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La boutique aux poisons

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Règle no 1: le poison ne doit jamais être utilisé contre une femme.
Year:
2021
Publisher:
Guy Saint-Jean Editeur
Language:
french
File:
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La ride du souci

Year:
2021
Language:
french
File:
EPUB, 407 KB
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2

Pomysł za siedem milionów

Year:
1982
Language:
polish
File:
EPUB, 177 KB
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Table des matières


Couverture

Page de titre

Copyright

Dédicace

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

La boutique aux poisons de Nella Clavinger, apothicaire

Note Historique

Recettes

Remerciements





La boutique aux poisons


Couverture

Page de titre

Copyright

Dédicace

Chapitre 1

Remerciements





Saint-Jean Éditeur

est une maison d’édition québécoise fondée en 1981





SARAH PENNER

LA BOUTIQUE

AUX POISONS



Roman




Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Bourgeois





Guy Saint-Jean Éditeur

4490, rue Garand

Laval (Québec) H7L 5Z6

450 663-1777

info@saint-jeanediteur.com

saint-jeanediteur.com

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Données de catalogage avant publication disponibles à Bibliothèque et Archives nationales du Québec et à Bibliothèque et Archives Canada

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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada ainsi que celle de la SODEC pour nos activités d’édition. Nous remercions le Conseil des Arts de l’aide accordée à notre programme de publication.



Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC

© Guy Saint-Jean Éditeur inc., 2021

Titre original : The Lost Apothecary

Publié initialement en anglais par Park Row Books, 2021.

Copyright © Sarah Penner, 2021

© 2021, Éditions Faubourg Marigny pour la traduction française

Traduction : Laura Bourgeois

Correction : Johanne Hamel

Conception de la page couverture : © 2021 by Harlequin Enterprises ULC

Direction artistique : Kathleen Oudit

Design de la couverture : Elita Sidiropoulou

Illustrations de la page cou; verture : Shutterstock

Mise en pages : Christiane Séguin

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque et Archives Canada, 2021

ISBN : 978-2-89827-141-0

ISBN EPUB : 978-2-89827-142-7

ISBN PDF : 978-2-89827-143-4

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait de ce livre, par quelque procédé que ce soit, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur. Toute reproduction ou exploitation d’un extrait du fichier EPUB ou PDF de ce livre autre qu’un téléchargement légal constitue une infraction au droit d’auteur et est passible de poursuites pénales ou civiles pouvant entraîner des pénalités ou le paiement de dommages et intérêts.



Guy Saint-Jean Éditeur est membre de

l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).





À mes parents





Je jure solennellement devant Dieu, Créateur de toutes choses…

De ne jamais révéler les mystères du métier à des ingrats ou à des inconscients

De ne jamais divulguer les secrets qui me sont confiés…

De ne jamais administrer de poisons…

De désavouer et de fuir comme la peste les pratiques scandaleuses et pernicieuses des charlatans, de la secte empirique, et des alchimistes…

Et de ne jamais conserver de remèdes rances ou nuisibles dans mon officine.

Que la bénédiction divine perdure, tant que je suivrai ces ordres !


Ancien serment d’apothicaire





Chapitre 1


Nella

3 février 1791

Elle reviendrait à l’aube, la femme dont je tenais la lettre entre mes mains, celle dont j’ignorais encore le nom.

Je ne connaissais ni son âge ni son adresse. Ni sa place dans la société ni les troubles qui la hantaient en rêve quand la nuit tombait. Victime ou pécheresse. Jeune épouse ou veuve vengeresse. Servante ou courtisane.

En dépit de tout ce que j’ignorais, il y avait une chose dont j’étais certaine : cette femme savait exactement qui elle voulait tuer.

À la lumière de la flamme mourante de ma chandelle, le papier prenait une teinte rosée. Je caressais du bout des doigts l’encre de ses mots, imaginant le désespoir qui poussait cette femme à avoir recours à mes services. Pas seulement ceux d’une apothicaire, mais ceux d’une meurtrière. Une experte de l’illusion.

Sa demande était formulée de manière claire, sans détours. « Pour le mari de Madame, avec son petit-déjeuner. À l’aube, 4 févr. » Aussitôt, j’imaginai une bonne d’âge moyen, condamnée à obéir aux ordres de sa maîtresse. Mon instinct, perfectionné par deux décennies d’expérience, me souffla le remède le plus approprié pour cette demande : des œufs infusés au nux vomica.

La préparation ne prendrait que quelques minutes ; le poison était à portée de main. Mais pour une raison mystérieuse, quelque chose dans cette lettre me perturbait. Ce n’était pas l’odeur subtile et boisée du parchemin ni le coin inférieur gauche qui bouclait légèrement, comme gondolé par les larmes. L’inquiétude venait de moi. Comme l’intuition qu’un événement devait être évité.

Quel avertissement implicite pouvait transmettre un simple morceau de parchemin, entre les lignes tracées à la plume ? Aucun, me rassurai-je. Cette lettre n’avait rien d’un présage. Mes pensées troublées n’étaient que la conséquence de ma fatigue – il se faisait tard – et de l’inconfort persistant de mes articulations.

Je reportai mon attention sur le livre en vélin déployé sur la table devant moi. Mon précieux registre était une archive de la vie et de la mort ; un inventaire des nombreuses femmes qui venaient quémander mes potions, dans la plus sombre des officines d’apothicaires.

Sur les premières pages, l’encre était douce et les mots étaient rédigés d’une main légère qui ne connaissait ni le deuil ni la rébellion. Ces notes délavées appartenaient à ma mère. La petite boutique aux remèdes pour femmes, située au 3, Back Alley, lui avait appartenu bien avant de m’être transmise.

Il m’arrivait de relire ses renseignements – 23 Mar 1767, Mme R. Ranford, Achillea Millefolium, 15 gttes, 3x – et les mots m’évoquaient sa présence : les cheveux qui glissaient sur sa nuque quand elle moulait la tige de l’achillée millefeuille au pilon ; la peau fine, tendue comme du papier sur les os de sa main quand elle arrachait les graines de la fleur. Mais ma mère n’avait pas dissimulé son officine derrière un faux mur, et elle n’introduisait pas subrepticement ses potions dans des bouteilles fatales de vin rouge. Nul besoin pour elle de se cacher. Les teintures qu’elle prodiguait n’avaient pour but que le bien : apaiser les chairs à vif des jeunes mères, ou provoquer les menstruations des épouses infertiles. Ainsi, elle remplissait les lignes de son registre avec la liste des herbes les plus bénignes. Personne ne s’en serait alarmé.

Sur mes pages du registre, j’inscrivais l’ortie, l’hysope, et l’amarante, oui, mais également de bien plus sinistres remèdes : la belladone, l’ellébore, l’arsenic. Sous l’encre qui imbibait mon registre se cachaient la trahison, la douleur… et les plus sombres secrets.

Aux mystères d’un homme vigoureux souffrant d’une faiblesse du cœur le soir de ses noces, ou d’un jeune père en bonne santé succombant à une fièvre soudaine, mon registre apportait toutes les réponses : nul cœur affaibli ni fièvre, mais du jus de pomme épineuse versé dans le vin et de la belladone arrosant les tartes de femmes rusées dont les noms maculaient mon registre.

Parmi eux, un seul manquait : le mien. Le secret originel, la vérité sur la manière dont cette entreprise avait commencé. Car j’avais consigné chaque victime dans ces pages, toutes sauf une : Frederick. Les lettres tranchantes de son nom ne mutilaient que mon cœur endolori, mes entrailles cicatrisées.

Je refermai doucement le registre qui ne me serait d’aucune utilité ce soir-là et reportai mon attention sur la lettre. Que me valait cette inquiétude ? Les bords du parchemin continuaient d’attirer mon regard, comme si quelque chose cherchait à s’en échapper. Plus je restais assise à ma table, plus mon ventre se tordait et mes doigts tremblaient. Au loin, derrière les murs de la boutique, les cloches d’une calèche tintaient comme les fers à la ceinture d’un gardien de la paix. Mais les baillis ne viendraient pas davantage cette nuit qu’au cours des deux dernières décennies. Mon officine, comme mes poisons, était bien trop habilement dissimulée. Pas un homme ne pouvait la trouver, dissimulée comme elle l’était derrière un épais mur d’étagères au fond d’une allée biscornue des profondeurs obscures de Londres.

Mon regard se posa sur le mur taché de suie que je n’avais ni le cœur ni la force de récurer. Sur une étagère, une fiole vide me renvoya mon reflet. Mes yeux verts hérités de ma mère avaient perdu l’éclat de la vie. Mes joues autrefois rebondies étaient maintenant creusées. À quarante et un ans, j’avais déjà l’apparence d’un spectre.

Tendrement, j’entrepris de frotter la bosse osseuse de mon poignet gauche, enflée comme une pierre brûlante que l’on aurait oubliée dans l’âtre. L’inconfort de mes articulations se répandait dans mon corps au fil du temps. Il s’était tant propagé que je ne vivais plus une heure sans souffrance. Chaque poison que je dispensais amenait en moi une nouvelle vague de douleur ; certains soirs, mes doigts se raidissaient tant que je m’attendais à voir ma peau trop tendue se déchirer pour exposer mes os.

Je devais mon état aux meurtres et aux secrets. Ils m’avaient rongée de l’intérieur, et quelque chose en moi ne demandait qu’à m’éventrer pour jaillir de mes entrailles.

Soudain, une odeur croupie inonda l’air et une volute de fumée s’enroula sous le bas plafond. La chandelle était presque totalement consumée et bientôt les gouttes de laudanum m’envelopperaient dans leur épaisse chaleur. La nuit était tombée depuis longtemps déjà, et bientôt elle arriverait : celle dont le nom viendrait s’inscrire à mon registre et dont je dénouerai le mystère, malgré le sombre pressentiment qui couvait en moi.





Chapitre 2


Caroline

Aujourd’hui, lundi

Je n’étais pas censée entreprendre ce voyage seule.

Les anniversaires de mariage étaient faits pour être célébrés à deux. Pourtant, alors que je passais les portes de l’hôtel pour sortir à la lumière éclatante de cet après-midi d’été, ma solitude racontait une autre histoire. Aujourd’hui marquait l’anniversaire de mes dix ans de mariage avec James, et nous aurions dû nous diriger main dans la main vers le London Eye qui surplombait la Tamise. Nous avions réservé une place de nuit dans la grande roue, avec bouteille de vin pétillant et guide privé. Pendant des semaines, j’avais imaginé la capsule suspendue à la lueur des bougies se balançant sous le ciel étoilé, notre rire ponctué par le tintement des flûtes de champagne et nos baisers.

Mais James était resté de l’autre côté de l’Atlantique. Quant à moi, je me retrouvais seule à Londres, en proie au chagrin, à la colère, et au décalage horaire, face à une décision qui pouvait changer le cours de ma vie.

Au lieu de prendre la direction du sud vers le London Eye et la Tamise, je remontai vers St. Paul et Ludgate Hill. Dans ma quête du pub le plus proche, j’avais parfaitement conscience de mon allure de touriste en chaussures de sport grises et sac bandoulière en toile. Ce dernier contenait mon carnet, des pages couvertes d’encre bleue et de gribouillis en forme de cœur, qui dressait l’itinéraire de ces vacances de dix jours. Je venais à peine d’arriver, et pourtant je ne supportais pas l’idée d’ouvrir ce programme élaboré pour deux, complété de notes guillerettes qu’on s’y était écrites l’un pour l’autre. « Southwark, promenade en amoureux dans les jardins », avais-je inscrit sur une des pages. « S’entraîner à faire des bébés derrière un arbre », avait griffonné James en réponse. J’avais prévu de porter une robe pour ce jour-là, au cas où.

Maintenant que le carnet avait perdu de son utilité, j’avais fait une croix sur tous les itinéraires qu’il contenait. Le fond de ma gorge commença à me brûler et les larmes montèrent à la pensée de tout ce à quoi j’allais devoir renoncer également. Notre mariage ? J’étais avec James depuis l’université, je ne savais rien de la vie sans lui. J’ignorais qui j’étais sans lui. Allais-je perdre aussi mes espoirs d’avoir un bébé ? Cette idée me creusait le ventre plus férocement que la faim. Je rêvais de devenir mère – d’embrasser des petits orteils parfaits et de faire des bulles sur un ventre arrondi.

Il me suffit d’une rue pour repérer l’entrée d’un pub, le Old Fleet Tavern. Mais avant d’atteindre sa porte, un type robuste armé d’un bloc-notes et vêtu d’un pantalon taché m’arrêta sur le trottoir. Affichant un large sourire, le quinquagénaire me demanda :

— Ça vous dirait de vous joindre à notre groupe de mudlarking ?

De quoi ? Pardon ? pensai-je en lui adressant un sourire forcé.

— Non, merci.

Mon refus ne suffit pas à le rebuter.

— Vous avez déjà lu des romans de l’époque victorienne ? demanda-t-il d’une voix à peine audible par-dessus le crissement des pneus d’un bus de tourisme rouge.

