Main Pierre Bergé sous toutes les coutures

Pierre Bergé sous toutes les coutures

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Year:
2018
Publisher:
Éditions Albin Michel
Language:
french
File:
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© Éditions Albin Michel, 2018



ISBN : 978-2-226-43049-6





À la maison Yves Saint Laurent et à Pierre Bergé qui, en m’y faisant entrer en 1988, m’ont donné les clés d’un univers où l’excellence était une religion.





Tout prendre





Gros plan sur un visage




D’abord, il y a l’œil qui vous fixe et vous jauge. Celui de la fin qui nie le déclin, écrase, méprise mais se redresse et fait avancer le myopathe qui souffre sans mot dire. Cet homme-là fait oublier l’autre, celui des temps de séductions qui savait comment s’y prendre. Un homme pressé dans la conquête des corps. Avidement, disait-on, mais la chose restait secrète. Un placard fermé à double tour car, pour lui, l’heure n’avait pas encore sonné de révéler qui serait l’élu : un temps de chasse à l’homme où Bernard Buffet, puis Yves Saint Laurent tour à tour prendraient leur place. Si d’autres ont connu ce Pierre Bergé pour un jour, une heure, un mois, un an, la belle histoire du tandem le plus célèbre de l’histoire de la mode les a fait plonger dans les oubliettes. Indignes de l’album. Aussi inacceptables qu’une tache de vin sur une nappe damassée. Out. Catapultés par le karcher de l’avenue Marceau dans l’anonymat des accidents de parcours. L’outing n’était pas encore né.

Prolongement secret de son regard, la pensée de Pierre Bergé piaffe déjà, grogne d’impatience comme une affamée réclamant sa pitance. Vite. Hâtez-vous de lui céder la place, la chaise, le pupitre, les plateaux de télévision où la voix nasillarde et savamment sourde sait qu’elle règne de droit. Très tôt, elle s’est nourrie de ce singulier pouvoir de faire taire les autres. Dans les ateliers de la rue Spontini comme avenue Marceau. Le soir des premières ou chez Hélène Rochas. Au sein du sérail de la rue de Babylone ou dans son dernier ermitage de la rue Bonaparte. N’a-t-elle pas toujours excellé à imposer le silence par son timbre ? Mort aux crétins. Aux pisse-vinaigre. Aux cathos. Vive l’éclat du meurtre quand la dague sort des lèvres. Lorsque les mots de trop jaillissent, qui p; rendrait le risque mortel de s’en offusquer ? Le maître parle, règle ses comptes, condamne ou sauve avec la même ferveur cinglante. Voici venu le temps du jugement dernier, celui où l’on plante les clous dans les chairs, où le téléphone sonne rue de Bièvre ou dans l’île Saint-Louis, rue de Bellechasse ou quai Conti. Les oreilles se dressent, guettant la sainte parole, les mots choisis, et malheur à ceux que son œil et sa voix désignent : coupables ! Au trou pour médiocrité. La droite républicaine arc-boutée sur son passé se tasse, laissant la gauche danser la carmagnole. Comment ne battrait-elle pas des mains après avoir trouvé en Pierre Bergé son champion ? Ce dieu inattendu aime le caviar et Giono, François Mitterrand et la roche de Solutré, Stendhal et le Maghreb. Un cocktail inattendu brandissant la bannière du gay savoir dans la quiétude froide des couloirs ministériels. Brasseur d’affaires, faiseur de présidents ou intello égaré dans le chiffon ? Personne n’oserait définir l’homme qui a toujours eu horreur des étiquettes. Ceux qui s’y sont aventurés l’ont payé cher. Avec lui, l’indulgence est une faute et le pardon, un suicide. Rien de tragique en vérité puisque c’est là terra incognita. Allègrement en effet, son immunité verbale enjambe la Seine, la France, l’Europe, le monde. Elle s’immisce dans les théâtres politiques, la presse, la télévision. La voilà de l’autre côté de l’Atlantique, parcourant d’est en ouest l’immense Amérique. Pierre Bergé l’arpenteur balise sa route, balayant tous les secteurs de son œil cyclopéen : banques, finances, musées, charity dinners, beautiful people et écrivains ; journalistes et ténors des médias. Le New Yorker, le Wall Street Journal, WWD, Vogue, Harper’s Bazaar ont depuis longtemps cessé d’être des abstractions pour devenir des visages, des voix et surtout des prénoms : Diana (Vreeland), Grace (Mirabella), Anna (Wintour), Philippe (de Montebello), Connie (Uzzo), John (Fairchild). Des amis ? Oui et non. Plutôt d’utiles relais d’intérêts partagés.

Pierre Bergé ne demande pas. Il impose comme la vie lui a appris à le faire et c’est toujours avec cette froide politesse redoutée de tous. Quand il l’estime souhaitable, ses mots sortent gantés. La familiarité n’a jamais été de sa paroisse : elle le desservirait. Un patron n’est pas plus l’ami de ses employés que celui du Stock Exchange. Chacun sa place et la sienne n’est-elle pas au sommet ? Il n’en doutera jamais ni pour lui ni pour Yves Saint Laurent. Qu’il s’agisse des lieux, des gens, des livres, de l’art sous toutes ses formes, même dans le sérail cadenassé des « proches », les portes resteront solidement verrouillées. Derrière les murs de la rue de Babylone, les couleurs étaient sourdes. Point de notes criardes. Ni bleu Majorelle ni rouge hémoglobine. Même chose chez lui. Le fils d’une institutrice d’Oléron et d’un modeste Charentais, fonctionnaire aux Finances, n’a pas attendu la rue Spontini pour apprendre les bonnes manières. La haute couture n’est pas la halle aux poissons. Pour en être, il faut d’abord faire ses preuves. Ramer. Écouter. Savoir où, quand et comment prendre l’avantage. Surgir à bon escient dans la vie de quelqu’un. Cela ne s’apprend pas. Cela se devine et les terrains de chasse varient avec les saisons et les lieux. Gordes, Ménerbes, Avignon, Saint-Rémy-de-Provence ont leurs langages et des habits qui leur sont propres. Dure école qui n’a pas d’adresse mais où chacun, en trois mots échangés, sait d’où vient l’autre. L’étranger. Pour mieux l’écarter, le réduire ou l’écraser. Mais Pierre Bergé n’est pas alors homme à taper sur les tables ou à élever le ton. Et pour cause, il n’est pas des leurs. Personne ne sait d’ailleurs encore qui il est. Ni ce qu’il veut. Sinon ne pas se tromper de cheval. On l’imagine timide. Il est tout le contraire. Il aimerait rugir mais c’est un peu tôt pour ruer dans les brancards quand on n’est pas encore admis sur le ring de la scène parisienne ; il observe donc gentiment, prend son tour, se souvient de ce qu’il ne faut pas dire. Comment deviner qu’un jour ce provincial sera le seul maître à bord d’un navire de combat résumé en trois lettres : YSL ? Il deviendra celui que l’on écoute, dont on guette les oukases et que l’on vient consulter comme un oracle. Pour y parvenir, une seule obligation : tout contrôler. Au 5 de l’avenue Marceau, en haut du large escalier bordé de kentias, la baronne Hélène de Ludinghausen, directrice des salons, accueillait naguère les clientes de la Maison. Une retenue de bon aloi, la voix rauque d’une femme qui a bourlingué. La dernière des Stroganoff connaît la musique. Issue d’une lignée princière par sa mère, Hélène de Ludinghausen n’a nul besoin qu’on lui épelle les patronymes des plus grands noms du Gotha. Celles qu’elle prénomme Ann, Catherine, Jacqueline, Liliane, Lynn, Hélène sont ou seront « des amies ». La messe peut enfin commencer loin du bruit et des clameurs. Dans un monde où l’on parle à mi-voix, les fortunes aussi savent se taire. Récentes ou ancestrales, elles naviguent d’un continent à l’autre et l’exquise Hélène joue à la perfection la magicienne d’Oz.

Au premier étage, dans le grand bureau de l’avenue Marceau où domine le portrait d’Yves par Andy Warhol, la seule présence de Pierre Bergé impose silence et couvre-feu. À Yves comme aux autres : un Scorpion ne dort jamais. Il reprend des forces, déglutit, emmagasine pour préparer l’attaque. Épie. Surveille. Tend ses filets. Gare au coup de gueule. Le venin mijote et les flèches au curare s’entassent dans les sous-sols de la pensée. À deux pas de lui, les vestales de la presse Gabrielle Busschaert et Dominique Deroche pianotent sur leurs téléphones. À l’image du maître du sérail et de son armée, elles ont très vite acquis le ton « maison ». Une sorte d’ADN qui fait son nid dans leurs cordes vocales. Une netteté parisienne un rien péremptoire qui s’annonce et sait tout obtenir. C’est Pierre Bergé qui leur a montré le chemin. « Les codes de la maison », comme il les nomme, ces mille et un détails, cette perfection harassante, ce respect absolu pour la plus belle marque du monde : c’est lui et, derrière lui, l’immense armée des femmes en noir, filiformes et traversant sans un bruit les salons d’essayage. Les messieurs, eux, sont en costume-cravate. Claude Licard, Jean-Francis Bretelle, Christophe Girard, Maurice Cau. Après eux, les femmes : Anne-Marie Muñoz, Clara Saint, Loulou de la Falaise. Tous et toutes derrière lui comme un seul homme. Leur devise : celle du maître. « Rien n’est trop beau pour Yves Saint Laurent. » Sous-doués, s’abstenir. L’avenue Marceau n’est pas pour vous.

Au moindre frémissement de porte dans le bureau voisin, Gabrielle Busschaert et Dominique Deroche rectifient la position. Leurs dos se redressent. Leurs reins se cambrent. À portée de main, leur bâton de rouge à lèvres est déjà prêt. Jamais de laisser-aller. Chacune plonge corps et âme dans ses dossiers, cherchant l’erreur, la poussière d’erreur qui pourrait lui être fatale. Quand Pierre Bergé pousse la porte qui les sépare, ses mains veillent. Elles semblent posées en évidence, comme n’appartenant pas au corps. Soignées. Présentes. Mises en situation devant l’interlocuteur, elles s’animent, le signalent et s’imposent. Sans avoir à se mettre en mouvement, elles menacent. Nul besoin de gestes. Elles sont là où il faut. Qui songerait à s’inquiéter de leur immobilité ? Elles peuvent étrangler mais ce n’est pas leur partition habituelle. Elles s’y souilleraient. Il fut un temps où Paris les imaginait courant sur des corps à Marrakech ou Tanger, rive gauche ou à Manhattan. Elles feuilletaient hâtivement des carnets d’adresses pour y trouver des lieux connus d’elles seules. L’âge venu, elles s’en souviennent comme d’une fête des sens dont le goût s’est estompé. Plus de temps pour les madeleines. Comme l’homme de quatre-vingt-cinq ans l’a dit à Franck Ferrand le 25 janvier 2016 lors de l’émission consacrée par Europe 1 à l’exposition des collections d’art Jacques Doucet-Yves Saint Laurent : « Je préfère toujours aujourd’hui à hier et probablement demain à aujourd’hui. »

Escorté ce jour-là de solides jeunes gens qui veillaient l’un sur la canne, l’autre sur son équilibre, le géant devenu nain les tenait encore en respect ; pas d’obséquiosité malséante mais juste une vigilante crainte pour l’homme qui pouvait, d’un seul coup d’œil, leur ôter leur avenir. Un jeu comme un autre qu’il a tant de fois pratiqué. Quand, après avoir parcouru les salons où sont exposés Picasso, le Douanier Rousseau, Matisse, les merveilleux vases de Dunand et quelques-unes des splendeurs dont lui et Yves avaient été les propriétaires, l’homme avait regagné la salle où le public d’Europe 1 l’attendait. La vue des sacs à dos l’avait indisposé comme la dégaine de leurs porteurs. Que venaient faire ces banlieusards sans colonne vertébrale dans le saint des saints de la beauté ? La voix avait baissé, grommelé quelques mots, une paupière dédaigneuse s’était soulevée, le menton avait pointé puis s’était détourné. À quoi bon perdre son temps avec des gens qui n’existaient pas ?





La case départ




La province est un état de fait qui donne aux Parisiens le même regard que celui jadis porté par Montesquieu sur les Persans. De deux choses l’une : ou l’on s’en satisfait ou l’on veut la quitter au plus vite. Pierre Bergé naît à Arceau (17310 – Saint-Pierre-d’Oléron) le 14 novembre 1930 avec en toile de fond la IIIe République et Gaston Doumergue à l’Élysée. Que fait-on d’autre à Arceau que vivre au rythme des nuages ? On y apprend le vent, l’horizon sous lequel l’océan infini s’étire ou gronde. Ses parents l’y promènent sur des plages plates, immenses assiettes que l’écume balaie sans égard. Elles imprimeront chez lui le mot évasion qu’il retrouvera à Tanger soixante-deux ans plus tard. En 1992, dans le sillage de Delacroix, Yves et lui choisiront la villa Mabrouka qu’une fois encore l’éternel Jacques Grange décorera pour eux. Une maison face à la mer, laissant deviner au loin Gibraltar. Un lieu de tempêtes, fait pour les couleurs pures. Blanc. Bleu tendre. Jaune esquissé. Rien aux murs. Ni tableaux de prix ni objets de collection. Un dépouillement volontaire qui laissera place aux rêves d’îles lointaines qu’ils portent encore en eux. Quelques concessions pourtant à l’épure de cette thébaïde : le sol en damier noir et blanc de l’entrée, les lustres qu’a toujours affectionnés le couturier. Même pour jouer les nomades quelques jours par an, il faut savoir garder quelques ancrages citadins. L’élégant Madison Cox qui avait repensé pour eux le merveilleux jardin de Marrakech plante là-bas citronniers et palmiers en un tour de main. Une féerie sauvage, foisonnante qui, sans limiter l’espace, apprivoise une Afrique aux lignes grecques autant que berbères. Un refuge pour Ulysse citadin au soir d’Ithaque. Creusée dans le roc, une piscine surgit prolongée par un pavillon de stuc rouge dû à l’architecte américain Stuart Church : le gourou barbu pour Bohémiens fortunés en fait une grotte ouverte pour écrire ou s’y taire. À moins qu’elle ne soit un belvédère pour les nageurs de David Hockney ?

