Main Un peu plus d'amour que d'ordinaire

Un peu plus d'amour que d'ordinaire

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Il n’est jamais trop tard pour se créer des souvenirs Valentine a toujours vécu dans l’ombre de son père, sportif de haut niveau. Pour limiter les séparations douloureuses au fil des déménagements, elle a décidé de rester à l’écart des autres. Aujourd’hui, son père a besoin d’elle : atteint de la maladie d’Alzheimer, il nécessite une surveillance constante. Elle, qui a toujours fait en sorte de se débrouiller toute seule, n’a dès lors d’autre choix que de trouver quelqu’un pour l’aider. Depuis qu’il a annoncé sa retraite alors qu’il est au sommet de sa carrière de rugbyman en Australie, Luke a besoin de faire le point sur sa vie. Ce job d’aide à domicile pour le sportif qu’il a longtemps vénéré tombe à pic, et il regorge d’idées pour stimuler la mémoire glissante de cet homme malmené par la maladie. Mais, lorsqu’il rencontre Valentine, Luke a envie de relever un nouveau défi : faire vivre à la jeune femme solitaire l’adolescence qu’elle n’a jamais eue. « Emily Blaine est passée maître dans l’art d’observer les errements du cœur » AuFéminin « C’est la star made in France » Livres Hebdo « La reine de la romance frenchy » Le Journal des Femmes À propos de l'autrice Traduite dans six pays dont le Royaume-Uni, l’Allemagne ou encore l’Espagne, Emily Blaine s’est imposée comme l’ambassadrice de la romance moderne à la française avec plus de 600 000 exemplaires vendus. Émouvantes, drôles et ancrées dans la vraie vie, ses romances abordent avec justesse et finesse les grandes thématiques d’aujourd’hui.
Year:
2021
Publisher:
Harlequin
Language:
french
Pages:
378
ISBN 13:
9782280458979
File:
EPUB, 877 KB
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1

Embrassons-nous sous les étoiles

Year:
2021
Language:
french
File:
EPUB, 700 KB
Chapitre 1




Ce n’était pas la première soirée de gala à laquelle j’assistais. Les salles de réception d’hôtels fastueux, les tables rondes dressées avec soin et dont les nappes immaculées finissaient inévitablement tachées de vin, les discours tantôt émus tantôt interminables, tout ça, je connaissais. Mais c’était la première fois que je sentais le poids des regards réprobateurs de mes coéquipiers sur moi. Habituellement, ce type de soirée organisée par le club avait pour objectif de nous féliciter de notre saison et de nous offrir un moment de détente pendant lequel nous partagions nos destinations de vacances. À l’occasion, nous faisions nos adieux à un des joueurs, en partance pour une autre équipe. Cette fois, ce joueur c’était moi. Sauf que je ne rejoignais pas un club concurrent ; j’arrêtais. Parce que j’avais choisi de prendre ma retraite, l’ambiance était différente ; je la sentais plus lourde dans les regards, plus pesante dans les poignées de main, plus morose dans les sourires.

La nouvelle de mon départ planait, et il fallut attendre qu’on soit tous attablés pour qu’elle débarque enfin par le biais du président du club.

— Alors, Luke, j’imagine que tu as déjà pensé à ta reconversion ?

Je bus rapidement ma gorgée de vin et secouai la tête.

— Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Je crois que je vais commencer par m’offrir de vraies vacances et manger sans penser à mon régime, souris-je.

— Nous allons étudier toutes les options pour la suite, intervint mon agent.

Nous avions reçu beaucoup d’offres. Je le savais déjà. Et je savais aussi que James, mon agent, lâchait cette information pour faire monter les enchères. Entre les propositions des chaînes de télévision, les contrats publicitaires et les possibilités d’intégrer un staff sportif, j’avais l’embarras du choix. C’était le mot : embarras. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Pendant des années, le sport - et le rugby en particulier - avait été toute ma vie. Même si j’étais sûr de mon choix et heureux de tourner cette page, je ; n’avais pris aucune décision concernant mon avenir.

— Je veux prendre mon temps, repris-je pour couper court à la discussion.

— Bien sûr, ce sont des sujets dont nous pourrons parler d’ici quelques jours.

— Mois, corrigeai-je. Parlons en mois.

Le temps était toujours ce qui m’avait manqué. Les entraînements, les matchs, les compétitions, les déplacements ; depuis mes quinze ans, toute ma vie avait été cadencée par le sport de haut de niveau et par la quête absolue de la performance. Désormais, j’avais envie d’autre chose, envie de prendre mon temps, de savourer ce qu’une vie normale pouvait m’offrir.

— Je crois que j’ai envie de voyager, avouai-je brutalement.

— Tu as passé ta vie à voyager ! s’esclaffa le président du club.

— Vraiment voyager. Visiter des endroits différents, rester plus de trois jours, marcher sur autre chose que du gazon. Voyager.

D’un claquement de doigts agacé, j’interpellai le serveur et désignai mon verre à vin. Je desserrai le nœud de ma cravate, ignorant les regards surpris de mes voisins de la table d’honneur. Durant mes dix-huit années de carrière de haut niveau, j’avais fait en sorte de toujours garder mon calme, même lors des matchs compliqués ou mal engagés. Je savais supporter la pression, mais, ce soir, l’ambiance étouffante me poussait dans mes retranchements.

Je vidai mon verre d’un trait et lançai un regard sombre à mon agent. Il recula au fond de sa chaise et comprit immédiatement que je ne voulais plus parler de moi, ni de mon avenir.

— Nous avons du temps avant de nous pencher sur la question, conclut le président du club. Où voudrais-tu voyager ?

— Je n’y ai pas encore réfléchi.

Et pour cause, je venais juste d’y penser. De l’air, de la liberté… et des vacances : voilà tout ce dont j’avais besoin pour le moment. Je jetai un coup d’œil à ma montre, impatient de m’extirper de cette soirée.

— Je vous prie de m’excuser quelques minutes, murmurai-je.

Je repoussai ma chaise et me dirigeai vers l’extérieur de la salle de réception. L’air frais et humide de la nuit me fit aussitôt du bien ; j’avais à nouveau la sensation de respirer convenablement. Je me débarrassai de ma cravate, la nouant à la branche d’un des arbres qui agrémentaient le parc attenant. Déboutonnant ma chemise, je remontai l’allée principale, mes pas crissant sur le gravier et ébréchant régulièrement le silence nocturne.

J’enfonçai les mains dans mes poches, songeant à ce que je venais d’annoncer à table. Voyager. Ce n’était pas tant la quête de nouveauté que le fait de réaliser brutalement que peu de choses me retenaient en Australie. J’avais besoin de voir autre chose, de sortir de ma routine rassurante - désormais disparue –, voire de prendre un nouveau départ. J’aurais pu me raccrocher à ma vie professionnelle et foncer tête baissée dans un projet de reconversion. Mais cela ne m’aurait pas libéré de ce qui me hantait depuis plusieurs semaines : l’envie pressante de vivre autre chose que mon sport.

— Hé, mec ! Ils parlent de toi à l’intérieur ! fit la voix d’un de mes coéquipiers, Erik.

— Oraison funèbre ? demandai-je.

— Presque, ouais.

Il me fit un petit sourire désolé et attendit patiemment que je m’avance dans sa direction. J’étais certain qu’on lui avait donné pour instruction de me ramener dare-dare dans la salle pour mon ultime quart d’heure de gloire. Quand finalement j’arrivai à sa hauteur, il lâcha la question qui brûlait les lèvres de tout le monde :

— Tu regrettes ?

— Pas du tout, répondis-je avec assurance. Je crois au contraire que c’est le bon moment.

— Et on sait ça comment au juste ?

— Quand sortir de la salle est plus intéressant que de rester à l’intérieur. Il y a une vie, en dehors de tout ça, soufflai-je.

— On se disait tous qu’ils allaient t’embaucher dans le staff. Genre, préparateur physique. Histoire de nous rappeler que soulever de la fonte a son utilité ou que le décrassage est pour notre bien.

Nous échangeâmes un sourire. Je n’étais guère plus vieux que lui - nous ne devions pas avoir plus de cinq ans de différence –, et notre conversation me rappela que j’avais développé des relations fortes avec mes coéquipiers. J’étais l’un des plus expérimentés et des plus anciens dans ce club ; forcément, on m’avait souvent considéré comme une sorte de grand frère aux conseils judicieux.

— Le décrassage est pour ton bien, dis-je dans un rire. Mais je crois qu’il est temps pour moi de voir autre chose que des mecs puants en short, qui passent leur temps à râler dès qu’il pleut.

Parce que ma voix avait vibré d’émotion, ma tentative de plaisanterie tomba à plat. Si le rugby avait été une maîtresse exigeante, mon équipe avait été comme une famille. Sur le terrain, nous savions nous trouver sans même nous regarder ; en dehors, nous étions solidaires. Nous faisions la fête après chaque victoire, nous nous soutenions en cas de défaite.

— Tu nous as tous pris par surprise avec cette nouvelle, avoua Erik.

Le souvenir de mon annonce, juste après notre dernier match victorieux du championnat, me tira un sourire. J’avais réfléchi à cette décision pendant des semaines, j’en avais avisé mon agent et les responsables du club, négociant de pouvoir en parler directement à mes coéquipiers. Mon ultime exigence.

— J’ai envie de voir autre chose que le stade ou les vestiaires.

— Il n’y avait pas d’urgence, contra-t-il. Tu as encore quelques années devant toi.

— Justement, je ne veux pas attendre de finir avec une articulation en miettes ou un dos totalement ruiné.

— Tu veux partir au plus haut de ta carrière pour qu’on te regrette tous, c’est ça ?

— C’est ça, oui. Je ne vous laisse que de bons souvenirs !

— Tu plaisantes ? La semaine dernière, tu nous as poussés à courir cinq kilomètres de plus ; avant-hier, j’ai dû faire trois séries de tractions supplémentaires et, ce soir, j’ai dû mettre une cravate, lança-t-il, agacé, en tirant sur le bout de tissu.

— Cette soirée n’est pas pour moi !

— À ton avis, de qui on parlera demain ? Qui sera en une des journaux ?

Devant mon silence, il étouffa un rire et m’offrit une tape virile sur l’épaule. Malgré moi, j’esquissai un sourire. C’était rassurant de savoir que je demeurerais, d’une manière ou d’une autre, dans les mémoires. Peu importe que j’y sois en tant que tortionnaire des vestiaires, jeune retraité ou comme détenteur du record de points en championnat, on se souviendrait de moi.

Au moins Erik, et, avec un peu de chance, peut-être les autres.

— Est-ce que ta sœur va mieux ? demandai-je en avançant lentement vers l’entrée de la salle de réception.

— Oui, elle commence le kiné la semaine prochaine. Elle a juré de refaire du surf dès que possible.

Un sourire éclaira son visage et, en guise d’encouragement, je frappai fraternellement son épaule. Quand l’un de nous subissait un coup dur, nous nous serrions les coudes. Nous étions une équipe et, si l’un des membres n’était pas concentré à cent pour cent, cela fragilisait tout notre fonctionnement. C’était sûrement pour cette raison, pour l’implication totale qu’il exigeait, que ce sport avait été toute ma vie. J’avais toujours voulu être le meilleur, celui qui courait le plus vite, celui qui marquait le plus de points. Pour le devenir, j’avais sacrifié tout le reste, j’avais évité les distractions et repoussé tous ceux et toutes celles qui pouvaient m’éloigner de mon objectif.

Demain, quand cette soirée serait déjà un vague souvenir, quand je me réveillerais sans devoir enfiler des baskets pour sortir courir, ma nouvelle vie s’étendrait devant moi comme une immense page blanche.

Nous arrivâmes devant l’entrée de la salle ; d’ici, je n’entendais que la voix du président du club, résonnant dans les haut-parleurs. Je n’avais préparé aucun discours, mais il avait entrepris de réciter ma biographie sans attendre que je réapparaisse à la table principale. Des rires fusèrent dans la salle, entrecoupés d’applaudissements.

— Et ça non plus, ça ne va pas te manquer ? m’interrogea Erik en rejoignant la salle de réception.

— Les petits-fours ?

— La gloire, les applaudissements, les louanges.

— C’est encore plus éphémère que les petits-fours, répondis-je. Tu devrais rejoindre ta place avant que ta future femme finisse par succomber au charme d’Oliver.

D’un geste du menton, je désignai sa table, située à la droite de la salle. Il m’offrit une accolade un peu maladroite, comme s’il voulait à la fois me souhaiter bonne continuation et me remercier d’avoir été dans l’équipe.

Les lumières étaient dirigées sur le président du club ; derrière lui trônait mon portrait en noir et blanc, imprimé dans des dimensions disproportionnées. Je secouai la tête et choisis de rester au fond de la salle, appuyé contre le mur, refoulant le sentiment déplaisant d’assister à mes propres funérailles.

— Après cette belle carrière au sein de notre club, Luke a donc décidé de mettre un terme à sa carrière. Nous le regretterons. Nous regretterons ses coups de pied salvateurs de dernière minute, son rire communicatif dans les vestiaires, son énergie incroyable sur le terrain et, surtout, ses problèmes récurrents avec ses cheveux.

J’étouffai un rire et glissai la main sur ma crinière blonde. Mes cheveux étaient indomptables et une source inépuisable de plaisanteries de la part de l’équipe. J’avais fini par les laisser pousser et, à l’occasion, j’en camouflais les boucles dans un man bun.

— Luke, tu vas vraiment beaucoup nous manquer. Mais je vais te dire ce que je t’ai dit pendant des années, à la fin de chaque match.