À ces mots, je m’immobilisai. Dix ans plus tôt, à l’université, j’avais obtenu un diplôme d’histoire britannique. J’avais décroché des notes raisonnables, mais je m’étais surtout passionnée par ce qu’il y avait autour des livres d’histoire. Les chapitres de prose universitaire ne m’intéressaient pas tant que les ouvrages pluricentenaires dont regorgeaient les archives des vieux bâtiments, ou les images numérisées d’éphémères délavées – affiches de théâtre, recensements, listes de passagers – que je trouvais en ligne. Pendant que mes camarades révisaient dans des cafés, je me perdais pendant des heures dans la contemplation de ces documents à l’apparence anodine. Il n’y avait pas de raison particulière pour ce passe-temps atypique. Tout ce que je savais, c’était que les débats sur la décapitation de Charles Ier et les dirigeants politiques assoiffés de pouvoir me faisaient bayer aux corneilles. À mes yeux, l’attrait de l’histoire résidait dans les menus détails d’une vie lointaine, dans les secrets des gens ordinaires.

— J’en ai lu quelques-uns, oui, répondis-je.

Évidemment, j’étais une inconditionnelle des classiques de la littérature anglaise que j’avais dévorés pendant mes études. Parfois, je regrettais de ne pas avoir complété ma licence avec un diplôme de lettres plus adapté à mes goûts. En revanche, je n’avais pas ouvert un seul ouvrage datant de l’époque victorienne – ni même un de mes romans anglais préférés – depuis des années. Si cette question débouchait sur un jeu-questionnaire de culture générale, j’étais perdue.

— Eh bien, vous trouverez dans la plupart de ces livres des références au mudlarking. Il s’agit de fouilles dans la boue des rives de la Tamise. Une chasse au trésor. Vous risquez d’y mouiller vos chaussures, mais je vous promets qu’il n’y a pas de meilleure immersion dans le passé. Vous êtes la bienvenue si vous souhaitez participer à l’aventure. La première séance est offerte. Nous serons juste de l’autre côté de ces bâtiments en brique que vous voyez là…

Il pointa une direction du doigt.

— Cherchez les marches pour descendre sur la rive. Le groupe se retrouve à quatorze heures pour profiter de la décrue du fleuve.

Je lui souris. Malgré son allure négligée, ses yeux noisette avaient une lueur chaleureuse. Derrière lui, l’enseigne en bois portant l’inscription « The old fleet tavern » se balançait sur ses gonds rouillés, m’appelant à l’intérieur.

— Merci, mais j’ai… autre chose de prévu.

En vérité, j’avais surtout besoin d’un verre.

— Très bien. Si vous changez d’avis, nous y serons jusqu’à dix-sept heures trente environ.

— Amusez-vous bien, marmonnai-je en transférant mon sac sur l’autre épaule, certaine de ne jamais revoir cet homme.

Je pénétrai dans le bar humide et sombre, et me perchai sur un haut tabouret en cuir au comptoir. Je me penchai pour regarder les bières pression proposées, et grimaçai en posant le bras sur quelque chose d’humide – une trace de bière ou de sueur laissée par le client précédent. Je commandai une Boddingtons et attendis impatiemment que la mousse crémeuse monte jusqu’en haut de la pinte et se stabilise. Enfin, je pris une longue gorgée, trop épuisée pour prendre en compte la migraine qui pointait son nez. La bière était tiède, et une crampe se forma du côté gauche de mon abdomen.

« Les romans de l’époque victorienne. » Je songeai à Charles Dickens dont le nom résonnait à mes oreilles comme l’écho tendre d’un petit ami d’antan – le genre intéressant, mais qui ne pouvait pas déboucher sur quelque chose de sérieux. J’avais lu beaucoup de ses ouvrages – Oliver Twist était mon préféré, suivi de près par Les Grandes Espérances –, mais la honte de l’ignorance me rattrapa.

D’après l’homme sur le trottoir, les romans victoriens regorgeaient de références à cette pratique appelée le mudlarking ; or je n’avais jamais entendu ce mot de ma vie. Si James était avec moi, il me taquinerait probablement de cette bourde. Il s’était toujours moqué de mes « nuits de folie » à la bibliothèque, où je passais mon temps à lire des contes de fées gothiques tard le soir alors que, selon lui, j’aurais dû passer plus de temps à analyser les publications universitaires et à rédiger mon propre mémoire sur les conflits civilisationnels. De telles recherches, affirmait-il, étaient la seule utilité que pouvait avoir un diplôme d’histoire dans notre société, parce qu’un mémoire était la porte ouverte à des études plus poussées, un doctorat financé, et me permettrait ultimement de décrocher un poste pour enseigner à l’université.

D’une certaine manière, il avait raison. Après mon diplôme, je m’étais vite rendu compte qu’une licence d’histoire n’offrait pas les mêmes perspectives de carrière que la formation en finance de James. Alors que mes recherches d’emploi infructueuses s’éternisaient, il avait facilement décroché un poste très bien rémunéré dans les bureaux à Cincinnati d’un des quatre plus gros cabinets d’audit des États-Unis. De mon côté, j’avais postulé auprès de plusieurs lycées et des établissements de formation professionnelle, mais comme James l’avait prédit, il manquait à mon CV au minimum une maîtrise.

Ne m’avouant pas vaincue pour autant, j’avais décidé d’y voir une occasion d’approfondir mon sujet d’étude. Avec un enthousiasme renouvelé, j’avais entamé un processus de candidature pour une maîtrise à l’Université de Cambridge. James s’était fermement opposé à l’idée de mon départ en Angleterre, et j’avais vite compris pourquoi : quelques mois à peine après notre diplôme, il m’avait emmenée au bout d’une jetée sur la rivière Ohio, s’était agenouillé et, en larmes, m’avait demandé de l’épouser.

Cambridge aurait pu être rayé de la carte, je m’en fichais – comme de l’université, des mémoires et de tous les romans jamais écrits par Charles Dickens. À partir du moment où je m’étais jetée au cou de James pour lui chuchoter un oui, mon identité d’apprentie historienne avait pris la poussière, remplacée par mon identité d’épouse en devenir. J’avais jeté mes candidatures de master à la poubelle et m’étais joyeusement plongée dans le tourbillon des préparatifs de mariage, ne m’intéressant plus qu’à la calligraphie des faire-part, et à la nuance de rose des pivoines pour les centres de table. Quand la cérémonie avec vue sur la rivière ne fut plus qu’un souvenir scintillant, j’avais déversé mon énergie dans la décoration de notre premier chez nous. Nous avions fini par trouver LA maison idéale : trois chambres, deux salles de bain, située au fond d’un cul-de-sac dans un quartier de jeunes familles.

La routine de la vie de femme mariée s’était mise en place naturellement, aussi rigide et prévisible que les rangs de cornouillers à fleurs qui bordaient les rues de notre nouveau quartier. Alors que James gravissait le premier échelon du monde de l’entreprise, mes parents – propriétaires d’une exploitation agricole en bordure de Cincinnati – m’avaient fait une offre alléchante : devenir salariée de la ferme familiale pour y tenir la comptabilité et gérer l’administratif. Un emploi stable, assuré. Pas d’incertitudes.

J’avais pris quelques jours pour y réfléchir, ne songeant que brièvement aux boîtes entassées à la cave qui renfermaient les dizaines de livres que j’avais adorés à l’université. Northanger Abbey. Rebecca. Mrs Dalloway. Que m’avaient-ils apporté de bon ? James avait raison depuis le début : me cloîtrer dans les rayonnages des archives et me plonger dans les contes de manoirs hantés n’avait débouché sur aucune offre d’emploi. Bien au contraire, j’avais seulement écopé de dizaines de milliers de dollars de dette étudiante. J’éprouvais de la rancœur à l’égard des livres qui dormaient dans ces boîtes, et j’étais persuadée que mon idée de postuler à Cambridge avait été une lubie délirante d’ex-étudiante sans emploi.

Sans compter qu’avec le poste stable de James, la meilleure chose à faire – la décision la plus mûre – était de s’installer à Cincinnati avec mon jeune mari dans notre nouvelle maison.

Ainsi avais-je accepté le poste dans la ferme familiale, pour le plus grand plaisir de James. Brontë, Dickens et les autres restèrent dans les boîtes, relégués dans un coin de la cave jusqu’à sombrer dans l’oubli.

Dans la semi-obscurité du pub, je pris une longue gorgée de bière. C’était un miracle que James ait accepté ce voyage à Londres. Pour notre anniversaire de mariage, il avait été clair sur la destination qui le faisait rêver : un hôtel sur les Îles Vierges pour passer la journée à dormir sur un transat et à siroter des cocktails. Mais nous avions déjà eu droit aux daïquiris à volonté sur le sable fin pour les dernières vacances de Noël, alors je l’avais supplié d’envisager quelque chose de différent, comme l’Angleterre ou l’Irlande. Avec un droit de véto sur les activités trop rébarbatives (comme les ateliers de restauration de livres anciens que j’avais mentionnés en passant), il avait fini par céder pour Londres. À contrecœur, disait-il, parce qu’il savait que visiter l’Angleterre avait toujours été un de mes rêves.

Un rêve qu’il avait fait voler en éclats quelques jours plus tôt.

Le barman fit un signe vers ma pinte qui se vidait, mais je refusai ; une seule suffisait. Agitée, je sortis mon téléphone et ouvris Messenger. Rose, ma meilleure amie depuis toujours, m’avait envoyé un message.

Ça va ? Je pense à toi.

Puis un deuxième :

Une photo de bébé Ainsley. Elle te fait plein de bisous <3

Et sur mon écran, la photo du nourrisson emmailloté dans des langes gris. Un bébé parfait, de 3,17 kg, ma filleule, paisiblement endormie dans les bras de mon amie adorée. Heureusement qu’elle était née avant que je ne découvre le secret de James ; j’avais au moins pu passer quelques instants de tendresse et de bonheur avec elle. Malgré mon chagrin, la photo m’arracha un sourire. J’avais tout perdu, mais il me restait ces deux amours.

À en croire les réseaux sociaux, James et moi étions les seuls dans notre cercle d’amis à ne pas trimbaler de poussette ni à déposer de bisous sur des joues couvertes de purée. L’attente avait été longue, mais je savais que c’était la décision la plus raisonnable. Le cabinet d’audit pour lequel travaillait James exigeait de ses collaborateurs qu’ils invitent leurs clients à boire un verre et à souper, ce qui allongeait les horaires pour atteindre quatre-vingts heures et quelques par semaine. Très tôt, j’avais voulu des enfants, mais James ne voulait pas cumuler le stress des journées interminables au boulot avec celui des enfants en bas âge. Alors il avait continué à gravir les échelons chaque jour depuis dix ans, et moi à poser une petite pilule rose sur ma langue en me disant « bientôt ».

J’aperçus la date sur mon téléphone : le 2 juin. Presque quatre mois s’étaient écoulés depuis que la boîte de James l’avait promu. Il était maintenant en bonne voie pour un poste d’associé, ce qui signifiait que le temps des journées interminables avec les clients était révolu.

Quatre mois que nous essayions d’avoir un bébé.

Quatre mois depuis que mon « bientôt » était arrivé.

Mais toujours pas de bébé.

Mordillant l’ongle de mon pouce, je fermai les paupières. Pour la première fois depuis quatre mois, j’étais contente de ne pas être enceinte. Quelques jours plus tôt, notre mariage s’était effondré sous le poids de ma découverte : notre relation comptait une troisième personne. Une autre femme s’était immiscée entre nous. Quel bébé méritait un tel départ dans la vie ?

Il y avait pourtant un problème : j’étais censée avoir mes règles la veille, et elles se faisaient attendre. J’espérais devoir ce retard au stress et au décalage horaire.

J’admirai une dernière fois la photo du nouveau-né de ma meilleure amie, sentant non pas de la jalousie, mais une inquiétude face à l’avenir. J’aurais adoré que ma fille devienne la meilleure amie d’Ainsley. Mais depuis que j’avais découvert le secret de James, je ne savais pas si j’allais rester mariée longtemps, et encore moins si j’aurais un jour un enfant.

Pour la première fois en dix ans, je me disais que peut-être avais-je eu tort de dire oui à James au bout de cette jetée. Et si j’avais dit non, ou pas maintenant ? Je ne serais probablement pas restée dans l’Ohio pour me retrouver avec un travail que je n’aimais pas et un mariage en équilibre précaire au bord du précipice. Me serais-je installée à Londres à la place, pour enseigner ou faire de la recherche ? Un rêve de contes de fées, comme disait James, mais n’était-il pas préférable au cauchemar actuel ?

J’avais toujours admiré la nature pragmatique et stratégique de mon mari. Pendant la plus grande partie de notre mariage, je voyais ça comme sa manière de retenir mes pieds sur terre, en sécurité. À chaque fois qu’une envie spontanée me venait – n’importe laquelle qui ne rentrait pas dans les cases de ses objectifs prédéterminés –, il me ramenait à la réalité avec son évaluation du risque et sa prise en compte des conséquences. La rationalité était, après tout, ce qui l’avait propulsé dans la hiérarchie de son entreprise. Maintenant que je n’étais plus sur le même continent que James, je me demandais pour la première fois s’il n’avait pas traité mes rêves de jeunesse comme un problème de comptabilité. Il s’était davantage inquiété du retour sur investissement et de la gestion du risque que de mon bonheur. Ce que j’avais toujours considéré comme raisonnable venant de James m’apparaissait maintenant sous un autre jour : étouffant et subtilement manipulateur.

