, indomptable. Évidemment, on ne retient que les frasques du démon et on oublie les bons moments, les fous rires, l’homme tendre qu’il y a derrière, le papa attentionné.

			Jusqu’à ces dernières semaines, Bernard avait toujours refusé catégoriquement de consulter un spécialiste malgré l’insistance de ses amis, de sa sœur, de ses fils. Un original, un incompris, mais pas un fou ! Il se débrouillait parfaitement tout seul : aucune remise en question n’était nécessaire. Circulez, circulez.

			Puis il y a eu cette lettre à l’écriture tremblotante :

			Cher Bernard,

			Après le décès de mon épouse, j’ai souvent pensé à partir moi aussi. J’y songeais tous les jours. Mais tu es rentré dans ma vie, tu as été mon ami. Tu le sais, tes visites étaient précieuses. Quel bonheur d’entendre la sonnette, de venir t’ouvrir pour l’apéritif, d’écouter toutes tes péripéties. Même Mimine, peureuse comme tout, a fini par sortir de sa cachette pour t’accueillir. Elle sentait bien que t’aimais les bêtes.

			Et moi, j’ai cru que tu m’aimais moi. Je t’ai fait confiance. Tu m’as eu dans un moment de faiblesse. Au final, l’argent m’était égal ; c’est la déception qui a été dure.

			Malgré tout, je garde de formidables souvenirs des instants passés ensemble, de Muriel, de tes enfants dont tu parlais tout le temps. La vie a fait que je n’ai pas pu en avoir… Toi, tu as une chance inestimable, ne casse pas tout. Ne finis pas comme moi. La solitude des vieux jours est insupportable.

			Au revoir,

			Raymond



			Raymond s’est ouvert les veines dans la baignoire de son appartement. Il avait quatre-vingt-deux ans. Raymond, ce cher voisin du dessous, avec son irremplaçable casquette de Gavroche, ses pantalons trop courts, son cœur trop grand. Ne le croisant plus dans l’immeuble depuis quelque temps, Muriel appela la police. Les médecins révélèrent que le décès remontait à une dizaine de jours ; aucune trace du chat. Le vieil homme avait laissé quatre lettres sur la commode de la salle à manger, dont celle à l’attention de Bernard que Muriel lui transmit.

			La nouvelle lui fit l’effet d’un infarctus ; son corps entier se crispa, sa poitrine s’embrasa. Pendant des jours, il resta cloîtré chez Adjoua, négligeant son hygiène et son alimentation, passant du canapé au lit, du pot de fromage blanc aux Mars glacés, de la télévision à la lettre manuscrite qu’il relisait encore et encore. Les mots de son ami finirent par heurter en lui une zone jusqu’alors inerte, endormie. S’il lui était impossible d’honorer ses dettes, il pouvait au moins honorer la mémoire du défunt : il décida d’agir, d’entamer une psychothérapie, aussi incongru que cela puisse paraître. Après tout, pourquoi pas ?



			Soudain pris d’une irrépressible envie de monter à cheval, Bernard s’extirpe du marché, évite deux visages familiers, passe à la boulangerie acheter un flan parisien qu’il engloutit en trois bouchées et retrouve son vélo dans une rue adjacente. Ses juments séjournent depuis bientôt deux ans dans le pré d’un couple de fermiers à une dizaine de kilomètres du centre de Brest. Alors qu’il ne lui fallait que vingt minutes pour s’y rendre en voiture, il doit maintenant pédaler pas moins d’une heure. Richard Virenque n’a qu’à bien se tenir. Ses mollets, énormes et particulièrement dessinés, sont aussi durs que de la pierre, preuve absolue d’une vie entière consacrée à l’équitation.