Il esquissa un sourire et, même si j’étais loin de la scène, il devina ma silhouette musclée tapie au fond de la salle. Je n’étais pas certain qu’il puisse voir mon visage, et encore moins le sourire ravi qui ornait mes lèvres.

Je savais exactement ce qu’il allait me dire :

— Bien joué.

C’étaient sûrement les deux mots que j’avais le plus entendus durant ma carrière sportive. Pendant les matchs, après un essai transformé ou une longue course jusqu’à la ligne ; après les matchs, dans le vestiaire, quand mes coéquipiers venaient me taper dans la main ; en interview, lorsque les journalistes me félicitaient pour un nouveau titre ou mon dernier trophée.

Bien joué.

Parce que j’avais entendu ces mots régulièrement, je n’y faisais presque plus attention. C’était aussi courant qu’un bonjour ou un merci. Pourtant, ce soir, ce « bien joué » résonnait différemment à mes oreilles et, à cet instant précis, je sus que j’avais pris la bonne décision.

Je me détachai du mur et me dirigeai vers le président du club, éclairé par une poursuite. Les applaudissements résonnèrent dans la salle et, comme un seul homme, le public se leva pour une dernière ovation. Ému, je profitai du moment, laissant mon regard balayer tous ces visages amicaux. Après quelques minutes, les applaudissements se tarirent, et je devinai enfin les battements erratiques de mon cœur. J’avais déjà ressenti la joie incroyable de gagner des matchs importants, la plénitude qu’offrait un enchaînement de victoires mais ce soir, parce que j’étais à fleur de peau, les émotions étaient décuplées.

J’exultais, un immense sourire aux lèvres, la gorge serrée de retenir mes larmes de joie, le cœur gonflé de la conviction d’avoir pris la bonne décision.

— Bien joué, murmurai-je pour moi-même. Bien joué, Luke.





Le lendemain matin, pour la première fois depuis plus de vingt ans, je me réveillai sans la sonnerie stridente et insupportable du réveil.

Pour la première fois depuis plus de vingt ans, je ne commençai pas ma journée par une série de cinquante tractions.

Pour la première fois depuis plus de vingt ans, je m’autorisai un vrai petit déjeuner, à base d’œufs, de toasts à la confiture et de café noir, sur ma terrasse surplombant l’océan et la plage.

Pour la première fois depuis plus de vingt ans, j’avais la journée entièrement libre. Pas d’interviews, pas d’entraînements épuisants, pas de rendez-vous avec mon kinésithérapeute.

J’étais libre, et cette sensation était tellement grisante que je ne savais pas si je devais en être heureux ou effrayé. Le rugby avait été toute ma vie, et je réalisais maintenant que je n’avais existé qu’à travers mes performances. Glorifié un jour, descendu en flèche le lendemain, pardonné la semaine suivante. C’était un cycle infernal et permanent. Même si je les détestais et que je faisais tout pour me tenir éloigné des critiques sportives, je devais admettre qu’elles avaient participé à ma réussite professionnelle.

— Toute publicité est bonne à prendre, avait souligné mon agent alors que la presse se posait des questions sur mon implication en équipe nationale.

— Ils disent que je ne suis pas à cent pour cent. Ces mecs ont-ils déjà couru plus de cinquante mètres dans leur vie ?

— Tant qu’ils parlent de toi, c’est qu’ils comptent sur toi. Transforme deux essais demain et tu seras un demi-dieu dans tout le pays.

— Et si je ne le fais pas ?

— Ils trouveront un autre gus à étriller.

Accoudé au rebord de ma terrasse, mon mug de café décaféiné à la main, je savourais ma nouvelle vie normale, suivant des yeux les promeneurs sur la plage. Je ravalai un rire en prenant conscience que je n’avais jamais pris le temps de marcher sur cette plage. J’avais surfé sur les vagues à l’occasion, j’y avais fait mon footing, casque vissé sur les oreilles, attentif à mon rythme cardiaque et à mon temps de course, mais je n’avais jamais écouté le bruit de l’océan, ni fait attention aux badauds.

En entendant mon téléphone vibrer, je m’arrachai à la contemplation du paysage devant moi. Je posai mon mug sur la table et consultai mes messages.

Elle a dit oui. Et tu n’as plus d’excuses pour dire non. Ramène tes fesses.





Un large sourire barra mon visage. Cette vie normale, au parfum d’iode, de café et d’heureuses nouvelles, tenait toutes ses promesses.





Chapitre 2




— Toujours pratiquer un sport d’intérieur, fit une voix sur ma gauche.

Je relevai les yeux vers Céleste et esquissai un bref sourire tandis qu’elle observait le terrain de sport, arquant un sourcil dubitatif. L’équipe du collège était en plein entraînement, pataugeant dans la boue.

— Et, de manière générale, ne pas pratiquer de sport du tout, ajouta-t-elle en réprimant un frisson d’effroi. J’ai toujours dit que c’était mauvais pour la santé !

Je portai mon mug de café à mes lèvres, laissant mes yeux dériver vers les bandes de brouillard encore présentes qui enrubannaient les pins. Céleste était d’une nature expansive et rieuse. J’avais toujours été épatée par sa capacité à sympathiser avec n’importe qui en quelques minutes. En deux phrases et un rire, elle charmait ses interlocuteurs.

— Tu te tiens volontairement à l’écart pour éviter le documentaliste et son projet d’exposition ? demanda-t-elle soudain.

— Je me tiens toujours volontairement à l’écart, répondis-je en refermant les mains sur ma tasse chaude.

Nous gardâmes les yeux rivés sur les collégiens qui criaient d’enthousiasme. Céleste fronça les sourcils et retint un sifflement en dardant les yeux sur un placage violent.

— C’est vrai, admit-elle. Rappelle-moi pourquoi on est copines au juste ?

— Parce que je sais me servir d’une ponceuse et que je suis la seule prof de moins de trente ans ?

— Ton célibat est une énigme. Ces gamins vont finir par se faire mal, non ?

— Non. Quelques bleus tout au plus. J’ai déjà vu pire.

Nous échangeâmes un regard complice et, dans un élan de mimétisme, nous reprîmes une gorgée de nos cafés respectifs. Nous restâmes encore quelques instants à regarder les élèves se traîner dans la boue, grimaçant à chaque mauvaise chute.

— On va boire un verre ce soir ?

Céleste avait à cœur de me présenter ses amis. Quand j’avais évoqué avec elle mon enfance et mon adolescence solitaires, elle avait eu du mal à me croire.

— Aucun ami ? avait-elle répété, ahurie, le jour de notre rencontre.

— Aucun, non.

— Et relation ? Connaissance ? Voisin ? Collègue ? Je ne sais pas… Le facteur ? Tu dois bien avoir quelqu’un qui s’inquiète pour toi ?

— C’est ça ta définition de l’amitié ? avais-je plaisanté. Avoir quelqu’un qui s’inquiète pour moi ?

— Entre autres. Qui appelles-tu au milieu de la nuit en cas de problème ?

— Je dors au milieu de la nuit.

— Désormais, tu pourras m’appeler, avait-elle décrété en posant une main sur mon bras.

— On se connaît depuis moins de vingt-quatre heures !

— Il était temps, non ?

Depuis, elle se faisait une mission de me présenter ses amis et de m’intégrer à sa bande. Malgré ses efforts, je parvenais à rester à distance, me perdant volontiers dans mes pensées alors que tout le monde dansait et hurlait sur un vieux tube des années 1990.

— Allez, viens ! m’encouragea-t-elle. Je sais que tu plais à Grégoire. Vous pourriez peut-être… discuter. Ou prévoir une date pour aller dîner ?

Je lui lançai un regard agacé. Céleste était déterminée à en finir avec mon célibat et donc, particulièrement insistante concernant Grégoire. C’était son truc : jouer les cupidons sans jamais demander leur avis aux principaux intéressés. Elle se réfugia dans son mug de café, détournant le regard vers les collégiens en plein entraînement.

— Je vais y réfléchir, éludai-je.

— Et je vais faire comme si je te croyais, répondit Céleste, le regard pétillant.

— Valentine ?

Je pivotai vers la voix masculine derrière moi et me raidis, mal à l’aise, en croisant le regard froid et dur de Muller, le principal du collège.

— Un appel pour vous.

Sa voix sèche me tira un frisson. À croire que cet homme décuplait mon instinct de protection rien qu’en passant près de moi. Entre le costume vert-de-gris, la cravate trop serrée, son attitude sévère, ses sourires qui ressemblaient à des grimaces et son ton glacial qui me donnait la sensation d’être une enfant de cinq ans sur le point de se faire punir, il me faisait frissonner d’angoisse. Le visage fermé, il ajouta :

— C’est votre père.



La bruine matinale avait laissé place à une pluie dense et serrée. Il n’y avait que quelques kilomètres entre le collège et le centre de soins, mais le trajet m’avait semblé durer une éternité. Éternité durant laquelle j’avais envisagé les solutions qui s’offraient à moi.

Garée sur le parking du centre, je ravalai mes larmes amères. J’avais beau tourner le problème dans tous les sens, il n’y avait plus de solution. La pluie frappait sur le pare-brise de ma voiture, et une buée opaque commençait à se former autour de moi. C’était exactement ce que je voulais : disparaître, me laisser engloutir et oublier que ma vie n’avait été qu’un amas d’embûches depuis mes dix-huit ans. À croire qu’on me punissait d’avoir eu une vie facile avant.

Je pris une profonde inspiration et vérifiai mon reflet dans le miroir de courtoisie. Je rassemblai mes cheveux dans une pince et tamponnai mes yeux humides du bout des doigts. J’avais hérité du regard de mon père, d’un bleu limpide et azur, qui tranchait avec ma longue chevelure brune et mon teint pâle. Je pinçai les lèvres, rassemblant les dernières miettes de courage et de force qu’il me restait pour sortir de la voiture.

J’agrippai mon parapluie et, tout en ouvrant ma portière, parvins à le déployer. Malgré la pluie et l’humidité qui s’infiltraient dans mes chaussures, je marchai lentement vers l’entrée. Je n’avais aucune hâte d’affronter la réalité, en particulier quand elle me conduisait dans une impasse.

Les portes automatiques s’ouvrirent, et je me réfugiai dans le sas. Je repliai mon parapluie et le déposai contre un mur. Je frottai mes pieds contre le tapis, ignorant la sensation fraîche et désagréable qui gagnait mes orteils. Le cœur battant et la gorge serrée, je franchis la seconde porte.

— Oh ! Valentine ! Vous avez fait vite !

— Je… J’ai pu m’absenter du collège cet après-midi.

Je rivai les yeux sur mes chaussures trempées. Je n’avais aucune raison de me sentir honteuse, pourtant, à chaque fois que je venais dans ce centre, la culpabilité me tenaillait. Nous nous étions promis d’être toujours là l’un pour l’autre. Et j’avais décidé de confier papa à une armada de soignants.

Il y a encore quelques mois, cela m’était apparu comme la meilleure solution. Techniquement, c’était aussi quasiment la seule.

— Le directeur vous attend dans son bureau.

— Et mon père ? interrogeai-je, dans un soupir las.

— Dans sa chambre. Il se repose.

La réceptionniste m’adressa un petit sourire compatissant, mais je n’étais pas dupe : mon père ne se reposait pas, il encaissait un énième calmant. Lors de ses crises les plus violentes, les infirmiers étaient parfois contraints de lui injecter un sédatif pour parvenir à le maîtriser. Sa carrure et sa force en faisaient un patient potentiellement dangereux.

Je remontai le couloir sur ma gauche, croisant quelques résidents en chaussons et pantalon de velours. Je détestais cet endroit et je détestais que mon père y soit assigné. Que l’homme adulé pendant des années se retrouve dans ce mouroir qui lui rappelait chaque jour sa lente déchéance me crevait le cœur.

Arrivée devant la porte du directeur, je pris une grande inspiration avant de toquer.

— Entrez !

J’ouvris la porte avec prudence, m’assurant que je ne le dérangeais pas. En me voyant, il accrocha un sourire poli à ses lèvres et, d’un mouvement du bras, m’invita à m’asseoir face à lui. En silence, il prit un dossier devant lui et en sortit une liasse de feuilles. Je refoulai un début de migraine. J’avais déjà assisté à ce genre de rendez-vous où les plus éminents spécialistes vous abreuvaient de termes techniques, d’échelles de mesure et de protocoles de traitement. Une fois qu’on faisait le tri parmi toutes ces formules complexes, on obtenait une seule vérité, douloureuse : l’état de mon père ne pouvait que se détériorer, et le traitement ne visait qu’à ralentir les symptômes de sa maladie.

— Mademoiselle Aubry, nous avions convenu de nous revoir au sujet de votre père.

— En effet. Je présume qu’il a fait une nouvelle crise ?

Tourner autour du pot et prendre des précautions ne servaient à rien. Je savais déjà que je n’allais pas aimer cette conversation et ses conséquences.

— Il était parfaitement en forme ce matin au petit déjeuner. En milieu de matinée, il a entrepris de faire une valise et de partir. Nous avons réussi à le raisonner et à lui faire comprendre qu’il vivait ici.

Je remuai sur ma chaise inconfortable, attendant le « mais » que je redoutais. Devant mon silence et ma mine fatiguée, le directeur poursuivit :

— Il a mangé avec les autres résidents à midi. Ce qui n’était pas arrivé depuis des semaines, je crois.

— Vu son état, mon père n’apprécie pas trop d’être confronté au regard des autres, justifiai-je.