Je gigotai sur mon tabouret pour décoller mes cuisses moites du cuir, et fermai mon téléphone. S’appesantir sur les problèmes de ménage et sur les « et si ? » ne me serait d’aucune utilité à Londres.

Heureusement, les rares clients du Old Fleet Tavern ne prêtaient aucune attention à une femme de trente-quatre ans, seule au comptoir. Dans cette bulle d’invisibilité appréciable, la bière commençait à dispenser sa magie sur mon corps courbaturé du voyage. Les mains serrées autour de ma pinte, mon alliance me gênait en tintant contre le verre. Je terminai de boire.

En sortant, encore incertaine de mon programme – une sieste à l’hôtel semblait méritée –, je revins à l’endroit où l’homme m’avait arrêtée pour m’inviter à rejoindre un groupe de… qu’est-ce que c’était déjà ? Bref, des fouilles dans la boue. Il m’avait dit que le point de rendez-vous était juste en face, en bas des marches, à quatorze heures trente. Je sortis mon téléphone : 14 h 35. J’accélérai le pas, sentant un regain d’énergie. C’était exactement le genre d’aventure dans laquelle j’aurais foncé tête baissée dix ans plus tôt. Évidemment, James aurait freiné des quatre fers, mais il n’était pas là pour me retenir.

Seule, je pouvais faire ce qui me chantait.

En chemin, je passai devant l’hôtel La Grande – notre séjour dans cet établissement chic était un cadeau de mes parents pour l’occasion –, mais je lui accordai à peine un regard. Près du fleuve, je repérai facilement les marches en béton qui descendaient vers l’eau. Le courant boueux bouillonnait au centre du canal, comme tourmenté par quelque chose de plus profond. J’avançai vers l’escalier, alors que les promeneurs autour de moi s’en allaient vers des attractions plus prévisibles.

Les marches étaient plus abruptes et en bien pire état que je ne l’aurais cru dans une ville par ailleurs si moderne. Elles mesuraient environ cinquante centimètres de hauteur et étaient faites de pierres écrasées, comme une version antique du béton. Je m’y aventurai lentement, heureuse d’être en chaussures de sport et d’avoir un sac facile à porter. En bas des marches, je remarquai le silence soudain. De l’autre côté du fleuve, sur la rive sud, des voitures et des piétons filaient, mais le bruit de la circulation ne parvenait pas jusqu’ici. Je n’entendais que le clapotis des vagues sur la berge, le cliquetis des cailloux remués par l’eau et devant moi, l’appel esseulé d’une mouette.

Rassemblé non loin, le groupe des fouilles écoutait attentivement les recommandations d’un guide, l’homme que j’avais rencontré dans la rue. Mobilisant mon courage, j’avançai précautionneusement parmi les pierres instables et les flaques de boue. En arrivant à la hauteur du groupe, je décidai de laisser toutes mes considérations conjugales derrière moi : James, son secret, notre désir d’enfant inassouvi. J’avais besoin d’une pause dans le chagrin qui m’étouffait. Quel que soit mon programme des dix prochains jours, il ne servait à rien de ressasser ce que j’avais appris sur James pendant ces dernières quarante-huit heures.

Ici, à Londres, pendant ce voyage pour « célébrer » notre anniversaire de mariage, il fallait que je trouve ce que je voulais vraiment, ce que j’attendais de la vie, et s’il y avait encore une place pour James et les enfants que nous espérions dans celle-ci.

Pour ça, je devais déterrer quelques rêves enfouis de mon côté et affronter la réalité en face.





Chapitre 3


Nella

4 février 1791

À l’époque où le 3, Back Alley, n’était encore qu’une officine pour femmes respectables tenue par ma mère, elle se réduisait à une seule pièce. Illuminée par les flammes d’un nombre incalculable de chandelles et fourmillant de clientes et de leurs bébés, la petite boutique baignait dans une atmosphère chaleureuse et rassurante. En ces jours, il me semblait que tout le monde, à Londres, avait connaissance de cette échoppe pour les maux des femmes, et que la lourde porte en chêne restait rarement fermée longtemps.

Il y a des années de cela – après la mort de ma mère, la trahison de Frederick et mes débuts dans les poisons –, la nécessité m’apparut de diviser l’espace en deux sections distinctes. Ce fut aisément accompli grâce à l’installation d’un mur d’étagères.

L’antichambre, à l’avant, restait directement accessible depuis Back Alley. N’importe qui pouvait en pousser la porte – qui n’était presque jamais verrouillée –, mais la plupart de ceux qui s’y risquaient supposaient simplement qu’ils étaient arrivés à la mauvaise destination. Je ne conservais plus rien dans cette pièce à l’exception d’une vieille barrique de céréales, et qui s’intéresserait à un tonneau d’orge perlé à moitié moisi ? Parfois, quand j’avais de la chance, des rats formaient leur nid dans un coin, contribuant activement à l’ambiance désaffectée. L’antichambre était mon premier artifice.

C’est ainsi que de nombreuses clientes avaient cessé de venir. Après la nouvelle du décès de ma mère, et après avoir vu la pièce vide, elles en avaient déduit que la boutique avait fermé pour de bon.

Les plus sournois – souvent des jeunes garçons aux doigts poisseux – n’étaient pas découragés par le vide. En quête de quelque chose à voler, ils s’aventuraient plus profondément dans la pièce pour en inspecter les étagères, espérant y trouver de la verrerie ou des livres. Mais ils restaient bredouilles, car je n’avais rien laissé qui puisse être volé, ou qui puisse éveiller un quelconque intérêt. Alors ils finissaient toujours par s’en aller.

Comme il était facile de les duper ! Tous autant qu’ils étaient. Seules restaient les femmes à qui une amie, une sœur ou une mère avait recommandé l’adresse. Elles seules savaient que le tonneau d’orge perlé servait une fonction cruciale : c’était un moyen de communication, une cachette pour des lettres dont le contenu ne pouvait être révélé à haute voix. Elles seules savaient que les étagères camouflaient une porte invisible menant à mon officine. Elles seules savaient que je les attendais en silence derrière le mur, les doigts tachés de résidus de poison.

C’était là que j’attendais la femme, ma nouvelle cliente, à l’aube.

Le lent grincement de la porte d’entrée m’apprit qu’elle était arrivée. Je jetai un coup d’œil par la fissure imperceptible d’une colonne d’étagères pour me faire une première idée de son apparence.

Prise au dépourvu, je couvris ma bouche de mes doigts tremblants. Était-ce une erreur ? Il ne s’agissait pas du tout d’une femme ; c’était encore une fillette, d’à peine plus de douze ou treize ans, vêtue d’une robe de laine grise et drapée d’une cape bleu marine élimée. S’était-elle trompée d’adresse ? Peut-être était-elle une de ces petites voleuses que l’antichambre ne rebutait pas. Dans ce cas, elle aurait mieux fait de s’attaquer à une boulangerie et d’aller chaparder des petits pains aux cerises pour se remplumer un peu.

Mais la fillette, dans toute sa jeunesse, était arrivée à l’aube. Elle se tenait droite, sûre d’elle, dans la réserve, le regard fixé sur le faux mur d’étagères derrière lequel je me trouvais.

Elle n’était pas là par hasard.

Aussitôt, je me préparai à l’éconduire sur le motif de son âge, mais je m’en abstins. Dans son mot, elle expliquait vouloir un remède pour le mari de Madame. Qu’adviendrait-il de mon officine si la dame, bien connue du beau monde, répandait la rumeur que j’avais congédié une enfant ? À travers la fente minuscule, je vis la fillette lever haut le menton. Elle avait une épaisse chevelure de jais, des yeux ronds et lumineux qui ne regardaient ni ses pieds ni en arrière. Un frisson léger la parcourut, mais qu’elle devait certainement plus au froid qu’à la peur. La fillette se dressait trop fièrement pour trahir une quelconque crainte.

D’où puisait-elle sa hardiesse ? De l’impératif de sa maîtresse ou d’une origine plus sombre ?

Je détachai le loquet, fit pivoter la colonne d’étagères vers moi et invitai la fillette à entrer. Elle évalua l’espace minuscule en un clin d’œil ; la pièce était si réduite qu’à deux, en tendant les bras côte à côte, on pouvait en toucher chaque extrémité.

Son regard se promena sur les étagères du mur opposé, encombrées de fioles, d’entonnoirs en fer, de récipients en terre cuite et de mortiers. Sur le second mur, le plus éloigné de l’âtre, le buffet en chêne de ma mère recelait un assortiment de terres cuites et de jarres en porcelaine, prévues pour les teintures et les herbes qui se détérioraient à la lumière. Près de la porte s’élevait un comptoir étroit qui arrivait aux épaules de la fillette et sur lequel étaient disposés une balance et sa collection de poids en métal, verre et pierre, ainsi que quelques ouvrages de référence sur les maladies féminines. Si la fillette s’aventurait à jeter un coup d’œil sous le comptoir, elle y trouverait des cuillers, des bouchons de liège, des chandelles de jonc ou de suif, des soucoupes d’étain, et des dizaines de feuilles de parchemin couvertes de notes et de calculs hâtifs.

Je la contournai prudemment pour refermer la porte, avec pour préoccupation principale de lui fournir un accueil rassurant et discret. Mes craintes étaient superflues, car elle s’assit résolument sur une chaise, comme une habituée. Je la voyais mieux, à la lumière. Elle avait une silhouette mince et des yeux clairs, noisette, presque trop grands pour l’ovale de son visage. Elle posa ses avant-bras sur la table, entrelaça ses doigts et me sourit.

— Bonjour.

— Bonjour, répondis-je, surprise par ses manières.

Dire que je m’étais inquiétée d’une missive rédigée de la main d’une enfant. Sa calligraphie soignée restait étonnante pour un si jeune âge, mais mon inquiétude s’apaisa pour laisser place à une curiosité plus paisible ; je voulais en savoir plus sur cette fillette.

Je me tournai vers le foyer qui occupait un coin entier de la pièce. La marmite d’eau placée sur le feu un peu plus tôt crachait des volutes de vapeur.

— J’ai préparé une infusion de plantes, annonçai-je.

Je remplis deux tasses du breuvage et en plaçai une devant elle.

Elle me remercia et tira la tasse vers elle. Son regard se posa finalement sur la table où une simple chandelle de jonc éclairait mon registre et la lettre qu’elle avait déposée dans le tonneau d’orge perlé : « Pour le mari de Madame, avec son petit-déjeuner. À l’aube, 4 févr. » Les joues de la fillette, roses à l’arrivée, gardaient les couleurs de la jeunesse, de la vie.

— Quel genre de plantes ?

— De la valériane. Relevée avec de la cannelle en bâton. Quelques gorgées suffisent pour réchauffer le corps, et les suivantes éclairent et détendent l’esprit.

Le calme s’installa, sans la gêne qui accompagnait parfois le silence des adultes. Supposant que la fillette était soulagée de cet abri du froid, je lui laissai un moment pour se réchauffer. Je me levai pour rejoindre mon comptoir et reprendre ma besogne. Des petits cailloux noirs avaient besoin d’être polis sur la pierre à aiguiser pour devenir les bouchons de fiole parfaits. Sentant le regard de la fillette sur moi, je soulevai le premier caillou et, appuyant avec toute la force de ma paume sur la pierre plate, le frottai, le roulai, et le frottai à nouveau. Dix ou quinze secondes – je ne pouvais pas poursuivre le geste plus longtemps sans m’interrompre, le souffle court.

Un an plus tôt, ma force était telle que je pouvais polir ces cailloux en quelques minutes, sans même m’arrêter pour dégager une mèche de mon visage. Aujourd’hui, sous le regard de la fillette, j’étais incapable de continuer ; mon épaule me faisait trop souffrir. Des mois plus tôt, cette douleur mystérieuse était née dans mon coude, puis avait voyagé jusqu’au poignet opposé, et très récemment seulement, sa chaleur s’était propagée à la jointure de mes doigts.

La fillette demeurait immobile, les mains serrées autour de sa tasse.

— Qu’est-ce que c’est, la crème dans la coupelle près du feu ?

Je me détournai des pierres pour jeter un coup d’œil au foyer.

— Une pommade de saindoux et de digitale pourpre.

— Et vous la réchauffez parce qu’elle est trop dure ?

Sa vivacité me surprit.

— Oui, c’est ça.

— À quoi sert la pommade ?

La chaleur me monta aux joues. Je ne pouvais pas lui expliquer que les feuilles de digitale pourpre, une fois séchées et écrasées, absorbaient le feu et le sang de la chair, et s’avéraient ainsi fort utiles pour une mère dans les jours qui suivaient la naissance de son enfant – une expérience inconnue par une fille de son âge.

— On l’applique sur les déchirures de la peau, dis-je en m’asseyant.

— Oh, c’est un baume pour empoisonner les plaies ?

— Non. Il n’y a pas de poison là-dedans, mon enfant.

Ses épaules se raidirent.

— Mais madame Amwell dit que vous vendez du poison.