Tanger bouscule soudain Marrakech. Le nez au vent, Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle succombent à la tentation africaine en 2000. Une célébrité poussant l’autre, ils confient à Andrée Putman l’aménagement de leur zénithal bunker de six étages : six cents mètres carrés entre Méditerranée et océan. Pierres d’Italie, bois du Canada, marbres et terrasses. L’élégance a ses normes et la septuagénaire parisienne de la déco a une propension naturelle à la simplicité hors de prix. Grande prêtresse de la modernité germanopratine, elle prône pour ces gros gâtés un retour tempéré aux bienfaits de la vie sauvage. Ascenseurs et piscine à débordement. Casta Diva et bloody mary au soleil couchant. Le tout sur fond de prix littéraires et de carnets d’adresses : échangerais ministre en poste contre patron du CAC 40. À l’aube du XXIe siècle, Tanger s’ébroue et redevient le joker qui avait jadis pavé la route de Degas, Matisse, Marquet ou Majorelle. Après eux, étaient venus Pierre Loti et Mark Twain, grands mamamouchis de la brocante littéraire que balaieront à leur tour Nicolas de Staël et Francis Bacon.

Rien de cette poudre brillante sur l’île d’Oléron. Entre lectures de Bakounine et horaires de fonctionnaires (le père employé d’une perception et la mère enseignante au collège local), les parents de Pierre ne sont ni Icare en plein vol ni Simone Weil. Plutôt la pesanteur sans la grâce. Tendance anar à un moment de l’Histoire où l’Europe boit la tasse. Grèves, banqueroutes à tout va, crises politiques à rallonge : un vrai bonheur pour les tenants du Grand Soir qui rêvent de balayer l’interminable IIIe République. Léon Blum et les siens battent le pavé avec un listing de doléances empruntées à Moscou. Une révolution d’Octobre place de la Concorde ? Pas encore, mais le vent de l’Est européen donne des idées à la gauche qui enfantera le Front populaire. Dans ce vent de tempête, les Bergé déménagent et quittent l’ennuyeuse Arceau pour la grande ville. « Ce sera mieux pour les p’tits », dit la mère. Les p’tits ? Quels petits ? Ah ! oui, c’est vrai, il y a un frère de plus. Michel Bergé. Non pas le chanteur mais le frère aîné. Invisible. Inconnu. Jusqu’à ce que Pierre Bergé évoque sa mort. Mais revenons aux « p’tits ». Où déménagent-ils donc avec leurs parents ? Pas à Paris, mais à La Rochelle. L’orgueilleuse cité portuaire dont Louis XIII avait fait abattre les remparts après sa reddition n’est pas exactement le lieu où on les aurait imaginés. La bourgeoisie locale dominée par le clan des armateurs Delmas-Vieljeux veille au grain et canalise la pensée. Il n’y a qu’au 107 de l’avenue Gambetta, nouveau modeste berceau de la famille, que l’on bouffe du curé à tous les repas. Pierre en dira plus tard : « J’ai grandi dans les bruits du Front populaire, de Munich, de la guerre, je sais encore par cœur l’article d’Henri Jeanson paru dans SIA sur Albert Sarraut, “Le chien couchant” et je me rappelle le tract de Louis Decoin : “Paix immédiate”, signé par tant de gens célèbres, qui devaient se renier plus tard et préférer le déshonneur au courage1. »

Si le petit Pierre n’a pas encore l’âge de lire Le Libertaire ou d’entonner avec son frère L’Internationale, les combats du prolétariat enchantent un quotidien de toile cirée et de coucou pendulaire. Bourgeois, calotins, profiteurs de tout poil et aristos en déshérence, suceurs de sang des travailleurs, numérotez vos abattis. Vos jours sont comptés. Après l’avenue Gambetta, le quatuor déménage au 21, rue Dupleix, histoire de rapprocher Pierre et Michel du lycée Fromentin où leur mère, Christiane, a ses entrées. Quand, bien des décennies plus tard, les livres seront devenus ce fleuve de savoir où il s’immergera chaque jour, Pierre Bergé s’intéressera à Eugène Fromentin. Un peintre oublié, écrasé par l’étincelant Delacroix qui nourrira pour l’Afrique du Nord la même passion que lui. Devant la nouvelle maison familiale, un palmier tout juste planté apporte un semblant de fantaisie orientale à un horizon de poteaux électriques aux fils distendus griffant des bâtisses sans goût. La rue Dupleix est une de ces zones dortoirs où fleurissent poussettes et vélos, seules extravagances de la classe moyenne. Avec 1936 et les premiers congés payés, l’horizon se dégage : tous à la plage. Camping et sandwichs à volonté. Une famille qui, à défaut d’être celle qu’il eût aimé avoir, le marque du sceau d’une indifférence assumée. De cette voix devenue lente parce que chaque mot compte, Pierre Bergé dira le 24 février 2016 sur le divan de Marc-Olivier Fogiel (Le Divan, France 3) : « Mon frère Michel est mort il y a très longtemps. Je l’aimais beaucoup. Nous n’avions pas grand-chose à nous dire. Rien à voir avec les gens qu’on aime et qu’on choisit. Rien du tout. »

Au début de la même émission, il sortira de son chapeau sa mère Christiane, disparue à près de cent huit ans et dont personne ou presque n’avait jamais entendu parler. Elle était pourtant à Paris dans les années 1990, assistant en de rares occasions aux défilés haute couture d’Yves Saint Laurent. Une femme que l’on prenait soin d’asseoir le plus loin possible des célébrités. Visage fermé par la dureté et la certitude de n’être pas à sa place. Quand Pierre Bergé l’évoquera devant les caméras de Marc-Olivier Fogiel, c’est si brièvement qu’il réduira encore son passage sur terre. Pudeur ? Peut-être. Indifférence ? Allez savoir. Souci de ne pas ternir son image par une évocation qui le ramène en arrière ? Ou regret de n’avoir pas su profiter d’elle quand elle était encore de ce monde ? À chacun sa vérité. Leurs points communs : des convictions inébranlables et la passion de la liberté. Entre sa mère et lui, deux terrains d’entente tacite : le goût des belles-lettres et celui de déplaire. Christiane Bergé est taillée dans un bloc et son fils Pierre assumera jusqu’à son dernier jour son rôle d’imprécateur médiatique. Deux caractères dont la ressemblance physique s’accentuera avec l’âge. Quand l’heure viendra de la quitter, il le fera à l’âge de dix-sept ans, avant même d’avoir tenté sa chance au baccalauréat. Après avoir giflé un professeur qui le rabroue, sa décision est prise. Des études supérieures ? Mais pour quoi faire ? Paris l’attend. Là-bas, tout lui sera possible. L’amour. L’insolence. La violence aussi, si nécessaire. Un Paris où, il le pressent, tout se passe à la vitesse de l’éclair. Où les réputations se font et se défont à la même cadence. Un lieu où l’interdit n’existe pas. Les œillères non plus, du moins s’en convainc-t-il. N’est-elle pas par excellence une cité qui a toujours souri aux aventuriers ? Au moment de quitter La Rochelle dont il connaît chaque rue, chaque visage, ses pas le mènent non pas à l’intérieur de la ville mais au port. C’est là que durant sept siècles, de 1219 jusqu’à 1945, des milliers d’hommes se sont battus contre l’autorité, qu’elle fût royale, religieuse ou nazie. Sept siècles à ne jamais plier. Une assez belle initiation au combat pour le jeune homme qui jura, sur l’instant, de faire de même. Dans sa poche, il avait juste un livre, le livre de Mac Orlan qu’il ne quittera jamais : le Petit manuel du parfait aventurier2. Il l’escortera si longtemps qu’il en mesurera la pertinence année après année. Pour l’instant, il a en tête deux affirmations. Il appliquera la première toute sa vie. En gardant secret ce qui doit l’être : « Un homme de bien, quand il aime l’aventure, ne parle jamais de ce qu’il a vu. » Si la première l’incite au silence, la seconde lui ouvre un horizon auquel il n’avait pas songé : « Il ne faut pas oublier que l’aventure est dans l’imagination de celui qui la désire. Elle s’efface quand on croit la tenir et, quand on la tient, elle ne vaut pas un regard. »





Notes


1. Pierre Bergé, Liberté, j’écris ton nom, Grasset, 1991.



2. Éditions de la Sirène, 1920.





La faim de vivre




Il arrive parfois que nos vies prennent des allures de roman : les portes claquent, les décors changent, des visages nouveaux surgissent. On s’y jure fidélité éternelle, croyant tout possible parce que le temps s’emballe. La passion physique ou mentale ou mieux encore les deux à la fois prennent possession de nous, tirant les ficelles de nos nuits et bousculant toute logique. Des amis disparaissent tandis que d’autres s’imposent à nous. Rien n’est plus mesurable ni prévisible que cette tension extrême qui donne naissance à un ego meurtrier où nous exultons. Le bonheur est là, intense, impétueux, fait pour être dévoré. Et l’on s’y jette sans souci de durée puisque le temps s’est soudain suspendu pour se mettre à notre diapason.

Pierre marche, traverse la ville, absorbe chaque rue, chaque façade, laissant entrer en lui cette inconditionnelle passion que Paris fait naître chez ceux qui n’ont pas eu la faveur d’y voir le jour. Une vague qui ne submerge pas mais pénètre l’âme et les sens. Elle s’y glisse depuis les quais de la Seine, charriant l’éternité de son aplomb insolent et son recul instinctif devant la sottise. Une ville en cinq lettres. Comme son patronyme. Si le jeune homme de dix-sept ans apprivoise comme il peut le classicisme orgueilleux de ses jardins, ce n’est pas là qu’il se sent le mieux mais aux terrasses des cafés. Combien Paris en compte-t-il ? Mille ? Trois mille ? Cinq mille ? Autant de champs d’observation qui, un à un, lui livrent leurs codes. Les serveurs y portent de longs tabliers blancs ou noirs qui descendent jusqu’aux ourlets de pantalon. Leur langage est vif avec un rien de familiarité amusée qui jauge, juge et renvoie la balle. Le bistrot (à Paris, on dit « le café » !) est le lieu idéal pour se confier à des gens que l’on n’a jamais vus. Pierre y déchiffre l’alphabet des humeurs, cet aplomb rapide et déterminé qu’ont les passants en y entrant. Coups d’œil à droite et à gauche englobant la salle dans son entier. Visages connus ou pas ? Jamais une once d’hésitation ni le temps d’attendre qu’on leur attribue une place. Ils la choisissent. C’est, au premier chef, ce qui distingue un Parisien du commun des mortels. Choisir, prendre, agir seront les premiers verbes de son abécédaire parisien. Échanges d’adresses, de numéros de téléphone qui situent ceux qui les donnent : PASsy 26 35. SEGur 22 10. ODEon 15 88. BABylone 14 11. ELYsées 28 47. Un jeu pour adultes avec trois premières lettres en majuscules qui dansent et livrent des vies. Premier code d’accès à autrui. Paris se livre en toile de fond, maquerelle indulgente brassant les sexes à tour de bras. C’est dans un café que Pierre rencontre Bernard Buffet. Deux ans de plus que lui. Immense. Longiligne. Un physique de jeune homme de bonne famille aussi réservé qu’élégant. Bernard habite encore l’appartement de ses parents, 29, rue des Batignolles, dans un XVIIe arrondissement qui a perdu en route l’environnement huppé de la plaine Monceau. Au milieu des petits commerces, le Paris des Pereire et des Camondo n’est pourtant pas loin, abritant derrière ses façades les enfants de Vinteuil et de Madame Verdurin. Les Guermantes, eux, sont de l’autre côté de la Seine. Comme il se doit aux familles dont les origines se perdent dans l’élégant cheminement de siècles de plaisirs.

