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Dear You : Bonus

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Year:
2013
Publisher:
HQN
Language:
french
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1

Une nuit dans tes étoiles

Year:
2015
Language:
french
File:
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Sommaire


Avertissement


Les carnets d’Andrew Blake


Les secrets d’Andrew Blake


Un jour d’exception





Les carnets d’Andrew Blake





Je ressentais toujours ce déchirement étrange quand j’étais ici. Le vent sifflait dans mes oreilles, le froid engourdissait mes mains. Mais je venais quand même. Chaque vendredi, je retrouvais la tombe de ma femme, pleurant à la fois le souvenir de ses yeux bleu azur et les cendres de notre mariage.

Après avoir posé les fleurs devant la pierre tombale, je fixais le petit carré de pelouse, espérant que le cauchemar cesserait enfin. Mais curieusement, mon corps se tétanisait un peu plus. Les souvenirs de son corps inerte, de son visage tuméfié, du sang gelé dans ses cheveux me revenaient systématiquement. Ces flashes douloureux et répétitifs déclenchaient en moi une vague de froid paralysante. La mort d’Eleanor m’avait vidé de mon énergie, me rendant hermétique au monde, aux gens, aux sentiments.

Elle me manquait. Elle et ses yeux pétillants, elle et ses baisers furtifs au réveil, elle et son parfum entêtant qu’il m’arrivait encore de sentir. Je n’arrivais pas à me décider à jeter le flacon. Il trônait dans ma salle de bains, seul vestige visible de notre vie de couple.

Elle.

– Jusqu’à ce que la mort nous sépare, murmurai-je, en ravalant la boule de chagrin qui menaçait d’exploser dans ma gorge. Je ne pensais pas que la mort viendrait si vite.

Je détachai mon regard de son prénom gravé dans la pierre et fixai l’horizon. L’automne avait fait son œuvre et le vent, qui était particulièrement violent en ce moment, avait balayé les feuilles mordorées au loin. Je soupirai et enfonçai mes mains dans mes poches. Le froid semblait habiter tout mon corps, me tuant peu à peu. Et lutter contre le froid de l’automne était plus simple et plus facile que de batailler contre l’autre.

– Tu me manques, Eleanor, soufflai-je en sentant une larme couler sur ma joue.

Une de plus. Quand je venais ici, quand j’affrontais le silence de ma vie, les larmes étaient brûlantes. Brûlantes mais;  vraies.

Elles ne ressemblaient pas à celles que je versais le soir, amères et violentes, en regardant l’océan.

Elles ne ressemblaient pas à celles que je versais le matin, chaudes et silencieuses, quand mon alliance s’entrechoquait avec mon mug de café.

Ces larmes, les larmes du cimetière étaient celles du chagrin, celui qui persistait au milieu des regrets qui m’envahissaient chaque jour un peu plus.

Je soupirai à nouveau. Je n’avais plus rien à lui dire maintenant. Les fleurs avaient été livrées ce matin même et, machinalement, je les réajustai, m’agenouillant devant la tombe. Elles faneraient dès le lendemain, sans avoir survécu au vent glacial et nocturne.

– Je ne serai pas là vendredi prochain.

Et pour toute réponse, encore ce vent affreux qui sifflait. Je réalisai à cet instant que le souvenir de sa voix était en train de s’effacer peu à peu. Le froid à l’intérieur de moi était en train de gagner du terrain, il me rongeait, comme la rouille détruit le fer – lentement et inexorablement. Bientôt, je disparaîtrai moi aussi, englouti dans mes souvenirs heureux. Englouti dans les souvenirs que je cherche à préserver, d’elle et de nous.

– Souhaite-moi bonne chance, chuchotai-je, les yeux rivés au sol.

Je me redressai et après avoir pris sur moi, je regagnai ma voiture. Je lançai le chauffage dans l’habitacle et, mécaniquement, conduisis jusqu’à mon bureau. La route était sèche et un peu sinueuse. J’appuyai sur l’accélérateur. Le destin avait voulu que, chaque semaine, je passe à ce même endroit. Je revoyais la voiture d’Eleanor encastrée dans la glissière, les gyrophares de l’ambulance. Le reste était flou, brouillé par le froid, par la détestation – fragment de notre ultime dispute sur le même sujet : mes absences répétées – et par le questionnement.

Je garai ma voiture à ma place dédiée, rivant les yeux au sol pour ne pas voir, même furtivement, la plaque au nom d’Eleanor, un nouveau souvenir. Un jour ou l’autre, je devrais demander le retrait de cette plaque. Mais pas tout de suite. Elle reste ma femme. Malgré sa trahison, malgré sa mort, elle est ma femme.

– Tu étais au courant ? avais-je demandé à Janet le lendemain de ma découverte.

Depuis le regard contrit de Janet, depuis la découverte du placard vide, je ne sais plus vraiment qui je suis. Pire, je ne sais plus ce que je dois être. Chaque jour, chaque nuit, chaque instant, le souvenir d’Eleanor ressurgit. Chez moi, au bureau, dans la rue… Peu importe, puisqu’elle est une partie de moi-même. Et cette partie, je l’aime et je la hais tout à la fois. J’aime la femme pétillante, douce, heureuse et provocante, et je hais la femme vile, menteuse et fuyante.

– Elle l’aimait ?

– Je crois, avait chuchoté Janet.

L’ouverture des portes de l’ascenseur me sortit de ma rêverie habituelle. À chaque fois que je revenais du cimetière, ces mêmes images, ces mêmes mots me revenaient en tête. Comme si, ce jour-là, tout s’était figé pour me torturer et me rappeler mes erreurs.

L’avais-je moins aimée ?

Avais-je été moins présent ?

Je n’ai rien vu, rien senti. Même ce bébé si longtemps désiré, même ce petit être n’a pas su nous maintenir à flot. Parfois, je me pose la question et, très vite, je secoue la tête. Je ne peux pas imaginer qu’Eleanor ait pu me trahir à ce point. Et rien que pour cet enfant, je l’aimerai toujours.

– Bonjour Lauren, lançai-je en passant devant son bureau.

– Monsieur Blake, me salua-t-elle. M. Evans et Mlle Stanton souhaiteraient vous voir.

– Maintenant ?