— C’est vrai, mais je ne vends pas que cela. En me consultant pour des potions mortelles, les femmes découvrent mes autres remèdes, et certaines en soufflent un mot à leurs amies les plus chères. Je prodigue toutes sortes d’onguents, de teintures et d’élixirs – ceux qu’une apothicaire respectable proposerait dans son officine.

En effet, lorsque j’avais commencé à fournir mes poisons, je ne m’étais pas restreinte à l’arsenic et à l’opium. Je continuais de me fournir en ingrédients nécessaires pour soigner la plupart des affections, aussi bénins que la sauge sclarée et le tamaris. Se débarrasser d’un mal – en l’occurrence d’un mari nocif – ne rendait pas une femme immune aux autres souffrances. Mon registre en était la preuve ; les lignes de toniques mortels s’entremêlaient à celles des curatifs.

— Et c’est seulement pour les filles, dit l’enfant.

— C’est ce que t’a dit ta maîtresse ?

— Oui, Madame.

— Eh bien, elle n’a pas tort. Seules les filles peuvent me consulter.

Seul un homme avait jamais franchi le seuil de mon échoppe à poisons. J’avais pour règle de n’aider que les femmes.

Ma mère s’était fermement tenue à ce principe et m’avait inculqué dès le plus jeune âge l’importance de leur fournir un toit protecteur. Londres proposait peu d’endroits pour les femmes qui avaient besoin de soins bienveillants ; en revanche, les médecins pour messieurs étaient légion, chacun plus corrompu et retors que son voisin. Ma mère s’était engagée à créer pour les femmes un refuge où elles pourraient exposer leur vulnérabilité et parler sans pudeur de leurs indispositions, sans craindre l’auscultation lascive d’un homme.

Les idéaux d’une médecine pour ces messieurs n’étaient d’ailleurs pas alignés avec ceux de ma mère. Elle plaçait sa foi dans les remèdes à l’efficacité prouvée de la terre fertile et douce, et pas dans les diagrammes des livres étudiés par des savants à lunettes et à l’haleine de brandy.

La fillette inspecta la boutique, une lueur enflammée dans le regard.

— C’est malin. J’aime bien cet endroit, même s’il fait un peu sombre. Comment savez-vous que le jour est levé ? Il n’y a pas de fenêtres.

Je désignai l’horloge suspendue au mur.

— Il y a bien plus d’une manière de donner l’heure. Une fenêtre ne me serait d’aucune utilité.

— Vous devez vous lasser d’être dans le noir, quand même.

Certains jours, il m’arrivait de ne plus distinguer le jour de la nuit, car le réveil intuitif m’avait depuis longtemps quittée. Mon corps était désormais perclus d’une fatigue permanente.

— J’ai l’habitude.

Quelle conversation étrange ! La dernière enfant à s’être assise dans cette pièce, c’était moi, des décennies plus tôt, quand j’observais ma mère à l’ouvrage. Mais cette enfant n’était pas ma fille, et sa présence me mettait mal à l’aise. Sa naïveté, si attachante soit-elle, témoignait de son extrême jeunesse. Peu importait son impression de ma boutique, elle n’avait pas l’âge pour être cliente des remèdes à l’infertilité et aux crampes menstruelles que j’y dispensais. Elle n’était ici que pour le poison, alors mieux valait revenir au sujet de sa visite.

— Tu n’as pas bu ton infusion.

Elle me lança un regard sceptique.

— Je ne voudrais pas être malpolie, mais madame Amwell m’a dit de faire très attention…

Je levai la paume pour l’interrompre. La gamine était futée. Je lui pris sa tasse des mains, en bus une longue gorgée et la reposai devant elle.

Aussitôt, elle s’empara du breuvage et le porta à ses lèvres pour le finir d’une traite.

— Je mourais de soif ! Oh, merci, c’était délicieux. Je peux en ravoir ?

Je me levai doucement de la chaise et avançai des deux petits pas qui me séparaient de l’âtre. En soulevant la lourde marmite pour remplir sa tasse, je réprimai une grimace.

— Qu’est-il arrivé à votre main ? demanda-t-elle dans mon dos.

— Comment ça ?

— Vous la tenez bizarrement depuis tout à l’heure, comme si elle vous faisait mal. Vous vous êtes blessée ?

— Non. C’est une question indiscrète.

Je regrettai aussitôt mon ton sec. Elle était simplement de nature curieuse, comme je l’avais un jour été.

— Quel âge as-tu ? demandai-je d’une voix plus douce.

— Douze ans.

Le nombre correspondait à mon estimation.

— C’est très jeune.

Elle hésita, et au mouvement rythmé de ses jupons, je déduisis qu’elle tapait fébrilement du pied par terre.

— Je n’ai jamais… je n’ai jamais tué personne.

Un rire manqua de m’échapper.

— Tu n’es qu’une enfant. Évidemment que tu n’as pas semé de victimes au fil de ta courte vie.

Mon regard se posa sur une étagère derrière elle, et le petit plat en porcelaine laiteuse qui y était rangé. Le plat contenait quatre œufs de poule bruns, empoisonnés.

— Comment t’appelles-tu ?

— Eliza. Eliza Fanning.

— Eliza Fanning, douze ans.

— Oui, Madame.

— Et c’est ta maîtresse qui t’envoie ici aujourd’hui, c’est bien ça ?

C’était une grande preuve de confiance.

La mine sérieuse, l’enfant me surprit à nouveau :

— C’était son idée à l’origine, oui, mais c’est moi qui ai suggéré le petit-déjeuner. Le maître préfère souper au restaurant avec ses amis et il lui arrive de disparaître pendant une nuit complète, ou deux. Je me disais que le petit-déjeuner serait le mieux.

La lettre d’Eliza était aplatie sur la table, et j’en caressai le rebord du bout du doigt. Vu son âge, un rappel s’imposait.

— Et tu comprends que ce remède ne fera pas que l’aliter ? Il ne tombera pas simplement malade, il…

Je ralentis mes mots.

— … ce poison va le tuer, comme on se débarrasse d’un nuisible. Est-ce bien le résultat que ta maîtresse et toi souhaitez obtenir ?

La petite Eliza leva son regard vif vers moi. Elle joignit calmement ses mains sur la table.

— Oui, Madame.

En prononçant ces mots, elle n’eut pas même un battement de cils.





Chapitre 4


Caroline

Aujourd’hui, lundi

— Alors comme ça on n’a pas pu résister à l’appel de la Tamise ? me lança une voix familière.

Le guide, équipé de larges cuissardes de caoutchouc et de gants en caoutchouc bleus, s’était détaché du groupe pour me rejoindre.

— Il faut croire.

À vrai dire, je n’avais toujours pas compris ce qu’on faisait sur le lit du fleuve, mais c’était en partie l’intérêt. Je ne pus m’empêcher de sourire en désignant ses bottes.

— Est-ce qu’il me faut les mêmes ?

— Non, vos chaussures feront très bien l’affaire, mais je vais vous donner des gants.

Il tira d’un sac à dos une paire de gants tachés de boue séchée, identiques aux siens.

— Pour éviter les coupures. Venez, on va par là.

Il s’éloigna, puis se retourna vers moi.

— Oh, et moi c’est Alfred, au fait. Mais tout le monde m’appelle Alf L’Éternel Célibataire. Ce qui est cocasse, vu que je suis marié depuis quarante ans. C’est un vieux surnom que m’ont valu toutes les bagues tordues que j’ai ramassées.

Devant ma confusion manifeste alors que j’enfilais mes gants, il expliqua :

— Il y a plusieurs siècles, la tradition voulait que les hommes fassent étalage de leur force en tordant une bague en métal pour demander la main d’une femme. Si cette dernière refusait, elle jetait l’anneau par-dessus le pont, et envoyait ainsi paître son soupirant. J’ai ramassé des centaines de bagues tordues. Visiblement, un bon nombre de ces messieurs sont repartis d’ici célibataires. Drôle de coutume, je trouve.

Je baissai mon regard sur mes mains, dont l’alliance était maintenant dissimulée sous les gants crasseux. La tradition ne m’avait pas franchement réussi non plus. Quelques semaines plus tôt, avant que ma vie ne s’effondre, j’avais acheté à James une boîte vintage pour y ranger ses cartes de visite, parfaite pour les noces d’étain, dont le matériau était censé symboliser la durabilité d’un mariage. Je l’avais fait graver aux initiales de James, et elle était arrivée par la poste la veille de notre voyage à Londres, pile à temps.

Puis, tout avait dérapé.

Quand la boîte était arrivée, je l’avais aussitôt emportée à l’étage pour la cacher dans ma valise. Puis, j’avais repris mes préparatifs, fouillant par-ci, par-là, pour récupérer quelques affaires supplémentaires : un ensemble de lingerie, des sandales à talons, des huiles essentielles. Après un tri des flacons, je m’étais décidée pour celle de lavande, de rose absolue et d’orange douce – en plus des indispensables. James aimait particulièrement le parfum de l’orange douce.

Assise en tailleur au milieu de ma chambre, je tenais devant moi un string rouge vif aux entrelacs si complexes que j’avais du mal à comprendre quelle partie était censée se retrouver sur mes fesses et entre mes jambes. Abandonnant le casse-tête, je m’étais contentée de le jeter dans la valise, à côté d’un test de grossesse alors porteur d’espoirs. Le test m’avait aussitôt fait penser aux vitamines prénatales recommandées par le médecin. Je les prenais depuis que nous essayions d’avoir un bébé.

En me dirigeant vers la salle de bain pour récupérer les vitamines, une vibration avait attiré mon attention : le téléphone de James sur la commode. J’y avais jeté un regard désintéressé, par pur réflexe, mais il avait vibré une deuxième fois, et cette fois deux mots m’avaient jailli en pleine figure :

Je t’embrasse.

Fébrile, je m’étais rapprochée pour lire les messages qui s’affichaient à l’écran. Ils provenaient d’un contact enregistré sous le nom de B.

Tu vas tellement me manquer

J’espère que le champagne ne te fera pas oublier vendredi dernier. Je t’embrasse.

Le deuxième message était accompagné de la photo ignoble d’une culotte noire dans un tiroir. Sous la culotte, j’avais reconnu un dossier coloré portant le logo de l’entreprise de James. C’était forcément à son bureau.

J’avais contemplé le téléphone, médusée. Ce vendredi, j’avais passé la nuit à la maternité avec Rose et son mari. James était resté au bureau, il travaillait tard, en tout cas c’était son excuse.

Non, c’était forcément un malentendu. En bas, j’entendais James s’activer dans la cuisine. J’avais pris plusieurs inspirations profondes et avais attrapé l’appareil, le serrant entre mes doigts moites, comme une arme.

J’avais dévalé l’escalier.

— Qui est B ? avais-je demandé en brandissant le téléphone.

Son regard avait suffi à me renseigner.

— Caroline, avait-il articulé calmement, comme si j’étais un client à qui il présentait une analyse. Ce n’est pas ce que tu crois.

D’une main tremblante, j’avais fait apparaître le premier message pour le lire à voix haute.

— « Tu vas tellement me manquer » ?

James avait posé ses deux paumes à plat sur l’îlot central et s’était penché en avant.

— C’est juste une collègue. Elle est un peu amoureuse de moi, c’est devenu une blague au bureau. Sérieusement, Caroline, ce n’est rien du tout.

Mensonge. Je n’avais pas encore révélé le contenu du second message.

— Est-ce qu’il s’est passé quelque chose entre vous ? l’avais-je questionné avec l’intention de rester calme.

Il avait soufflé lentement et passé sa main dans ses cheveux.

— On s’est rencontrés à la soirée d’entreprise il y a quelques mois, avait-il dit.

Son cabinet avait organisé un souper à Chicago pour fêter les nouvelles promotions ; les conjoints étaient les bienvenus, mais le voyage était à leurs propres frais, et comme nous économisions pour Londres, j’avais trouvé logique de ne pas aller à l’événement.

— On s’est embrassés après la soirée, juste une fois, parce qu’on avait trop bu. Je tenais à peine debout.

Il s’était avancé vers moi, le regard doux et suppliant.

— C’était une terrible erreur. Il ne s’est rien passé d’autre et je ne l’ai pas revue depuis…

Encore un mensonge. J’avais brandi à nouveau le téléphone, affichant la culotte noire dans le tiroir.

— Tu es sûr ? Parce qu’elle vient d’envoyer cette photo et de t’écrire de ne pas oublier vendredi dernier. On dirait qu’elle range ses sous-vêtements dans son bureau maintenant ?

Le front de James s’était mis à briller de sueur alors qu’il élaborait une explication.

— C’est juste une mauvaise blague, Caro…

— Ben voyons.

Les larmes coulaient sur mes joues. Une silhouette anonyme s’était formée dans mon esprit et j’avais compris pour la première fois de ma vie comment la fureur pouvait pousser au meurtre.

— Tu n’as pas été très efficace au boulot vendredi soir, on dirait.

James n’avait pas répondu. Son silence était aussi incriminant qu’un aveu.