— Oui, et c’est compréhensible. Quand il prend son traitement et qu’il suit les soins, votre père gère parfaitement sa maladie. Il travaille sa mémoire, retrouve certains automatismes, notamment sur les ateliers cuisine. Mais tous ces exercices sont très fatigants, et cela le conduit parfois à des crises de colère.

— Je sais. C’est pour cette raison que je l’ai fait prendre en charge ici. Votre centre est celui qui a les meilleurs résultats et…

— Nous avons eu beaucoup de mal à le maîtriser, précisa le directeur. Malheureusement, sa crise d’agressivité de cet après-midi a blessé une de nos infirmières et deux de nos résidents. L’un d’eux est actuellement aux urgences pour des points de suture.

Un frisson d’effroi me parcourut. Mon père avait toujours été une force de la nature, grand, carré et athlétique. Le sport de haut niveau avait contribué à le rendre encore plus musclé et endurant. Du haut de son mètre quatre-vingts et de ses quatre-vingt-dix kilos de muscles, il pouvait aisément s’imposer, et la colère et l’adrénaline ne faisaient que décupler cette force, le rendant incontrôlable.

— Je suis vraiment désolée, dis-je en cherchant un stylo et un morceau de papier dans mon sac. Est-ce que vous pourriez me donner les coordonnées de la famille pour que je leur transmette nos excuses et que…

— Mademoiselle Aubry, nous ne sommes plus en mesure d’accueillir votre père ici.

Même si je m’y attendais, cette information me fit l’effet d’une douche froide. Je me figeai sur ma chaise et tentai de reprendre ma respiration. J’ouvris la bouche, mais aucun son n’en sortit.

— Je crois qu’il serait préférable pour lui de retrouver un endroit familier. Chacune de ses crises a été déclenchée par son souhait de rentrer chez lui, et j’ai bon espoir qu’un environnement connu limite ses accès de violence.

— Je… Écoutez, on peut sûrement trouver un arrangement, au moins transitoire. Le temps pour moi de trouver une nouvelle maison de soins.

— Je peux vous laisser quelques jours, guère plus. Le temps de prendre vos dispositions.

Quelques jours. J’avais la sensation de tomber dans le vide. À mon grand désarroi, je ne m’écrasais pas. Ma chute durait, encore et encore, sans que rien ne l’arrête. Je parvins à m’éclaircir la gorge et à relever le menton, prête à quitter ce bureau avec le peu de fierté et de conviction qu’il me restait.

— Vous connaissez ma situation, soufflai-je. Vous savez qu’il n’y a que mon père et moi.

— Je le sais. Je peux vous communiquer une liste de centres de soins, mais je ne vous cache pas que les places sont rares.

Je retins mes larmes de toutes mes forces et sentis mes yeux s’embuer. J’avais lutté pour obtenir cette place pour mon père, je savais qu’il serait impossible d’en trouver une autre avant plusieurs mois. Le piège se refermait sur moi, et je n’avais aucune échappatoire.

D’un geste souple, le directeur du centre me tendit une liste des établissements de soins de la région. J’en connaissais la plupart, je les avais déjà contactés pour plaider la cause de mon père avant d’obtenir une place dans ce centre.

— Mademoiselle Aubry, la maladie de votre père est encore à un stade peu développé. Si vous le souhaitez, nous pouvons convenir d’une prise en charge externe, avec des soins et de la rééducation chaque matin. Il serait ensuite chez lui les après-midi. Cela lui permettrait certainement de retrouver un équilibre et de la sérénité.

— Vous savez que le problème n’est pas là. Mon père a besoin de quelqu’un en permanence. La dernière fois que je l’ai laissé seul, je l’ai retrouvé trempé des pieds à la tête : il était tombé dans notre piscine et n’avait aucune idée de comment se sécher, répliquai-je, énervée. Il oublie de s’habiller, parfois. Et, quand il y pense, il se met en tenue de sport et me parle de ne pas manquer son entraînement. Vous n’avez aucune idée de… de ce que c’est pour moi de le voir ainsi.

Cette fois, je ne retins pas mes larmes. Aux prémices de la maladie, j’avais mis les pertes de mémoire et les élucubrations de mon père sur le compte de la fatigue et du deuil de ma mère. Mais, lorsque les symptômes s’étaient installés, j’avais dû me rendre à l’évidence, et le diagnostic ne m’avait finalement pas vraiment surprise.

— Croyez-moi, mademoiselle Aubry, j’ai tout à fait conscience des effets de la maladie d’Alzheimer, notamment sur les proches.

Je passai mes mains tremblantes sur mes joues humides, tentant de me composer une attitude plus neutre et responsable.

— Le proche, corrigeai-je. Il n’y a personne d’autre.

— Des amis, peut-être ? Je sais que vous êtes fille unique mais, vu la carrière de votre père, vous devez certainement avoir des gens dans votre entourage qui peuvent vous aider.

— Non, personne. Il n’y a que nous deux.

Je repris mon souffle et me levai de ma chaise. Je tremblais de tous mes membres, incapable, malgré toute ma volonté, de contenir mes émotions. Je n’avais aucune solution. Garder mon père à la maison supposait d’y être en permanence, et donc que je démissionne de mon travail. L’idée de laisser tomber mes élèves et ma passion me révulsait. J’adorais mon métier et je ne pouvais pas concevoir de ne plus accompagner mes élèves. Ils me donnaient invariablement le sourire.

— On va se débrouiller, éludai-je.

— Je vais faire de mon mieux pour vous laisser le temps de vous organiser, assura le directeur du centre en se levant à son tour.

— Je… Pourriez-vous présenter mes excuses à ceux que mon père a blessés. Il… D’aussi loin que je me souvienne, il n’a jamais été violent et colérique.

— Cette maladie amène parfois de l’agressivité. Surtout dans les moments de lucidité. Il voulait vraiment sortir du centre.

— Il voulait s’entraîner, j’imagine. Il ne se souvient pas d’où il habite ni du prénom de ma mère, mais il sait qu’il doit s’entraîner.

Je ne récoltai qu’un sourire compatissant et une poignée de main d’encouragement. Cet homme venait de m’annoncer que ma vie allait prendre un virage drastique à cent quatre-vingts degrés, et il se contentait de me souhaiter bon courage.

— Je peux le voir avant de partir ? demandai-je d’une voix encore incertaine.

— Bien sûr. Je vais vous conduire à sa chambre.

J’espérais que derrière son masque impénétrable de directeur il culpabilisait de sa décision et qu’il m’accompagnait pour se dédouaner. Les bras croisés sur ma poitrine, je remontai une série de couloirs, avisant quelques résidents au passage. Le directeur les salua avec un sourire avenant - sourire dont je n’avais pas eu le privilège d’être gratifiée –, puis il s’arrêta devant la porte de la chambre de mon père.

— Il dort peut-être, mais vous pouvez rester aussi longtemps que vous le souhaitez.

Dans la mesure où nous étions hors des horaires de visites autorisées, je présumai qu’il me faisait une ultime faveur. Je hochai la tête et ouvris la porte, trouvant mon père endormi sur son lit. Comme je l’avais imaginé, il avait revêtu un survêtement et un T-shirt. Un bref sourire éclaira mon visage : quelle que soit la météo ou son état de forme, mon père resterait un éternel sportif, prêt à s’entraîner dès qu’on lui en donnerait l’occasion.

Je m’assis près de lui, observant les traits de son visage. Même si c’était un sommeil artificiel, son expression semblait apaisée. Il arborait une légère barbe, inhabituelle et striée de blanc, pourtant il n’avait rien perdu de sa superbe et restait athlétique et imposant. Sur son chevet reposait un cadre avec maman et moi en photo. Juste à côté, un pilulier bien rempli pour la semaine me rappelait à quel point la réalité était dure avec lui.

Me relevant du fauteuil, je me dirigeai vers la fenêtre. Elle donnait sur le parking du centre. Avec cette pluie et ce ciel couleur orage, sa chambre paraissait encore plus déprimante. Son lit, un fauteuil, une petite table et un écran de télévision accroché au mur ; ce confort sommaire m’avait semblé convenir le jour de son admission.

— On prendra soin de lui, avait assuré une des infirmières, pendant qu’une autre s’affairait à lui faire prendre son traitement.

À l’époque, cet homme, si fort, si puissant, si loyal avec maman et moi commençait déjà à se déliter peu à peu sous mes yeux. Dans son regard, un voile d’incertitude et de peur avait recouvert l’éclat de détermination qui le caractérisait.

— Voici son planning, avait ajouté la femme en me tendant une feuille.

Cette même feuille était maintenant accrochée au mur, près de son armoire. Les ateliers cuisine, les jeux collectifs, les séances de promenade strictement encadrées, les séances de kinésithérapie, les ateliers peinture… Je n’avais aucune idée de l’implication de mon père dans tout ça. C’était tellement à l’opposé de ce qu’il avait toujours fait et été. Je n’aurais pas dû être étonnée par sa rébellion et ses tentatives d’évasion. Pendant toute sa vie, mon père avait veillé à être libre de ses choix. Les seuls plannings qu’il avait religieusement suivis étaient ceux des entraînements et des matchs.

— C’est son anniversaire la semaine prochaine, avais-je murmuré, la culpabilité me serrant la gorge.

— On le fêtera. A-t-il des habitudes ? Un gâteau préféré ? Un rituel ? Nous pouvons aussi faire venir des gens de l’extérieur quelques heures pour le fêter avec lui.

— Il aime les gâteaux au chocolat. Ceux que ma mère préparait.

— Eh bien, on lui en fera un. Autre chose à savoir ?

— Il aime le sport. Ça, ça semble évident. L’océan et marcher dans le sable. Il s’est découvert une passion tardive pour la musique classique et peut écouter en boucle Vivaldi.

Je m’étais mordu la lèvre. Je ne savais pas du tout si mon père aimait vraiment ça ou si, à l’époque, c’était déjà un effet de la maladie. Désormais, chaque habitude de ces dernières années était sujet à caution.

— Avez-vous des albums photo, éventuellement ? On pourrait s’en servir pour stimuler sa mémoire.

— À la maison, oui. Mais il n’y a que maman, lui et moi sur les photos.

— Ce n’est pas très grave. On fera en sorte de le faire parler de ce dont il se souvient : les lieux, les événements, le contexte.

Alors, j’avais apporté nos albums. Et, la dernière fois que je les avais feuilletés avec lui, j’avais fini en larmes. Il s’était rappelé sa rencontre avec maman, le lieu de leur mariage, le moment précis où elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte. Nous avions ri et mangé un pot de glace que j’avais apporté en douce.

— D’ailleurs, tu sais pourquoi ta mère n’est pas venue ? m’avait-il demandé alors que j’étais sur le point de partir.

— On en a déjà parlé, papa. Tu te souviens ?

Il avait froncé les sourcils, creusant sa mémoire avec force. Je m’étais approchée de son lit et j’avais pris ses larges mains calleuses dans les miennes, attendant qu’il trouve la réponse. Ce qui était troublant, c’était la manière dont, parfois, certains souvenirs anecdotiques surgissaient avec une précision étonnante tandis que d’autres, essentiels, disparaissaient. À croire qu’inconsciemment mon père faisait le tri entre ce qu’il voulait conserver et ce qu’il voulait oublier.

— Maman a eu un accident de voiture, avais-je expliqué d’une voix douce.

À chaque fois que je devais lui rappeler que maman était morte, la même douleur atroce me compressait le cœur. Je revivais le moment où la police était venue à la maison, nous annonçant l’impensable. Puis je revoyais le cercueil, la cérémonie, mon père catatonique et le retour à la maison, lourd et pesant. Immédiatement, je m’étais dit : « Papa ne s’en remettra pas. » J’avais eu malheureusement raison.

— Un grave accident. Les médecins n’ont pas pu la sauver. Ça fait presque trois ans, maintenant.

Il avait simplement hoché la tête. Je n’avais aucune idée de ce qu’il ressentait. De la douleur, sans aucun doute. De la culpabilité, probablement, lorsqu’il réalisait qu’il avait oublié la mort de sa femme. De l’amertume, peut-être, quand il prenait conscience que la vie qu’il lui avait promise n’avait jamais eu le temps de se concrétiser.

— C’est vrai, avait-il murmuré. Tu mets des fleurs, sur sa tombe, hein ?

— Je le fais, papa. Chaque semaine, comme on l’avait dit.

— Des pivoines. C’est ce qu’elle préférait.

Au milieu de l’obscurité et des souvenirs perdus, la lumière jaillissait parfois. Il ne se souvenait plus qu’elle nous avait quittés, mais il se rappelait ses fleurs préférées. Ce seul détail suffisait à me faire sourire. C’était toujours mon père ; certes, perdu dans cette chambre terne et triste, mais l’éclat dans son regard était bien présent.

— C’est vrai, papa. De quoi d’autre tu te souviens ?

— Qu’elle détestait les carottes.

— Sa couleur préférée ? l’avais-je encouragé.

— Le rouge. J’entends encore son rire communicatif et pétillant. Je me souviens qu’on riait beaucoup, tous les trois.

J’avais acquiescé, heureuse de parler à mon père, comme si, soudain, le brouillard qui me tenait à distance de lui s’était volatilisé. Stimuler sa mémoire était devenu une habitude, je passais mon temps à le faire replonger dans le passé et je replongeais avec lui dans cette époque heureuse bercée d’amour et de complicité.

— Tu ris toujours ? m’avait-il soudain demandé, alarmé.

— Ne t’inquiète pas, papa. Je ris toujours. J’ai des amis.

— Vraiment ? Combien ?

— Quelques-uns.