Pour l’heure, aucun des deux jeunes gens n’est encore lancé sur le tremplin du succès. Ce qu’ils partagent ? Cette soif de sexe où les amants se reconnaissent au premier coup d’œil. Dévorer l’autre. Le prendre et s’y fondre. Paris devient un oreiller et la Seine, un lit qui dérive où bon leur semble. La musique et le vin. Le silence qui suit l’amour et leur errance sans fin. Tristan et Tristan mais sans Yseult, gommée par un Wagner libéré par l’après-guerre. Si demeurent encore dans les rues qu’ils traversent des visages meurtris, des blessures lisibles sur les corps ou dans la pierre, leur désir l’un de l’autre les efface. Ils sont libres comme jamais ils ne l’ont été, avec au fond d’eux ce tison tourmenteur qui les somme d’agir. D’entreprendre. Pour devenir le dieu de l’autre, chacun rêve de mettre le feu à sa vie. Souvenons-nous tous de ce que nous avons été à leur âge. Étions-nous chasseur ou gibier ? Pierre en a une idée précise et ne fait pas mystère de la répartition des rôles entre Bernard et lui. Si sa voie est tracée, elle s’ouvre sur un avenir sans limites, sans autre appui que cet amour imprévisible et violent. Comment se faire connaître quand on n’a rien à vendre ? En vendant ce qui appartient aux autres et qu’ils vous confient ? Ou en attaquant une banque ? L’anar qui, chez lui, ne sommeillera toujours que d’un œil, n’a pas l’étoffe d’un braqueur. Il raisonne trop. Pèse et analyse. Le terrain de jeux des chambres d’hôtel où Bernard et lui abritent leurs ébats lui donne déjà son dû de violence. Pourquoi s’y livrerait-il ailleurs ? Les projets fumeux seront de courte durée. Pierre a trouvé. Il sera vendeur de bouquins. Vendeur ? Pas terrible. Pourquoi pas plutôt courtier comme les financiers boursicoteurs ? Disons, agent de change de la littérature. À l’image d’un Lagrenée ou d’un Richard de Montjoyeux sous le Premier Empire. Courtier en livres, encore mieux ! L’attrait de l’argent cède le pas à l’amour des belles-lettres. Et les siennes seront ouvertes à tous, faisant de lui le pourvoyeur de l’intelligentsia parisienne. Coup double. Pas besoin d’avoir pignon sur rue. Le bouche-à-oreille – pour ne pas dire le porte-à-porte – suffira. Bernard écoute et son pourquoi pas répartit les tâches : l’un peindra dans son atelier de la rue des Batignolles, l’autre fera son marché du côté des Puces ou chez les bouquinistes des quais. L’accélérateur de ce pari hasardeux sera Mémoires d’un bourgeois de Paris. Pierre l’a feuilleté rue des Renaudes et quelques lignes lui ont suffi pour s’enthousiasmer : « La France a longtemps ressemblé à un petit rentier content de ses revenus qui tient moins à les accroître qu’à les conserver. La France a un peu les mœurs de l’avare ; elle enfouit son trésor de peur qu’on ne lui vole. Ouvrard voulait guérir la France de ce vice stérile et mortel de l’avarice ; il voulait lui donner le goût des grandes choses, des grandes entreprises, des gros bénéfices ; il voulait qu’elle comptât sur le bout du doigt son immense et fécond avoir, et que, spéculateur hardi, elle sût exploiter sa fortune présente et sa fortune à venir. L’empereur écoutait Ouvrard, et il se trouva bien à certains jours de ses secours et de ses inventions financières. Ouvrard avait étudié, calculé le pouvoir de l’argent sur le cœur humain. On eût pu croire qu’il avait étudié sous ce professeur de chimie qui nous disait : l’or a la propriété de réjouir la vue de l’homme… Ouvrard était généreux. Il aimait le faste et les grandes élégances ; les fêtes pleines de magnificences du Raincy lui ont presque valu autant d’inimitiés et de persécutions que celles de Vaux au surintendant Fouquet1. »

Voilà une nouvelle bible tombant à point nommé : le goût des grandes choses, des grandes entreprises n’est-il pas la seule religion capable de leur donner des ailes ? Il en sera le grand prêtre et Bernard Buffet, son premier disciple. Ils ont devant eux un boulevard sans limites à leurs ambitions. Si Bernard n’est pas encore un peintre reconnu, il achève le 3 août 1947 une huile sur deux toiles cousues de 156 × 189. Son titre : Deux hommes nus dans une chambre2.

L’un, celui de gauche, est l’artiste lui-même, nu, de face assis sur une chaise, l’autre, debout en train de se dévêtir. Pierre Bergé en caleçon ? Un sujet plus que dérangeant pour l’époque. Ils le réserveront longtemps à un cénacle d’amis sûrs. À ce propos, ils commencent à être légion et pas des moindres : Jean Cocteau, Louis Aragon, Giono, Jean Bouret qui dirige alors la revue Regards, bras artistique du Parti communiste. De ces quatre nouveaux amis, deux grands aînés : Jean Cocteau a près de quarante ans quand ils font sa connaissance et le second Jean (Giono) a trente-cinq ans de plus que Pierre. Le premier, frotté aux salons parisiens, en a la légèreté et, derrière lui, une réputation d’étincelant touche-à-tout. Cinglant et poétique, tel que le peindra Federico de Madrazo en 1910. Cocteau est partout, au bras de la princesse Nathalie Paley, chez les Noailles, autour du monde avec Marcel Khill, puis avec Jean Marais et Édouard Dermit. L’inoubliable auteur de Thomas l’imposteur et des Parents terribles a la violence créatrice des accélérateurs de particules, un cyclotron de la littérature.

Quant à Giono, fils unique d’un cordonnier anarchiste et d’une repasseuse picarde, son passé lui a fait fuir depuis longtemps la capitale. Il n’en aime ni les relents de l’après-guerre ni ce nord de la France qui lui rappelle Verdun et les batailles meurtrières de la Somme où la mobilisation générale l’a plongé à dix-neuf ans. La Grande Guerre a mutilé sa jeunesse. Quand sa route croise celle de Pierre et Bernard, il les voit tels qu’il était à leur âge, seulement vêtu d’innocence et de pureté. Sa vie avait alors cette grandeur, ce goût d’absolu qu’il tentera de retrouver à Manosque. À l’abri du monde et de ses terreurs. Loin. Très loin de ceux qui, non contents de l’avoir meurtri, ont aussi souillé ses écrits et voulu faire de lui un pestiféré. Entre Giono et ces deux êtres encore à l’aube d’une vie dont le premier chapitre s’ouvre à peine, un pont se tend, magique et indestructible. En se remémorant cette époque, Giono écrira : « J’ai une dizaine d’amis : Lucien Jacques qui habite Montjustin tout près d’ici, le peintre Bernard Buffet et son ami Berger [sic] ; quelques autres. Je les vois quand je veux, par-ci par-là. Cette société me suffit3. »





Notes


1. Docteur L. Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, Imprimerie Labroue et Cie, Bruxelles, 1853.



2. Cette toile sera vendue aux enchères chez Artcurial le 3 juin 2013, acquise par le fonds de dotation Bernard-Buffet pour un prix de 323 986 euros.



3. Cité dans Claudine Chonez, Giono par lui-même, Seuil, 1996.





Anar amoureux cherche job à plein temps




Rien de plus tonique que d’avoir l’urgence chevillée au corps. Elle colle aux basques de Pierre le pourfendeur, nouveau justicier social. Les livres ont moins « donné » qu’il n’en espérait et, pour un temps, il les met en quarantaine, en attente de jours meilleurs. En mai 1948, un Américain frappe à sa porte. Nom : Garry Davis. Profession : pilote d’avion. Nouvelle adresse : Paris où il vient de se faire remarquer en brûlant son passeport devant le Trocadéro. Un début de légende pour un homme qui a le sens du spectacle et, plus encore, la complaisance des médias. Raisons de son coup de colère ? L’ancien pilote des forces aériennes américaines a un compte à régler avec la guerre. Profitant de la tenue de l’assemblée générale des Nations unies au palais de Chaillot, le 19 novembre 1948, Garry Davis, Albert Camus, François-Jean Armorin et quelques autres interrompent la séance. Ils réclament un gouvernement mondial, seul susceptible de garantir la planète contre la guerre. Pierre Bergé dit avoir été là. Ou, en tout cas, il n’était pas loin. La preuve, c’est qu’Albert Camus et lui seront arrêtés et passeront une nuit au poste de police le plus proche. Bonheur absolu, on les place dans la même cellule. Voilà Pierre lancé dans le mondialisme et le pacifisme à tout va. L’anar, plutôt spectateur qu’acteur, n’est pas fâché d’emboîter le pas à Garry Davis qui crée l’association Citoyens du monde. Quelques semaines plus tard, Sartre, André Breton, Vercors, Queneau, Emmanuel Mounier, directeur de la revue Esprit, l’abbé Pierre, André Gide, Albert Einstein, Albert Schweitzer, Lord Boyd-Orr, Claude Bourdet, Carlo Levi s’enthousiasment pour la « déclaration d’Oran1 » déposée sur le bureau de l’assemblée des Nations unies.

Le 9 décembre 1948, vingt mille personnes acclament Garry Davis au Vél’ d’Hiv’ et, d’une seule voix, condamnent l’attitude des Nations unies. Si l’on ne parle toujours pas de Pierre Bergé, c’est que le jeune homme n’appartient pas encore au bruyant sérail qui tape du pied dans les rues de Paris. Il n’est personne mais n’a, pour autant, pas perdu son temps. Dans la poche de son blouson, un numéro de téléphone, celui de Camus : BABylone 12 93, qu’il conservera comme un trésor de guerre. Derrière Camus et Sartre, l’intelligentsia parisienne se mobilise et la presse se régale. Sous la plume de François Mauriac, Le Figaro joue les observateurs dubitatifs, Le Monde frétille et Garry Davis pousse Pierre Bergé au train. En janvier 1949, La Patrie mondiale voit le jour au 5 de l’avenue d’Iéna. Une adresse prestigieuse pour un journal dont les fondateurs ne sont autres que Garry Davis et Pierre Bergé qui en devient le rédacteur en chef. Tout en haut à droite de la première page, celui-ci a obtenu que « son ami » Albert Camus écrive quelques mots symbolisant la ligne éditoriale du journal et de ses valeurs. Camus s’exécute et ce sera : « Il suffit d’un homme qui surmonte sa peur pour que la machine commence à grincer. »

Elle grincera peu, à dire vrai, car cette Patrie mondiale n’aura que deux numéros. Le second sortira le 2 février 1949 et l’effet en aura été… celui d’un pétard à portée réduite. Mais Pierre, l’inconnu d’hier, le provincial sans diplôme ni métier, a réussi son premier coup : en moins de deux ans, il est sorti de l’anonymat en accolant son nom à celui de Garry Davis et d’Albert Camus. Ce dernier lui souffle une idée qui fera son chemin : « Il faut diriger le public, et c’est le rôle de la presse2. » Or, c’est elle dont il a pu mesurer l’impact et la force de frappe. Celle qui émane du magazine Caliban dirigé par Jean Daniel, des Temps modernes de Sartre ou de poids lourds comme Le Monde ou Libération aux mains d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie. Là est la vraie force qui, sous couvert d’information, prend le public dans son étau. Avoir des opinions tranchées, un point de vue, c’est là que les Français excellent et, quand les quotidiens leur ouvrent leurs colonnes, la célébrité scintille comme une promesse.

Bien loin de Paris, au 21, rue Dupleix à La Rochelle, sa mère s’interroge. Comment son fils s’y est-il pris pour côtoyer des écrivains qui sont parmi les plus célèbres de son temps et devenir à dix-neuf ans rédacteur en chef d’un journal ? Que lui cache-t-il qu’elle ne sache déjà ? La Patrie mondiale dont elle a découvert l’existence lui fait écrire à Pierre : « Je veux maintenant te parler de ton homosexualité. Tu sais que rien ne me choque et que je souhaite avant tout que tu sois heureux, mais tes fréquentations m’inquiètent, et si tu étais homosexuel par arrivisme ou par snobisme, sache que je te désapprouverais. »

En se gardant de juger son fils, elle va droit au but. Elle le sait follement ambitieux et, sans condamner son homosexualité, elle craint qu’il ne s’en serve pour « arriver » là où d’autres échoueraient. Son besoin de domination, elle l’a vu se développer à la maison où Pierre a toujours voulu régner. Vis-à-vis de son frère. Chez leurs rares familiers. Jamais il ne s’est satisfait de ce qui était à sa portée. Il a toujours voulu plus. Quel prix a-t-il payé pour arriver si vite au sommet ?

Non seulement Pierre ne fera pas état de cette lettre à Bernard Buffet, mais il mettra des années avant d’y faire allusion. Elle surgira dans Lettres à Yves, dédiées à Madison Cox et publiées par Gallimard en 2010, soit soixante et un ans après que sa mère lui eut exprimé ses craintes sans détour et deux ans après la mort d’Yves Saint Laurent.