Je savais que je ne pouvais plus faire confiance à un seul mot qui sortirait de sa bouche. Je le soupçonnais non seulement d’avoir vu cette culotte de ses propres yeux, mais aussi de l’avoir retirée à sa propriétaire. James se retrouvait rarement à court d’arguments ; si rien de sérieux n’était advenu entre eux, il serait en train de se défendre bec et ongles. Au lieu de ça, il gardait le silence, et la culpabilité se peignait sur son visage découragé.

L’infidélité était déjà grave, mais en cet instant, les questions sordides et brutales sur elle, sur l’étendue de leur relation, me semblaient moins cruciales que le fait qu’il m’ait caché une liaison pendant des mois. Et si je n’étais pas tombée sur son téléphone au mauvais moment ? Combien de temps aurait-il continué à la voir dans mon dos ? La nuit passée, on avait fait l’amour. Comment osait-il introduire le fantasme d’une autre femme dans notre lit, l’endroit sacré où nous essayions de concevoir un enfant ?

Mes épaules et mes mains étaient secouées de tremblements.

— Toutes ces nuits à essayer de faire un bébé… Et toi, tu pensais à elle au lieu de…

Je m’étouffais sur mes propres mots, incapable de dire « moi ». Je ne pouvais pas me résoudre à associer cette farce à nous, à mon mariage.

Il n’avait pas eu le temps de répondre. Un haut-le-cœur m’avait saisie et je m’étais précipitée aux toilettes, verrouillant la porte de la salle de bain derrière moi. Au bout de cinq, sept, dix vomissements, il ne me restait plus rien à rendre.

Le grondement d’un bateau à moteur sur le fleuve me ramena à l’instant présent. Alf me regardait, les mains ouvertes.

— Prête ? me demanda-t-il.

Gênée, je le suivis vers le groupe de cinq ou six personnes. Quelques-unes étaient accroupies au milieu des cailloux, déjà en train de fureter.

— Excusez-moi, je n’ai pas encore vraiment compris ce que vous faisiez. Des fouilles, d’accord, mais pour chercher quoi ?

Il se mit à pouffer à en faire trembler son ventre.

— C’est que je ne vous l’ai même pas dit, en plus ! Bon, alors je vous explique en gros : la Tamise traverse Londres et remonte très loin. En cherchant bien, on peut y retrouver des petits vestiges de l’histoire, datant parfois de l’antiquité romaine. Il fut un temps où les fouilleurs, qu’on appelle les mudlarks, récoltaient des pièces, des bijoux, des morceaux de céramique, pour ensuite les vendre. C’est de ça que parlent les romans de l’époque victorienne. Les enfants des rues récupéraient ce qu’ils pouvaient pour essayer d’acheter un bout de pain. Mais aujourd’hui, nous ne sommes là que pour le plaisir. Vous pouvez conserver ce que vous trouvez, c’est la règle. Tenez, regardez, là.

Il désigna mon pied.

— Vous marchez sur une pipe en argile.

Il se pencha pour la ramasser. À mes yeux, ça ressemblait surtout à un caillou allongé, mais Alf afficha un grand sourire.

— On peut en trouver mille par jour des comme ça. Ça n’a aucune valeur, sauf sentimentale si c’est votre première fouille. Celle-ci servait aux feuilles de tabac. Regardez, vous voyez les petites lignes sur la tête ? Je dirais que ça date d’entre 1780 et 1820.

Il se tut, dans l’attente de ma réaction.

Sceptique, je regardai de plus près la pipe en argile et fus soudain saisie par l’enthousiasme de tenir entre mes mains un objet qui avait été touché pour la dernière fois il y a plusieurs siècles. Plus tôt, Alf avait expliqué que la marée rapportait de nouvelles énigmes à chaque crue et décrue. Quels autres artéfacts se trouvaient à portée de main ? Je vérifiai que mes gants étaient bien remontés sur mes bras et m’accroupis ; peut-être allais-je trouver d’autres pipes, une pièce, ou même une bague tordue. Sinon, je pouvais toujours enlever mon alliance, la tordre à mon tour et la lancer dans l’eau pour qu’elle rejoigne les autres emblèmes de l’échec amoureux.

Lentement, j’étudiai les cailloux et effleurai les galets brillants, couleur rouille. Au bout d’une minute, la frustration arriva ; ils se ressemblaient tous. Même si une bague en diamant était enterrée dans la vase, je doutais d’être capable de la repérer.

— Vous avez des conseils ? criai-je en direction d’Alf. Ou une pelle, peut-être ?

À quelques mètres de là, il examinait un objet en forme d’œuf ramassé par un autre explorateur.

Il s’esclaffa.

— L’administration du Port de Londres interdit l’usage des pelles, malheureusement, ou toute forme de bêchage. Nous ne sommes autorisés qu’à fouiller en surface. Donc si vous trouvez quelque chose, c’est le destin qui l’a voulu. En tout cas, c’est ce que je crois.

Coup du destin, ou immense perte de temps. Mais j’avais le choix entre le lit boueux du fleuve et celui, immense et froid, de l’hôtel. Alors j’avançai de quelques pas vers l’eau et m’accroupis à nouveau, chassant une nuée de moucherons autour de mes chevilles. Je détaillais lentement les galets quand j’aperçus un éclat brillant. J’étais sur le point d’appeler Alf pour inspecter ma trouvaille quand, approchant pour tirer l’objet scintillant devant moi, je me rendis compte que j’avais seulement mis les mains sur la queue nacrée d’un poisson en décomposition.

— Beurk, marmonnai-je. C’est dégueulasse.

Soudain, j’entendis un cri de joie derrière moi. Une femme était penchée, la pointe de ses cheveux frôlant de près une flaque sableuse, et tenait dans ses mains un caillou affûté et blanchâtre. Elle le frotta vigoureusement avec son gant, puis le brandit fièrement.

— Ah ! De la faïence de Delft ! s’exclama Alf. Ma-gni-fique. C’est un céruléen, découvert à la fin du dix-huitième siècle. On ne trouve plus d’aussi beau bleu de nos jours. Maintenant, c’est de la teinture bas de gamme. Regardez, là…

Du bout du doigt, il traça le motif.

— On dirait le bout d’un canoë, peut-être même un bateau-dragon.

La femme empocha joyeusement le fragment dans un sac, et chacun reprit ses recherches.

— Un conseil, les amis, dit Alf. L’astuce, c’est de laisser le subconscient repérer l’anomalie. Nos cerveaux sont faits pour identifier les ruptures dans les répétitions. Nous avons évolué ainsi il y a des millions d’années. Ne cherchez pas tant la trouvaille que l’incohérence, ou l’absence.

À ce train, il y avait un bon nombre de choses introuvables pour moi en ce moment, avec en tête de liste la stabilité et la foi en l’avenir. Après la confession silencieuse de James, je m’étais enfermée dans la salle de bain. Il avait tenté d’y entrer alors que j’étais prostrée sur le tapis. Je lui avais demandé de me laisser tranquille et, chaque fois, il n’avait répondu que par des supplications, toutes des variations de « je ferai n’importe quoi pour me faire pardonner » ou « je consacrerai ma vie à réparer cette erreur ». Alors que tout ce que je voulais, c’était qu’il s’en aille.

J’avais appelé Rose pour lui raconter toute cette sordide histoire sur fond de cris de bébé. Horrifiée, elle avait patiemment écouté mon récit jusqu’au moment où je lui avais dit que je ne me voyais pas partir à Londres avec lui le lendemain pour fêter nos dix ans de mariage.

— Dans ce cas, n’y va pas avec lui, avait-elle suggéré. Vas-y toute seule.

Nos vies avaient beau se trouver à des pôles contraires, dans un moment de crise, je pouvais toujours compter sur Rose pour voir clairement ce qui m’échappait : j’avais besoin de me retrouver loin, très loin de James. Je ne supportais pas la proximité de ses mains, de ses lèvres ; elles activaient mon imagination et me retournaient l’estomac. C’est ainsi que mon vol pour Londres s’était transformé en gilet de secours. Je m’y raccrochais désespérément.

Quelques heures avant le décollage, quand James m’avait vue boucler ma valise, il m’avait jeté un regard dépité, alors que la fureur bouillait dans mon corps épuisé par les sanglots.

J’avais besoin de temps et de distance, or l’absence de James se faisait sentir à chaque tournant. L’hôtesse de l’air m’avait regardée bizarrement à l’enregistrement, tapotant ses ongles orange vif sur le comptoir en me demandant ce qu’il en était de monsieur Parcewell, le second passager sur la réservation. La réceptionniste de l’hôtel avait pris un air réprobateur quand j’avais déclaré que seule une clé serait nécessaire. Et bien sûr, maintenant, je me retrouvais dans un endroit insolite par excellence : le lit boueux d’un fleuve, à chercher des artéfacts ou, comme le disait Alf, des incohérences.

— Il faut faire confiance à son intuition plus qu’à ses yeux, continua Alf.

Méditant sur ses mots, je flairai l’odeur soufrée des égouts non loin et fut prise d’un haut-le-cœur. Apparemment, je n’étais pas la seule gênée par la pestilence, car quelques autres laissèrent échapper un grognement.

— Encore une bonne raison de ne pas creuser à la pelle, commenta Alf. Les odeurs qu’on déterre ne sont jamais très agréables.

Continuant de longer l’eau en quête d’un coin loin des autres, je marchai au mauvais endroit et me retrouvai avec le pied englouti jusqu’à la cheville dans une flaque de boue. L’eau glacée s’infiltrant dans ma chaussure m’arracha un glapissement. Que dirait Alf si je laissais tomber avant la fin ? À part m’exposer à des odeurs abominables, cette aventure ne m’avait pas apporté grand-chose jusque-là.

Je jetai un coup d’œil à mon téléphone et décidai de m’accorder douze minutes supplémentaires, jusqu’à quinze heures. Si les choses ne s’arrangeaient pas d’ici là – au moins une petite trouvaille, à peine intéressante –, je m’excuserais poliment.

Douze minutes. Un battement de cils, à l’échelle d’une vie. Pourtant, c’était suffisant pour en changer le cours.





Chapitre 5


Nella

4 février 1791

Sur l’étagère, je récupérai le petit plat d’un blanc laiteux. À l’intérieur étaient rangés quatre œufs de poule bruns, dont deux légèrement plus gros que les autres. Quand je le lui apportai, Eliza se pencha en avant, les paumes à plat sur la table, pour le regarder de plus près. Ses mains laissèrent une trace moite sur la surface.

À dire vrai, je voyais beaucoup de mon enfance en elle – les yeux écarquillés de curiosité devant la nouveauté, devant ce à quoi les autres enfants n’avaient pas accès – même si cette partie de moi semblait morte depuis mille ans. La différence, c’était que j’avais été exposée bien plus jeune aux trésors de cette boutique – les fioles, les balances et les poids en pierre. Ma propre mère m’y avait initiée dès que j’avais eu la capacité de soulever des objets et de les distinguer les uns des autres pour les ordonner.

J’avais six ou sept ans et ma concentration était encore fugace quand ma mère avait commencé à m’enseigner les bases les plus simples, comme les couleurs : les fioles bleues et noires devaient rester sur cette étagère, et les rouges et jaunes sur celles-ci. En entrant dans l’adolescence, mes compétences s’étaient affinées et les tâches étaient devenues plus ardues. Ma mère pouvait, par exemple, déverser un pot entier de houblon sur la table, en étaler les cônes secs et piquants, et me demander de les trier par aspect. Alors que je m’y attelais, elle s’activait à côté sur ses teintures et breuvages, m’expliquant la différence entre scrupulum et drachme, bassine et chaudron.

Ces objets étaient mes jouets. Quand d’autres enfants s’amusaient avec des briques, des bâtons et des cartes dans des allées boueuses, je passais mon temps dans cette pièce. J’en vins à connaître la couleur, la consistance et la saveur de centaines d’ingrédients. J’étudiais les grands herboristes et mémorisais les noms latins des pharmacopées, car il ne faisait aucun doute que j’hériterais de l’officine de ma mère et ferais perdurer sa tradition d’aider les femmes.

Jamais n’avais-je voulu souiller sa mémoire.

— Des œufs, souffla Eliza, me tirant de ma rêverie.

Elle me regarda, décontenancée.

— Vous avez une poule qui pond des œufs empoisonnés ?

Malgré le caractère sérieux de la rencontre, je ne pus m’empêcher de rire. Il était parfaitement logique pour une enfant d’en arriver à cette conclusion.

— Non, pas exactement.

Je soulevai un des œufs, le lui montrai, le posai sur la table, puis fis de même avec les autres.

— En mettant ces quatre œufs côte à côte, peux-tu me dire lesquels sont les plus gros ?

Eliza afficha une mine concentrée, se baissa jusqu’à faire arriver ses yeux au niveau de la table et étudia les œufs pendant quelques secondes. Puis, elle se rassit abruptement, empreinte de fierté, et tendit le doigt.

— Ces deux-là.

— Bien. Les deux plus gros. Il faut absolument que tu t’en souviennes. Les deux plus gros sont empoisonnés.

— Les deux plus gros, répéta-t-elle.

Elle aspira une gorgée de tisane.

— Mais comment ça se fait ?

Je replaçai les œufs dans le plat, sauf le plus gros. Nichant ce dernier à l’envers dans ma paume, je le lui tendis.