– Votre prochaine réunion est dans trente minutes, ils m’ont assuré que cela ne serait pas long.

– Bien. Pouvez-vous me préparer le dossier pour New York ?

– Tout de suite, monsieur.

Après avoir vérifié les messages sur mon téléphone, je me dirigeai vers le bureau de Nathan. Je toquai à la porte et, sans attendre de réponse, j’entrai dans la pièce. Meghan et Nathan étaient assis derrière le bureau. Quand ils me virent, ils se jetèrent un regard, avant de me fixer. Ils savaient d’où je venais et je vis un sourire compatissant s’étirer sur les lèvres de Meghan.

Je détestais ce sourire, parce qu’il me rappelait toujours ce que j’avais perdu. Comme si Meghan appuyait sur une plaie douloureuse en espérant la faire disparaître. Mais l’effet était contraire. Je grimaçai un vague sourire, avant d’approcher de leur bureau.

– Les chiffres des ventes de la semaine dernière, indiqua Meghan en me tendant une feuille.

– Pas si mal, commentai-je.

– Et le numéro zéro de Powerfull. Tu veux toujours qu’on le passe en comité de lecture ? m’interrogea Nathan pendant que je feuilletai les premières pages du magazine.

– Ça ne peut pas faire de mal. Mais je veux la composition détaillée du comité. Et il faudra le passer en seconde lecture à New York.

– J’ai quelques contacts sur place et…

– Appelle-les et monte ça pour la semaine prochaine, intimai-je à Nathan.

– La semaine prochaine ? Mais enfin, Andrew, jamais je…

– La semaine prochaine. La conférence est dans une semaine, nous aurons besoin d’un retour rapide sur le sujet.

– Je serai à Chicago, Andrew ! intervint Nathan.

– Peu importe, s’il le faut, j’y assisterai.

Nathan et Meghan se jetèrent de nouveau un regard. Cette dernière réunit ses quelques dossiers et se releva pour me rejoindre.

– Il y a autre chose dont nous aimerions te parler, dit-elle en calant ses documents contre sa poitrine.

Nathan se leva à son tour et se posta devant son bureau, légèrement appuyé dessus. Il croisa les bras contre son torse et prit une profonde inspiration.

– Une mauvaise nouvelle ? tentai-je, mon regard passant alternativement de l’un à l’autre.

– Euh… non, hésita Nathan. À vrai dire, il s’agit d’un sujet… euh…

– … personnel, finit Meghan pour lui.

À nouveau ce sourire atroce. Le froid, qui avait fini par quitter mon corps, revint immédiatement. Nerveusement, je me mis à jouer avec mon alliance, la triturant de mon pouce gauche.

– Je ne veux pas en parler, les coupai-je.

– On ne te demande pas d’en parler, Andrew. On… disons qu’on s’inquiète pour toi.

– Meghan, tu connais mon goût modéré pour le mensonge. Dis plutôt que tu t’inquiètes des retombées médiatiques.

– Andrew, tu ne peux pas espérer que ton retour sur le devant de la scène passe inaperçu.

– Mais je ne veux pas que cela passe inaperçu. Je veux New York et je sais ce que je dois faire.

– Tu as toujours ton alliance, indiqua Nathan en désignant ma main du menton.

– Elle est toujours ma femme !

– Elle est morte, Andrew…, soupira Meghan.

– Et elle est toujours ma femme ! répétai-je en accentuant chaque mot. Ma femme !

Le regard de Meghan changea, se durcissant aussitôt. Je savais ce qu’elle pensait d’Eleanor. Nathan posa sa main sur le bras de Meghan, l’invitant à se tempérer. Il savait pertinemment que je prendrais la défense de ma femme, quoi qu’elle dise.

– Andrew, ce que Meghan veut dire, c’est que… qu’il est peut-être temps de passer à autre chose…

– Passer à autre chose ? répétai-je, en réprimant un rire amer. Est-ce que tu es en train de me dire que je devrais me pavaner avec la première venue ?

– Ce n’est pas ce qu’on dit, Andrew. Mais… c’est vrai, la mort d’Eleanor a été terrible et…

– Dis-le ! grognai-je. Elle me trompait, je le sais. Mais ça ne change en rien ce que je ressens pour elle.

– Ce que tu ressens pour elle s’appelle du masochisme, Andrew ! cria Meghan. Tu vis toujours dans cette maison, sa place de parking est toujours là, tu portes ton alliance ! Tu… tu… tu es quasiment psychotique dès qu’on parle d’elle. Tu n’es pas objectif à son sujet. Tu es…

– ... comme mort avec elle, finit Nathan dans un souffle à peine audible.

Je me figeai et cessai de jouer avec mon alliance. Le regard gris de Nathan me fixait, transperçant le froid qui m’avait gagné. Furtivement, je repensais aux derniers mois écoulés, avant de réaliser, avec inquiétude, que je n’en avais quasiment aucun souvenir.

Ma vie, c’était la succession de réunions dans mon agenda.

Et eux. Nathan et Meghan.

Meghan s’approcha de moi et posa la main sur mon avant-bras, avant de le presser légèrement.

– Le Andrew de la fac me manque. Celui qui m’a embarquée dans ce truc, dit-elle en désignant l’espace autour d’elle, celui qui m’a dit que je ne trouverai jamais un meilleur boss que toi… Cet Andrew-là me manque.

– Eleanor…

– Non, me coupa-t-elle doucement. Cet Andrew-là était là bien avant elle. J’aimerais que… Juste ouvre les yeux sur ce qui t’entoure. Personne ne te jugera.

Sans me laisser le temps de répondre, elle déposa un baiser sur ma joue et quitta le bureau de Nathan. Je soupirai lourdement, réalisant que j’avais retenu mon souffle à l’instant même où Meghan m’avait touché. Je déglutis lourdement. Meghan était la seule femme à me toucher depuis la mort d’Eleanor.

Elle m’avait étreint le jour de sa mort, elle m’avait tenu la main le jour de l’enterrement et, finalement, elle était la seule à qui j’autorisai ce genre de contact.

– C’est tout ? demandai-je finalement à Nathan.