Si le premier journal de Pierre n’a pas le succès que Garry Davis et lui en attendaient, les feux de la renommée se tournent bientôt vers l’homme qui partage sa vie. Après l’acquisition par l’État en 1947 de sa Nature morte au poulet, les galeristes Emmanuel David et Maurice Garnier font une cour assidue à Bernard Buffet. Le contrat d’exclusivité qu’il signe avec eux sera examiné à la loupe par Pierre, revenu au rôle d’aigle à trois têtes qu’il affectionne : amant-agent-avocat. 1948 et 1949 resteront pour Bernard et Pierre deux années de montagnes russes. Le train s’emballe lorsque, le 23 novembre 1948, Bernard épouse Agnès Nanquette3, une jolie brune à queue-de-cheval, peintre, rencontrée aux Beaux-Arts et cousine de Louis Jouvet. Que s’est-il passé ? Changement à vue ? Bisexualité ? Farce ? Paravent social ? Un peu de tout dans une ambiance de post-ados cruels et indifférents aux dégâts collatéraux. Buffet plane et Pierre ronge son frein. La même année, le jeune peintre au graphisme sombre et vertical est couronné par le Grand Prix de la critique en même temps que son aîné Bernard Lorjou. Une phénoménale reconnaissance ! L’année suivante, Pierre Descargues publie Bernard Buffet aux Presses littéraires de France. En 1950, Buffet se sépare de son épouse dans un divorce éclair qui n’est qu’un piment de plus à sa soudaine montée en puissance. André Malraux le définit en 1951 comme « le calligraphe occidental ». Aragon, fidèle des premières heures, renchérit. Le temps est venu pour Pierre Bergé de prendre ses distances avec ses copains anars aux antipodes de Bernard. Quarante ans plus tard, en 1991, il n’hésitera pas à trancher dans le vif et à mordre les mains qui l’ont, non pas nourri, mais dont il n’avait pas dédaigné l’appui : « Ce sont, écrira-t-il, les intellectuels qui instituent la guerre dans les esprits. Je dis bien la guerre. La guerre des mots. La haine. Ce ton terriblement terroriste qu’affichaient les surréalistes par exemple. Ou Sartre. Ou Nizan… Assez de ces donneurs de leçons. Assez de ces intellectuels qui nous donnent leur avis sur la paix, la guerre, la société, que sais-je encore ? […] La vérité est que je préfère les penseurs aux intellectuels et les poètes aux politiques4. »

En 1950, Pierre eût été incapable de pareille franchise. On ne rue pas dans les brancards quand on n’est encore rien : ni le cheval ni la carriole. L’heure est alors à l’élargissement de la vie quotidienne du couple Buffet-Bergé. Après Paris, ils choisissent Garches où un ami de Bernard vient de mettre sa maison à leur disposition. Puis vient Manosque où Jean Giono les loge dans l’une des maisons qu’il possède. Le goût des jolies demeures vient de faire son entrée dans la vie de Pierre. Celles des autres et celles qu’il rêve de bâtir. Avec Bernard, bien sûr. Des maisons-totems, pleines à craquer ou battues par les vents du Sud ou de Normandie. La vie est merveilleuse quand rien d’autre que l’amour n’est encore décidé et que l’on ne sait pas de quoi demain sera fait. Comment Pierre pourrait-il imaginer qu’après Manosque viendront Dar el-Hanch au Maroc et Château Gabriel en Normandie ? Le mas Théo près de Saint-Rémy-de-Provence et la rue de Babylone à Paris ? Tout en vrac, à l’image du désordre d’une vie où il y a un temps pour rêver, un temps pour construire et un temps pour se défaire de tout. Pierre serait-il déjà déguisé en Gilles Deleuze ? « Je veux tracer ma route pour la détruire, ainsi, sans repos. Je veux rompre ce que j’ai créé, pour créer d’autres choses, pour les rompre encore. C’est ce mouvement qui est le vrai mouvement de ma vie5. »

Il n’y est pas encore, loin s’en faut, mais ce qui est saillant, c’est que c’est à Bernard Buffet qu’il devra son premier regard sur l’art. Il l’avouera dans une lettre à Yves Saint Laurent : « Ma famille, lui écrira-t-il, ne s’intéressait à aucune forme d’art, n’y connaissait rien, était entourée de meubles, de tableaux, d’objets hideux. Enfant, je me réfugiais dans les livres et quand j’allais dans un musée, je ne ressentais pas grand-chose. Que s’est-il passé ? Peut-être ma rencontre avec Buffet fut-elle déterminante ? En tout cas, un jour, comme on rencontre la foi, comme on s’aperçoit qu’on parle une langue étrangère, j’ai su que je savais6. »





Notes


1. Déclaration d’Oran du 22 novembre 1948, ainsi nommée à cause du lieu de naissance d’Albert Camus.



2. Albert Camus cité par Olivier Todd dans Albert Camus, une vie, Gallimard, 1996.



3. Agnès Nanquette (1923-1976), peintre et écrivain, qui publiera chez Gallimard J’irai aimer ailleurs (1953), De A à Z (1963) et Les Borgnes (1965).



4. Pierre Bergé, Liberté, j’écris ton nom, op. cit.



5. Gilles Deleuze cité par Rémy Oudghiri dans Petit éloge de la fuite hors du monde, Arlea, 2017.



6. Pierre Bergé, Lettres à Yves, Gallimard, 2010, lettre du 14 avril 2009.





Le pain quotidien




À qui doit-on l’assassinat en règle de Jacques Prévert, entré dans « La Pléiade » en 1992, soit quinze ans après sa mort ? Un petit jeu de devinette qui ne devrait pas plonger le lecteur dans des abîmes de perplexité : « Si Prévert écrit, c’est qu’il a quelque chose à dire ; c’est tout à son honneur. Malheureusement, ce qu’il a à dire est d’une stupidité sans bornes ; on en a parfois la nausée. Il y a des jolies filles, des bourgeois qui saignent comme des cochons quand on les égorge. Les bourgeois sont vieux, obèses, impuissants, décorés de la Légion d’honneur et leurs femmes sont frigides ; les curés sont de répugnantes chenilles qui ont inventé le péché pour nous empêcher de vivre. On connaît tout cela. On peut préférer Baudelaire… Si Jacques Prévert est un mauvais poète, c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps ; aujourd’hui, sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l’œuvre entière semble le développement d’un gigantesque cliché. »

Comment ne pas reconnaître dans ce laminage le ton de Pierre Bergé, grand maître de l’assassinat verbal ou écrit ? Eh bien non ! Ce n’est pas lui, le meurtrier du poète, mais Michel Houellebecq dans son livre Jacques Prévert est un con paru en 2005 chez Flammarion. Pourquoi dès lors citer ici ces lignes ? Simplement parce que Pierre aimait à dire qu’à son arrivée à Paris, il avait vu un homme tomber du premier étage d’un immeuble des Champs-Élysées à quelques pas de lui. Cet homme était Jacques Prévert, imprudemment appuyé à un balcon du studio de la Radiodiffusion française. L’auteur de Paroles venait de chuter de cinq mètres de haut sur le macadam juste devant un promeneur nommé Pierre Bergé. C’était le 12 octobre 1948 à Paris, une date qu’il n’oubliera pas. Après Breton, Aragon, Camus, Cocteau, Buffet, Garry Davis, Giono, un Jacques Prévert ratatiné sur le pavé dans une mare de sang entre dans son carnet d’adresses. S’il le note et n’oublie pas désormais de le mentionner, c’est qu’il prend déjà grand soin à forger comme il le peut son image. Certes, elle n’est encore qu’une esquisse. En dehors de Giono, peu d’échos flatteurs sur « l’accompagnateur » de l’artiste ou « la commode » comme le nomment ceux qui ne comprennent pas pourquoi la nouvelle coqueluche de la peinture contemporaine – « le buffet » – s’encombre d’un Pierre Bergé. Une mise à l’écart dont son orgueil souffre et contre laquelle il luttera durant plus de la moitié de sa vie. Les faire-valoir paient toujours cher leurs strapontins dans l’antichambre du Roi-Soleil. Mais les avantages qu’ils y trouvent sont légion et font oublier quelques avanies. C’est le cas pour Pierre puisque Bernard lui fait partager ses plaisirs et sa vie. Il peint alors sans relâche avec la certitude de vendre tout et fort cher. Les affaires marchent si bien que ses dépenses suivent, voire précèdent le cours ascendant de ses succès : achat à deux pas de Paris du manoir de Manine à Domont, puis d’une Rolls pour s’y rendre. La partie de Monopoly bat son plein. Un an plus tard, Bernard Buffet revend Manine pour s’offrir un vrai château, avec à l’horizon la montagne Sainte-Victoire. Gourmet des mots et des sens, Pierre se régale et prend ses aises dans de nouveaux décors : premières à l’Opéra. Concerts privés en Provence. Théâtres. Paris danse. Comme l’écrit Marc Lambron, citant Moravia : « Pour gagner de l’argent, il faut une compétence mais, pour le dépenser, il faut une culture1. » Le souci de compléter la sienne devient chez Pierre une obsession d’autant plus aiguë que dans son environnement immédiat, son curriculum vitae est des plus succincts. N’ayant plus le temps de lire, il écoute les autres, piaffant de n’avoir pas encore la légitimité requise pour les faire taire. Au Grand Véfour, au Voltaire, chez Lucas Carton, le palais de Pierre s’affine tandis que s’étoffe son entourage. Arrivé premier des peintres de l’après-guerre au référendum organisé par le magazine Connaissance des arts en 1955, Bernard trouve de nouveaux amis sans avoir même à les chercher : Françoise Sagan, Roger Vadim, Roland Petit, Zizi Jeanmaire. Dans l’ombre, Pierre continue de jouer les doublures. Vivre aux côtés d’un homme dont la célébrité monte à toute vapeur engendre une frustration qui n’en est qu’à ses débuts.

Est-ce la raison pour laquelle, dans ces années 1955-1958, le trait le plus saillant du visage de Pierre est sa froideur, sous laquelle couve l’incendie d’une puissance bridée ? Si son ambition ne cesse de croître, son écran mental lui renvoie l’image obsédante et railleuse de celles et ceux qu’il rêve, non pas d’égaler, mais de surpasser. Face aux intelligences déliées qui occupent la scène parisienne, son silence attentif reste le seul atout qu’il puisse jouer. C’est si vrai que lorsqu’on regarde les photos de cette période, il occupe systématiquement le rôle de quelqu’un que le photographe semble avoir cadré par hasard. Ce sera le cas lors de sa rencontre avec la septuagénaire la plus hype du moment : Marie-Louise Bousquet, veuve tonique d’un dramaturge parisien et cheville ouvrière en France du Harper’s Bazaar2. Depuis les années 1920, elle règne sur une cour où Colette, Henri Cartier-Bresson, Cocteau, Gide, Bérard, Truman Capote, Gide, François Mauriac et Hemingway croisent l’imprévisible attelage de la mode. À Molyneux, Madeleine Vionnet et Schiaparelli, ont succédé, dans son appartement luxueux de la place du Palais-Bourbon, Balenciaga et l’immense Christian Dior au faîte de sa renommée. Pas de Mademoiselle Chanel dans les parages et pour cause. La guerre est encore trop présente dans les esprits pour que ses cinq années au Ritz, alors occupé par les Allemands, donnent au public français l’envie d’acclamer son retour sur les podiums. Camus est parti à Stockholm pour y recevoir à quarante-quatre ans, le 24 octobre 1957, le prix Nobel de littérature. À son retour, il trouvera parmi une montagne de courrier une lettre de Pierre lui remettant en mémoire leur « excursion » de quelques heures dans les locaux du commissariat de Chaillot. Pierre n’est pas homme à laisser passer les occasions de se rappeler au bon souvenir des puissants, quel que puisse être le terrain où ils s’illustrent. Une habitude qu’il a prise tôt et qui se révélera utile, terriblement utile.

Ce 24 octobre n’est pas une date anodine. Le même jour, Christian Dior, empereur mondial de la haute couture, est brutalement emporté par une crise cardiaque à Montecatini. Cinq jours plus tard, Pierre se rend en curieux aux funérailles du couturier : une nouvelle habitude prise depuis peu. Ces églises remplies à craquer sont le plus fidèle baromètre de la renommée. Sur le parvis de l’église Saint-Honoré-d’Eylau, Pierre se régale. Des milliers de gens. Une foule de visages sur lesquels il parvient à mettre quelques noms : Michel de Brunhoff de Vogue, Edmonde Charles-Roux appelée à prendre sa suite, Marlene Dietrich, le magnat Marcel Boussac qui, dix ans plus tôt, avait donné sa chance à Christian Dior. Un monde fou. Ouf ! Cocteau, Édouard Dermit, Bébé (Christian Bérard) et Marie-Louise Bousquet sont là : son repérage mondain et médiatique s’en trouve facilité. Si Pierre ne connaît encore rien à la mode, c’est à Cocteau et surtout à Marie-Louise Bousquet qu’il doit d’avoir mesuré les ponts existant entre couture et vie quotidienne des heureux du monde.

À Paris, Londres ou New York, on est, jusqu’à plus ample contrôle, ce que l’on montre. La richesse sourit poliment et y pactise avec l’élégance. Le constat qu’il en tire est simplissime : adieu anars et bienvenue aux nantis. Il en est là de ses réflexions quand le téléphone sonne chez eux. Depuis le début de leur liaison, c’est à Pierre qu’incombe l’intendance de la maison : courrier, téléphone, factures, rendez-vous, contrats, expositions, courses de tout poil : entre homme au foyer en quelque sorte et secrétaire à plein temps.

– Pierre, c’est Marie-Louise. J’organise un dîner dans un endroit que mon mari aimait bien. Au bas de Montmartre à La Cloche d’or, 3, rue Mansart. Vous notez ? Le 3 février prochain à 20 h 30. Venez tous les deux comme vous êtes, c’est vraiment un bistrot. On sera cinq, il y aura le jeune Oranais, oui, le couturier Yves Mathieu-Saint-Laurent qui vient de prendre la succession de Dior. Il n’est pas bavard et en plus, timide comme une jouvencelle. Il sera escorté de Raymonde Zehnacker qui travaille avec lui. Elle parle pour deux mais je doute que sa conversation ait un quelconque intérêt. Qu’importe, on s’arrangera pour que ce soit amusant. C’est oui, bien sûr ?

Avec son souci de ne rien manquer, Pierre Bergé retrouve dans la pile de courrier une invitation à assister au prochain défilé de la maison Christian Dior le 30 janvier 1958. Quand il en parle à Bernard, celui-ci lui répond :

– Mais oui, bien sûr qu’on y va. J’ai promis à Yves Mathieu-Saint-Laurent un croquis de sa première collection pour Christian Dior. On ne peut pas manquer ça. Avec un peu de chance, mon croquis devrait faire la couverture de L’Express la semaine prochaine. Pourquoi Marie-Louise nous impose cette Zhena je-ne-sais-quoi ? On aurait été mieux tous les quatre, non ? Rappelle-la.