C’était bien sûr un mensonge. J’avais Céleste, qui s’était autoproclamée mon amie. J’avais des connaissances, la plupart en lien avec Céleste. Je côtoyais des gens - Grégoire, Stella, Adrien, Gabrielle, Hugo, Camille, Anaïs –, participais à des soirées, échangeais des messages à l’occasion, mais je n’aurais pas su dire si j’avais de vrais amis, au pluriel.

Mon père s’étira et grogna en se réveillant. Je pivotai vers lui, et nous échangeâmes un sourire. Aujourd’hui, j’avais de la chance : le brouillard était dissipé.

— Bonjour, papa, lançai-je en m’installant près de lui.

— Bonjour, mon cœur. Tu ne devrais pas être au collège à cette heure ?

— Je me suis dit que tu apprécierais une visite.

— Tu es trempée, remarqua-t-il. Tu as apporté de la glace ?

— Pas aujourd’hui. Mais promis, j’y penserai la prochaine fois.

Un sourire lumineux éclaira son visage. Quand il était lucide, et quand il me voyait, mon père rayonnait de joie. Il savait pourtant très bien pourquoi il était dans cet établissement, il savait reconnaître les défaillances de sa mémoire, mais il détestait vivre dans ce qu’il appelait une prison sans barreaux.

— Tu jures ? fit-il en tendant le petit doigt dans ma direction.

Je le crochetai autour du mien, et nos regards azur se perdirent l’un dans l’autre. Au milieu du chaos de ma vie, de la pluie glaciale et des souvenirs emmêlés, certaines choses étaient immuables : son amour de la glace, ses inquiétudes de père et nos promesses.

Toujours là, l’un pour l’autre.





Chapitre 3




Je me rappelais maintenant pourquoi je ne venais pas souvent en France. Bien qu’une partie de ma famille du côté de ma mère y soit encore installée, bien que je parle plutôt bien la langue et même si j’adorais les petits plats que ma mère me préparait quand j’allais lui rendre visite - son hachis parmentier était à damner un saint, et sa mousse au chocolat aurait pu corrompre une escouade de scouts –, la France était sacrément loin.

Vingt-quatre heures de vol, en comptant l’escale à Doha. Ajoutez à ça, la nourriture infâme des compagnies aériennes, les ronflements intempestifs de mon voisin de gauche et le fait que les sièges des avions, même en classe affaires, ne sont pas faits pour contenir des types de mon gabarit, et vous avez une idée de mon humeur à la sortie de l’avion.

Les jambes engourdies et réprimant un bâillement, je me traînai presque jusqu’à la zone des bagages. D’une main, j’abattis mon épaisse chevelure et vissai ma casquette sur le crâne pour la retenir. Du regard, je balayai la foule hagarde autour de moi ; de toute évidence, je n’étais pas le seul à avoir peu dormi. Les valises commencèrent leur défilé, et j’attendis patiemment, les yeux rivés sur le tapis roulant, que les miennes arrivent.

Après quelques minutes et malgré l’agitation dans la zone, je devinai quelques regards dans ma direction. Entre ma carrure imposante et ma haute taille, je ne passais jamais vraiment inaperçu. J’esquissai un bref sourire en direction d’un groupe de jeunes, récoltant quelques signes de la main. J’avais pris ma retraite depuis trois jours et, à mon grand soulagement, on ne m’avait pas encore rayé de la carte.

Quinze minutes plus tard, un sac sur l’épaule et deux valises derrière moi, je débouchai dans le hall d’arrivée de l’aéroport. Adrien m’attendait, souriant largement, un panneau à la main.

— Tu as cru que je ne te reconnaîtrais pas ? demandai-je en arrivant à sa hauteur.

— J’ai toujours rêvé de faire ce genre d’accueil dans un aéroport : un panneau, le soleil et ma voiture qui attend en double file.

— Il pleut, lui fis-je remarquer. J’ai loué une voiture, et ton panneau dit « Luke, je ne suis pas ton père ».

— J’ai dit que j’en avais toujours rêvé, pas que j’avais réalisé mon rêve. De toute façon, je suis venu en bus : je savais que la star australienne dédaignerait mon humble véhicule. Qu’est-ce qu’on fait ? Une poignée de main furtive ou une franche accolade virile ?

Mon cousin m’adressa un sourire et, l’instant suivant, nous nous serrions dans les bras, heureux de nous revoir. Nos mères étaient sœurs, et nous avions le même âge ; enfants, nous avions passé la majorité de nos week-ends et de nos vacances ensemble. Malgré le déménagement de toute ma famille et ma carrière à l’autre bout du monde, nous avions réussi à conserver un lien très fort.

— C’est chouette de t’avoir ici, dit-il en me libérant.

— Je suis venu pour elle : de toute évidence, ta fiancée a besoin d’un soutien psychologique.

— Quand je l’ai laissée ce matin, dans mon lit, elle avait l’air plutôt ravie de son sort.

— J’ai déjà partagé un lit avec toi. Crois-moi, je sais exactement pourquoi elle était ravie de se retrouver seule entre les draps.

Sans me demander mon avis, il agrippa une de mes valises et se dirigea sur sa gauche, en direction des boutiques et des agences de location de voiture.

— Rappelle-moi pourquoi je suis venu te chercher ? s’enquit-il.

— La famille, c’est sacré, répondis-je en entourant ses épaules de mon bras. C’est moi ou tu te tasses ?

— Je ne me tasse pas. En revanche, ton ego semble avoir pris de l’ampleur, non ?

— C’est pour ça que j’ai loué une voiture d’adulte et que je refuse de monter dans ton pot de yaourt.

Adrien secoua la tête et retint un rire. Pendant des années, je l’avais considéré comme mon meilleur ami. J’étais heureux de constater que l’éloignement géographique et ma carrière n’avaient pas mis à mal notre mode de fonctionnement.

— Une voiture d’adulte ou de retraité ? reprit-il.

Je lui adressai un regard sombre et m’accoudai au comptoir de la société de location. La jeune employée me dévisagea avant de rougir et de baisser les yeux. J’entendis Adrien soupirer près de moi et je me retrouvai catapulté plusieurs années en arrière, à l’époque où, pendant qu’Adrien peinait à parler aux filles, il me suffisait d’un sourire pour les séduire.

— Bonjour, j’ai une réservation au nom de Luke Harnett.

L’employée pinça les lèvres, tapotant sur son clavier, avant de se lever de sa chaise pour récupérer mon dossier. Je la suivis du regard, mes yeux détaillant sa blouse si fine qu’elle était presque transparente et son jean parfaitement ajusté sur ses fesses.

— Demande-lui au moins son prénom, murmura Adrien près de moi.

— Je ne fais que regarder, souris-je.

— C’est bien ce que je dis. Tu es au courant qu’elles savent parler aussi ? Si mes souvenirs sont bons, tu les abordes, tu te présentes, tu leur demandes leur prénom. Ensuite, tu enchaînes sur la météo ou sur le fait que tu allais justement t’offrir un café. Ça me semble tout à fait à ta portée !

J’arquai un sourcil, m’attardant à nouveau sur la silhouette exquise de l’employée. Son jean moulait ses jambes longues et fines, et elle portait une paire d’escarpins qui réveillaient mes fantasmes les plus inavouables. Ma dernière relation sérieuse remontait à presque cinq ans. Depuis, sans vraiment le choisir, j’avais enchaîné les aventures sans lendemain. Dans la mesure où je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie, la vivre sans attaches me semblait la meilleure solution.

— Vous n’avez pas renseigné de date de restitution pour le véhicule.

La voix fluette de l’employée me tira de mes pensées. Elle déposa un stylo sur le comptoir et une liasse de documents à signer.

— Je ne sais pas encore quand je la rendrai.

— Tu n’as pris qu’un aller simple ? m’interrogea Adrien.

— Comme tu l’as dit, je n’ai plus d’excuses. Je rentrerai quand j’en aurai envie, expliquai-je en signant les documents.

— Voici les clés. La voiture est garée sur le parking extérieur, zone 2.

L’employée m’adressa un ultime sourire qui ressemblait plus à une invitation qu’à une formule de politesse. Je la saluai d’un hochement de tête et glissai l’anneau du trousseau de clés autour de mon index. Accompagné d’Adrien, je sortis de l’aéroport et trouvai aisément l’emplacement de ma voiture.

— C’est plus imposant que ce que j’avais imaginé, commenta mon cousin.

— Ça, c’est une vraie voiture !

— Je parlais de ton ego. Le rouge, c’est pour crâner, j’imagine ?

— Pur hasard.

J’ouvris le coffre du 4x4 et y déposai mes valises. Adrien s’installa côté passager, pendant que je m’asseyais derrière le volant. La voiture démarra dans un vrombissement qui me tira un rire ravi, et mon cousin secoua la tête.

— La couleur, la taille, le bruit de fusée. Je suis en train de me dire que notre chambre d’amis va te sembler étroite.

— Ça sera parfait. Je suis vraiment content d’être là. Maintenant, si tu m’expliquais comment tu as réussi à convaincre Stella de t’épouser ?

Si mon métier m’avait permis des séjours en France à l’occasion des matchs, je n’étais pas revenu dans la région de mon enfance depuis plus de cinq ans. Lors de ma dernière visite, nous avions fêté mon anniversaire et le diplôme d’Adrien. Depuis, ce dernier avait monté son entreprise de webmarketing, devenue florissante, Stella et lui étaient tombés amoureux, et j’avais remporté trois championnats nationaux.

Cinq ans. J’avais la sensation que plusieurs vies s’étaient déroulées et que j’avais, parfois, manqué l’essentiel.

Le décor, lui, n’avait pas changé. Des pins immenses bordaient toujours la route, le sable se mêlait au vent et au parfum d’iode, le trajet depuis l’aéroport était toujours aussi interminable. Avec Adrien, nous échangeâmes sur nos familles respectives et leurs dernières tribulations : le divorce inattendu de ses parents, le départ de sa sœur pour l’Afrique du Sud, la passion nouvelle et dévorante de mon père pour le golf. Je constatai avec plaisir que ma relation avec Adrien n’avait pas pâti de mon absence ; nous riions toujours des mêmes blagues, et notre dynamique visant à nous moquer l’un de l’autre était toujours aussi forte.

C’était rassurant. Maintenant que le sport de haut niveau appartenait à mon passé, j’appréciais de pouvoir me raccrocher à ce qui était durable.

Quand nous arrivâmes, Stella nous attendait sur le pas de la porte de leur maison. Le quartier résidentiel était cossu, calme et coincé entre l’océan et une immense forêt de pins, dans laquelle Stella avait toujours adoré se balader.

Je garai ma voiture dans la cour, et elle avança dans notre direction, sans masquer le sourire moqueur sur ses lèvres. Ces cinq dernières années ne l’avaient pas changée : elle avait toujours ses longs cheveux châtains cascadant sur ses épaules, son teint perpétuellement bronzé et une pointe de bienveillance dans le regard qui pouvait vous apaiser en toutes circonstances. À côté d’elle, Adrien, avec ses taches de rousseur et ses cheveux blond vénitien avait gardé son air poupon.

— Vraiment, Luke ? Un 4x4 rouge ? fit-elle, incrédule.

— J’ai choisi le modèle, pas la couleur, me défendis-je.

— Est-ce que tu as encore grandi ? demanda-elle dans un rire, alors que je descendais de l’habitacle.

— Grosse voiture, musculation à outrance, on n’a pas un psy dans nos relations ? marmonna Adrien.

— Stella, que fais-tu avec un être si désagréable ? l’interrogeai-je en la serrant dans mes bras.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et enroula les bras autour de ma taille. Sa fine silhouette épousa mon corps, et je nichai le visage dans sa longue chevelure. La sentir contre moi me tira un soupir de nostalgie. Je m’en voulais d’avoir mis autant de temps à revenir. Cinq années. Certes, j’avais eu une belle carrière, mais je savais qu’en dehors de ça ma vie était bien vide.

— C’est bon de te revoir, Luke, dit-elle d’une voix tremblante.

— C’est bon de revenir ici, répondis-je.

Stella avait toujours été dans nos vies, gravitant dans notre cercle d’amis. Plus jeune, elle participait à nos soirées, assistait aux matchs et cuisinait pour notre petit groupe. Je ne me rappelais plus vraiment qui nous l’avait présentée, mais je lui en étais reconnaissant. Adrien et Stella faisaient partie des piliers de ma vie, m’aidant à garder les pieds sur terre, même à distance.

— Combien de temps restes-tu ? demanda-t-elle en s’écartant de moi.

— Jusqu’à ce que tu me vires parce que je mange trop !

— Bon sang, Luke ! Pourquoi défies-tu cette femme ? J’ai pris cinq kilos en deux ans. Son but ultime est d’engraisser l’humanité, grogna Adrien.

Mon cousin récupéra mes bagages dans le coffre de la voiture ; j’enroulai un bras autour des épaules de Stella, et nous le suivîmes à l’intérieur de la maison. Le salon était éclairé par une lueur douce et donnait directement dans la cuisine. Il était à l’image de Stella : chaleureux et simple. Un grand canapé d’angle beige, habillé de quelques coussins épais, délimitait le coin salon. Une table en bois garnissait le coin salle à manger, d’où on pouvait deviner la cuisine, aux meubles laqués bleu foncé. Le parfum de viande mijotée qui flottait dans la maison était alléchant et réconfortant. Mes souvenirs ne rendaient pas justice aux talents culinaires de Stella. Malgré ma fatigue, mon ventre gargouilla.

— Ta chambre est au bout du couloir, expliqua Adrien, tout en y traînant mes valises.