Il se contenta de hocher la tête et je quittai son bureau à mon tour. Hagard et frigorifié, je regagnai le mien. Lauren y avait déposé le dossier pour New York. Je jetai un coup d’œil à la photo d’Eleanor qui trônait près de mon téléphone. Je secouai la tête, chassant les bribes de ma conversation avec Meghan, étouffant de mon mieux ma raison qui hurlait qu’elle disait vrai, ravivant ainsi le souvenir du sourire d’Eleanor.

J’ouvris le dossier pour New York, compulsant les détails logistiques de la conférence de presse. C’est à cet instant que cela me percuta.

J’avais oublié le rire de ma femme. Et le froid, pernicieux et surpuissant, me gagna tout à fait.

Quelques jours plus tard, j’embarquai avec Meghan et Nathan dans un avion pour New York. Depuis toutes ces années où je gérai Blake Medias, j’en avais presque oublié le stress et la nervosité. Reprendre un magazine, en lancer un… Tout ça était devenu presque routinier.

Après avoir déposé ma valise sur mon lit, je me précipitai sous la douche. Meghan et Nathan n’avaient plus abordé le sujet sur ma vie privée. J’admettais facilement qu’ils ne comprennent pas mon comportement. Quel genre d’homme regrette sa femme volage ? Quel genre d’homme accepte qu’on piétine sa fierté, aux yeux de tous, sans rien dire ?

Même moi, je ne me comprenais pas. Nathan frappa à ma porte alors que je relisais les slides de présentation.

– Le compte-rendu du comité de lecture.

Je grimaçai en le parcourant.

– Un ramassis d’idioties, râlai-je.

– Il est très bon, contra Nathan.

– Justement ! Aucune remarque négative ? Ce truc ne vaut rien ! dis-je en roulant la feuille en boule avant de la jeter dans la poubelle. À quelle heure est la conférence ?

– Dans trente minutes.

Je retrouvai le récapitulatif de la soirée à venir. Un parterre de journalistes avait été convié et j’espérais que mon speech les persuaderait plus que le champagne et les petits-fours.

– Ton vol pour Chicago ? m’enquis-je.

– En fin de soirée. Je vais encore louper le meilleur ! râla-t-il.

– Demande à Meghan de te garder une bouteille ! ironisai-je.

– Très drôle ! Allons-y ! Andrew Blake est attendu par ses détracteurs.

– Pars devant, j’arrive.

Il quitta la suite et j’en profitai pour me concentrer sur ce qui m’attendait. Ma dernière apparition publique datait de plusieurs mois. Même si la plupart des journalistes respectaient mon silence et mon isolement, je savais aussi qu’ils attendaient que j’en sorte. Mais je n’avais plus le choix désormais. Pour avoir New York, je devais sortir de ma bulle, sortir de ce monde sombre, froid et sourd que je m’étais créé.

Je regagnai ma chambre et nouai une cravate autour de mon cou. Ce simple geste me rappela Eleanor et la façon adorable avec laquelle elle ajustait mes tenues. Je passai ma main sur ma joue un peu râpeuse, me souvenant de ses doigts frais au même endroit. Elle me caressait systématiquement ici, en longeant ma mâchoire.

Je chassai aussi vite que possible ces images et enfilai ma veste de costume. Réunissant mes quelques notes, je quittai ma suite et rejoignis la salle de conférence, embrassant furtivement mon alliance dans l’ascenseur.

Restant à l’écart de la scène principale, j’observai le ballet des invités. Leurs badges autour du cou, ils arpentaient les allées de sièges, à la recherche de leur place. Le personnel de l’hôtel était présent, facilement identifiable à leur tenue. Nathan me proposa un verre, mais je refusai, préférant rester concentré sur ma participation à ce lancement.

À 18 heures, je m’installai sur l’estrade, encadré par Nathan et Meghan, et me lançai dans mon exposé.

Convaincre. Voilà tout ce que je devais faire. Je ne devais même pas être pertinent dans mes remarques, ou concis dans mes réponses. Je savais, de toute façon, que ce n’était pas ce que les journalistes retiendraient. Ils mémorisaient les sourires – forcés pour moi, naturels pour eux –, les mimiques, l’attention que je leur porterai. Un vrai cirque. Un mensonge tellement énorme que personne ne le verrait.

Après quarante-cinq minutes de présentation, je lançai la séance de questions/réponses. Nathan et Meghan quittèrent l’estrade.

– Quel est le cœur de cible visée ?

– Il s’agira d’un magazine masculin, tourné en priorité vers la tranche 30-40 ans. Nous y aborderons la vie new-yorkaise, ainsi que des sujets d’actualités sous forme de reportages d’investigation.

– Pourquoi ne pas avoir racheté un titre ?

– Parce que je ne fais jamais dans la facilité. Le défi me plaît.

– Êtes-vous décidé à revenir sur le devant de la scène ?

– Uniquement au profit de Blake Medias.

J’annonçai finalement la clôture de la conférence de presse, les remerciant pour leur présence. Les flashes crépitèrent, je pris la pose quelques minutes pour les contenter. Au loin, je vis les équipes de serveurs s’affairer à verser le champagne dans les coupes. Je portai mon regard plus loin, quasiment au fond de la salle, devinant une silhouette féminine et seule.

– Merci à tous, je vous laisse profiter du champagne et des petits-fours.

Je quittai l’estrade rapidement, rejoignant Meghan un peu plus loin, discutant avec une journaliste. Je la saluai avec un sourire, observant un rougissement furtif envahir ses joues.

– Peux-tu me rappeler le nom de la gestionnaire événementiel ?

– Hoffman, m’indiqua-t-elle avec un sourire. Belle prestation, au fait !

– Tu en doutais ? plaisantai-je en arquant un sourcil.

– Je suis admirative ! Même moi, j’ai eu envie d’acheter ce magazine pour homme !

Sa remarqua m’arracha le premier sourire spontané de la soirée. J’enroulai mon bras autour de sa taille, remarquant les yeux écarquillés de la journaliste face à nous, avant de poser mes lèvres sur la joue de ma collaboratrice.

– Merci, murmurai-je à voix basse. Bonne soirée, mesdames, les saluai-je, avant de me diriger vers l’organisatrice de la soirée pour la remercier.

Toujours au fond de la salle, son regard balayant les invités, elle ne bougeait pas, vérifiant que tout se déroulait normalement. La tenue de l’hôtel ne la mettait pas vraiment en valeur, mais j’étais surtout intrigué par sa peau, presque translucide. Peut-être était-ce un effet de l’éclairage ambiant, ou peut-être était-ce simplement dû à sa posture lointaine.