Notes


1. Marc Lambron, « Pierre Bergé, l’homme arbalète », Le Point, 14 septembre 2017.



2. Marie-Louise Bousquet (1887-1995) : journaliste de mode entrée au Harper’s Bazaar en 1937, elle deviendra directrice du magazine à Paris à compter de 1946. Dans son salon de la place du Palais-Bourbon, se côtoient Colette, Cocteau, Aldous Huxley, Carmel Snow, Diana Vreeland et les Rothschild.





Au milieu du gué




Dix ans ont passé depuis l’arrivée à Paris d’un jeune homme ni beau ni laid mais curieux de tout. Pierre appartient dorénavant à la catégorie des hommes qui s’habillent pour n’être jamais pris en défaut : le costume de la réussite est un premier pas et il s’en trouve plutôt bien. Négligé égale esprit désordonné où se bousculent idées inabouties, projets vaseux, tâches inaccomplies et plaisirs sans lendemain. Tout ce qu’il exècre. Ses vêtements font office de bouclier. Jour après jour, Paris lui a inculqué le culte des apparences et celui de l’affirmation péremptoire seyant aux ambitieux. Quand sa voix nasillarde coupe l’espace, elle jette à la volée certitudes et jugements sans appel. La timidité du provincial qui ne sait où est sa droite ni sa gauche a sombré dans le no man’s land d’un passé enterré pour toujours. Collée à sa peau, la lumineuse attraction de la capitale éclaire un chemin où espoirs insensés et soif d’aventures cheminent au coude à coude. Pierre navigue avec avidité : dans les criques secrètes d’une sexualité que Paris dope jusqu’au vertige. Dans le jeu de miroirs où se croisent ses ambitions et sur le terrain de chasse où il pose ses pièges. Dans un jeu d’alliances où, peu à peu, il distribue les rôles de chacun. « Il y a des portes secrètes dont j’ai perdu les clefs », écrira-t-il trente-trois ans plus tard1. À dire vrai, elles sont si nombreuses et si constamment verrouillées que sa liberté de parole se cantonne aux choix politiques, littéraires, financiers ou artistiques. Et là encore, qu’on ne s’illusionne pas, les verrous ne sautent qu’après contrôle du geôlier. Le premier prisonnier, c’est aussi lui. Il l’est du train de vie de Bernard. De celui des gens qu’il côtoie. De Paris, insupportable maîtresse, qui rejette dans ses banlieues celles et ceux qu’elle estime indignes de résider dans les beaux quartiers. Si la chorégraphie de l’année 1958 lui est encore inconnue, son vacarme et l’incohérence de son orchestration mettent Pierre sur tous les fronts à la fois. Un longiligne fantôme sort en effet du placard de Colombey-les-Deux-Églises : le « Grand Charles », revêtu de sa vareuse militaire, part pour l’Algérie jouer au poker menteur la chronique de la fin des empires coloniaux. Le tragique feuilleton franco-algérien accouche d’une Ve République enfantée sur fond de crise avec chaises musicales à haut risque. Le 21 décembre, le général de Gaulle devient le premier président d’une République française relookée. Le bouleversement des équilibres mondiaux est en marche : au Moyen-Orient avec la montée en puissance de Gamal Abdel Nasser dans une Égypte réunie à la Syrie, à Cuba où Fidel Castro prend le pouvoir, à Moscou où Nikita Khrouchtchev sonne l’ouverture de la guerre froide. Nombre de ces événements auront un impact majeur sur Pierre. Le premier est la signature du traité de Rome créant la Communauté européenne le 1er janvier 1958. Le second, la guerre d’Algérie. Ils auront pour corollaire un troisième cataclysme, d’ordre privé celui-là : le brutal éclatement de la vie privée de Pierre.

Commençons par la guerre d’Algérie qui lui remet en mémoire ce qui s’est passé pour lui huit ans plus tôt. Il venait de rencontrer Bernard et, sans diplôme ni charge de famille, avait été convoqué au conseil de révision. Dans son immédiate ligne de mire, dix-huit mois de service militaire porté à trente mois, huit ans plus tard, par la guerre d’Algérie. Laissons-le s’en expliquer : « Je voulais être objecteur de conscience. Je sortais de l’aventure des Citoyens du monde. Et je n’avais pas oublié ce beau livre, qui était pour moi comme un cri : Refus d’obéissance. Aussi est-ce vers lui, Giono, que je me tournai naturellement. Aussitôt, il me répondit. Voici la lettre qu’il m’adressa le 23 mars 1950 : “Bien entendu, je ne renie rien de ce que j’ai écrit, je récrirais encore tout. Vous pouvez donc faire état de tout. Mais un conseil, d’ami et d’aîné, si vous permettez. Pas de martyre. Si vous êtes appelé, partez et rusez. C’est une erreur de prendre l’armée de front, on ne risque que d’être broyé un à un comme les grains de café dans le moulin. La Ruse et la Conservation de l’individu. Une joute d’intelligence, ou alors c’est vous qui avez les armes de l’autre qui est désarmé. La victoire est à ce prix. Il faut – pour être un pacifiste véritable actuellement – avoir un courage de plus. Celui de consentir au seul combat individuel où l’on ait des chances de gagner bien qu’il ne soit pas représentatif et au contraire anti-héroïque. Ne luttons pas contre les héros avec des héros, c’est un jeu de dupes et gribouilles. L’armée, c’est la bête et vous, vous êtes l’homme. Même le toréador a une épée. Gardez la vôtre. C’est votre intelligence, avec laquelle vous vaincrez individuellement l’armée. Tout est là. Je vous embrasse. Jean Giono2.” »

Quand Pierre l’avait reçue et relue, la lettre de Jean l’avait fait replonger dans le livre de Giono. Les premières lignes l’avaient marqué : « Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et, brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends. Je la subis encore. Et j’ai peur. Ce soir est la fin d’un beau jour de juillet. La plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L’air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque. »

À ce cri de désespoir s’était substitué ce don qu’avait été pour Giono la paix absolue de Manosque, sa douceur et, la contemplant, son cœur ouvert face à un paysage que la main de l’homme n’a pas souillé. C’est cela dont Pierre héritera et qui lui fera dire, au soir de sa vie : « Les Giono, c’est en quelque sorte ma famille. » Une famille comme il les aime : élue, sans lien terrien ou génétique avec lui mais forte d’un partage qui ne s’explique pas. Une accointance spirituelle comme il l’avait trouvée en Garry Davis, faisant de lui pour toujours un citoyen du monde : « C’est pour cela que je suis, aujourd’hui, si profondément européen […] les amours-propres nationaux doivent baisser pavillon quand ils deviennent un obstacle au progrès de l’humanité. Et j’ai la certitude, tout simplement, qu’il y a là un devoir qui découle de ma conviction d’être citoyen du monde. Que valent quelques malheureuses prérogatives de souveraineté quand elles ont pour seul effet de nous empêcher d’intervenir pour que la violence n’éclate et ne dégénère ici ou là ? Que valent les frontières nationales quand le problème est d’éviter que ne meurent de faim des centaines de milliers, des millions d’êtres humains sur les continents pauvres ? Tel est, à mon sens, le souci qui distingue les citoyens du monde de ceux qui ne sont que des nationalistes masqués, aigris et cachés. Faire passer l’intérêt de l’humanité avant l’intérêt d’une communauté particulière, fût-ce la plus prestigieuse. Faire en sorte que le sort et le destin de 5 milliards d’hommes et de femmes soit toujours plus important que celui de 50 ou de 100 millions d’individus, même riches et instruits. Le choix est simple : ou bien la défense invétérée, obscurantiste des nations ; ou bien la décision résolue d’assumer des partis raisonnables, dont pourrait sortir le progrès de l’humanité […] non à ce qui nous enracine, oui à ce qui nous libère de nos racines, non à ce qui nous rend tributaire d’une concrète, trop concrète communauté, oui à ce qui nous inscrit dans un espace symbolique plus abstrait. L’Europe est un de ces espaces. Si je suis européen, c’est aussi parce que l’Europe nous éloigne de l’obscure magie des racines, des terroirs et des appartenances trop simples3. »

Ce qui résonne un peu moins bien, c’est la suite… sentimentale. Soudain, un grain de sable bloque le bel engrenage auquel Bernard et lui s’étaient si plaisamment habitués. L’ouverture de la chasse à l’homme a pour décor la luxueuse quiétude de la place du Palais-Bourbon chez la très mondaine septuagénaire Marie-Louise Bousquet. La main du hasard redistribue soudain les cartes, laissant perdants et gagnants prendre leurs nouvelles places.





Notes


1. Pierre Bergé, Liberté, j’écris ton nom, op. cit.



2. Jean Giono, Refus d’obéissance, Gallimard, 1937.



3. Pierre Bergé, Liberté, j’écris ton nom, op. cit.





Sauter le pas ? Pourquoi ? Pour qui ?




Comment quitte-t-on ceux que nous avons aimés ? Toujours mal et à contretemps. Pourquoi les abandonne-t-on ? Par lassitude ou par intérêt ? Les deux, le plus souvent. Neuf fois sur dix, la lâcheté prévaut. Sur fond de fausses raisons et de mea culpa piteux, le poignard enfonce sa lame dans le cœur de l’être laissé derrière soi. Pas plus que les autres Pierre n’y échappe. La page est tournée et ce n’est que cinquante-sept ans plus tard, le 26 février 2016, sur le divan de Marc-Olivier Fogiel, que Pierre Bergé avouera : « Je me sens encore coupable de l’avoir quitté. Je me suis mal conduit. Toutes les séparations laissent un goût amer. »

Avant leur séparation effective, son infidélité à Bernard Buffet démarre en février 1958, après le dîner bien arrosé organisé par Marie-Louise Bousquet. L’obligeant Pierre raccompagne Yves Saint Laurent chez lui après que Raymonde Zehnacker eut sagement opté pour un taxi. Les deux hommes sont cette fois seuls et se taisent. La voiture roule dans un Paris nocturne, scintillant et glacé. Il les révélera l’un à l’autre. Une étreinte brusque, définitive, marquante comme le sont certaines premières fois.

Pierre sait alors peu de chose du jeune homme, entré chez Christian Dior à l’âge de dix-neuf ans sur la recommandation de Michel de Brunhoff, alors à la tête de Vogue France. Quelques croquis envoyés, un entretien avec Christian Dior avaient suffi pour convaincre le couturier. L’histoire des débuts d’Yves Mathieu-Saint-Laurent chez Dior a tant été passée au peigne fin par ses biographes qu’il serait vain d’en imposer les détails au lecteur. Deux événements ont brièvement mis le jeune couturier sous le feu des projecteurs : un premier prix décroché en décembre 1953 au concours du Secrétariat international de la laine que préside Michel de Brunhoff. Yves s’y était inscrit depuis Oran et c’est à Paris, en présence de sa mère, qu’il recevra sa récompense. Deux ans plus tard, il récidive et emporte à nouveau ce premier prix, ex-æquo cette fois avec Karl Lagerfeld. Dans les rangs du jury, deux couturiers célèbres, Hubert de Givenchy, Pierre Balmain, et une future cliente d’Yves, Jacqueline Delubac, considérée comme l’une des femmes les plus élégantes de la capitale. Beaucoup de choses ont déjà changé pour le lauréat. Il a définitivement quitté Oran pour s’installer à Paris, pris un studio dans le XVIIe arrondissement et, cerise sur le gâteau, est entré chez Dior comme assistant-modéliste du couturier. Un apprentissage précédé par quelques mois d’études à l’école de la chambre syndicale de la couture parisienne et la publication par le Vogue français de dessins d’Yves Mathieu-Saint-Laurent (c’est ainsi qu’on orthographie alors son nom).

Une photo de Richard Avedon, Dovima et les éléphants, publiée par Harper’s Bazaar en octobre 1955 aura, plus tard, une résonance majeure sur Yves mais aussi sur Pierre quand ils se la remémoreront. Épaules découvertes dans une robe bustier de velours noir serrée par une haute ceinture de soie d’un blanc étincelant, Dovima, bras levés à hauteur des pachydermes, la tête tournée vers eux, est éblouissante. La position de son corps, légèrement déhanchée, dessine un Y, et c’est au dessin de l’assistant-modéliste de Dior qu’on la doit. Quand la rédactrice en chef du magazine américain, Carmel Snow, la sélectionne pour le reportage qu’elle prépare sur la couture à Paris, pourquoi citerait-elle Yves ? On célèbre le maître, pas ses valets. Qu’en penseront Yves mais surtout Pierre ? Le futur archiviste d’Yves Saint Laurent, gardien sourcilleux des trésors de la maison, n’est pas encore sorti du bois. Quand Yves et lui songeront dès 1962 à lancer le premier parfum féminin du couturier, leur clé d’entrée dans cet univers sera Dovima et les éléphants. Y, le premier parfum féminin lancé par Yves Saint Laurent en 1964, en rappellera incontestablement la silhouette. Mais, avant cela, il y aura eu la première collection Christian Dior créée par Yves. Celle du 30 janvier 1958, si décisive pour la maison Christian Dior. À la mort du couturier, Marcel Boussac juge rationnel et inévitable d’arrêter l’activité haute couture de son empire textile. Un créneau qui assure pourtant à son groupe des revenus substantiels : 2 milliards de francs de chiffre d’affaires, représentant 50 % des exportations de la haute couture française. En moins de dix ans, Christian Dior s’est hissé à la première marche du podium de la haute couture. Malgré ses réserves sur la difficulté à maintenir l’activité de la maison sans Christian Dior, le 12 novembre 1957, Marcel Boussac, poussé par Jacques Rueff, directeur administratif et financier de la maison, nomme Yves Saint Laurent directeur artistique de la haute couture. Dans les ateliers, les réactions oscillent entre moues dubitatives, silences prudents des opportunistes et bravos des quelques supporters du « jeune Oranais ». La suite, on la connaît. Cette collection aura le même retentissement que, onze ans plus tôt, le 12 février 1947, la première collection d’un jeune prodige nommé Christian Dior. Carmel Snow y assistait et ce fut celle qui avait fait passer à la postérité le nom de New Look1. Le 30 janvier 1958, c’est au tour d’Yves Saint Laurent de goûter au triomphe qui va mettre en même temps un visage sur son nom et un nom dans l’esprit du public : le sien, soudain catapulté telle une comète dans l’espace. Si la gloire n’est pas encore au rendez-vous, sa collection assure aux yeux du public la relève de Christian Dior par Yves Saint Laurent.