— Merci de m’héberger. J’aurais pu me prendre un appartement ou louer une maison pour…

— Ne sois pas idiot, on adore t’avoir ici. Qu’as-tu fait à tes cheveux ? demanda Stella alors que je retirais ma casquette.

— Je suis en guerre, tu le sais bien.

En riant, elle parvint à passer une main dans ma chevelure épaisse, tirant sur mes ondulations blondes. Puis, posant les mains sur mes joues, elle planta le regard dans le mien. Ses iris noisette me scrutèrent, et elle m’adressa un sourire chaleureux.

— Comment vas-tu ?

— Jetlag, résumai-je.

Elle caressa mes joues de ses pouces, cherchant à savoir si je disais la vérité. Je n’avais aucune idée de la réponse qu’elle attendait, mais je devais admettre qu’elle savait me faire parler mieux que personne.

— Et fin de carrière, admis-je.

— Tout ira bien, répondit-elle, déposant un baiser sur ma joue avant de me libérer.

Je hochai mécaniquement la tête. Dans les faits, je n’aurais pas dû être aussi tourmenté : j’avais choisi de prendre ma retraite, j’avais suffisamment d’argent pour vivre sereinement et j’étais encore assez jeune pour trouver une nouvelle voie. Mais l’absence de billet de retour pour l’Australie signifiait que je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire durant les prochaines semaines. Ce vide était inédit dans ma vie et, quelque part, cette liberté totale m’effrayait.

Stella se dirigea vers la cuisine, et je la suivis des yeux, sentant une soudaine lassitude me gagner.

— T’as eu ta chance, mec, lâcha Adrien en ricanant, tout en désignant le canapé derrière moi.

— Elle est trop bien pour moi. Et pour toi aussi, de toute façon. Stella, n’épouse pas ce type ! criai-je, en direction de la cuisine. Je suis certain qu’on peut recoller les morceaux !

Stella leva un sourcil, s’affairant à vérifier la cuisson de ses légendaires cannellonis. Elle risqua un sourire, et je sus dans l’instant qu’elle repensait au seul rencard que nous avions eu. Un vrai fiasco.

— Nous étions trop amis pour qu’il se passe quelque chose, me rappela-t-elle. Je ne fantasmais pas vraiment sur toi, tu sais.

Je réprimai un cri faussement outragé. À l’adolescence - et encore maintenant, il me semblait –, j’avais bénéficié d’un physique avantageux et je n’avais jamais eu de mal à séduire les filles qui me plaisaient, tant que cela restait peu sérieux et source d’amusement.

— Même pas un peu ? demandai-je, légèrement vexé.

— Même pas un peu.

— Tu as préféré Adrien à… moi ? Tu as préféré un mec qui passe son temps à parler algorithme et statistiques à… ça ?

Je désignai mon propre corps, provoquant volontairement Stella. Contrairement aux autres filles, elle n’avait jamais été impressionnée par mon physique. Elle se moquait d’ailleurs ouvertement de toutes celles qui me couraient après, estimant que je valais mieux que d’être considéré comme un bout de viande.

— Je le préfère toujours, corrigea-t-elle. Et je vais même le préférer pour toujours.

— J’ai le cœur brisé.

— Tu t’en remettras.

— Je ne crois pas.

— J’ai fait du tiramisu en dessert.

— Je me sens déjà mieux. On passe à table ?



Parce qu’il faisait encore doux malgré l’heure tardive, Adrien et Stella me proposèrent de prendre un verre dans le bar d’un de leurs amis. Ce dernier venait de monter son entreprise et misait sur la saison estivale à venir pour réussir son ouverture. Le bar donnait directement sur la plage, et la terrasse se confondait avec le sable, offrant une vue imprenable sur l’océan. Elle était surmontée d’une pergola, décorée de guirlandes lumineuses. Le bois tenait une place de choix dans tout le bar, du sol aux tables, en passant par les deux tabourets hauts qu’Adrien et moi occupions. J’entourai ma bière de mes mains, écoutant depuis dix bonnes minutes mon cousin disserter sur sa future union.

— Stella veut faire quelque chose de simple et… Quoi ? fit-il en voyant mon sourire s’élargir.

— Rien ! Juste… Vous avez l’air très heureux, et ça me fait un peu bizarre de me dire que tu vas te marier.

— J’ai plus de trente ans, ce n’est pas non plus anormal.

— Non, je sais. Mais je me souviens encore de nos soirées d’ados, à l’époque où Stella était raisonnable et refusait de nous suivre dans nos âneries.

— Elle s’est toujours montrée plus intelligente que moi.

— Puisqu’elle a accepté de t’épouser, je me permets d’en douter. Ce que je voulais dire, c’est… bon sang, où sont passées toutes ces années ?

Je contemplai la mousse de ma bière, me perdant dans mes souvenirs d’adolescence. Cette soudaine nostalgie était sûrement due à ma retraite récente. À force de voir des rétrospectives de ma carrière, je replongeais plus volontiers dans mes vieux souvenirs, et ma visite en France les ravivait encore plus.

— Il me semble que depuis que l’ado de seize ans est parti, il a remporté quelques matchs et est devenu une sorte d’idole pour les hommes, comme pour les femmes.

— Pas si mal, hein ? fis-je.

— Pas si mal. Du temps, tu en as maintenant.

Je poussai un soupir, réalisant effectivement que j’avais du temps. Tout mon temps. Trop de temps.

Le regard de mon cousin navigua sur la salle derrière moi. Stella et quelques-unes de ses amies étaient attablées autour de cocktails et riaient aux éclats. Elle repoussa sa longue chevelure brune et, comme si elle avait senti qu’on l’observait, releva les yeux dans notre direction.

— En tout cas, moi, je ne veux pas passer mon temps sans elle. C’est aussi pour ça qu’on veut se marier rapidement.

Il lui adressa un clin d’œil, et Stella lui répondit de la même façon. Un bref sourire étira mes lèvres. J’avais la sensation désagréable de tenir la chandelle. Et, si j’étais vraiment honnête, je ne pouvais pas ignorer la pointe d’envie qui me piquait l’estomac. J’avais passé la plus grande partie de ma vie avec des sportifs professionnels, et ma carrière avait été ma priorité. Désormais, je réalisais brutalement à quel point j’étais seul.

— D’ailleurs, je vais avoir besoin d’un témoin, reprit mon cousin.

Je le dévisageai quelques secondes, avant de réagir.

— Oh ! merde. Tu veux que je sois ton témoin ? !

— Toi, ton ego, ta voiture…

— Tu réalises qu’on va devoir passer par l’étreinte virile, encore une fois ?

Je ne lui laissai pas le temps de répondre et sautai de mon tabouret. Nous nous étreignîmes avec force, et je le félicitai à nouveau pour son mariage à venir. La jalousie et mes états d’âme avaient laissé place à la fierté. Adrien était heureux, et je me réjouissais de participer à son histoire avec Stella.

— Je n’ai pas pris mon smoking, avouai-je.

— Je te l’ai dit, on fera très simple, pieds nus sur la plage. Fabien nous prêtera la terrasse du bar. Tu arriveras à pondre un discours ?

— Tu rigoles ? J’ai tout un tas de dossiers très compromettants…

D’un geste de la main, je commandai deux bières supplémentaires. Le décalage horaire commençait à se manifester, mais j’avais trop de temps à rattraper avec Adrien pour envisager d’aller dormir. Et ici, au moins, je n’étais pas scruté en permanence.

— ça te force à rester au moins jusqu’à l’été, déclara Adrien.

— Ça ne me force à rien du tout. Hormis te pourrir la vie, je n’ai rien de prévu pour les prochaines semaines.

— Stella m’avait pourtant prévenu de bien réfléchir avant de te le proposer.

— Ce qui ne fait que confirmer ce que j’ai toujours dit : tu ne mérites définitivement pas cette fille !





Chapitre 4




J’avais fait tout mon possible pour repousser l’échéance. Mais, après trois nuits à cogiter en vain, je savais que je ne pouvais plus y échapper. Ce matin encore, j’avais épluché mon emploi du temps, tentant de trouver une solution à mon problème.

Je relevai les yeux vers le mur en face de moi et finis par me lever de ma chaise inconfortable. Muller, le principal, n’était jamais à l’heure. J’approchai de la fenêtre et observai les jeunes joueurs de rugby. Le terrain avait séché, mais leur jeu était toujours aussi heurté et maladroit. De l’autre côté du terrain, l’entraîneur s’époumonait, hurlant des instructions avec un air revêche sur le visage. L’association sportive du collège misait beaucoup sur les sports collectifs. En constatant leur niveau de jeu, je me demandais si une nouvelle coupe allait garnir les étagères du principal cette année.

— Valentine ? fit une voix derrière moi.

Je pivotai pour faire face à Muller. Avec son costume un peu trop petit, sa calvitie mal dissimulée et une tendance à l’hyper transpiration, il me fit presque frissonner. Je savais que j’allais devoir plaider ma cause, supplier peut-être, voire même carrément mendier. En temps normal, demander de l’aide n’était pas vraiment dans mes habitudes. J’avais appris à vivre et à grandir seule, juste avec l’appui et le soutien de mes parents.

Solliciter quelqu’un pour qu’il me rende service me faisait grimacer.

Solliciter quelqu’un que je détestais pour qu’il me rende service me retournait l’estomac.

— Que pensez-vous de notre équipe ? demanda-t-il en approchant de la fenêtre.

— Ils ont l’air bons, mentis-je.

— Nous avons un jeune très prometteur, expliqua-t-il en désignant un garçon élancé qui courait à toute allure pour marquer un essai.

— En effet. Il est impressionnant.

Je tirai sur les manches de mon gilet, cherchant un moyen de ramener la conversation sur le sujet qui m’avait condamnée à demander cette entrevue.

— Je crois que nous avons de bonnes chances pour le championnat régional, non ? reprit-il avec un sourire ravi.

— Certainement.

Un nouveau coup d’œil vers la fenêtre me confirma l’inverse. J’avais assisté à de nombreux matchs de mon père ainsi qu’à un nombre incalculable d’entraînements ; je pouvais donc déceler en un coup d’œil les failles dans une stratégie ou une faiblesse chez un joueur. Notre équipe manquait cruellement de cohésion, de vitesse et de détermination.

Ils n’avaient aucune chance de gagner.

— Vous vouliez me parler ?

J’étouffai un soupir de soulagement. D’une main, Muller m’indiqua l’entrée de son bureau et m’invita à le devancer. Il s’installa sur son fauteuil en similicuir, me toisant avec un petit sourire aux lèvres. Je me demandais maintenant si j’avais bien fait de venir ici. Peut-être que je pouvais trouver une autre solution, solution où je n’aurais pas à être redevable à cet homme suffisant. Je triturai les manches de mon gilet, le cœur battant et vaguement nauséeuse.

— Je ne vous ai pas demandé de nouvelles de votre père, d’ailleurs.

Je relevai les yeux vers lui, sans comprendre.

— Vu que le centre de soins vous a appelée directement ici, je suppose que c’était important, me rappela-t-il, sans masquer l’ombre d’un reproche.

— Oui, c’est le numéro d’urgence. Je… Écoutez, c’est justement l’état de santé de mon père qui m’amène ici.

Je pris une profonde inspiration et ravalai la boule de nervosité coincée dans ma gorge. Je le faisais pour mon père, pour qu’il se sente mieux, pour qu’il ait la vie la plus normale possible. Normale. Ce mot à lui seul me faisait grimacer.

— J’aimerais un aménagement de mon emploi du temps, afin de m’occuper de mon père. Il revient à la maison en fin de semaine.

— Un aménagement ? En cours d’année ?

— L’idée serait de basculer mes cours de l’après-midi aux matinées. Cela ne concerne que quelques heures et…

— Valentine, ce n’est pas la politique de l’établissement. Songez que cela pourrait aussi mettre à mal l’organisation de vos collègues, surtout avec un délai si court.

— Je sais, j’en suis tout à fait consciente. Mais certains ont déjà donné leur accord de principe, et sincèrement…

— Valentine, dans cet établissement, c’est encore moi qui décide. Alors, ils ont peut-être donné leur accord, ils sont peut-être serviables avec vous et votre célébrité locale de père, mais je refuse de changer quoi que ce soit.

— Monsieur Muller, je vous assure que…

— C’est non, Valentine. Si je commence à faire une exception pour vous…

— Je n’ai pas d’autres solutions, le coupai-je. Le centre de soins ne peut plus héberger mon père, et il ne peut pas rester seul les après-midi.

— Je suis certain que vous pouvez vous offrir les services d’une aide à domicile.

Il se leva de son fauteuil, signifiant ainsi la fin de notre entretien et de mes espoirs. Sa dernière remarque perfide m’avait figée sur place. Certes, mon père avait encore de belles économies, mais la perspective de le laisser avec une inconnue ne me plaisait pas. Nous avions vécu en vase clos pendant des années, ouvrir notre maison et notre famille à des inconnus était impensable.

— Monsieur Muller, insistai-je, j’ai vraiment besoin…

— Valentine, je ne peux pas accéder à votre demande. Mais vous pouvez toujours écrire à l’inspecteur pour refaire une demande officielle. Sinon, en dernier recours, vous pouvez aussi demander une disponibilité.

— Mais je ne veux pas cesser les cours. Je souhaite juste adapter mon emploi du temps ! Il suffirait de…

— Comme je le dis souvent aux élèves : je ne transige pas sur les caprices.

Je serrai les poings de frustration. Des larmes amères me brûlaient les yeux, mais je refusais de les lui offrir. Il aurait été bien trop heureux de constater son petit pouvoir sur ma vie. Comment avais-je pu penser une seconde qu’il ferait preuve d’humanité ? J’aurais dû me douter que cette initiative était vouée à l’échec.