Les mains derrière le dos, les cheveux tirés, les pieds serrés l’un contre l’autre, elle aurait pu être… invisible. Parce que immobile. Et pourtant…

– Mademoiselle Hoffman, je présume ? demandai-je en tendant la main pour la saluer.

Ses joues se colorèrent immédiatement et son regard, qui fixait un point derrière moi, papillonna partout, sauf sur moi. Quand finalement, ses yeux accrochèrent les miens, il me sembla qu’elle se reprit.

– Monsieur Blake… je… euh… non… Mlle Hoffman s’est absentée pour finaliser certains détails de votre… séjour, bégaya-t-elle.

Je laissai ma main retomber, l’observant intensément. La plupart des hommes sont facilement… bernables. Un sourire, un regard, un rire, et ils tombent sous le charme d’une femme quelconque. L’illusion ne dure généralement pas.

Mais elle. Ce n’était en rien son magnifique regard apeuré qui me fascinait, ni son sourire hésitant. C’était la façon dont sa peau si pâle se colorait. Ses pommettes un peu rosées trahissaient sa gêne. Elle baissa le regard, constatant qu’elle ne m’avait pas salué. Mais très vite, elle se reprit, secoua légèrement la tête et cette délicieuse couleur rosée disparut.

– Souhaitez-vous que je transmette un message à Mlle Hoffman ?

Meghan apparut à mes côtés et m’offrit une coupe de champagne.

– Merci, soufflai-je en lui jetant un regard.

– J’ai besoin de toi pour une interview avec le Times, murmura-t-elle à mon oreille.

– Laisse-moi un instant, j’arrive.

– Comme tu veux, sourit-elle en s’écartant de moi.

Je reportai mon attention sur la jeune femme devant moi. Son regard avait changé, un peu plus dur, presque agressif. Pendant une courte seconde, elle suivit Meghan du regard, avant d’explorer la salle.

– Excusez-moi, vous disiez ? dis-je en espérant capter son attention.

– Un message pour Mlle Hoffman ? répéta-t-elle dans un élan d’automatisme.

À nouveau, ses yeux papillonnèrent, se posant à la fois partout et pourtant nulle part. Elle se triturait les mains et, brutalement, les cala dans son dos. Je pris une gorgée de ma coupe de champagne. Il était très certainement délicieux, mais j’étais tellement obnubilé par ses réactions incontrôlables que plus rien n’avait vraiment d’importance.

Curieusement, elle se pétrifia devant moi. Son corps se tendit et elle se lécha les lèvres nerveusement. Son regard accrocha mes mains, avant qu’elle ne se fasse violence pour le planter dans le mien.

– Dites-lui qu’elle a fait un très bon travail, dis-je finalement pour rompre cet étrange silence.

– Je lui transmettrai, monsieur.

Elle hocha la tête et je me demandai si elle me congédiait ou s’il s’agissait simplement d’un tic nerveux. Je reculai, après lui avoir jeté un dernier regard stupéfait, je me dirigeai vers Meghan. Quand je parvins au petit groupe qui m’attendait, et alors que Meghan me présentait les deux journalistes devant moi, je risquai un coup d’œil vers l’emplacement qu’avait occupé la jeune femme aux joues rouges.

Mais elle avait disparu. Troublé, je chassai son image de mes pensées et répondis avec concentration aux questions qu’on me posait. La soirée toucha rapidement à sa fin, je raccompagnai Meghan et un petit groupe de personnes dans le hall du Peninsula. Je consultai ma montre, réalisant que je n’avais pas eu le temps d’appeler mon fleuriste habituel pour la tombe d’Eleanor. La culpabilité refit instantanément surface et je me décidai à réparer mon oubli.

– Je dois régler un détail, soufflai-je à Meghan en la relâchant.

Je me dirigeai vers le pupitre du concierge de nuit, reconnaissant ma belle inconnue installée derrière. Elle semblait agitée, mais dès qu’elle me vit, elle se figea et se planta, droite comme un « i » derrière son comptoir. Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire mécanique, presque affreux tant il était crispé.

– Oh… bonsoir, fis-je, en risquant un vrai sourire.

– Monsieur Blake. Que puis-je pour vous ?

– Je vais aller nager. Pouvez-vous faire en sorte qu’un dîner me soit servi… disons dans une heure dans ma suite ?

– Sans problème, monsieur, acquiesça-t-elle.

– Et une bouteille de vin ! Du blanc.

– Bien, monsieur.

Je souris en devinant un léger tremblement dans sa voix. Soudainement, je me demandai si elle aimait le vin blanc. C’est à cet instant que je le sentis. Elle exerçait sur moi une forme d’attraction étrange. Je la fixai, et même si elle semblait embarrassée, je devinais que c’était mon comportement qui la troublait.

Je pris mon téléphone et lus le message de Janet, me félicitant de mon sourire sur les photos officielles de la conférence.

– Je dois faire livrer des fleurs à San Francisco, dis-je en repensant à mon oubli.

– Je peux vous recommander notre fleuriste habituelle.

– Je ne veux pas d’un bouquet standard, claquai-je sèchement. C’est une occasion particulière.

– Pour quand vous faut-il ces fleurs ? reprit-elle, très professionnelle.

– Demain midi, à San Francisco. Et je veux une discrétion absolue, précisai-je, prenant conscience que ce rituel secret entre Eleanor et moi allait être partagé.

– Nous travaillons toujours dans la confidentialité la plus totale, monsieur Blake. Je suis certaine que Carmen saura répondre à votre demande, assura-t-elle en me tendant une carte de visite.

Je lus la carte. Les fleurs n’étaient pas si importantes. Mais ne pas aller la voir, ne pas parler à Eleanor… Je me sentais tellement coupable de la laisser. Et la culpabilité se fit plus forte quand je détaillai la concierge devant moi. Une mèche de cheveux glissa sur sa joue et rougissant à nouveau, elle la plaça derrière son oreille.

Pourquoi culpabilisai-je maintenant ?

Et pourquoi mon regard était-il happé par elle ? Par ses joues, par la peau de son cou… Comment était-ce simplement possible ?