« Le succès, le triomphe, pour mieux dire, d’un tout jeune homme, adolescent d’hier, vient de raffermir d’une manière éclatante le prestige de la haute couture française dans le monde. Atteinte si brutalement en octobre dernier par la tragique disparition de Christian Dior, l’élégance parisienne en perdant son magicien subissait une épreuve très dure. Le miracle s’est accompli. L’héritage spirituel de Christian Dior est recueilli par son école. Le flambeau que des mains talentueuses ont porté si haut pendant plus de dix années, sans jamais défaillir, brille à nouveau entre les doigts nerveux d’Yves Mathieu-Saint-Laurent, son jeune et fervent disciple… Par une lumineuse matinée d’hiver, un public composé en majeure partie par la presse internationale de l’élégance et comprenant des censeurs avertis assista deux heures durant à un défilé dont le souvenir étincelant demeurera longtemps dans la mémoire. Intelligente, dépouillée, séduisante, magistrale, la collection du printemps 1958 est un message de l’élégance française au monde… Cet élan général a été compris, assimilé par tous ceux qui ont assisté à ces grandes premières et qui dans leurs applaudissements frénétiques ont salué, en même temps que le talent du créateur, la permanence du génie français2. »

Pierre et Bernard Buffet y assistent côte à côte. Cocteau, Bérard et Kochno, Marie-Louise Bousquet ne sont pas loin. Pierre regarde l’inespéré se produire. Un tonnerre d’applaudissements. Embrassades et mains serrées. « Mon chéri, tu nous as éblouis. »

Dans les salons de l’avenue Montaigne, l’heure est aux superlatifs et les divas de la littérature n’y vont pas de main morte : Louise de Vilmorin, Edmonde Charles-Roux, Françoise Sagan, Hélène Lazareff, toutes se disent au septième ciel. Pierre aussi, mais devant pareil aréopage, il n’est pas homme à laisser son émoi percer. Il le revivra en écrivant : « Comme je l’ai vue arriver, la gloire, et te brandir à bout de bras pour te montrer au monde et ne plus te lâcher. C’était le temps de l’audace et de l’insolence, c’était le temps de notre jeunesse. Les Beatles venaient de Liverpool. Noureev de Moscou. Godard de Suisse et toi d’Oran3. »

Et si c’était Yves, l’homme de sa vie ? Les deux premières semaines de mai, Yves et lui se retrouvent à l’ouverture du onzième Festival de Cannes. Un chassé-croisé de célébrités que Bernard n’aurait manqué pour rien au monde. Prétextant son intérêt pour le film du russe Mikhaïl Kalatozov Quand passent les cigognes qui remportera la palme d’or, Pierre s’éclipse pour rejoindre Yves quelques heures. Qu’importent le lieu, la chambre, l’hôtel, le temps volé ensemble. Le même scénario se jouera à l’insu de Bernard Buffet avec un « bouleversant film d’Ingmar Bergman » (dixit Pierre) : Au seuil de la vie, que ni lui ni Yves ne verront. Tout est pardonnable quand on est amoureux, et Pierre et Yves le sont. L’un a vingt-deux ans, l’autre vingt-huit et, d’instinct, ils savent déjà qui des deux mènera le bal.





Notes


1. Yann Kerlau, Les Secrets de la mode. De Christian Dior à John Galliano : et Dior créa la femme, Perrin, 2013.



2. « Permanence de la haute couture française », L’Officiel de la mode, Éditions Jalou, no 431-432, mars 1958.



3. Pierre Bergé, Lettres à Yves, op. cit., lettre du 16 avril 2009.





Embarquement différé pour Cythère




Comment ne pas y croire quand soudain s’ouvre devant nous la route que nous peinions tant à trouver ? Illimitée. Évidente. Avec cette grandeur que nous savions exister mais qui restait introuvable. Tout homme est ainsi, un Booz endormi réveillé par le désir fou d’aimer. Tapi au fond de nous, un inconnu surgit pour nous imposer sa loi. Celle des passions fulgurantes, tantôt destructrices, tantôt magiques, mais méritant toutes d’être vécues. Celle qui décide du choix des visages et des corps, écarte l’ordre et la tiédeur, faisant fi du regard des autres. Ponts, ciel et nuages au-dessus de l’île de la Cité au petit matin et les quais dont les noms claquent comme des drapeaux. Béthune, Anjou, La Tournelle, Conti. Une ronde de régiments comme ceux de Rocroi ou de la révolution d’Octobre que Pierre et Yves passent en revue. Les cafés où ils se retrouvent à la sauvette. Ces rendez-vous attendus ou manqués, ce pas de l’autre guetté comme un chien attend son maître. Les mots que l’on ne dit pas et qui deviennent des regards : les eaux d’un fleuve où tous deux plongent. Rien n’est encore décidé pourtant, mais une force nouvelle leur est donnée. Primitive et, avec elle, la puissance de bâtir. Pour en faire quoi ? Peut-être des lendemains qui n’ont pas encore trouvé leur lit.

Chez Dior, malgré la disparition du couturier, le bal se poursuit. Les fidèles du maître disparu veillent sur l’héritier de Christian Dior, le protégeant comme elles l’ont fait quotidiennement au cours de la décennie précédente avec le grand patron. Une garde rapprochée dont Yves fera son bouclier : Suzanne Luling, sergent-major régnant sur les salons, Raymonde Zehnacker, l’amie des premiers jours, Mitza Bricard, Marguerite Carré, Victoire Doutreleau, mannequin vedette de la maison. Au département Presse & Communication, les petites mains classent les manchettes des journaux du monde entier : le Guardian, le New York Times, le Daily Mirror, le Daily Herald : « Yves, idole de Paris. » Le New York Herald Tribune : « Jamais vu une meilleure collection chez Dior. » L’Express du 6 février 1958 : « Paris avait deux enfants tristes : Françoise Sagan et Bernard Buffet. Ils ont maintenant un petit frère : Yves Mathieu-Saint-Laurent, né à Oran il y a vingt et un ans, roi de Paris depuis huit jours, premier et seul modéliste, par contrat, de la société Christian Dior… Inconnu il y a trois mois, quoi qu’en disent aujourd’hui les mille personnes qui le tutoieraient s’il ne conservait, au creux du succès, une parfaite réserve, une dignité dans le maintien qui interdit toute velléité de familiarité, il aura dans quelques jours cent amis d’enfance, mille photos de lui, une légende et peut-être une voiture, bien qu’il n’en ait pas envie. Aujourd’hui, il est à cet instant d’une carrière où la célébrité s’empare d’un homme avant de lui façonner un visage… C’était une grosse partie. La première manche semble gagnée. Les acheteurs ont bien réagi. La presse étrangère est délirante. »

Pierre les range par ordre de date et de pays. L’esprit de méthode a toujours été le plus fidèle allié de ce scribe des célébrités d’un jour ou d’une vie. Une manie prise très tôt comme le stockage des photos ou celui des agendas. Il note tout et, quand il en parle à Yves, celui-ci n’écoute pas. Il a déjà en tête les collections à venir. Autant d’examens de passage où, à chaque défilé, l’avenir d’une maison et le sien sont et seront en jeu. Une angoisse à répétition qui, très vite, deviendra meurtrière. Quand il la fuit, le sexe la remplace. Impérieux comme une drogue. Pas d’échappatoire. Un accomplissement que matérialisera sa décision de vivre avec Pierre. Tout partager, maintenant, sans attendre.

Le 19 décembre 1958, sous les ors et les rouges du palais Garnier, une femme livre au public sa théâtrale fragilité. Épaules couvertes d’une grande étole de soie, Maria Callas règne, ses mains si longues et fines semblant protéger cette voix unique. Casta Diva, cette Casta Diva-là qu’Yves écoutera obsessionnellement chaque jour de sa vie, entre sous sa peau, posant sur lui l’accent sombre et inoubliable de la tragédie. « Nous avons vu, lui écrira Pierre, toutes les représentations de Norma dans lesquelles Callas avait chanté à Paris, tu avais frappé à coups de programme un type qui l’avait sifflée. Nous avons donné un dîner pour elle. Il y avait Sagan, Jeanne Moreau, Aragon (Aurélien devant Melrose) »… Ont-ils alors pressenti que leur amour aurait la couleur du chant de Maria Callas : rouge et noir ? Une ronde intense où, tour à tour, l’amour et le désespoir ne cesseraient leurs combats. Pierre est à cent lieues de l’imaginer. Il exulte et croit en eux deux, d’emblée, et de toutes ses forces. Dans une lettre à Yves du 16 avril 2009, il évoquera ce temps magique des premiers jours, premiers mois, premières années où tout semblait devoir durer pour l’éternité : « Tu étais si jeune, si beau, si timide, si lumineux que j’ai su que j’avais raison, que nous avions raison, que la vie allait s’ouvrir devant nous. J’ignorais, et toi aussi, de quoi elle serait faite, mais j’étais certain que nous la ferions ensemble. C’est ce qui s’est passé. Je ne te dirai jamais assez combien ton abandon m’a ému. C’est bien de cela qu’il s’agit : tu t’es abandonné à moi. Si tu savais combien je mesure la confiance que tu m’as faite pendant toutes ces années au cours desquelles tu m’as laissé décider de tout, sans jamais me demander ni comptes ni explications. Cette foi aveugle me bouleverse au moment même où je t’écris. C’est la plus belle preuve d’amour qu’on puisse donner… cette gloire qui fut la tienne, je l’ai voulue même avant ta première collection rue Spontini. Je l’ai voulue et tu l’as atteinte. Mais ne nous y trompons pas, si je préparais les munitions, les vivres et les troupes, c’est toi qui menais la bataille, c’est toi qui tel un général d’Empire nous menais de victoire en victoire. C’est toi, toujours toi, qui engageais tes forces tout entières dans le combat et qui en revenais le front ceint de lauriers. Ah ! ces victoires, comme je les ai aimées. »

Installés ensemble dans un appartement de la place Dauphine, ils se sentent invincibles. Un sourire aux lèvres, Pierre enterre un semblant de mauvaise conscience en apprenant que Bernard Buffet et Annabel Schwob ont convolé en justes noces en décembre 1958. Comme dans un roman de Sagan : avant de se suicider, on descend à la plage prendre un dernier bain. Un jeu de qui perd gagne sur fond de pinèdes et de scotches bien tassés. Selon l’humeur de Sagan, il pourrait aussi y avoir un suicide… et, si c’est un mariage, ce pourrait être le commencement de la fin.





Première station : Val-de-Grâce




Le premier coup de tonnerre éclate avec une page de l’histoire d’Yves qu’il eût aimé ne jamais connaître. Quatre mots lus et relus qui le paniquent. C’est Pierre qui a ouvert l’enveloppe « République française ».

– Qu’est-ce que ça veut dire ? Appelé sous les drapeaux le 5 septembre 1960 ?

– Vingt-sept mois de service militaire dans ton pays natal, l’Algérie.

Comme chaque fois qu’un événement l’atteint au plus profond de lui-même, Yves se tait. Impossible pour lui de faire face, de débattre, d’affronter. C’est plus l’interruption de son travail de couturier qui lui saute au visage que la guerre sur la terre de son enfance. Celle qu’il a quittée et dont il connaît la sauvagerie. À dire vrai, il n’a aucune idée de ce qui s’y passe et moins encore de la menace que ce service militaire fait peser sur lui. Sur sa carrière. Sur le formidable succès qu’une main invisible pourrait brutalement interrompre. Un an et demi plus tôt, interviewé dans la salle du conseil de Dior le 1er février 1959 par un journaliste de l’ORTF, le bon élève à la voix juvénile avait paisiblement défini la ligne de sa nouvelle collection : « L’élément principal de cette mode est la jeunesse, la simplicité, le naturel, la souplesse. J’ai fait mille dessins en quinze jours pour arriver à deux cents modèles présentés. Sept cents ouvrières y ont travaillé1. »

Marcel Boussac l’attendait au tournant et, au-delà de lui, toutes ces ouvrières qui le regardaient comme l’héritier de « Monsieur Dior ». Ce n’est pas la réalité de la guerre qui l’envahit mais celle d’une injustice primitive. Un attentat, un crime contre ce qu’il est, ce qu’il a construit fébrilement. Ces milliers d’heures passées à créer : la mise en œuvre d’une collection. Comment vivre loin du triomphe ? Loin des applaudissements à tout rompre ? Sans les louanges de la presse du monde entier ? Une magie qui entoure et encense le nouveau dieu de la mode mais jusqu’à quand ? Pourquoi Boussac attendrait-il patiemment son retour pendant près de trois ans ? Et quel homme sera celui que la guerre aura tenu entre ses griffes ? Quelle créativité lui restera-t-il ? Jamais il n’a voulu regarder à la télévision ces avenues d’Alger livrées à la violence. Pas plus qu’il n’accorde un quelconque intérêt à Jean-Paul Sartre, maître à penser de toute une génération, qui vient de se déclarer « prêt à porter les valises du FLN ». Les prises de position de l’intelligentsia du moment le laissent de marbre. Ces combats ne seront jamais les siens. Non qu’ils lui soient indifférents, mais il se sent foncièrement apolitique. Juste un homme-enfant à qui l’on retire ses jouets. Une violence faite par des inconnus qui ont juré sa perte. L’État ? Pour Yves, ce n’est rien d’autre qu’une abstraction. Un contour suivi du doigt sur une carte d’écolier. Pas autre chose. Plus les jours passent et plus il se sent dans l’incapacité absolue d’affronter ce service militaire. Pierre est là, mais comment s’y prendra-t-il pour arrêter ce cauchemar ?