— Je suis certain que vous allez trouver une solution, acheva-t-il en ouvrant la porte de son bureau.

— Certainement, oui.

Je ne pris même pas la peine de le remercier pour son temps. Ce type avait piétiné mes plans en quelques minutes, sans se préoccuper des conséquences. Je quittai le collège en colère et désemparée. Mes mains tremblaient sur le volant, et je serrai les dents si fort que mes mâchoires me faisaient mal.

Je n’autorisai mes larmes à couler qu’une fois à la maison. Depuis l’annonce du centre de soins, j’avais la sensation de pleurer en permanence. Les nerfs à fleur de peau, je tentai de reprendre mon calme, réfléchissant déjà aux appels à passer dès demain. Agences, hôpitaux, centres de soins : j’allais devoir écumer toutes les solutions pour aider mon père. Pour la première fois depuis longtemps, la solitude que j’appréciais d’ordinaire me pesait lourdement.

Assise sur mon lit, je contemplai le mur de ma chambre. Immaculé, propre, net. J’avais toujours aimé peindre et dessiner, et ce mur blanc avait représenté un beau projet. Sauf que cette fois je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. L’inspiration, l’envie… Tout me manquait. La vibration de mon téléphone me sortit de mes pensées sombres.

J’ai récupéré deux colis pour toi. Tu veux passer ? Il me reste un peu de tiramisu. S.





J’avais envie de me faire couler un bain, de me servir un verre de vin et d’oublier mon petit marasme personnel. J’essuyai mes larmes du bout des doigts et me redressai. Mon reflet dans le miroir ne m’apprit rien que je ne savais déjà : j’avais les yeux gonflés et rouges, mes longs cheveux bruns tombaient sur mes épaules, encadrant mon visage terne. Malgré tous mes efforts, cacher mon désarroi s’avérait impossible. Mon regard vide parlait pour moi. Je décidai d’attacher mes cheveux grossièrement et me forçai à sourire.

— Je fais carrément flipper, maintenant, grommelai-je.

Je vérifiai ma tenue, miraculeusement vierge de traces de peinture, et décidai de déboutonner mon gilet pour laisser apparaître mon débardeur noir. Je changeai mon jean pour un autre, un peu plus ajusté, et enfilai une paire de tongs.

Je connaissais Stella depuis un an. Alors qu’elle attendait Céleste à la sortie du collège, cette dernière me l’avait présentée. À mes yeux, elle ressemblait à une véritable icône de mode échappée d’un magazine. Stella ne marchait pas, elle semblait défiler en permanence. Je me souvenais parfaitement de notre première rencontre : elle, sublime dans une robe rouge rubis, avec sa chevelure châtain qui cascadait en boucles parfaites sur ses épaules ; moi, avec un vulgaire jean bleu délavé, mes baskets préférées et un pull large.

Jusqu’ici je n’avais jamais ressenti le besoin de plaire, ni même l’envie, mais chaque fois que je voyais Stella j’essayais de réduire le fossé qui nous séparait.

Merci beaucoup. J’arrive.





La maison de Stella et d’Adrien était à quelques pas de la mienne. J’avais la chance de bénéficier de la vue sur l’océan, quand Stella s’enivrait du parfum des pins qui bordaient son jardin. À mon arrivée chez elle, je sonnai à la porte, espérant afficher un visage neutre.

— Tu réalises que tu peux entrer sans frapper, non ? fit-elle en m’accueillant chez elle d’un geste de la main.

— Euh… Non. Je… Je ne voulais pas surgir comme ça, sans prévenir.

— Dans la mesure où je t’invite… Un thé ?

J’acquiesçai avec un bref sourire. Mon expérience des relations amicales était si limitée que j’étais incapable de me sentir à l’aise en compagnie d’autres personnes. Vivre à l’écart pendant des années avait laissé des traces. Je ne pouvais même pas considérer cela comme de la prudence - Stella ne me voulait certainement pas de mal - mais plutôt comme un réflexe pavlovien.

J’attendis qu’elle me propose de m’asseoir autour de sa table à manger avant de m’y installer. L’odeur de pin flottait subtilement dans l’air, à peine masquée par un parfum de cuisine italienne. Dans le salon, je repérai un plan d’architecte, maintenu sur une table inclinée par deux lourds presse-papiers.

— Tu as l’air fatiguée, sourit-elle en déposant une tasse devant moi.

— J’ai eu quelques insomnies.

— Quelque chose qui te tourmente et dont tu voudrais parler ?

Je secouai la tête, me concentrant sur la part de tiramisu que Stella venait de me servir. Je réalisai que j’avais vraiment faim et que mon repas de midi avait été aussi frugal que gâché par l’angoisse de mon rendez-vous avec Muller.

— Tu sais, Valentine, on ne se connaît pas depuis très longtemps, mais si tu as besoin de parler à quelqu’un… ou d’un coup de main, je serai ravie de t’aider.

— Je sais. C’est… Disons que j’ai l’habitude de me débrouiller toute seule. C’est délicieux, Stella, merci.

Elle m’adressa un sourire réconfortant qui me fit culpabiliser de ne pas être plus avenante. J’aurais aimé être comme Céleste : à l’aise, chaleureuse et drôle.

— J’ai juste appris une mauvaise nouvelle, avouai-je finalement.

— Je suis vraiment désolée. Rien de grave, j’espère ?

— Non. Ce n’était pas prévu, c’est tout, et je ne suis pas le genre de fille qui aime les surprises.

Je me réfugiai dans ma tasse de thé. J’avais la sensation de m’apitoyer sur mon sort et je détestais la lueur de pitié qui brillait dans le regard de Stella. Après ma cuisante entrevue avec Muller, j’avais besoin de bomber le torse et de retrouver ma fierté. Soudain, une porte claqua, et j’entendis une litanie de jurons, savoureux mélange d’anglais et de français.

— En parlant de surprise, dit Stella en étouffant un rire dans son mug de thé.

Je tournai la tête vers le couloir, entendant un homme grommeler, avant de le voir apparaître. Face à moi, Stella haussa un sourcil, pendant que je me planquais soudainement derrière mon mug. Manger mon tiramisu m’apparaissait maintenant comme une véritable urgence.

— Ça va ? fit Stella, sans se départir d’un sourire moqueur.

Du coin de l’œil, je vis un homme frotter furieusement sa chevelure blonde, comme pour estomper une douleur persistante. Je pris une bouchée de mon gâteau, faisant tout mon possible pour ne pas laisser mes yeux naviguer sur lui. Je ne l’avais qu’entraperçu une furtive seconde, mais je savais déjà qu’il portait un boxer rouge. Et rien d’autre.

— La fenêtre est basse, expliqua-t-il.

— Tu as encaissé le décalage horaire ? reprit-elle.

— Quelle heure est-il ?

— Presque 17 heures. Il y a de l’aspirine dans la cuisine, si tu en as besoin.

— J’ai connu pire.

Même sans le regarder, je détectai l’ombre d’un sourire dans sa réponse. Je devinai aussi une intonation particulière, comme une pointe d’accent, que je ne parvenais pas à resituer. Je posai ma cuillère, incapable d’avaler la moindre bouchée, et bus une gorgée de mon thé. La timidité me paralysait, et je cherchais déjà un prétexte pour quitter cet endroit au plus vite.

— Je parlais de la bouteille de whisky vide que j’ai trouvée sur le plan de travail. Adrien m’a réveillée ce matin pour me demander où était la boîte, je me suis dit que j’allais la garder à portée de main pour toi aussi.

— Je vais me répéter, mais… j’ai connu pire.

Le son de sa voix était de plus en plus net, et je décelai à nouveau cette légère aspérité dans certaines inflexions des voyelles. C’était presque imperceptible, mais l’entendre jurer en anglais ne laissait pas vraiment de place au doute : ce type n’était pas d’ici.

— Adrien ne devrait plus tarder à rentrer. Je doute qu’il fasse des heures supplémentaires avec la gueule de bois.

— C’est un petit joueur. La bouteille était déjà entamée quand il l’a sortie ! Stella, il est encore temps de changer d’avis pour un homme qui te réveillera de façon bien plus satisfaisante le matin !

Je manquai de m’étouffer avec mon thé et fis tout mon possible pour réprimer une violente quinte de toux. Stella me scruta avec inquiétude, posant la main sur mon dos pour s’assurer que je n’allais pas mourir honteusement dans son salon.

— Il plaisantait, dit-elle avec une mine désolée. Il fait toujours ça et après il ose me demander pourquoi j’ai toujours refusé de sortir avec lui.

Relevant les yeux vers l’inconnu, elle lui offrit un regard sombre. Elle me tendit une boîte de Kleenex, et j’épongeai mes yeux bordés de larmes. Je n’étais déjà pas une grande bavarde, après ce petit épisode humiliant je ne risquais pas de parler davantage.

— Tout va bien ? demanda-t-elle.

Je me contentai de hocher la tête, toussant à nouveau, le visage caché entre les mains. Quand enfin je parvins à reprendre mon souffle, je gardai les doigts crispés autour de ma tasse, gênée et tendue. Un parfum d’agrumes chatouilla mes narines, et je me figeai encore plus en comprenant que l’invité de Stella était tout près de moi. Le téléphone de cette dernière vibra, et le visage d’Adrien s’afficha.

— Excuse-moi quelques instants, dit-elle en repoussant sa chaise.

Elle se leva, et une nouvelle bouffée d’angoisse m’étreignit : elle allait me laisser seule avec un inconnu, qui se baladait à moitié nu et avait manqué de me tuer avec une blague de mauvais goût. Cette journée était une succession d’embûches. Je baissai les yeux sur la table, presque recroquevillée sur moi-même, priant pour qu’il disparaisse et ne m’adresse pas la parole.

— Je suis vraiment désolé, lâcha-t-il.

Devant mon silence, il insista :

— Pour avoir failli vous tuer et pour la mauvaise blague, aussi. Je crois que j’ai encore un peu d’alcool dans le sang, et ça ruine toute la bonne éducation que m’ont donnée mes parents.

Il s’assit face à moi, sur la chaise occupée par Stella quelques minutes auparavant. Je relevai péniblement les yeux vers lui, découvrant peu à peu l’homme qui me faisait face.

Des muscles. Ce fut la première chose qui me frappa. Développés, puissants, parfaitement ciselés. Son torse était large et impeccablement sculpté. Mes yeux accrochèrent un tatouage tribal sur son épaule gauche, qui devait certainement s’étendre sur une partie de son dos. Quand finalement j’atteignis son visage, il m’offrit un large sourire, dévoilant une fossette dans le creux de sa joue droite. Malgré sa légère barbe, ce seul détail suffisait à lui donner un air enfantin.

Ses yeux trouvèrent les miens, un océan de bleu se reflétant dans un autre. Je me crispai sur ma chaise, réalisant que mon cœur s’emballait. J’avais l’habitude de ce type de réaction : la moindre nouvelle rencontre me poussait dans mes retranchements. J’avais toujours peur de passer pour une idiote, que ma maladresse sociale me rende ridicule.

— Luke, fit-il en tendant la main dans ma direction.

Ma gorge s’assécha, et soudain une image nette en provenance directe du passé me brouilla la vue. Je m’arrachai à la contemplation de ses boucles blondes encore humides et fis tout mon possible pour ne pas trembler en lui présentant la mienne.

— Valentine, soufflai-je.

— Valentine, je suis vraiment désolé de ce que j’ai dit. En temps ordinaire, je ne suis pas aussi graveleux. Adrien fait ressortir le pire de moi-même.

— Adrien ? répétai-je.

— Son whisky, en tout cas. Je suis un mec plutôt poli, habituellement.

— Et habituellement, vous… enfin… vous vous habillez ? Parce que c’est ce que font les mecs polis.

J’étais sidérée par mon audace. J’étais parvenue à articuler une phrase et à lui répondre sans sentir mes joues chauffer dans l’instant. Je repris mon souffle, coincé dans ma poitrine, et tentai de détendre mon corps crispé.

— Stella est insensible à mes charmes. Je n’avais pas réalisé qu’elle n’était pas seule et que cela pouvait vous… troubler.

Un nouveau sourire de gosse barra son visage, dissipant l’ombre de l’arrogance, et il haussa un sourcil en signe de provocation. Je pinçai les lèvres, refusant de sourire et donc, de lui donner raison.

— Vous allez vraiment manger ce tiramisu ? demanda-t-il en désignant mon assiette.

— Probablement, oui.

Et, pour confirmer mes propos, je plongeai ma cuillère dans le dessert et la glissai dans ma bouche. Satisfaite, je réitérai mon geste, fière de tenir le choc face à lui. Je sortirais certainement épuisée par notre échange, mais heureuse de mon attitude adulte.

— Je vous trouve jolie, dit-il avec calme.

J’avalai ma bouchée rapidement et le fixai, incrédule. Je n’étais pas jolie. J’étais… transparente. J’avais toujours vécu ainsi, me fondant dans la masse, invisible aux yeux des autres. Il n’y avait aucune raison que Luke, ou qui que ce soit, remette cela en cause, surtout en quelques minutes.

— Ça ne marche pas non plus, grogna Luke.

— Vous espériez quoi au juste ?

— Eh bien, soit vous vous étouffiez encore, et je raflais le dessert ; soit je vous troublais à nouveau et…

— Vous rafliez le dessert. Donc, d’après vous, je devrais absolument partager mon dessert avec vous ?

— Partager ? Qui a parlé de partager ? J’ai dit que je voulais rafler votre dessert !