– Vous travaillez toujours de nuit ? demandai-je pour briser le silence.

– Euh… oui.

– Depuis longtemps ?

– Trois… ans.

Elle rougit violemment. Elle chercha à réprimer cette marque d’émotion en se pinçant les lèvres, mais échoua et provoqua l’effet inverse. Un sourire apparut sur mes lèvres. Il y avait tellement d’embarras en elle. Et ça la rendait adorable et vraie.

– Ça faisait longtemps…, raillai-je. Ne soyez pas si nerveuse, lui intimai-je en posant ma main sur la sienne.

Stupéfait, je fixai ma main. Observer sa peau était fascinant, la toucher était… Je n’avais même pas de mot. Douce, chaude, lisse. Parfaite. Je sentis ses muscles se tendre. Mais cette tension n’était plus de la gêne. C’était de la retenue et, moi-même, en franchissant cette limite, je m’impressionnai. Son regard n’était plus fuyant, elle me regardait.

Je finis par la libérer et très vite, elle cacha sa main.

– Je vous souhaite une bonne nuit, murmurai-je.

– Merci, vous aussi.

Surpris par sa réponse, je me dirigeai vers l’ascenseur, tentant d’analyser ce que cette femme provoquait. Je gagnai la piscine dans un état presque second. Comment faisait-elle ça ? En une seconde, elle avait réussi à me faire oublier la conférence, les obligations… et même Eleanor.

Eleanor.

Je commandai les fleurs juste avant de rentrer dans la piscine, m’assurant d’une livraison rapide le lendemain matin. Je coupai mon téléphone juste après et plongeai, laissant l’eau engloutir les tensions de la journée. Je fis deux longueurs, assez énergiques, me forçant à tout oublier, à me vider l’esprit.

Alors que je m’apprêtais à me lancer dans une troisième longueur, une silhouette attira mon attention. Je m’arrêtai et fixai la jeune fille aux joues rouges suspendre un peignoir propre. À nouveau, je sentis cette réaction étrange de mon corps. Comme si le froid qui m’engourdissait habituellement luttait contre quelque chose de plus puissant.

Elle.

– Merci ! dis-je, la surprenant.

– Je vous en prie, monsieur, murmura-t-elle.

Cette peau si réactive.

– Vous aviez raison pour votre fleuriste.

– Oh…

– Donc je dois aussi vous remercier pour ça ! Je tenais beaucoup à ce que ce soit fait, dis-je en m’approchant d’elle.

– Ravie d’avoir pu vous aider, monsieur.

– Vous ne faites jamais ça, n’est-ce pas ? m’inquiétai-je en la voyant baisser les yeux vers le sol.

– Je vous demande pardon ?

– Parler aux clients. Exister à leurs yeux, je veux dire. Votre embarras est palpable.

– Je vous prie de m’excuser, dit-elle en faisant quelques pas vers la sortie.

Pour la première fois depuis des mois, je m’entendis rire. Pas à cause d’elle, mais grâce à elle. Elle était si hésitante, touchante… vraie. C’était la seule chose qui revenait depuis que je l’avais vue dans cette grande salle.

Elle était vraie.

– Quel est votre nom ? demandai-je avec curiosité.

– Dillon… Kathleen Dillon, répondit-elle, tremblante.

– Enchanté, Kathleen.

– Je vous souhaite une bonne soirée, monsieur Blake.

Elle disparut dans l’instant, se précipitant vers la sortie de la piscine. Je restai quelques secondes, immobile, à fixer le chemin qu’elle avait emprunté.

– Réellement enchanté, dis-je en souriant.

Je nageai pendant une bonne heure, perdu dans mes pensées pour Kathleen Dillon, la rougissante. Je ne comprenais toujours pas ce qu’il se passait et mis ça sur le compte du décalage horaire.

À mon retour dans la suite, je repérai le carton de remerciement du personnel.

– Kathleen, murmurai-je en prenant le carton entre mes mains.

Je le glissai dans mon agenda, heureux d’avoir une trace d’elle.

Le lendemain matin, je partageai mon petit-déjeuner avec Meghan. Nous échangeâmes sur la conférence de la veille.

– Est-ce que tu te sens bien ? me demanda Meghan alors que je consultai mon agenda.

– Ai-je l’air d’aller mal ?

– Nous sommes vendredi, Andrew.

– J’avais oublié, avouai-je, après un silence. Le décalage horaire, soufflai-je comme explication. J’ai fait envoyer des fleurs sur sa tombe.

– Tu n’as pas à faire ça Andrew. Je t’assure.

Je lui lançai un regard noir et elle comprit que la conversation était terminée. Quelques instants plus tard, je sortis de l’ascenseur, toujours avec Meghan, pour une série de rendez-vous à l’extérieur.

Mais elle était là, à son pupitre, assurant sûrement la fin de son service. Je bifurquai aussitôt dans sa direction, mon corps évacuant les dernières traces de sommeil.

Kathleen. Rien que de penser à son prénom suffisait à me faire sourire.

– Bonjour, Kathleen, la saluai-je.

– Monsieur Blake.

– Cela vous dérange-t-il que je vous appelle par votre prénom ? lui demandai-je en espérant qu’elle accepte. Vous préférez peut-être « mademoiselle Dillon » ?

– Comme vous souhaitez, monsieur Blake.

– Comment vous appellent vos clients généralement ?

– Mademoiselle.

Encore cette réaction instantanée et cette délicieuse couleur.

– Parfait. Donc, pour moi, ça sera Kathleen. Nous allons nous revoir régulièrement, autant éviter un formalisme inutile.

Kathleen. Pour moi. Pas pour les autres. Et même si pour ça, je devais me cacher sous le déguisement du client exigeant.

Kathleen et sa peau réactive.

Kathleen et son étrange force d’attraction, qui me faisait même oublier la présence de Meghan à mes côtés.

Je la saluai d’un mouvement de tête et m’éloignai en direction de la grande porte tambour. Mais je ne résistai pas à l’envie de la regarder une dernière fois.

– Et encore merci pour les fleurs, j’ai apprécié votre dévouement, Kathleen.

Meghan passa devant moi, exhalant un long soupir désapprobateur.