— Ce que tu ne vois pas, Eliza, c’est un minuscule trou au sommet de l’œuf. Il est maintenant rebouché par une cire de la couleur de la coquille, mais hier, tu aurais vu un minuscule point noir là où j’ai inséré l’aiguille d’une seringue à poison.

— Et il ne s’est pas cassé ! s’exclama-t-elle comme si je venais de lui montrer un tour de magie. Je ne vois même pas la cire.

— Précisément. Et pourtant, il y a bien du poison à l’intérieur, assez pour tuer quelqu’un.

Eliza opina de la tête, sans quitter l’œuf des yeux.

— De quel poison s’agit-il ?

— Nux vomica, de la mort aux rats. L’œuf est l’endroit idéal pour conserver la graine pilée, car le jaune – visqueux et tiède – la préserve comme il le ferait avec un poussin.

Je rangeai l’œuf dans le plat avec les autres.

— Tu comptes cuisiner les œufs bientôt ?

— Demain matin. Madame et Monsieur prennent leurs repas ensemble.

Elle s’interrompit, comme pour imaginer la table du petit-déjeuner disposé devant elle.

— Je servirai à Madame les deux plus petits œufs.

— Et comment feras-tu pour les distinguer, une fois dans la poêle ?

C’était une colle, mais elle trouva rapidement une solution.

— Je cuisinerai d’abord les petits œufs, que je placerai sur l’assiette de Madame, avant de cuire les plus gros.

— Très bien. Ça sera rapide. Il ne lui faudra que quelques secondes pour se plaindre d’une sensation de brûlure dans la bouche. Prends bien garde à servir les œufs les plus chauds possible, pour qu’il ne se doute de rien – peut-être sur une sauce au piment. Il pensera simplement avoir mangé trop vite. Très rapidement, il se sentira nauséeux et voudra certainement se reposer.

Je me penchai vers elle pour m’assurer qu’Eliza comprenait ce qui s’ensuivrait.

— Je te suggère de ne pas rester pour voir la suite.

— Parce qu’il va mourir, c’est ça ? interrogea-t-elle, impassible.

— Pas dans l’immédiat. Dans les heures qui suivent l’ingestion de nux vomica, la plupart des victimes souffrent d’une rigidité de la colonne vertébrale. Elles peuvent se cambrer comme un arc. Je ne l’ai jamais vu de mes propres yeux, mais on m’a rapporté que c’était terrifiant, de quoi s’assurer une vie de cauchemars.

Je reculai contre le dossier de ma chaise et posai sur elle un regard plus doux.

— Quand il mourra, bien sûr, le corps se détendra. Il sera alors en paix.

— Et si quelqu’un vient plus tard inspecter la cuisine ou les poêles ?

— Ils ne trouveront rien.

— Parce que c’est de la magie ?

Plaçant mes mains sur mes cuisses, je niai fermement.

— Petite Eliza, je vais être très claire : ce n’est pas de la magie. Il n’y a pas de formules ni d’incantations. Ce poison provient de la terre, et il est aussi réel que la trace de poussière sur ta joue.

J’humidifiai mon pouce et m’approchai pour frotter doucement la tache sur sa peau. Satisfaite, je me rassis.

— La magie et l’illusion accomplissent parfois le même objectif, mais crois-moi, ce sont deux choses très distinctes.

La confusion se peignit sur son visage.

— Est-ce que tu connais le sens du mot « illusion » ?

Elle fit non de la tête.

Je désignai la porte cachée.

— Quand tu es entrée dans l’antichambre ce matin, avant d’arriver là où nous sommes, savais-tu que je t’observais à travers un minuscule trou dans le mur ?

— Non. Je ne savais pas que vous étiez là. Quand je suis arrivée dans la réserve vide, je me suis dit que vous viendriez de l’allée derrière moi. J’aimerais bien avoir une pièce secrète dans ma maison, un jour.

— Eh bien, lorsqu’on a quelque chose à cacher, il est utile de s’en construire une.

— Elle a toujours été là ?

— Non. Quand j’étais petite et que je travaillais avec ma mère, nous n’avions pas besoin de pièce secrète. Nous ne vendions pas de poisons à l’époque.

— Ah bon ? Vous n’avez pas toujours vendu des poisons ?

— Non, pas au début.

Si les détails de mon parcours ne présentaient pas de grand intérêt pour Eliza, leur aveu déploya en moi un souvenir douloureux.

Vingt ans plus tôt, en début de semaine, ma mère contracta une mauvaise toux. Le mercredi, la fièvre arriva. Le dimanche, elle était morte. Disparue, en l’espace de six jours. J’avais vingt et un ans, et je venais de perdre ma seule famille, ma seule amie, mon mentor. La profession de ma mère devint mienne, et mon monde se réduisit à nos teintures. À l’époque, j’aurais voulu mourir avec elle.

Accablée par le deuil, je parvenais à peine à maintenir la boutique à flot. Je n’avais pas de père vers qui me tourner. Batelier, il avait amarré à Londres le temps de séduire ma mère pour ensuite reprendre le large. Je n’avais ni sœur ni véritable amie. La vie d’une apothicaire est étrange et solitaire. La nature même des affaires de ma mère impliquait de passer plus de temps en compagnie des potions que des gens. Quand elle me quitta, je crus que mon cœur s’était fracturé, et je craignais que son héritage – et la boutique – ne la suive dans son cercueil.

Mais un élixir aspergea les flammes de mon deuil quand un jeune homme brun prénommé Frederick fit irruption dans ma vie. À l’époque, je vis dans notre rencontre fortuite une bénédiction ; sa présence adoucissait le fracas de ma vie. Négociant de viande, il sut remettre en ordre le chaos accumulé depuis la mort de ma mère : les dettes impayées, les inventaires en retard, les crédits non réclamés. Et quand les comptes de la boutique furent régularisés, Frederick resta. Il ne voulait plus être séparé de moi, et moi de lui.

Alors que j’estimais jusque-là mes compétences limitées aux subtilités de l’herboristerie, je découvris qu’elles s’étendaient à d’autres pratiques, la libération jointe de deux corps, un remède que l’on ne trouvait dans aucune des fioles alignées sur mes murs. Dans les semaines qui suivirent, je tombai terriblement amoureuse. Mon océan de deuil se tarit ; je respirais à nouveau, et je voyais un avenir auprès de Frederick.

Je ne pouvais pas me douter que quelques mois à peine après m’être éprise de lui, je lui dispenserais une dose fatale de poison.

La première trahison. La première victime. La première tache sur l’héritage souillé.

— La boutique ne devait pas être très amusante à l’époque, dit Eliza sur un ton déçu. Pas de poisons et pas de pièce secrète ? Bof. Tout le monde aime les cachettes.

Son innocence était enviable, mais elle était trop jeune pour comprendre la malédiction que représentait un lieu autrefois chéri marqué par la perte.

— Ce n’est pas un jeu, Eliza. C’est une illusion. Tout le monde peut acheter du poison, mais on ne peut pas en verser les granules dans des œufs brouillés, car la police pourrait en retrouver des résidus, ou l’emballage dans la poubelle. Non, tout doit être habilement dissimulé pour le rendre intraçable. Le poison est camouflé dans ces œufs comme mon officine au cœur d’une remise désaffectée. Ainsi, quiconque n’aurait pas sa place ici ferait demi-tour. L’antichambre agit comme une protection.

Eliza opina de la tête, et son chignon suivit le mouvement sur sa nuque. Elle deviendrait bientôt une belle jeune femme, plus séduisante que la moyenne avec ses longs cils et son visage anguleux. Elle serra le plat d’œufs contre sa poitrine.

— J’imagine que c’est tout ce dont j’ai besoin, alors.

Elle sortit plusieurs pièces de sa poche qu’elle posa sur la table. Je les comptai rapidement : quatre shillings et six pennies.

Elle se leva, tapotant songeusement sa lèvre.

— Comment vais-je faire pour les transporter ? J’ai peur de les casser dans les poches de ma robe.

J’avais vendu des poisons à des femmes de trois fois son âge qui n’avaient pas imaginé un seul instant que des ampoules en verre puissent se briser dans les plis du tissu. Eliza était plus futée que toutes. Je lui tendis un bocal en verre rouge dans lequel je l’invitai à placer chaque œuf, précautionneusement, et à le couvrir d’un centimètre de cendres avant de poser le suivant.

— Il faudra tout de même le manipuler avec soin, dis-je en avertissement. Et…

Je posai doucement ma main sur la sienne.

— Un œuf suffira, s’il le faut.

Son regard s’assombrit et, à cet instant, je compris que malgré l’entrain de la jeunesse, elle mesurait la gravité de l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre.

— Merci, madame… euh…

— Nella, complétai-je. Nella Clavinger. Quel est son nom ?

— Thompson Amwell, dit-elle avec assurance. De Warwick Lane, près de la cathédrale.

Elle souleva le bocal pour s’assurer que les œufs y étaient correctement nichés, puis plissa les yeux.

— Un ours… dit-elle en observant la minuscule effigie gravée sur le verre.

Ma mère avait lancé la tradition de la gravure, car il y avait plus d’un passage nommé Back Alley à Londres, mais un seul se trouvait à côté de la rue de l’ours, Bear Alley. Le poinçon sur le bocal était trop discret pour me porter préjudice, et seules les initiées pouvaient le reconnaître.

— C’est bien ça. Pour que tu ne le confondes pas avec un autre bocal.

Eliza s’avança vers la sortie. D’un geste assuré, elle fit courir son index sur une des pierres noircies, traçant dans la suie une ligne nette pour en révéler la surface éclatante. Elle s’amusa de ce plaisir, comme si elle venait de gribouiller un dessin sur un parchemin.

— Merci, madame Nella. Je dois dire que j’ai beaucoup aimé votre tisane et cette boutique secrète. J’espère que nous nous reverrons.

Je la dévisageai avec méfiance. La plupart de mes clientes n’étaient pas des assassines de profession et, à moins d’un besoin médicinal, je n’imaginais pas de raison pour que nos chemins se croisent à nouveau. Mais je me contentai finalement de sourire à la fillette curieuse.

— Oui, peut-être nous reverrons-nous.

Je libérai le loquet, fis pivoter la porte et regardai Eliza passer dans la remise, puis sortir dans l’allée et disparaître dans la brume.

Après son départ, je réfléchis quelques minutes sur notre rencontre. C’était un petit être bien étrange. Je ne doutais pas qu’elle accomplirait sa tâche, et je lui étais reconnaissante de la joie fugace qu’elle avait apportée dans ma sinistre boutique de poisons. J’étais heureuse de ne pas l’avoir congédiée et de ne pas avoir cédé à mon mauvais pressentiment à la réception de sa lettre.

Retrouvant mon siège devant la table, je rapprochai mon registre et l’ouvris à la ligne la plus récente.

Puis, après avoir trempé ma plume dans l’encrier, j’inscrivis juste en dessous : Thompson Amwell. Prep œufs NV. 4 févr. 1791. Pour Mlle Eliza Fanning, douze ans.





Chapitre 6


Caroline

Aujourd’hui, lundi

Secouant mon pied pour me débarrasser de la boue qui couvrait ma chaussure, je repris ma quête le long de l’eau. Plus je m’éloignais du groupe, plus leur bavardage s’atténuait, me laissant seule avec le doux clapotis des vaguelettes qui m’appelaient. Le ciel s’assombrit un instant, et je frissonnai en attendant que passe le nuage menaçant. D’autres suivaient de près. Un orage s’annonçait.

Croisant les bras, je baissai à nouveau la tête pour examiner les mêmes galets gris et rouille. « Repérez l’anomalie », avait dit Alf. J’approchai encore de l’eau, observant les vagues lentes aller et venir, à leur rythme, égal, jusqu’au passage d’un bateau qui les fit gicler plus vite. C’est là que je l’entendis : le glouglou de bulles emprisonnées dans une bouteille.

Lorsque la vague se retira, j’avançai d’un pas en direction du bruit et repérai un contenant en verre, vaguement bleuté, niché entre deux pierres. Une vieille bouteille de soda, peut-être.

Je m’accroupis pour l’inspecter et tirai sur le goulot étroit de la bouteille, mais sa base resta fermement coincée entre les pierres. En la manipulant, je discernai une minuscule image sur un côté. Une marque ou un logo, peut-être ? Je déplaçai une des plus grosses pierres, libérant ainsi l’objet.

La bouteille ne faisait pas plus d’une dizaine de centimètres – c’était plutôt une fiole, vu le gabarit – et elle était soufflée dans un verre bleu ciel translucide, à peine visible derrière une couche de boue incrustée. Je la plongeai dans l’eau et grattai à l’aide de mon doigt dans le gant en caoutchouc pour enlever la saleté. L’image sur le côté était plutôt rudimentaire. Une gravure sommaire à la main évoquant un animal.

Je n’avais aucune idée de ce que j’avais trouvé, mais c’était suffisamment intéressant pour héler Alf, qui marchait déjà dans ma direction.

— Qu’est-ce qu’on a là ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas trop. Une sorte de fiole avec un animal gravé dessus.

Alf prit le flacon et le leva au niveau de son visage. Il le fit pivoter et gratta sa surface.