— C’est vrai. Et pourquoi je vous le laisserais ?

Il marqua un court silence et me fixa longuement. Ce n’était ni de l’arrogance ni de la séduction. Luke me scrutait avec curiosité, comme s’il cherchait des secrets enfouis. Embarrassée par l’intensité de son regard, je baissai les yeux.

— Parce qu’on va devenir amis, Valentine.

Il prononça mon prénom avec cette pointe d’accent indéterminé. Relevant les yeux vers lui, je retrouvai son sourire heureux et insouciant. Sa désinvolture déroutante était frappante ; je l’enviais pour ça, la vie devait lui apparaître comme un grand jeu sans conséquence.

— Et vous savez pourquoi ? demanda-t-il avec sérieux.

Je secouai la tête, retombant dans mon mutisme habituel. J’avais tenu le coup deux minutes, c’était déjà un exploit pour moi. Face à un type comme Luke, sûr de lui et chaleureux, espérer tenir une simple conversation revenait à essayer de gagner une guerre avec des canifs rouillés.

Il soutint mon regard pendant de longues secondes, accentuant mon malaise. Puis, en un instant, il tira mon assiette vers lui et y plongea l’index avec une lueur de victoire dans les yeux. Je restai bouche bée, paralysée sur ma chaise, observant Luke piocher à nouveau dans mon dessert, sans honte aucune.

— Parce que, vous et moi, on va rafler des tas de desserts.





Chapitre 5




Je terminais la part de tiramisu avec gourmandise quand Stella réapparut, sourire aux lèvres. Face à moi, Valentine se cachait derrière ses longs cheveux bruns. Elle avait tellement fui mon regard que j’avais à peine vu la couleur de ses yeux. Il y avait quelque chose de familier chez elle ; cette impression venait peut-être de son gilet noir, que j’avais dû voir porté par quantité d’autres femmes, ou de la bague d’ambre qui ornait son index.

— Vous avez fait connaissance ? demanda-t-elle en s’asseyant entre nous deux.

— On commence à peine.

Valentine releva le visage vers moi, me laissant découvrir des yeux azur. Je risquai un nouveau sourire, espérant en déclencher un en retour, mais elle resta immobile et imperméable à mes maigres tentatives amicales. Cette fille était… un vrai mystère. Elle semblait avoir envie de se cacher sous la table et entourait sa tasse de thé si fort qu’elle aurait pu la briser.

— Tes colis sont dans le couloir. Ils sont un peu encombrants, ça ira pour les apporter jusque chez toi ?

— Oui, j’ai l’habitude.

— Valentine est décoratrice, continua Stella, me permettant ainsi de combler les blancs.

— Pas vraiment, corrigea-t-elle immédiatement.

— Alors quoi… Artiste ? proposa Stella.

— Vous faites quoi exactement ? demandai-je pour couper court. Concrètement.

— Je… Je dessine et je peins. Je crée des décors sur des murs vierges. Mais, en vrai, je suis prof de dessin.

Après ces deux phrases, elle paraissait à bout de souffle, comme si elle avait mis toutes ses forces dans cette réponse. Je détaillai son visage pâle ; je n’avais pas menti : je la trouvais vraiment jolie. Mais il y avait une ombre persistante dans son regard. De la tristesse, peut-être. Du tourment, sans aucun doute.

— Elle travaille avec Céleste, ajouta Stella.

Je ravalai un sourire de surprise. Céleste et Valentine étaient diamétralement opposées. Céleste riait aux éclats en permanence, attirait les gens comme la lumière attirait les papillons. C’était ce qui m’avait immédiatement plu chez elle quand je l’avais rencontrée : sa joie communicative.

Enfermée dans ce long gilet noir, Valentine semblait craintive et solitaire.

— Vous tentez d’enseigner à des ados ? La dernière fois que Céleste m’a raconté son cours de mathématiques, elle descendait une bouteille de vin en jurant qu’elle allait démissionner, dis-je en souriant.

— J’aime beaucoup enseigner.

— Elle aussi. Ce qui vous rend d’autant plus admirable. Cela étant, j’aimerais beaucoup voir ce que vous faites.

Le regard de Valentine passa de Stella à moi. Lui aurais-je demandé de commettre un meurtre qu’elle n’aurait pas été plus choquée. Pourtant, j’étais vraiment curieux. Parce que, si elle se cachait autant en face de nous, j’imaginais que l’art devait l’aider à se dévoiler. En tout cas, c’est ce que j’avais toujours imaginé sur les artistes : que leurs œuvres révélaient leur personnalité, leur richesse intérieure et leurs failles.

— Luke est du genre… pressé, soupira Stella.

— Quoi ? Je demande juste à découvrir ce qu’elle fait, je ne vois pas où est le problème.

— Je connais Valentine depuis presque un an et, hormis une création, elle refuse toujours que je voie son travail.

— Et ? fis-je, faussement obtus.

— Et vous vous connaissez depuis cinq minutes, Luke. Ne fais pas ton joueur de rugby avec elle : elle n’est pas un adversaire que tu dois plaquer au sol de toutes tes forces, tu sais.

Je retrouvai le visage de Valentine, cramoisi. Parler d’elle en faisant comme si elle n’assistait pas à notre échange était loin d’être élégant. Je levai les mains devant moi, prêt à m’excuser à nouveau.

— Je n’avais pas compris que c’était un sujet sensible, dis-je, un ton plus bas.

— Ce n’est rien, murmura Valentine. Je présume que je devrais être plus ouverte sur ce sujet.

— Ouverte et fière ! reprit Stella avec enthousiasme. Ce que j’ai vu est magnifique. Si tu acceptais de faire un book, je pourrais en parler à certains de nos clients.

— Je… Je préfère garder ça… Ce n’est qu’un passe-temps. Vous êtes joueur de rugby ? demanda-t-elle avec intérêt.

— Étais. J’ai pris ma retraite.

— Luke est ici pour quelques semaines. C’est un cousin d’Adrien. Il a quitté le pays quand il était ado pour se lancer dans une carrière sportive.

Le regard de Valentine s’éclaira, et sa prise sur son mug se détendit. Un sourire timide s’étira sur ses lèvres et, à nouveau, une sensation de déjà-vu me saisit. Je connaissais cette fille. D’une manière ou d’une autre, je l’avais déjà croisée.

— Il se lance désormais dans une vie d’oisiveté et de gueules de bois, rit Stella.

— Et de partage de dessert, continuai-je en espérant lui soutirer un nouveau sourire.

— Qui a parlé de partager ? répondit Valentine.

Elle leva un sourcil, me provoquant ouvertement. Ces changements d’humeur abrupts m’intriguaient. Tantôt secrète et réservée, elle se révélait l’instant suivant drôle et piquante.

— C’est vrai, admis-je. On commence quand ?

Les yeux de Stella passaient de Valentine à moi, perdus. Je ne comprenais pas vraiment moi-même ce qui se passait. Cette fille… Il y avait un truc chez elle qui me donnait envie de la découvrir.

— Quand quoi ? s’enquit Valentine, désarçonnée.

— Eh bien, les desserts, l’art, tous ces trucs délirants qu’on va faire ensemble et qu’on pourra raconter à nos enfants respectifs, et que le monde entier nous enviera ?

— Il parle d’amitié, précisa Stella, presque inquiète de mon enthousiasme.

— Alors, quand ? insistai-je.

Je voulais la pousser dans ses retranchements et réveiller l’éclat de défi que j’avais aperçu dans ses yeux quelques minutes auparavant. Je n’avais aucune idée de ce qui la rendait aussi renfermée et insondable, mais j’étais certain qu’elle pouvait pétiller de joie et rire aux éclats.

— On devrait reparler de ce choc à la tête, Luke, lâcha Stella, les mâchoires serrées. Valentine, ne fais pas attention à ce qu’il dit.

— Je croyais qu’on avait déjà commencé, répondit finalement Valentine en désignant son assiette vide devant moi.

Le coin de ses lèvres se souleva, mais elle cacha son sourire avec son mug de thé. Je la fixai, alors qu’elle gardait les yeux baissés, embarrassée d’avoir été si franche. Je reculai au fond de ma chaise, secouant la tête devant le mystère qui se tenait devant moi.

— Je t’en prie, Valentine, ne l’encourage pas ! lança Stella.

Valentine trouva mon regard, et je lui offris un sourire radieux en découvrant l’étincelle de joie qui éclairait le sien. Une joueuse. Pour un type comme moi, c’était parfait.

— Ça va être génial, promis-je.

— Luke, pour l’amour du ciel, va t’habiller ! m’ordonna Stella.

J’adressai un dernier regard à Valentine, qui semblait lutter pour ne pas sourire à nouveau. Elle était surprenante, et j’avais tout ce temps libre à combler. Peut-être que Valentine et tous ses mystères tombaient au bon moment. Je me levai de ma chaise, prêt à regagner ma chambre, ignorant le regard menaçant de Stella qui semblait prête à me punir comme si j’étais un gamin récalcitrant.

— Ne fais pas attention, dit-elle à Valentine. Il a tendance à penser que tout le monde a le même humour que lui. Tu veux une autre part de tiramisu ?

— Il en restait ? demandai-je du couloir.

— Oui, Luke, il en restait. Tu n’avais pas besoin de manger sa part, ventre sur pattes !

— Honnêtement, c’était bien meilleur comme ça.

— C’est un ado, pesta Stella. Je ne sais même pas pourquoi je suis amie avec lui.

— Ce n’est rien, je t’assure. Je vais rentrer de toute façon.

La voix de Valentine était douce et égale. Contrairement à ce qu’avait l’air de croire Stella, elle n’était pas si perturbée que ça par notre conversation. J’avais du mal à comprendre pourquoi elle la protégeait autant. C’est vrai, Valentine avait l’air introvertie, mais elle ne m’était pas du tout apparue comme une enfant fragile.

La porte d’entrée claqua et, quelques secondes plus tard, Stella remontait le couloir en direction de ma chambre au pas de charge. Enfilant un jean, je ne fus pas surpris de la voir débouler sans même frapper à la porte.

— Tu sais que j’aurais pu être nu ? demandai-je, assis sur le lit.

— Parce que ça t’aurait dérangé ? Il y a plus de gens sur cette Terre qui t’ont vu nu qu’habillé.

— Les vestiaires collectifs ne comptent pas. Tu m’expliques ?

Stella s’appuya sur le chambranle de la porte et poussa un soupir agacé. J’attrapai un T-shirt et l’enfilai, cherchant encore à comprendre l’attitude maternelle et protectrice de Stella vis-à-vis de Valentine.

— Par où je commence ? marmonna-t-elle. Déjà, tu débarques à moitié nu !

— Je ne savais pas que tu avais de la visite ! Je voulais juste me servir un verre d’eau.

— Et donc, tu as pensé que nous rejoindre à table, en boxer, était une bonne idée ?

— À vrai dire, je ne vois pas pourquoi il s’agirait d’une mauvaise idée. J’imagine qu’elle a déjà vu des hommes en sous-vêtement.

— Et tu lui as mangé sa part de dessert !

— C’était juste une blague. Je voulais… Je ne sais pas, la mettre à l’aise. Si c’est une amie à toi, je vais sûrement la revoir, non ? Autant faire connaissance !

— Faire connaissance ? C’était quoi cette histoire de partage de dessert, d’art et de trucs délirants ?

J’adorais Stella, mais je ne comprenais vraiment pas la raison de sa colère. J’avais juste tenté de sympathiser avec une fille. Franchement, j’étais fier de lui avoir soutiré l’ombre de quelques sourires. Je méritais plutôt des félicitations.

— Cette fille, Valentine, je l’ai déjà vue.

— Tu es parti d’ici il y a presque vingt ans. Même Adrien ne l’avait jamais croisée, alors il n’y a aucune chance que tu la connaisses.

— Je n’ai pas dit que je la connaissais, juste que je l’avais déjà vue. Il y a un truc familier, chez elle. Adrien ne la connaît pas ?

— Absolument pas. C’est Céleste qui nous l’a présentée. Valentine est du genre… prudente. Ou secrète, je ne sais pas. Tu as dû lui foutre la trouille en faisant ton Luke !

— En faisant mon Luke ? Ça veut dire quoi, ça ?

— Tu le sais très bien. Tu joues au gamin, tu souris et tu fais en sorte que les gens t’adorent immédiatement. Tu l’as fait avec Adrien, avec Camille, avec Grégoire… et maintenant, avec Valentine ?

— J’étais amical. Pourquoi la protèges-tu autant ? Elle n’est pas partie en hurlant de terreur.

— Disons que je l’aime beaucoup. Elle est… Ce que j’ai vu d’elle, de ses dessins… Je pense que c’est une fille géniale, mais trop intimidée par le monde qui l’entoure. Elle est seule, très souvent. Céleste m’a dit qu’elle n’avait pas vraiment d’amis, alors je ne veux pas que tu lui fasses peur.

Je fixai Stella, me rejouant en quelques secondes ma rencontre avec Valentine. Je n’arrivais toujours pas à situer à quel moment de ma vie je l’avais croisée. Mais je devais admettre que mon amie avait raison : Valentine semblait effrayée par le monde, tétanisée dès qu’on lui parlait et qu’on s’intéressait à elle. Pourtant, j’étais certain qu’on pouvait devenir amis.

— Ne fais pas ton Luke, d’accord ? Ne fais pas ton mec qui charme le monde entier avec un sourire et quelques blagues. En tout cas, pas avec elle. Je ne veux pas devoir ramasser les morceaux derrière.

— Je veux juste qu’on soit amis.

— Vraiment ?