En rentrant à San Francisco, plus tard dans la journée, je ne ressentais plus rien. Rien de remarquable en tout cas. Je parvins difficilement à me concentrer sur un compte-rendu détaillé de Meghan. Le souvenir de Kathleen persistait, surgissant parfois à l’improviste et il me fallut une nuit blanche pour reprendre le cours de ma vie. Une nuit blanche passée à triturer mon alliance, à jouer avec, à la retirer avant de la remettre en m’excusant.

Le surlendemain, je me précipitais dans le bureau de Meghan. Je n’avais jamais été en colère contre elle. Nous avions eu des différends, mais jamais je n’avais ressenti la rage qui m’habitait en cet instant.

– C’est quoi ça ? hurlai-je en jetant sur son bureau une trentaine de lettres.

– Merde, pesta-t-elle. Andrew, ce n’est pas…

– Qu’est-ce que c’est ? criai-je de plus belle en la voyant se redresser de son fauteuil.

Elle appuya sur une touche de son téléphone et demanda à Nathan de venir la rejoindre. Quand il arriva dans le bureau de Meghan, son regard se posa instinctivement sur les lettres et son sourire s’effondra.

– Merde… Je n’ai pas eu le temps de lui en parler, dit-il à Meghan.

– Me parler de quoi ?

– Je… Nathan et moi, corrigea Meghan, on… on s’inquiétait pour toi.

– J’ai mis une annonce, avoua dans un souffle Nathan.

– Une annonce ? m’écriai-je. Genre quoi ? Jeune célibataire recherche compagne de scrabble ?

– Non, ricana Nathan. J’ai… j’ai repris une lettre que tu avais écrite à Eleanor.

Un silence de plomb s’abattit dans la petite pièce. Je reculai, m’adossant au mur pour ne pas finir au sol.

– Tu… tu as lu cette lettre ? murmurai-je en colère.

– Juste les derniers mots et c’était un pur hasard, Andrew. Elle était dans ton bureau, je cherchai un dossier.

– Depuis combien de temps ? le coupai-je.

– C’est paru cette semaine, dit Meghan sur ma gauche. Dans le New Yorker. On voulait… on voulait t’aider.

– Je devais t’en parler, mais avec Chicago, j’ai oublié.

Meghan et Nathan se lancèrent un regard inquiet. Ce dernier haussa les épaules, s’excusant presque auprès de Meghan. Je me décollai finalement du mur et me plaçai juste en face de Nathan.

– Je vous interdis de vous mêler de ma vie.

– Andrew…

– Je vous l’interdis, répétai-je froidement.

L’instant suivant, je récupérai les clés de ma voiture et fonçai sur l’autoroute. Peu importait ma direction, peu importait l’état de la route, la vitesse… Je voulais oublier tout ça. Comment osaient-ils ?

Je n’avais aucune idée du nombre de kilomètres que j’avais parcourus. Et je n’avais aucune idée du nombre de fois où j’avais tapé mon alliance contre le volant. Je m’étais arrêté devant le cimetière, mais Eleanor ne pouvait plus m’aider. Alors que la nuit était tombée, je regagnai notre maison, trouvant Nathan m’attendant dans sa voiture.

Je garai la mienne, ignorant ostensiblement mon collaborateur.

– Andrew ! cria-t-il en me suivant.

– Ce n’est pas le moment !

– Ne sois pas stupide !

– Non, toi, ne sois pas stupide ! Une annonce ? Vraiment ? Tu as cru quoi ? Que j’allais te remercier ?

Il me suivit à l’intérieur de la maison, grimpant les escaliers qui menaient à mon salon privé. Je jetai les clés de la voiture sur le guéridon avant de me débarrasser de ma veste.

– Lis-les au moins ! riposta Nathan en posant les lettres sur la table.

– Pourquoi ? Lire des messages pathétiques ?

– L’annonce n’est pas pathétique ! Je suis certain que tu te trompes.

– Vraiment ? Et quand Meghan me regarde avec ce sourire affreux et horripilant chaque vendredi… j’ai tort aussi ?

– Ça n’a rien à voir. Meghan… et moi… on s’inquiète vraiment. Tu te prives d’être heureux et…

– Et donc vous avez décidé de faire votre truc dans votre coin et de me mettre devant le fait accompli ?

Nathan soupira et abattit les bras le long de son corps. J’avais gagné. Il abdiquait.

– Tu veux la vérité ? me demanda-t-il.

– Je sais ce que tu penses.

– Non, c’est faux. Tout le monde te craint au bureau. Tu es une ombre, tu n’es pas là. Tu es effrayant de vide. Tu te caches derrière la mort d’Eleanor. Tu l’idéalises, tu fais d’elle ta femme. Tu gardes ton alliance pour faire croire que votre mariage était heureux. La vérité, Andrew, c’est que tu te planques. Elle te trompait.

– Je sais, murmurai-je.

– Cesse de… cesse de faire d’elle un modèle d’exemplarité. Je comprends que tu sois blessé, que tu ne veuilles pas souffrir à nouveau, mais… ce n’est plus possible, Andrew. Maintenant, tu as le choix.

– Le choix ? m’étonnai-je.

– Sois tu reviens avec nous, tu reprends ta vie… sois, tu restes avec elle dans ce foutu cimetière.

Je fixai Nathan, m’étonnant de sa liberté de ton avec moi. Nathan ne me craignait pas, mais qu’il m’attaque sur ma vie privée me surprenait réellement. Nerveusement, il fouilla dans la poche de sa veste et en sortit une nouvelle lettre.

– Mais si tu restes avec elle, alors je quitterai Blake Medias.

Il me tendit ce que je supposai être sa lettre de démission et, après m’avoir salué, quitta la pièce. Je m’effondrai dans mon fauteuil, fixant, un peu abruti, la porte de mon salon. Mué par un sursaut d’automatisme, je me servis un bourbon, puis un autre, avant de retrouver mon fauteuil. Je fixai le paquet de lettres, m’interrogeant sur l’intérêt de tout ça.

Sincèrement, ma vie ne me convenait pas. Être en colère, être triste, être… veuf. Tout cela me pesait.

Désabusé, j’ouvris la première lettre… Puis une deuxième.

Fades, sans saveur. Tristes. Pathétiques. Compatissantes. C’étaient celles-ci les pires.