– Et si j’appelais Giono ?

Yves éclate de rire.

– C’est une blague ? Tu sais que ton Giono est en train de tourner un film avec Fernandel ? Chez Dior, les filles des ateliers ne parlent que de ça. L’histoire tordante d’un berger qui trouve dans son champ une ogive remplie de billets de banque. Tu n’as pas de meilleures idées pour me faire réformer ? Il s’en fout de mon service et je suis certain qu’il n’a jamais entendu parler de moi.

Le seul espoir qu’ait Pierre, c’est ce qui se prépare à New York dans les bureaux de l’Onu. Des hommes y travaillent à la rédaction d’un texte : la résolution 1514. Si elle est acceptée, elle entérinera « le désir passionné de liberté de tous les peuples dépendants et le rôle décisif de ces peuples dans leur accession à l’indépendance, […] considérant que les peuples du monde souhaitent ardemment la fin du colonialisme dans toutes ses manifestations », car « le maintien du colonialisme empêche le développement de la coopération économique internationale, entrave le développement économique, social et culturel des peuples dépendants et va à l’encontre de l’idéal de paix universelle des Nations unies2 ».

Pierre y voit une chance pour Yves. La guerre ne durera pas. Une affaire de quelques mois encore et puis c’en sera fait. Si le texte passe à temps, Yves pourra peut-être échapper à ce service militaire. Autour de lui, Pierre délimite et clôt déjà l’accès qu’ils donneront aux autres. Ce sera leur premier combat : pour Yves, son premier face-à-face avec une réalité qu’il n’a cessé de fuir. L’heure de son jugement, non par lui-même mais par autrui.

Pierre, revêtu de son nouvel habit de protecteur du jeune prodige, se donne pour mission de surmonter tous les obstacles. L’un et l’autre sont au pied du mur. Quand Pierre apprend que Boussac a déjà pris les devants en nommant Marc Bohan en remplacement d’Yves, il hésite entre deux voies. La première serait de lui cacher une vérité qu’il n’est pas prêt à recevoir. La seconde, l’électrochoc de la vérité. Quand Yves, quelques jours plus tard, sera hospitalisé au Val-de-Grâce pour dépression nerveuse, c’est la vérité que Pierre choisira. Achèvera-t-elle la descente aux Enfers d’Yves ou sera-t-elle le coup de pied donné au fond de la piscine pour s’en tirer ?





Notes


1. 2 janvier 1959, Fresques, Inra.fr (1959), source ORTF, 1re chaîne, journal télévisé, réf. 01250.



2. La résolution 1514 sera votée dans ces termes par l’Assemblée générale des Nations unies le 14 décembre 1960.





Sur tous les fronts




Deux pièces rue La Boétie. C’est d’abord comme ça qu’ils démarrent. Rien de bien sensationnel. Ils ne peuvent pas faire plus. Après une courte étape au 11, rue Jean-Goujon, pas loin de chez Christian Dior. L’heure n’est pas aux folles dépenses mais plutôt à laisser Yves se remettre en selle. Très vite. En reprenant sa vie où elle s’était interrompue. Dessiner : il ne fait quasiment que cela. Avec une puissance créative qui semble intarissable. Face à Pierre, il porte la blouse blanche qu’il avait déjà chez Dior. Celle de l’ancienne et de la nouvelle vie. Celle qu’ils se sont promise l’un à l’autre dans la chambre de l’hôpital du Val-de-Grâce. Pierre lui a juré qu’il le tirerait de là. Pas question pour lui de revenir chez Dior. Triompher, oui, mais ailleurs. Ensemble. Pour peu qu’on le soutienne, Yves en a la capacité. Plus jamais il ne sera l’employé de quelqu’un. Il aura sa maison de couture.

– Mais tu rêves ? Avec quoi ? demande Yves. On n’a pas d’argent et pas de Marcel Boussac derrière nous.

– Je t’en trouverai un. Ne t’inquiète pas. Ne pense qu’à ce que tu as en toi. Cette force de créer. Elle seule compte. L’argent, il y en a partout. Ici, à deux pas. Il suffit de regarder autour de soi. Tu as en tête les noms de tes clientes ? C’est de ce côté-là qu’il faut chercher. Les Américaines, les Anglaises, les Parisiennes qui ne jurent que par toi. Et tes Marguerite Carré et autres te suivront comme un seul homme. J’en suis sûr. Je me souviens aussi de ce que tu m’as dit quand je t’ai demandé ce que tu avais appris chez Dior. Tu m’as répondu : « La noblesse fondamentale du métier de couturier. » Cette noblesse, tu l’as pour toujours. Tu l’avais à ta naissance. Déjà, tu étais différent des autres.

Une autre phrase trottait dans la tête de Pierre. Elle remontait au temps où Garry Davis et lui s’étaient lancés dans le journalisme. Garry la lui avait lue et relue pour qu’il s’en souvienne. Elle était tirée d’un livre : L’Unique et sa propriété de Max Stirner : « Mon prochain, comme tous les autres êtres, est un objet pour lequel j’ai ou je n’ai pas de sympathie, un objet qui m’intéresse ou ne m’intéresse pas, dont je puis ou je ne puis pas me servir. S’il peut m’être utile, je consens à m’entendre avec lui, à m’associer avec lui pour que cet accord augmente ma force, pour que nos puissances réunies produisent plus que l’une d’elles ne pourrait faire isolément. Mais je ne vois dans cette réunion rien d’autre qu’une augmentation de ma force, et je ne la conserve que tant qu’elle est multipliée. »

C’est dans cette direction qu’il leur faut aller. Et trouver des appuis là où ils sont. S’en saisir comme des armes. Vivre et réussir, c’est là leur unique devoir. Ils vont en faire une religion. Au lieu de la culpabilité des vivants, elle sera leur garant. Loin de partir la tête au vent, Pierre et lui ont chacun leurs obsessions. Pierre, les fonds à trouver. Yves… cherche comment se différencier des autres couturiers. Être identifiable au premier coup d’œil. Chanel l’a fait avec ses tailleurs gansés et son No 5, mais lui, comment s’y prendra-t-il ? Il devra cette part de sa notoriété à un homme devenu aussi dépressif que lui-même le sera plus tard. Un Ukrainien sexagénaire formé à l’École des beaux-arts de Paris. Pas beaucoup de titres de gloire, hormis son passage au Harper’s Bazaar dans les années 1930. Adolphe Mouron est sur la pente descendante mais Yves et Pierre décèlent en lui la force d’un graphiste d’exception. En bon vendeur de lui-même, Adolphe leur a dit rue Jean-Goujon : « Je signe Cassandre, comme la déesse grecque. La fille du roi de Troie. J’avais entendu dire qu’elle avait des pouvoirs extraordinaires. Je ne vais pas me comparer à elle mais il m’arrive d’avoir quelques idées. Pour vous, je me verrais bien utiliser des lettres. Très hautes. Un peu inclinées, comme un sens à la fois caché et évident. J’vais réfléchir. Les initiales de votre nom et de votre prénom. Les unes ou les autres… J’ferai tout pour y arriver et c’est ce graphisme qui vous fera reconnaître dans le monde entier. »

Par où commencer ? La finance ou la création ? Les deux à la fois avec Pierre menant l’attelage des deniers et Yves, celui de la mode. Pénurie étant mère de l’audace, c’est à bord d’un Boeing 720 que Pierre s’envole pour New York. Premier rendez-vous avec un homme qu’Yves et lui ont déjà rencontré à Paris : de deux ans son aîné, John Fairchild est le fils de Louis W. Fairchild, magnat de la presse américaine qui, depuis quelques décennies, a agrandi son empire à une soixantaine de pays quadrillés par les mille reporters de ses différents magazines. Une cible de choix. Après cinq ans passés à Paris, John Fairchild vient d’être rappelé à New York pour y prendre la direction du journal Women’s Wear Daily (WWD). Si Pierre ne connaît pas sur le bout des doigts les ramifications de la presse américaine, tout comme Yves, il a vu l’impact de sa force de frappe. C’est elle qui, la première au monde, a reconnu le talent de Christian Dior à sa première collection de février 1947. Dior n’existait pas avant la sacralisation de ses créations par la presse. Un fulgurant démarrage médiatique auquel le groupe Fairchild a largement participé. Juste derrière le Harper’s Bazaar, Women’s Wear Daily (WWD), second poids lourd du secteur américain de la mode, a de solides ambitions. Historiquement, Harper’s Bazaar a une longueur d’avance sur WWD. Créé en 1867, il reste la référence. Son rachat par Randolph Hearst en 1913 a attiré à lui des noms illustres : Lady Randolph Churchill, Erté, Carmel Snow, Diana Vreeland, Alexey Brodovitch et Daisy Fellowes, fille du duc Decazes de Glucksberg et d’Isabelle Singer, héritière de l’empire industriel du même nom. Une pléiade de talents naviguant dans l’eau d’une vie sociale sans frontières où dandysme et ambition pilotent le navire de la réussite. Si WWD n’a pas encore l’aura de son aîné, John Fairchild en fera bientôt une machine de guerre. Pierre sait tout cela. Avant son rendez-vous avec John Fairchild, il a tout lu et préparé ses dossiers avec le soin et le recul nécessaires qu’il sait mettre pour obtenir ce qu’il veut. S’il réussit, il deviendra le bras armé d’Yves. Il en a la conviction. Exit le gentil accompagnateur qu’on supporte parce qu’on ne peut pas faire autrement. Dans ses bagages, outre quelques croquis d’Yves, il a emporté une photo dont il est fou, qui le montre en personnage principal. Son visage, extraordinairement présent, prend toute la place : attentif, aimant, admiratif, fasciné, totalement dédié à Yves en train de dessiner. Blouse blanche, grosses lunettes, le créateur n’est qu’esquissé, seulement absorbé par son travail. Ce qu’il aime aussi dans ce double portrait, c’est l’absence de pose d’Yves et de lui. Deux êtres pris sur le vif. Indifférents au photographe. Ce cliché, il ne s’en séparera jamais. Serait-il déjà Pygmalion, gardien d’un temple en cours d’édification ? S’il y a une chose dont il est sûr, c’est que désormais, pour atteindre Yves, il faudra passer par lui : Pierre Bergé, l’homme auquel personne ne croyait.

Dès les premiers mots échangés avec lui, John Fairchild est conquis. Pas l’ombre d’un doute : l’ambition du petit Frenchie sera la clef de voûte de ce qu’Yves Saint Laurent et lui ont la volonté de créer : une maison de couture, comme celle de Dior ou de Chanel avant guerre. Un pur produit où les femmes se reconnaîtront d’emblée. Le loup américain sort du bois quand Pierre en arrive au nerf de la guerre : comment trouver le financement nécessaire à assurer le développement de la maison de couture ? Il en déroule les étapes comme s’il avait derrière lui une solide expérience des affaires. Ateliers. Siège de la société. Coûts des défilés. Salaires. Médias. Objectifs à trois, cinq et dix ans. Travail de pro. John écoute, interroge, prend des notes, demande à voir quelques croquis. Retient les plus saillants. Pierre sort un joker : son travail passé auprès de Bernard Buffet.

– Vous l’ignoriez ? Oui, c’est moi qui ai toujours négocié pour lui et ça lui a plutôt bien réussi. Sa cote n’a jamais été aussi haute.

– Pierre, je ne pensais pas que notre entretien serait aussi long. Voulez-vous m’excuser quelques instants ? Je dois donner un coup de fil.

En quittant Pierre, John Fairchild passe une tête dans le bureau de son père. En quelques minutes, il lui explique qui est avec lui et ce qu’attend son interlocuteur. Pas seulement l’appui de WWD mais un soutien financier.

– Si tu es sûr de ce type, comment l’appelles-tu déjà ?, Bergé ?, appelle de ma part Jesse Mack Robinson à Atlanta. Il a ton âge et a fait un sacré parcours. Je ne t’en ai pas parlé avant car ses activités n’ont aucun rapport avec WWD. Il a monté un business lié à la vente de voitures et, après ça, il s’est lancé dans les assurances et les banques. Un malin. Tâche de l’être autant que lui. Vends-lui les qualités de ce Français et de la boîte qu’il veut monter. Parle-lui de Dior, même à Atlanta, on sait qui était Dior. Que cet Yves Saint Laurent ait été son bras droit n’est pas rien. Si tu sens qu’il mord à l’hameçon, obtiens-nous une priorité totale. WWD devra être le premier à tout savoir sur ce qui sera publié. Cela rassurera Robinson d’être adossé à un groupe comme le nôtre et, en même temps, on tiendra Bergé et son copain en laisse. À toi de jouer.