— C’est curieux. On dirait une fiole d’apothicaire, mais normalement, on verrait d’autres marques – le nom de l’officine, une date, une adresse. Peut-être que c’est juste de la verrerie ménagère. Quelqu’un qui s’entraînait à graver. J’espère qu’il s’est amélioré.

Il resta silencieux un moment, le temps d’étudier le fond de la fiole.

— Le verre est très irrégulier par endroits. Ce n’est pas un flacon industriel, c’est certain, donc il a déjà un certain âge. Vous pouvez le garder, si vous voulez. C’est fascinant, n’est-ce pas ? À mon avis, j’ai le plus beau métier du monde.

Je me forçai à sourire à moitié. Si seulement je pouvais en dire autant. Car il fallait bien reconnaître que saisir des données dans des logiciels obsolètes sur un vieil ordinateur de la ferme familiale ne me rendait pas aussi heureuse que l’était Alf en cet instant. Jour après jour, je m’installais au vieux bureau de chêne, prenant la place qu’avait occupée ma mère pendant plus de trois décennies. Dix ans plus tôt, sans emploi et fraîchement emménagée dans une nouvelle maison, ce poste à la ferme avait semblé être une trop belle occasion pour la refuser, mais parfois je me demandais pourquoi j’y étais restée si longtemps. Certes, je n’étais pas assez diplômée pour enseigner au lycée du coin, mais ça ne signifiait pas que mes options s’arrêtaient là ; il y avait forcément plus palpitant que la paperasse de la ferme.

Mais les enfants… Avec des enfants, un jour, la stabilité de mon emploi serait idéale, comme James me le rappelait souvent. Alors j’étais restée, et je m’étais résignée à la frustration et au doute qui revenait et me soufflait de temps en temps que je passais à côté de quelque chose de plus grand. Ou de complètement différent.

Peut-être qu’Alf avait lui aussi un jour travaillé dans un poste administratif assommant. S’était-il réveillé un matin en se disant que la vie était trop courte pour être malheureux quarante heures par semaine ? À moins qu’il ne soit tout simplement plus courageux que moi, et qu’il ait transformé sa passion pour le mudlarking en carrière. J’envisageai un instant de lui poser la question, mais un autre membre du groupe l’appela pour inspecter une trouvaille.

Je lui repris la fiole. Au moment de la remettre à sa place dans les cailloux, mon côté sentimental s’imposa. Je ressentais un lien étrange avec la personne qui, des siècles plus tôt, avait tenu la fiole dans ses mains – une forme de parenté à travers les dernières empreintes imprimées sur le verre. Quelle teinture avait été mélangée dans ce flacon bleu ciel ? Et qui visait-on à soigner ?

Mes yeux commençaient à me picoter alors que je réfléchissais aux probabilités de trouver un tel objet sur le lit de la Tamise. Cet artéfact historique avait probablement appartenu à quelqu’un dont le nom ne figurait dans aucun manuel – ce qui ne rendait pas sa vie moins fascinante. C’était précisément ce que je trouvais magique dans les recherches historiques : des siècles me séparaient de la dernière personne qui avait touché ce flacon, mais nous partagions la même sensation du verre froid entre nos doigts. J’avais l’impression que d’une manière étrange et impénétrable, l’univers m’envoyait un signe. Il me rappelait l’enthousiasme que j’avais autrefois ressenti pour les vestiges triviaux d’ères révolues. Il suffisait de gratter la couche de poussière accumulée avec le temps pour les retrouver.

Soudain, je me rendis compte que depuis mon atterrissage à Heathrow ce matin, je n’avais pas pleuré une seule fois en pensant à James. N’était-ce pas exactement la raison pour laquelle j’étais quand même venue à Londres ? Pour une coupure, ne serait-ce que de quelques minutes, avec cette terrible boule de chagrin ? Je m’étais enfuie en Angleterre pour respirer et c’était exactement ce que je faisais… depuis un trou plein de boue.

Il fallait que je conserve cette fiole. Non seulement à cause de l’attachement subtil à son ancien propriétaire, mais aussi parce que je l’avais trouvée au cours d’une aventure qui ne faisait absolument pas partie du programme d’origine élaboré avec James. J’étais venue jusqu’à la Tamise seule. J’avais plongé les mains dans une crevasse boueuse. J’avais ravalé mes larmes. Cet objet de verre – fragile et pourtant intact, comme moi – était la preuve que j’étais capable de me montrer téméraire, curieuse, et de me débrouiller toute seule. Je la glissai dans ma poche.

Les nuages au-dessus de nous continuaient à s’accumuler, et la foudre tomba à l’ouest du coude du fleuve. Alf nous rameuta.

— Désolé, tout le monde, cria-t-il, mais on ne peut pas rester quand il y a des éclairs. Allez, on remballe. Rendez-vous demain, même heure, pour ceux qui veulent retenter l’expérience.

Tirant sur mes gants, je m’approchai d’Alf. Maintenant que je m’étais accoutumée à ce nouvel environnement, j’étais un peu déçue de repartir si vite. Après tout, je venais de faire ma première découverte, et je sentais monter en moi la curiosité et l’urgence de poursuivre les fouilles. Je commençais à comprendre à quel point ce loisir pouvait être addictif.

— À ma place, où iriez-vous pour en apprendre plus sur la fiole ? demandai-je à Alf.

Même si le flacon ne portait pas les marques traditionnelles d’un apothicaire, j’espérais glaner quelques informations – surtout grâce au minuscule animal gravé sur le côté, à qui je trouvais des airs d’ours à quatre pattes.

Avec un sourire indulgent, il secoua les gants que je venais de lui tendre avant de les jeter dans un sceau avec les autres.

— Oh, j’imagine que vous pourriez l’apporter à un collectionneur qui étudie le travail du verre. La polissure, le moulage et les techniques de fabrication ont beaucoup évolué au fil du temps ; ils pourront vous aider à le dater.

J’acquiesçai sagement, tout en n’ayant aucune idée de l’endroit où trouver un amateur de verrerie.

— Vous croyez qu’il vient d’ici, de quelque part à Londres ?

Un peu plus tôt, j’avais entendu Alf expliquer à un autre participant que le château de Windsor se trouvait à une quarantaine de kilomètres vers l’ouest. Comment savoir combien de kilomètres avait parcourus la fiole, et depuis quel point de départ ?

— Sans une adresse ou une inscription pour nous aider, c’est presque impossible à déterminer.

Au-dessus de nous, le tonnerre se mit à gronder. Alf sembla hésiter, partagé entre la volonté d’aiguiller une novice curieuse et celle de nous conduire au sec et en sécurité.

— Écoutez, dit-il, si vous avez l’occasion de faire un tour à la British Library, demandez Gaynor, de la collection topographique. Vous pouvez lui dire que c’est moi qui vous envoie.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

— Ça ne va pas tarder à fermer pour aujourd’hui, alors vous feriez bien de filer. Prenez le métro, la Thameslink jusqu’à St Pancras. Ce sera le plus rapide, et vous y serez au sec. Et puis, il y a pire endroit que la British Library pour attendre que l’orage passe.

Je le remerciai et me dépêchai de partir, croisant les doigts pour avoir encore quelques minutes avant que l’orage n’éclate. Je sortis mon téléphone et soupirai de soulagement en voyant que la station la plus proche n’était qu’à quelques rues. Quitte à passer dix jours seule dans cette ville, il était grand temps d’apprendre à me déplacer en métro.

Émergeant de St Pancras sous le déluge, je repérai la British Library juste devant moi. Je me mis à courir, tirai plusieurs fois sur mon col dans une tentative futile d’aérer mon chemisier. Pour couronner le tout, ma chaussure – qui s’était remplie d’eau quand j’avais marché dans la flaque boueuse le long du fleuve – était toujours aussi trempée. Quand j’atteignis enfin la bibliothèque, je jetai un coup d’œil à mon reflet dans la vitre et soupirai : Gaynor risquait probablement de me renvoyer pour cause d’allure trop débraillée.

Passants, touristes et étudiants s’étaient réfugiés dans le hall de la bibliothèque en attendant la fin de l’averse. Pourtant, j’avais l’impression d’être la seule dont la présence était illégitime. Alors que tous les autres étaient armés de sacs à dos et d’appareils photo, je ne débarquais qu’avec un bout de verre non identifié et un prénom. L’espace d’un instant, j’envisageai de jeter l’éponge : peut-être qu’il était l’heure de trouver un sandwich et d’élaborer un itinéraire plus sérieux.

À l’instant où cette pensée traversa mon esprit, je la réfutai. C’était exactement ce que me dirait James. La pluie battait sur les fenêtres de la bibliothèque. Je me forçai à ignorer la voix de la raison – cette même voix qui m’avait fait mettre ma candidature pour Cambridge à la poubelle et m’avait encouragée à accepter le poste à la ferme. Au lieu de ça, je me demandai ce qu’aurait fait la Caroline d’avant, celle d’il y a dix ans, l’étudiante zélée qu’un diamant à son annulaire n’avait pas encore hypnotisée.

Un groupe de touristes était agglutiné en bas de l’escalier, autour d’une brochure déployée. Des housses de parapluie jetables étaient dispersées à leurs pieds. Près des marches, il y avait un bureau d’accueil ; je m’approchai de la jeune femme qui le tenait, et ressentis une vague de soulagement en voyant que mes vêtements trempés ne me valaient aucun regard de mépris.

Quand je lui expliquai que je souhaitais parler à Gaynor, la réceptionniste pouffa.

— Nous avons plus de mille employés ici. Vous savez dans quel département elle travaille ?

— Topographie, répondis-je avec un sentiment de légitimité légèrement plus élevé.

La réceptionniste regarda dans son ordinateur, puis confirma qu’une Gaynor Baymont travaillait pour le département des cartes et plans, au troisième étage. Elle m’indiqua les ascenseurs.

Quelques minutes plus tard, je me retrouvai devant le bureau d’information de la salle de lecture correspondante. Une séduisante trentenaire aux cheveux auburn ondulés y était penchée sur une carte en noir et blanc, loupe à la main, crayon dans l’autre, avec un air de concentration intense. Au bout d’une minute ou deux, elle se releva pour étirer son dos et sursauta en me voyant.

— Excusez-moi de vous déranger, chuchotai-je dans le silence quasiment total de la pièce. Je cherche Gaynor.

Elle me sourit.

— Vous êtes au bon endroit. Je suis Gaynor.

Elle posa sa loupe et repoussa une mèche de cheveux.

— En quoi puis-je vous aider ?

Maintenant que je me trouvais face à elle, ma requête semblait ridicule. Clairement, la carte devant elle – un enchevêtrement confus de lignes et d’écritures minuscules – était un sujet de recherche de la plus haute importance.

— Je peux revenir plus tard, proposai-je en espérant à moitié qu’elle me renverrait faire quelque chose de plus productif de ma journée.

— Mais non, vous ne me dérangez pas. Cette carte a cent cinquante ans. Elle peut bien attendre cinq minutes de plus.

Je plongeai la main dans ma poche sous le regard perplexe de Gaynor, certainement plus habituée à voir des étudiantes porter de longs rouleaux de parchemin.

— J’ai trouvé ça tout à l’heure sur les berges de la Tamise. J’étais dans un groupe de mudlarks, avec un guide du nom d’Alf, et c’est lui qui m’a conseillé de venir vous voir. Vous le connaissez ?

Gaynor afficha un grand sourire.

— On peut dire ça. C’est mon père.

— Oh !

Mon exclamation m’attira le regard courroucé d’une lectrice à proximité. Alf avait dû trouver amusant de me cacher cette information.

— Regardez, il y a un petit dessin sur le côté, ici. Et c’est la seule marque sur la fiole. Je crois que c’est un ours. Je ne peux pas m’empêcher de me demander d’où elle vient.

— La plupart des gens ne s’intéressent pas à ce genre de choses, dit-elle d’un ton curieux.

Gaynor tendit la paume, et je lui confiai la fiole.

— Vous devez être historienne ? Ou chercheuse ?

— Pas professionnellement, non. Mais je suis passionnée d’histoire.

— Ça nous fait un point commun. Je vois passer toutes sortes de cartes dans le cadre de mon travail, mais les plus vieilles et les plus obscures sont mes préférées. Elles laissent un peu plus de place à l’interprétation, puisque les lieux évoluent avec le temps.

Les lieux et les gens, songeai-je. Je pouvais me sentir changer en cet instant. Mon esprit insatisfait se raccrochait à cette possibilité d’aventure, une excursion dans mon enthousiasme oublié pour les époques lointaines.

Gaynor souleva la fiole à la lumière.

— J’en ai déjà vu des similaires, mais normalement, elles sont un peu plus grandes. Personnellement, elles m’ont toujours un peu rebutée, car on ne sait jamais ce qu’elles ont pu contenir. Enfant, je les imaginais pleines de sang ou d’arsenic.

Elle regarda de plus près le poinçon et en effleura le minuscule animal.

— C’est vrai qu’il ressemble à un ours. C’est étrange qu’il n’y ait pas de légende, mais je pense qu’on peut affirmer qu’il appartenait à un commerçant à l’époque, probablement un apothicaire.

Elle soupira et me rendit le flacon.