Après avoir ouvert une dizaine d’enveloppes, j’avais la sensation d’être encore plus minable et abattu. Un cocktail nauséabond qui m’entraîna vers un nouveau bourbon.

Le regard dans le vague, je repris ma lecture. Les vapeurs d’alcool m’embrumaient, mes mains tremblaient. Tout était flou. Pourtant, alors que j’atteignis la fin de la pile, une lettre me sortit de mon ivresse.



C’est ainsi que la vie fonctionne. Tout bouge, tout évolue, les choses les plus difficiles le sont moins au bout d’un moment. La solitude que vous ressentez, au détour d’une rencontre, d’un café ou d’un simple regard, vous semblera finalement moins pesante.

Regardez autour de vous, écoutez les gens rire, savourez la douceur d’un morceau de chocolat, sentez l’odeur de la neige fraîche, effleurez les pages d’un livre… Revenir à la vie, c’est aussi ça. Qui sait si le destin ne mettra pas alors quelqu’un sur votre chemin ? Ce quelqu’un, qui, j’en suis certaine, vous attend déjà en vous tendant la main.





Cette lettre…

Elle avait tort. Cette lettre ne ressemblait à aucune autre. Elle était manuscrite. Quel genre de femmes écrit encore ses lettres à la main ?

Et surtout, il y avait cet espoir, cette envie.

Le quatrième bourbon n’avait pas le goût amer des trois premiers. Il était même réconfortant, presque doux dans la gorge.

Je ne sais combien de fois j’ai relu cette lettre. Dix fois ? Vingt fois ? Sûrement plus. Chaque mot, chaque phrase me faisait me sentir mieux, vivant. Le froid s’évanouissait.

Ma conscience aussi. Au cinquième bourbon, je m’endormis dans mon fauteuil, la lettre manuscrite calée contre ma poitrine. À mon réveil, le lendemain matin, la migraine ne me surprit pas. J’étais vaseux, mon organisme encaissant dans la douleur ma succession de verres. Je relus à nouveau la lettre, prenant maintenant conscience que l’euphorie était retombée, que je n’avais aucun moyen de joindre la femme qui m’avait écrit.

La voix pâteuse, j’appelai Nathan.

– Andrew ? s’étonna-t-il.

– Il faut que je passe une annonce dans le New Yorker. En urgence.

– Tu as lu les lettres ? s’écria-t-il.

– Tu as de quoi noter ?

Je réfléchissais à toute vitesse à ce que je voulais lui dire. Sa lettre était tellement unique, tellement… incroyable, que je devais lui dire qu’elle n’avait rien de banal.

Je récitai le texte de mon annonce à Nathan, le faisant répéter trois fois pour m’assurer que tout était conforme.

– Je ne suis pas sûr qu’elle passe pour la semaine prochaine, ils m’ont déjà fait une fleur la semaine dernière.

– Débrouille-toi, avant que je ne transmette ta lettre de démission aux ressources humaines.

Je raccrochai aussitôt et filai sous la douche, en espérant me débarrasser de ma gueule de bois. Après m’être habillé, je me fis couler un café et récupérai mon agenda dans le salon. Mon voyage à New York était prévu après-demain, mais j’avais encore des choses à boucler ici.

Je relus encore une fois la lettre, Nathan m’assurant que mon annonce passerait bien la semaine suivante.

Je manquai de renverser mon mug sur la table et repoussai vivement mon agenda, le faisant tomber au sol pour limiter les dégâts. Pestant contre moi-même, j’essuyai les quelques gouttes de café écrasées sur la table et ramassai mon agenda. Les cartes de visite que j’y entassai étaient étalées au sol. Je râlai à nouveau, tombant sur la carte du Peninsula.

Je la rangeai avec les autres, chassant le souvenir de Kathleen et ce qu’elle avait provoqué en moi. Mon téléphone vibra et Nathan m’informa que l’annonce serait au prochain numéro. Je souris largement, relisant une nouvelle fois la lettre.

Et là, l’esprit clair, la colère dissipée et enfin concentré, je vis ce que je n’avais pas vu la veille. Il y avait de nouveau cette sensation étrange, ce fourmillement au bout de mes doigts qui touchaient le papier. Cette attraction inédite, le sentiment que mon corps sortait de sa paralysie, que le froid n’était plus si piquant.

Le souffle court et stupéfait, je ressortis la carte du Peninsula. La dernière fois que j’avais ressenti ça, c’était avec elle. Je comparai rapidement les deux écritures. C’était elle. Son écriture, son énergie.

La fille aux joues rouges.

Kathleen.

Je souris en repensant à nos dernières conversations, à ses hésitations, aux mouvements intempestifs de ses mains. C’était elle. Ce que j’avais ressenti en la voyant, je le ressentais à nouveau maintenant.

– Kathleen, murmurai-je.

Je repris mon téléphone et rappelai Nathan.

– Décidément… Tu as mangé du lion ce matin ? s’amusa-t-il.

– On part pour New York demain !

Le lendemain, nous volions en direction de New York. J’avais cette étrange et inexplicable appréhension. Aussi, quand je la découvris derrière son pupitre, chantonnant l’air de Jingle Bells tout en rangeant son coin bureau, je ne fus pas surpris de sentir à nouveau cette attraction étrange. Pas vraiment du trac, plutôt de l’anticipation. De celles qui vous picotent agréablement l’estomac et vous rendent instantanément plus heureux.

– Vous assurez l’ambiance musicale ? demandai-je en ne retenant pas mon sourire.

– Bonsoir, monsieur Blake, dit-elle en reprenant son attitude professionnelle.

– Kathleen.

– Voici le passe de votre suite, annonça-t-elle en me le tendant.

Nos doigts se touchèrent subrepticement et je m’aperçus que le froid m’avait quitté. Kathleen esquissa un sourire timide et retira sa main.

Je la fixai ardemment, me retenant de la remercier d’être là, devant moi. Elle avait réussi à repousser le froid. Je me contentai de lui sourire, me promettant aussitôt de la garder dans ma vie.

Hormis le silence, rien ne filtra pendant que son regard se perdait dans le mien.

Rien sauf la coloration de ses joues.