En quittant le bureau de John Fairchild, Pierre exulte : non seulement son rendez-vous s’est bien passé, mais il a décroché un rendez-vous deux jours plus tard avec un financier d’Atlanta, J. Mack Robinson. À en croire John Fairchild, Robinson pourrait être tenté de placer quelques billes dans un secteur comme la mode. À lui de jouer. Ah ! Ce sentiment magique, cette jouissance de se laisser gagner par la magnifique énergie d’un combat à mener. Sur le trottoir de la Cinquième Avenue, dressés vers le ciel, les gratte-ciel l’entourent, comme autant de fusées prêtes à s’élever dans les airs. Il accélère le pas, plus vite. Plus vite encore. Courir. Comme il ne le fait jamais. Courir à perdre haleine, sans savoir où ses pas le dirigent. Il est soudain submergé par une sensation jamais éprouvée : la perception intense de sa jeunesse. Celle de la puissance de sa course, de ses membres déliés, presque aériens. Accélère. Canalise tes forces. Comme quand tu fais l’amour. Dévorer. Il va tout dévorer : le bitume et la ville. Atlanta après New York. Fairchild et Robinson. Ne rien négliger. Savoir au dollar près ce qu’il peut décrocher. En prenant congé, Fairchild lui a dit :

– Voyez grand, Pierre. Ici, on ne dérange pas les gens deux fois. Quand Robinson sera en face de vous, tout se jouera en quelques minutes. Cinq si vous êtes mauvais, trente si vous avez une chance. S’il vous garde plus d’une demi-heure, vous pourrez commencer à compter les centaines de milliers de dollars qu’il sera prêt à mettre sur la table. Je ne le connais que de réputation, mais mon père et lui sont très liés, même s’il est plutôt de notre génération. À vous de jouer. J’attends votre appel dès que vous serez sorti de chez lui, d’accord ? Si ça marche, n’oubliez pas ce que je vais vous dire : vous et moi, on aura partie liée. Vous me devrez une fière chandelle. Tâchez de ne pas l’oublier.

Cours plus vite, Pierre. 500 000 ou 800 000 dollars ? Pourquoi pas un million ? Oui, l’attaquer à un million de dollars. Un jackpot qui permettra de propulser Yves au sommet.

Quand, deux jours plus tard, Pierre quitte l’immense Atlanta, la messe est dite. C’est fait. Enfin presque. Sans trop se faire prier, Robinson a mis au pot 700 000 dollars. Son message a été clair : retour sur investissement attendu, non pas aux calendes grecques, mais dans cinq ans. Sept, au grand maximum. Un homme sympathique comme le sont tous les Américains, au moins à première vue. La carte de visite de la bonne humeur, c’est leur va-tout. Les Parisiens font la gueule. Les Américains sourient. Parlent. Vous écoutent avec intérêt mais peuvent aussi vous tuer, sans préavis, avec le même sourire. Donnant-donnant. Une mécanique horlogère apprise dès le berceau. Physiques sains, visages ouverts. Discours sans détour. Efficacité à tous les étages et, en ligne de mire, non pas la porte mais plutôt le trottoir pour ceux qui n’ont pas les bowls pour tenir la distance. Robinson ne connaît rien à la mode. Quant à la haute couture, elle n’a pas eu sur lui l’aura de la fée électricité allumant ses spots sur une planète plongée dans le noir. Des chiffres, il veut des chiffres. Précis. Vérifiables. Crédibles. Pierre a repris, sans y changer un mot, la partition déjà rodée chez Fairchild. Dans trois ans, cinq ans maximum, les ventes seront au rendez-vous et la marque Yves Saint Laurent et son logo seront célèbres. Partout. Pas seulement en France mais dans le monde entier. Devant la moue dubitative de Robinson, Pierre a rappelé du monde des morts Christian Dior et son New Look :

– Dior a donné sa chance à Yves Saint Laurent. S’il a voulu l’avoir auprès de lui, c’est parce qu’il le jugeait capable de prendre la relève. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que mieux vaut travailler pour soi que pour les autres. Votre réussite dans vos propres affaires le montre assez. Vous imaginez bien que si le groupe Fairchild m’a permis de vous rencontrer, c’est qu’ils ont aussi une totale confiance dans ce projet.

Et ça a marché ! Au retour de Pierre à New York, John Fairchild l’accueille avec la sollicitude d’un carnassier devant son plat favori.

Quand, quelques heures plus tard, Pierre franchit le pont qui le mène à l’aéroport, il se retourne vers la vitre arrière du taxi. Comme il les avait tant de fois imaginés, ils sont tous là : en rangs serrés, des milliers de géants de pierre et de béton, de verre et d’acier. De toutes tailles. Au ras des eaux de l’Hudson, plus estuaire marin que fleuve, leurs pointes tutoient un ciel sans un nuage. New York donne des ailes à ceux qui savent regarder.





30 bis, rue Spontini




Quoi de plus excitant que de trouver un lieu qui nous ressemble ? Celui où poser ses valises. Celui dont on pousse la porte en se disant que, ça y est, on est arrivé. Au rayon des envies de Pierre et Yves, leurs choix les portent sur ce qu’ils n’ont encore qu’effleuré : l’exceptionnel. À l’image de ce que Dior avait trouvé en exigeant de Marcel Boussac : « L’avenue Montaigne, sinon rien. » Mais où trouver la perle rare ? Au 59 de l’avenue Foch, l’hôtel d’Ennery a cet air d’abandon qu’ont les maisons dont nul ne se souvient d’avoir vu les volets ouverts. Le concierge est méfiant. C’est fermé pour travaux. Mais quels travaux ? Voilà des années que les mauvaises herbes ont envahi le jardin donnant sur l’avenue et personne n’y a vu le moindre échafaudage ou des corps de métiers entrer dans l’immeuble depuis des lustres. Pour le visiter, comment fait-on ? Pierre s’est déjà renseigné. Ni à vendre ni à louer. Et pourquoi pas, à deux pas de là, au 86, rue de la Faisanderie ? Un immeuble superbe. Parfaitement tenu, celui-là. Exactement ce qu’il leur faudrait. Tu es allé voir ? Et Pierre d’y filer ventre à terre.

Dans ce que l’on ne nomme pas encore un couple, les rôles semblent déjà attribués : l’artiste, l’extravagant, l’enfant gâté, le faux timide bien sous tous rapports, en un mot la vedette, c’est Yves. Comme telle, il s’attend à ce que ses caprices, ses changements d’humeur, ses colères (et elles sont légion !), demain ses frasques et ses coups de folie, tout lui soit permis. Souverain absolu, il est despotique quand il crée et au désespoir lorsque ses crayons se taisent. Roi du vacarme quand il l’a décidé mais accro au silence total quand un seul de ses regards l’exige. Il y a du Machiavel chez l’ex-« jeune d’homme d’Oran », en tempête plus ou moins muette contre ceux qui lui résistent et se tenant prêt à les abattre sans l’ombre d’un remords. Ses émotions, il les sacralise. Il se sait unique, surtout quand les autres pourraient en douter, et Pierre l’a compris. Quand Yves ment, ce n’est pas par faiblesse, mais pour tester ses interlocuteurs. Jusqu’où peut-il aller ? Comment s’y prendre pour être un dieu et le rester ? Pierre est l’opposé. Il tranche. Il décide mais sait se taire. Ses colères sont encore contenues. Esquisse d’un pas de deux dont le tracé les amuse. Rien n’est encore joué ni acquis. Pour l’un comme pour l’autre. Les corps s’apprennent et, au-delà de cette entente immédiate, se construit jour après jour une vie à deux. Pour en percevoir l’intensité comme la difficulté, laissons Pierre en parler.

« C’est à ce moment que je t’ai rencontré. J’ai toujours pensé que ce n’était pas fortuit. Tu m’as écouté. Tu m’as fait une confiance aveugle, comme en tout, tu m’as permis d’aiguiser mon regard, d’affûter mon goût et, plus que tout, de me trouver car c’est bien là que je me suis trouvé. Dans les objets et surtout la peinture. C’est étrange car si je ne suis pas un écrivain, j’ai écrit quelques livres, si je ne suis pas un musicien, j’ai joué du violon, je peux lire une partition. En revanche, je n’ai jamais appris ni à peindre ni à dessiner. Pourtant, c’est l’art qui me touche le plus, celui qui m’est indispensable, que je connais le mieux, qui me rend le plus heureux. Souvent, j’ai regretté de ne pas avoir appris l’histoire de l’art. Cela aurait-il changé quelque chose ? Je n’aurais ni mieux ni moins aimé la peinture. Je déteste la culture didactique et tout ce qui lui ressemble. Pour aimer, il faut avoir tout oublié. C’est ce que je n’ai jamais cessé de faire1. »

Lorsqu’ils visitent ensemble le 30 bis, rue Spontini, les attentes d’Yves sont un peu déçues. Il voulait mieux, quelque chose de plus majestueux. Comme les cathédrales, la haute couture frôle souvent la grandiloquence. Elle est éclat et non murmure. Si elle existe, c’est pour que ses adorateurs s’y sentent protégés de la laideur du monde. Entre ciel et terre, comme l’ont été ceux qui ont pu assister à ces messes païennes que sont les défilés. Lanvin. Rochas. Grès. Lecoanet Hemant. Hubert de Givenchy. Chanel. Dior. Alexander McQueen. Yves Saint Laurent. Chez tous, la même étincelle capable d’allumer un incendie. Violent ou féerique. Météorique parfois, mais toujours faisant retenir son souffle. Espérer l’impossible. Quelque chose qui n’ait jamais été vu, ni conçu : des alliances de couleurs et de formes impossibles et la dramaturgie de leurs oppositions. Le tout, au millimètre près. Alors qu’au-dehors des hommes meurent de faim, que des nations souffrent et se taisent, Yves écoute Rossini et rit aux éclats. Criez à l’injustice. Vous aurez raison. Elle est partout, mais ce qui l’est aussi, c’est cette course éperdue vers la beauté : son absurdité comme sa nécessité. Simplement pour accepter l’horreur du reste. Au tournant du siècle précédent, dans l’atelier du troisième étage qu’Yves s’est réservé au 30 bis de la rue Spontini, peignait Forain, l’ami de Verlaine et de Rimbaud. C’est Pierre qui l’a su le premier. Un hasard qui n’en semble pas un lorsque Pierre apprend que Forain avait dessiné là des caricatures pour La Cravache parisienne. Un titre qui claque comme un lever de rideau sado-maso. De quoi les réjouir, comme un clin d’œil à ce qu’ils ne dédaignent ni l’un ni l’autre dans leur nouveau pied-à-terre de la place Vauban. En revanche, ce que Pierre n’évoquera pas quand il va s’intéresser un peu plus à la carrière de Jean-Louis Forain, c’est la série de dessins de Forain regroupés sous la rubrique « Les temps difficiles ». Pourquoi les anticiper quand Yves se sent à nouveau bien ? Même mieux que bien. En pleine possession de ses moyens. Signe des temps, il écoute les ouvertures de Wagner. Autour de lui, rassemblés pour un ballet d’une puissance dont l’acmé est sans équivalence, tous ses héros dansent : Parsifal, Siegfried, Lohengrin. Héroïques, comme le combat que Pierre et lui vont mener ensemble.

La première collection d’Yves est fixée au 29 janvier 1962 et elle commence par la liste des invitées de marque ayant droit aux fauteuils des premiers rangs : S.A.R. la comtesse de Paris et deux de ses filles, la princesse Paola de Belgique, la baronne Guy de Rothschild et la fine fleur de la haute société parisienne, escortée de ce qu’il faut de célébrités de la presse, du cinéma et de la finance pour que le cocktail rive droite-rive gauche soit à la hauteur des circonstances. Zizi Jeanmaire et Roland Petit y retrouvent Bernard et Annabel Buffet. Liliane Bettencourt que l’on n’espérait pas. Côté presse, John Fairchild est en bonne place près d’Edmonde Charles-Roux, rédactrice en chef de Vogue. Lunettes noires de rigueur, embrassades et baisemains à tout va. Quant à la collection elle-même, Jean Fayard du Figaro la résume ainsi : « Yves Saint Laurent volait pour la première fois hier soir de ses propres ailes dans une maison qui porte son nom, installée dans un hôtel de la rue Spontini où, il y a un demi-siècle, Forain faisait des dessins sans rapport avec la mode. D’ailleurs, ce coin jadis habité bourgeoisement n’avait pas encore son grand couturier. Pierre Bergé, directeur commercial [aïe !] de la nouvelle firme, avait d’abord pensé à l’installer cours Albert-Ier chez Madeleine de Rauch. Puis, les pourparlers n’ayant pas abouti, il a opté pour la rue Spontini et fait surélever le petit hôtel d’artiste… Six mannequins présentèrent cent robes dont quelques-unes plutôt excentriques… À la fin de la cérémonie, on entendit “Victoire !… Victoire !” Mais cela tenait surtout au fait que la directrice des salons s’appelle Victoire2. »

Un article qui veut juste dire que, plutôt que de massacrer la collection, mieux vaut s’attarder sur ceux qui ont eu le privilège d’y assister. Comprenne qui voudra. Aux États-Unis (merci John Fairchild), les louanges seront au rendez-vous comme prévu par le pacte moral et financier passé entre Pierre, le groupe Fairchild et Jesse Mack Robinson. À Milan, échos discrets mais polis