			Le pré est modeste, un demi-hectare, tout au plus. M. et Mme Hervé sont chargés de nourrir les trois juments et de les rentrer au box le soir. Ils ont également cédé à Bernard une place dans la grange où il peut y entreposer ses selles, licols, tapis, bottes – il y a aussi stocké quelques cartons de livres et un vieux bureau en acajou hérité de son grand-oncle qui ne rentrait pas chez Adjoua. En arrivant, il dépose sa bécane contre un pommier et s’engouffre dans la grange pour se changer avant de retrouver ses chères et tendres. C’est l’heure de la sieste, les propriétaires doivent être dans leur chambre.

			–	Salut les pétasses ! s’exclame-t-il en s’approchant des juments avachies dans la boue. Bah alors, c’est quoi ce bordel ? Hop hop hop, debout là-dedans ! Voilà… Che bella, che bella la Cicciolina !

			L’une d’entre elles, la Cicciolina, nommée en hommage à l’actrice pornographique italienne, s’extirpe de son indolence et vient le saluer. Les caresses sont énergiques, musclées, endiablées. La jument hennit ; l’homme l’imite. Les deux autres ne tardent pas à les rejoindre. Après les avoir frénétiquement brossées de la tête à la queue, il les bride toutes les trois mais ne selle que la Cicciolina sur laquelle il monte.

			–	Allez, on va vous dégourdir un peu les poufiasses !

			Tandis qu’il trottine à l’intérieur de l’enclos, une jument de chaque côté, deux paires de rênes dans la main gauche, l’autre dans la main droite, Mme Hervé passe avec une brouette remplie de paille. Vêtue d’une blouse bleue trop ample pour son gabarit et coiffée d’un bandana rouge vermillon, la petite dame d’au moins soixante-quinze ans semble tout droit sortie d’une peinture de Millet, comme si le temps n’avait aucune emprise sur la vie paysanne.

			–	Tain, j’me d’sais bien qu’j’avais ’tendu d’bruit. Comment qu’ça va ’jourd’hui M’sieur Guivarch ?

			En bonne autochtone, elle mâche la majorité des syllabes. Bien que Bernard n’ait jamais spontanément parlé Ty Zef – ses origines sont trop nobles –, il se gargarise à l’entendre. Douce musique de son terroir, gage incontestable de singularité, stigmate opiniâtre du temps.

			–	Ça gaze et vous ? Plus malade ?

			–	Impecap’ ! J’tousse encore un peu mais ç’va mieux quoâ. Du miel, v’là c’qui m’fallait ! Vous pens’rez à régler mon mari en partant s’vous plaît. Ç’fait quand même huit mois… Ah, ça m’embête d’réclamer, surtout avec c’qui vous est arrivé, mais là mon mari, il est ronchon vous comprenez. Et c’pas son habitude d’être ronchon comme ça pourtant. On a suffisamment d’bêtes à nourrir vous comprenez.

			–	Promis, je vous fais un chèque tout à l’heure. J’ai signé un gros contrat là, ça va s’arranger, vous en faites pas.

			Bernard avait invoqué une perte d’emploi : la prétendue société de matériel médical qui le salariait avait mis la clef sous la porte après un problème sanitaire. Il s’était retrouvé sans travail du jour au lendemain, sans aucune indemnité, avec quatre bouches à nourrir. Il était infiniment reconnaissant envers

M. et Mme Hervé de veiller sur ses juments pendant une période aussi rude. S’en séparer lui aurait brisé le cœur : elles faisaient partie intégrante de la famille.

			–	Ah, ça m’rassure. Bon, tant mieux quoâ. Ah, j’suis rassurée… Prof’tez bien d’cette belle journée alors. La grisaille r’vient t’jours trop vite.

			–	Vous avez raison. Elles ont bon appétit, ça va ?

			–	D’grosses gourmandes oui ! Elles ch’potent un peu sur les granulés parfois mais toutes les carottes du potacher y sont passées ! Allez, j’retourne voir mes poulets moi. Bonne prom’nade !

			Il se libère des deux canassons non sellés, referme la clôture,