— Mon père a un cœur en or, mais je n’ai aucune idée de pourquoi il vous a envoyée me trouver. J’ignore complètement l’usage de cette fiole et son origine.

Son regard tomba sur la carte devant elle, une manière subtile de me faire comprendre que la conversation touchait à sa fin.

C’était une impasse, et je sentis la déception s’abattre sur moi. Je remerciai Gaynor pour son temps et m’éloignai du bureau. Alors que je tournais les talons, elle me rappela.

— Excusez-moi, Mademoiselle, je n’ai pas retenu votre nom ?

— Caroline. Caroline Parcewell.

— Vous venez des États-Unis ?

— Je vois que mon accent m’a trahie. Oui, je suis en vacances.

Gaynor récupéra son crayon et se pencha sur sa carte.

— Bien, Caroline. S’il y a autre chose que je puisse faire pour vous, ou si vous découvrez quelque chose sur cette fiole, n’hésitez pas à me le dire.

— Entendu, répondis-je en empochant le flacon.

Soudain découragée, je me résolus à oublier toute cette aventure. Je ne croyais pas vraiment au destin ni aux chasses au trésor, de toute façon.





Chapitre 7


Eliza

5 février, 1791

Une douleur au ventre plus vive que tout ce que j’avais connu jusqu’alors me tira du sommeil. Plaçant mes mains sous ma camisole, je pressai mes doigts contre ma peau chaude et enflée, et serrai les dents en sentant la lancination se propager.

Je n’avais pas mal comme après avoir trop mangé de bonbons, ou après avoir fait la roue dans le jardin l’été avec les lucioles. C’était plus bas dans le ventre, comme un besoin pressant de me soulager. Je me précipitai sur le pot de chambre, mais le poids ne s’allégea pas.

Pourtant, une tâche ô combien importante m’attendait ! La plus importante que Madame m’ait jamais confiée. Plus importante que tous les plats à récurer, les puddings à confectionner et les enveloppes à sceller. Je ne pouvais pas la décevoir en lui disant que je ne me sentais pas bien et que je devais rester au lit. Ces excuses auraient pu fonctionner à la ferme de mes parents, un jour où il fallait brosser les chevaux ou cueillir les haricots, mais pas aujourd’hui, dans l’imposante demeure en brique des Amwell.

Me tortillant pour ôter ma camisole près de la bassine, je me résolus à ignorer cette gêne. Alors que je me lavais, que je rangeais ma mansarde et que je caressais le gros chat tigré qui dormait au bout de mon lit, je chuchotais doucement, comme si prononcer les mots les rendait plus crédibles : « Ce matin, je lui donnerai les œufs empoisonnés. »

Les œufs. Ils étaient toujours nichés dans le bocal de cendres, dans la poche de ma robe suspendue près du lit. Je sortis le bocal et le collai contre ma poitrine pour sentir la fraîcheur du verre. En le serrant plus fort, mes mains ne tremblèrent pas.

J’étais une fille courageuse, en tout cas pour certaines choses.

L’année de mes dix ans, ma mère m’avait accompagnée depuis le petit village de Swindon jusqu’à la grande ville de Londres. Je n’y étais alors jamais allée, et je ne connaissais que les rumeurs de sa crasse et de ses richesses. « Un lieu bien peu accueillant pour les gens comme nous », marmonnait mon père, métayer.

Ma mère était d’un tout autre avis. En confidence, elle me racontait les belles couleurs de Londres – les clochers dorés des églises, le bleu paon des robes – et me parlait de toutes les petites échoppes insolites qu’on y trouvait. Elle décrivait des animaux exotiques vêtus de gilets qu’on promenait en laisse dans les rues de la ville, et les étals de petits pains chauds à l’amande et à la cerise devant lesquels une trentaine de clients attendaient leur tour.

Pour une fille comme moi, ayant grandi parmi le bétail et les buissons sauvages qui ne donnaient que des fruits amers, un pareil endroit était inimaginable.

Mes quatre frères aidaient déjà à la ferme et ma mère avait insisté pour me placer à Londres une fois que je serais assez grande. Elle savait que si je ne quittais pas la campagne à l’âge tendre, je ne verrais jamais rien d’autre que les pâturages et la porcherie. Mes parents se disputaient à ce sujet depuis des mois, mais ma mère n’en démordait pas.

Au matin de mon départ, les larmes coulaient et la tension était palpable. Mon père était contrarié de perdre deux bras travailleurs à la ferme ; ma mère pleurait la séparation avec sa petite dernière.

— J’ai l’impression qu’on m’arrache un morceau de mon cœur, dit-elle entre deux sanglots, en lissant la courtepointe qu’elle venait de placer dans ma malle. Mais je refuse de te condamner au même sort que moi.

Nous avions pour destination le bureau de placement des domestiques. En entrant dans la ville, la joie prit le pas sur la tristesse dans la voix de ma mère quand elle se pencha vers moi pour me dire :

— Il faut partir de l’échelon que t’a assigné la vie et avancer à partir de là. Il n’y a aucune honte à commencer comme servante dans l’arrière-cuisine. Tu verras, Londres est un lieu plein de magie.

— Comment ça, plein de magie, mère ?

J’écarquillai grand les yeux en voyant la ville approcher. Le ciel était d’un bleu limpide. J’imaginais déjà la corne de mes mains s’attendrir.

— Ça veut dire qu’à Londres, tu pourras devenir qui tu veux. Il n’y a pas d’avenir grandiose pour toi dans les champs. Les enclos t’auraient emprisonnée comme ils le font avec les cochons, et comme ils l’ont fait avec moi. Mais à Londres ? Avec le temps, si tu es assez futée, tu sauras exercer ton propre pouvoir, comme une magicienne. Dans une ville si vaste, même une petite fille pauvre peut se transformer en tout ce qu’elle désire.

— Comme un papillon bleu, dis-je en songeant aux cocons translucides qui peuplaient les landes en été.

En quelques jours, les cocons prenaient une teinte noire de suie, comme si l’animal à l’intérieur s’y était recroquevillé pour mourir. Peu à peu, la noirceur révélait le bleu vif sous sa coque fragile, bientôt les ailes perçaient le cocon, et le papillon s’envolait.

— Oui, comme un papillon, confirma ma mère. Même les hommes les plus instruits sont incapables d’expliquer ce qui se passe à l’intérieur du cocon. C’est de la magie. Comme ce qui se passe à Londres.

C’est ainsi que naquit mon désir d’explorer cette chose que ma mère appelait la magie, et de découvrir cette ville que nous venions d’atteindre.

Au bureau de placement des domestiques, ma mère attendit patiemment debout pendant que des dames m’inspectaient. L’une d’elles était madame Amwell, en bonnet bordé de dentelle et robe de satin rose dont je ne pouvais décrocher mon regard. Je n’avais jamais vu de tissu aussi fastueux.

Madame Amwell sembla tout de suite s’enticher de moi. Elle se pencha si bas pour me parler que nos visages se frôlaient presque, et tout de suite après, elle passa un bras autour des épaules de ma mère dont les yeux brillaient de larmes. Je fus ravie quand madame Amwell me prit la main pour me conduire devant le grand bureau en acajou et demanda à l’employé de rédiger les papiers.

Alors qu’elle remplissait sa part, je remarquai que la main de madame Amwell tremblait beaucoup et qu’elle faisait de grands efforts pour tenir sa plume. Ses traits d’encre partaient dans tous les sens, mais je ne pouvais pas les déchiffrer, de toute façon. Je ne savais pas les lettres à l’époque, et toutes les écritures étaient aussi mystérieuses à mes yeux.

Après des adieux larmoyants avec ma mère, ma nouvelle maîtresse m’emmena dans sa calèche pour rejoindre la maison qu’elle partageait avec son mari, monsieur Amwell. Je devais commencer par travailler dans l’arrière-cuisine, et madame Amwell me présenta Sally, la cuisinière.

Durant les semaines qui suivirent, Sally ne mâcha pas ses mots : d’après elle, je n’étais même pas bonne à récurer les casseroles et j’étais incapable d’enlever les racines d’une patate sans en abîmer la chair. Après ses remontrances, elle me montrait la bonne manière de faire les choses. Je ne me plaignais jamais, car j’adorais travailler chez les Amwell. Je disposais de ma propre chambre dans le grenier, ce qui était plus confortable que ce à quoi ma mère m’avait dit de m’attendre. De ma lucarne, je pouvais observer l’amusante animation de la rue : les chaises à porteurs qui fonçaient, les livreurs qui disparaissaient sous les boîtes énormes d’achats mystérieux, les allées et venues des couples dont je croyais à l’amour naissant.

Sally finit par se satisfaire de mes compétences et m’autorisa à l’assister dans la préparation des repas. J’avais l’impression d’avancer d’un tout petit pas, exactement comme me l’avait dit ma mère, et j’eus alors l’espoir, un jour, de me promener dans les magnifiques rues de Londres à la poursuite de quelque chose de plus grand que les patates et les casseroles.

Un matin, alors que j’arrangeais méticuleusement les herbes séchées sur un plat, une femme de chambre se précipita dans la cuisine. Madame Amwell me réclamait dans son boudoir. La terreur me foudroya. Je craignais d’avoir commis une erreur impardonnable, et je montai l’escalier lentement, pétrifiée par l’appréhension. Cela ne faisait pas deux mois que j’étais chez les Amwell, et ma mère serait horrifiée de me voir remerciée si vite.

Quand j’entrai dans le boudoir bleu pastel de ma maîtresse, elle ferma la porte derrière moi et me demanda de m’asseoir à côté d’elle, à son secrétaire. Là, elle ouvrit un livre et sortit une feuille de papier vierge, une plume et un encrier. Elle me montra plusieurs mots dans le livre et me demanda de les recopier.

J’ignorais comment tenir une plume, mais je tirai le livre vers moi et je fis de mon mieux pour reproduire ce que je voyais. Madame Amwell ne me quitta pas des yeux, son menton entre les mains. Quand j’arrivai au bout des premiers mots, elle en choisit d’autres, et presque immédiatement, je remarquai une amélioration des traits de ma plume. Madame avait dû le constater aussi, parce qu’elle m’adressa un signe de tête approbateur.

Ensuite, elle mit la feuille de côté et souleva le livre. Elle me demanda si je comprenais un de ces mots, et je répondis que non. Puis, elle désigna les plus petits – elle, robe, plume – et m’expliqua la sonorité de chaque lettre et comment les mots associés sur la page pouvaient transmettre une idée, une histoire.

Comme par magie, pensai-je. La magie était partout, il suffisait de savoir où regarder.

Cet après-midi-là, dans le boudoir, ce fut notre première leçon. Bientôt, elles s’enchaînèrent, parfois deux par jour, car l’état de Madame, que j’avais déjà remarqué au bureau des placements, empirait. Le tremblement de sa main s’était tant aggravé qu’elle ne pouvait plus rédiger sa propre correspondance et avait besoin de moi pour le faire.

Au fil du temps, j’en vins à travailler de moins en moins en cuisine, car madame Amwell m’appelait souvent dans son boudoir. Ce n’était pas vu d’un bon œil par les autres domestiques, surtout Sally. Mais je ne me faisais pas de souci : ma maîtresse était madame Amwell, pas Sally, et qui aurait refusé les truffes au chocolat, les rubans et les leçons de calligraphie au coin du feu ?

Il me fallut de nombreux mois pour apprendre à lire et à écrire, et plus encore pour apprendre à parler comme une enfant n’ayant pas grandi à la campagne. Madame Amwell était une préceptrice merveilleuse : douce, patiente, elle guidait ma main de la sienne pour former les lettres et riait avec moi quand la plume dérapait. Je ne me languissais plus de la maison ; j’avais honte de l’admettre, mais je ne voulais plus jamais revoir la ferme. Je voulais rester à Londres, dans la splendeur du boudoir de ma maîtresse. Ces longs après-midi au secrétaire, quand mon seul fardeau était le poids des regards jaloux des autres domestiques, comptaient parmi mes souvenirs les plus chers.

Un jour, quelque chose changea. Un an avait passé dans la demeure des Amwell quand les rondeurs de mon visage se mirent à fondre. Le haut de mon corsage devint trop serré et surtout, je ne pouvais plus ignorer la sensation que quelqu’un m’observait de trop près.

Pour des raisons qui m’échappaient, monsieur Amwell me prêtait une attention nouvelle. J’étais certaine que Madame le sentait aussi.

Il était presque l’heure. Mon ventre ne me faisait plus tant souffrir, et m’affairer en cuisine semblait estomper la douleur. Heureusement, car il me fallait mobiliser toute ma concentration pour suivre les instructions de Nella. Un geste maladroit qui dans le boudoir aurait fait rire Madame pouvait avoir des conséquences désastreuses aujourd’hui.

Les deux petits œufs grésillaient dans la poêle. La graisse gicla sur mon tablier tandis que le blanc formait des bulles. Je restai immobile, concentrée, puis récupérai les œufs au moment où leurs bords se coloraient de miel, au goût de Madame. Je disposai les œufs sur une assiette, les couvris d’un linge et les laissai reposer de côté. Puis, je consacrai quelques minutes à la sauce, comme me l’avait suggéré Nella.

Alors