— Vraiment. Je suis venu ici pour passer du temps avec mes vieux potes et éventuellement m’en faire de nouveaux. Et, quand j’en aurai assez de te voir bécoter Adrien en permanence, je rentrerai en Australie.

— De toute façon, Valentine n’est pas le genre de fille à coucher avec le premier venu. Elle est beaucoup plus raisonnable et sage que toi. Ne… Ne la brusque pas, d’accord ?

— Promis. Je me suis dit que, si tu la faisais venir chez toi, c’était que vous étiez proches. Et que j’allais la revoir. Je t’assure, Stella, mes intentions étaient bonnes. Je m’excuserai quand je la reverrai.

— À mon avis, elle n’est pas près de remettre les pieds ici ! Et dire que je voulais bosser avec elle… Bon sang, je te déteste, Luke.

— Je m’excuserai, affirmai-je. Et je ferai en sorte qu’elle nous montre son travail, d’accord ?

Stella leva un sourcil dubitatif dans ma direction. Si en un an elle n’était pas parvenue à ses fins, elle doutait que, moi, j’en sois capable. Contrairement à ce que pensait Stella, j’étais persuadé que, derrière une apparence un peu sauvage, Valentine était forte, brillante et désinvolte, à l’occasion.

— Organise un dîner ou invite-la à boire un verre. Je m’excuserai et, promis, je ne ferai pas mon Luke.

Stella fit la moue, avant de pousser un long soupir. Je ne voulais pas me fâcher avec elle, mais j’avais bien l’intention de percer le mystère Valentine. Stella n’aurait même pas dû s’inquiéter de notre amitié potentielle : je savais déjà qu’elle serait fantastique.

— Tu mens encore plus mal qu’il y a dix ans, dit mon amie après quelques secondes de silence.



Je profitai de la fin de la journée pour piquer une planche de surf à Adrien et me confronter à quelques vagues. Je passai un long moment sur la plage, observant les vagues s’écraser sur le sable. Le visage de Valentine flottait toujours dans mon esprit, mais le souvenir précis de notre première rencontre m’échappait toujours.

Insaisissable. Je n’avais pas trouvé de meilleur qualificatif pour la décrire. Tandis qu’elle était en face de moi, assise à cette table, son corps parlait pour elle ; elle ne voulait pas qu’on l’approche, elle ne voulait pas créer de liens. Elle se protégeait du monde extérieur.

Je n’avais pas menti à Stella : je voulais vraiment être amical, j’avais agi avec elle comme j’aurais agi avec n’importe qui. Mais qu’elle hante ainsi mes pensées, alors que j’aurais plutôt dû être préoccupé par mon avenir, me perturbait.

Et cela me perturbait tellement que j’avais maintenant la sensation de la voir, marchant au bord de la plage, laissant les vagues lécher ses pieds nus.

Mais c’était bien elle, ses longs cheveux balayés par le vent, son gilet en laine noire refermé sur elle, son teint pâle éclairé par le soleil rougeoyant de fin de journée. Je suivis des yeux sa démarche, gracieuse et mesurée. Là encore, elle marchait comme si elle craignait de laisser des traces… traces que l’océan se chargeait de toute façon d’effacer instantanément.

J’attendis qu’elle soit à ma hauteur pour l’interpeller d’une voix assez forte pour couvrir le ressac :

— Avec un peu de chance, on peut encore trouver un glacier ouvert pour manger une glace.

Elle s’immobilisa dans l’instant, et son regard papillonna autour d’elle. Quand il s’arrêta sur moi, je la vis se décomposer. Sans rien dire, elle pivota et fit demi-tour, marchant à grandes enjambées pour prendre la fuite. Le souvenir de ma conversation avec Stella me revint : je ne devais pas lui faire peur. Pour le coup, c’était raté.

Abandonnant la planche de surf, je courus derrière elle, parvenant rapidement à sa hauteur. Je me plantai devant elle, la forçant à s’arrêter. J’avais la sensation d’être en train d’apprivoiser un animal sauvage et imprévisible.

— J’ai promis à Stella de m’excuser pour mon comportement de tout à l’heure, soufflai-je pour lancer la conversation.

— Ce n’est pas utile.

— C’est aussi ce que je pense. Donc, vous n’aurez qu’à lui dire que je l’ai fait, comme ça elle cessera de se comporter comme une mère pénible avec moi. Elle m’a grondé comme si j’avais cinq ans.

— Luke, comme je viens de le dire, il n’y a aucune raison de… s’excuser. Vous vouliez être amical.

— C’est exactement ce que je lui ai expliqué ! m’écriai-je, ravi.

— D’où vient votre accent ?

Elle repoussa les mèches que le vent rabattait sur son visage et me toisa avec curiosité. Les sourcils froncés et les bras croisés sur la poitrine, elle attendit patiemment que je réponde.

— Quel accent ? demandai-je, ignorant volontairement sa question.

— Vous avez certaines inflexions sur les nasales. Et vous avez juré en anglais.

Je penchai la tête, presque épaté par son sens de l’observation. J’avais grandi en France, élevé par une mère qui parlait en français et un père qui faisait son possible pour me faire apprendre l’anglais. Mes amis étaient français mais, après avoir passé plusieurs années à l’autre bout du monde, mon accent anglo-saxon transpirait sur ma langue natale. J’étais sûrement parti trop longtemps pour pouvoir désormais le gommer.

— Australien, expliquai-je. J’ai passé plusieurs années là-bas, je pensais vraiment que c’était imperceptible.

— Presque, oui. Je savais que ce n’était pas de cet hémisphère.

Elle me contourna et reprit sa marche, comme si je n’existais pas et que je ne l’avais pas interrompue. En moi, l’étonnement le disputait à la frustration. Elle allait vraiment repartir, comme ça ? Sans m’en dire plus ?

— Déjà entendu ? répétai-je. Vous avez vécu à l’étranger ?

— Pendant deux ans, oui.

Parler avec Valentine était laborieux et désappointant. Moins elle en disait, plus je voulais en savoir sur elle. Ne pas la brusquer, y aller doucement… Les recommandations de Stella étaient bien présentes dans mon esprit mais, parce que j’étais buté et aussi un sale gosse, je refusais de les suivre.

— Où ça ? insistai-je en marchant près d’elle.

— Luke, je voulais juste prendre l’air. Dites à Stella que vous avez fait ce qu’il fallait et que je vais bien.

— Je prenais l’air aussi. Vous êtes venue sur ma plage.

— Votre plage ? répéta-t-elle, incrédule.

— Je suis arrivé le premier.

Elle secoua la tête, fuyante et presque agaçante. Je décidai de couper court et me plantai devant elle, la stoppant dans son élan. Elle manqua de me percuter et recula d’un pas, s’assurant de placer une distance suffisante entre elle et moi.

— Notre accord ne stipule qu’un éventuel partage de dessert, pas de plage, lui rappelai-je.

— Dans ce cas, pourquoi est-ce que vous m’empêchez de rentrer chez moi ?

— À vrai dire, je ne sais pas trop. Je… J’aimerais vraiment qu’on… qu’on aille manger une glace à l’occasion, que vous me racontiez dans quel pays vous avez vécu, qu’on reparle art, parce que je n’y comprends rien et que, de toute évidence, ça semble être votre truc.

— Luke, j’apprécie votre sollicitude mais, d’après ce que j’ai compris, votre présence ici est limitée. Je ne vois pas pourquoi on devrait faire… ça.

À nouveau, les mots de Stella resurgirent. « Elle a peu d’amis. » C’était pire que ça : elle n’avait aucun ami. Elle parlait de notre amitié comme d’un projet dangereux et à durée déterminée. Mes amis actuels étaient ceux que je m’étais faits au collège, et je n’avais jamais envisagé qu’ils puissent disparaître de ma vie.

Pour une raison qui m’échappait, devenir ami avec Valentine devint soudainement primordial. Elle ne pouvait pas vivre sans ça, elle ne pouvait pas errer dans son existence sans personne sur qui se reposer, sans personne à qui parler. C’était terrifiant de rester ainsi, à l’écart du monde, en espérant susciter si peu d’intérêt que personne ne vous remarque.

— On devrait, insistai-je. Je vous assure qu’on devrait.

J’étais si sérieux que Stella ne m’aurait pas reconnu. Bien sûr, d’après elle, j’étais un ado enfermé dans un corps d’adulte, j’étais incapable de prendre des décisions, je passais mon temps à m’amuser, j’étais une sorte de mauvaise graine qui avait eu la chance de finalement pousser droit. Mais je me savais aussi loyal et digne de confiance.

— Je veux juste qu’on soit amis, promis. Et j’étais sérieux sur les desserts et l’art, continuai-je devant son silence. Et sur ces deux années à l’étranger.

— Si je vous réponds, ça vous calmera ?

— J’en doute. À mon avis, ça va générer encore plus de questions. Mais c’est ce que font des amis, partager des histoires, raconter des souvenirs, discuter, cuisiner, surfer, marcher sur ma plage. On devrait faire ça, répétai-je en désignant l’espace vide entre nous. Ça et manger des tas de desserts !

Je m’écartai pour la laisser passer, estimant avoir fait mon possible pour la convaincre. J’avais eu moins de chance que chez Stella : je n’avais obtenu aucun sourire, et encore moins cette étincelle rare aperçue dans son regard. Déçu, je rebroussai chemin, me demandant si j’avais eu tort de m’acharner ainsi.

— Luke ? lança la voix de Valentine derrière moi.

Je me retournai. Elle n’avait pas bougé d’un pouce, laissant les vagues tremper son pantalon pourtant remonté au-dessus des chevilles. Elle triturait les manches de son gilet entre ses doigts.

— D’accord, dit-elle finalement. D’accord pour ça. Et les desserts.

Je me retins de lever un poing de victoire. Elle m’adressa un faible sourire et attendit que je hoche la tête pour me tourner le dos et s’éloigner à nouveau de moi.

— Valentine ? criai-je.

Elle fit volte-face et, même si elle était loin, je perçus distinctement son sourire timide alors que je réitérais ma promesse.

— Ça va être génial !





Chapitre 6




Jusqu’ici, j’avais consciencieusement fait en sorte de ne garder quasiment aucun souvenir de mon adolescence. L’exercice s’était avéré assez facile à réaliser : quand vous ne vous attachez à personne, vous n’avez aucune prise sur le passé. Vous l’oubliez. Vous ne vous souvenez pas de soirées endiablées, de fous rires incontrôlables ou de travaux scolaires en groupe. Je m’arrangeais toujours pour étudier seule.

Je me rappelais nos déménagements, ma passion dévorante pour le dessin, les activités farfelues avec ma mère, les matchs de mon père. Tous mes souvenirs s’articulaient autour de ma famille. Parce qu’elle constituait le seul pilier immuable de ma vie, je ne ressentais pas le besoin de me rappeler autre chose.

Ça, c’était avant de me retrouver en face de Luke Harnett.

Luke Harnett.

Parmi tous mes souvenirs oubliés, enfouis sous des couches d’incertitudes et de solitude, Luke avait surgi. Assise face à lui, j’avais eu un moment de stupéfaction. Dans mon esprit s’était dessinée très nettement une vieille image : Luke se tournant vers moi pour me demander de lui prêter un stylo. C’était comme s’il avait soufflé sur une épaisse couche de poussière pour laisser apparaître une ancienne photo.

Sur la plage, un nouveau souvenir avait émergé : sa nuque, devant moi, pendant de longues heures en cours de mathématiques quand nous étions tous les deux en seconde. Il était au deuxième rang, moi au troisième, et nous avions passé l’année à nous croiser sans quasiment jamais nous parler. Déjà, à l’époque, il avait cette carrure imposante et mesurait une tête de plus que n’importe quel garçon de la classe.

Mes capacités à faire table rase du passé m’épataient : Adrien, que j’avais pourtant croisé plusieurs fois en fréquentant Stella, était un souvenir nébuleux et lointain. Luke avait toujours été la vedette du lycée, j’imaginais qu’Adrien était resté dans l’ombre.

Je secouai la tête, espérant chasser une nouvelle couche de poussière. Il y avait forcément d’autres souvenirs qui finiraient par me revenir. Il avait parlé de sa carrière de rugbyman, mais cela ne m’évoquait rien. La seule chose qui me rassurait, c’était qu’il ne m’avait pas reconnue.

Je me levai de ma chaise et contemplai la plage par ma fenêtre. J’avais eu une nuit agitée, passant en revue les options pour mon père. J’avais fini par échafauder un planning pour identifier les périodes où il allait se retrouver seul à la maison. Trois après-midi entiers. Cela représentait une quinzaine d’heures et, hormis trouver un garde-malade, je ne voyais pas comment faire. La simple idée de lui expliquer la situation me collait un début de migraine.

Je terminai mon thé d’un trait, puis m’autorisai un soupir face au peu de sursis qu’il me restait : j’avais trois jours pour trouver quelqu’un d’assez patient et sympa pour s’occuper de mon père, l’aider à faire ses exercices et gérer les urgences plus gênantes - quand il oubliait où étaient les toilettes par exemple –, écouter ses souvenirs de joueur professionnel refaisant les matchs à l’infini et le calmer quand ses angoisses remontaient à la surface.

Céleste tenta de me dérider pendant le déjeuner, avant de chercher à me tirer les vers du nez, sans succès. Je n’avais pas envie qu’elle se lamente pour moi ou, pire, qu’elle tente de m’aider ; je savais me débrouiller toute seule. En fin de journée, je gribouillai une petite annonce, envisageant de la déposer sur plusieurs sites Internet pour trouver la perle rare.

Malgré l’envie tenace qui m