Les secrets d’Andrew Blake





Andrew Blake nous reçoit dans son bureau de directeur général de Blake Medias. Son teint est légèrement hâlé, son sourire discret, et il nous propose de partager son café matinal. « Je reviens tout juste de Los Angeles, et je n’ai pas eu le temps de prendre un petit déjeuner digne de ce nom », nous explique-t-il avant d’appeler son assistante pour parer à ce désagrément.

Dans cette atmosphère presque amicale – nous entendons des rires dans le couloir –, il est difficile de croire que cet homme est en train de devenir une des personnes les plus puissantes des États-Unis. Tout en buvant son café, il fait appeler ses deux bras droits, s’inquiétant du moral des troupes.

« Allons-y », propose-t-il en prévenant son assistante de ne pas le déranger. « Sauf urgence », souligne-t-il. Le sourire est fugace, mais à son regard et au ton de sa voix, nous devinons facilement le caractère de l’urgence.

Vous avez un teint superbe ! Vous êtes revenus de vacances ?

En effet. Je suis rentré le week-end dernier, j’avais besoin de repos. Ça faisait une éternité que je n’étais pas parti, j’avais presque oublié à quel point cela pouvait être salvateur.

Après plusieurs années, le mystère sur la mort de votre femme Eleanor a enfin été résolu. Vous sentez-vous soulagé ?

Je suis mitigé, à vrai dire. La mort d’Eleanor a été terriblement difficile à admettre. Perdre quelqu’un que vous aimez, si brutalement et si injustement, n’est pas quelque chose auquel vous pouvez vous préparer. Je suis satisfait que nous ayons pu trouver l’homme qui était derrière tout ça. La justice fera maintenant le nécessaire.

Des motivations financières et crapuleuses seraient à l’origine de cette affaire. Êtes-vous conscient de susciter l’envie ?

Je ne connais personne qui puisse gérer sereinement ce sentiment. L’envie, la jalousie, la possession sont des instincts primaires et violents. Je n’excuse évidemment pas ce genre de comportement extrême, ni les conséquences qui en découlent, mais j’ai conscience que ma réussite puisse paraître insolente aux yeux de certains.

Et vous pensez vraiment qu’il s’agit d’une réussite « insolente » ?

Difficile de dire où se situent la part de chance, la part de travail et la part d’opportunité. Blake Medias n’est pas mon œuvre, c’est un travail d’équipe. Meghan Stanton et Nathan Evans sont bien plus que des collaborateurs à mes yeux. Ils font partie intégrante de l’entreprise.

Certes, mais votre entreprise s’appelle bien Blake Medias ?

C’est vrai (rires). J’aime que ce qui m’appartient porte mon nom. C’est sûrement une façon de marquer mon territoire. Ça nécessiterait une thérapie non ?


***

– Mon amour, je suis absolument désolé, m’excusai-je en franchissant la porte de notre appartement.

Lynne releva les yeux vers moi et me fit un de ses sourires heureux et bienveillants. Je posai ma veste et mon ordinateur sur la table et me dirigeai vers elle tandis qu’elle marquait la page du magazine qu’elle était en train de lire. Je me penchai sur elle, l’embrassant doucement, plusieurs fois. Lynne avait ce pouvoir incroyable sur moi : elle m’apaisait. Elle posa ses mains sur mon visage, m’attirant un peu plus contre elle, sa langue passant la barrière de mes lèvres.

Je basculai sur elle et la sentis sourire contre ma bouche. Je souris à mon tour, délaissant son visage pour retrouver la peau fine de son cou. Elle rit doucement, caressant mes cheveux dans un geste tendre. Je retirai sa main et, tout en me redressant, la portai à ma bouche, embrassant l’anneau qui ornait son doigt.

– Andrew a encore fait des siennes ? demanda-t-elle alors que je m’asseyais sur le canapé.

– Non. J’ai été coincé dans les embouteillages. Andrew semble être redevenu humain pendant ses vacances ! ironisai-je.

– Je sais. J’étais justement en train de lire son interview. Il parle de toi.

Elle s’installa contre moi, sa tête reposant contre mon torse, et me désigna la double page qu’elle avait marquée. Les photos d’Andrew étaient plutôt réussies.

– Je vais lui demander de renommer l’entreprise Blake-Evans-Stanton Medias ! plaisantai-je.

– Meghan en dernier ? Tu prends des risques !

– Elle est inoffensive depuis quelque temps. Je pense que son côté garce avait à voir avec sa libido comateuse.

Lynne éclata de rire, promettant d’en toucher un mot à Gregory. Malgré leur incroyable discrétion, je savais que Gregory et Meghan étaient bien plus qu’amis. Et même si Meghan déclinait désormais la plupart des invitations aux soirées, elle refusait d’admettre qu’elle était passée du côté obscur.

Je fronçai les sourcils en lisant quelques bribes de l’entretien avec la journaliste. Je savais qu’elle avait eu des difficultés à caler son agenda avec celui d’Andrew, et j’étais presque admiratif de sa ténacité.


***

Vous avez longtemps été très discret, presque renfermé. J’ai moi-même essuyé plusieurs refus pour vous interviewer…

Je ne suis pas quelqu’un d’ouvertement sociable. Quand je me mets en avant, c’est rarement à mon compte, mais plutôt pour participer à un projet ou pour le lancement d’un de mes magazines. C’est une attitude que je pensais saine, mais avec les derniers événements, je comprends que cela entretienne une image assez fausse de moi.

En termes d’image justement, on vous imagine plutôt comme une personne froide, autoritaire, presque difficile…

Peut-être. Je ne crois pas être tout cela. Je suis exigeant, je l’ai toujours été. Et la loyauté est une valeur à laquelle je tiens profondément. J’ai besoin de travailler en confiance, d’être certain que tout se déroulera comme je l’ai prévu.

Ça ne laisse que peu de place au hasard et à l’improvisation.

C’est vrai. Mais quand cela arrive, quand un événement imprévu surgit, c’est généralement une bonne surprise. Cela enrichit le quotidien. La routine a longtemps dirigé ma vie. Cela semble confortable, mais ça ne l’est pas. C’est effrayant et encombrant. Je crois que mes équipes travaillent dans ce sens : la grosse machine tourne, mais on ne se ferme aucune porte. Une idée qui semble saugrenue au départ est souvent bien meilleure que toutes celles découlant des brain-stormings.


***

– Andrew et le hasard, murmurai-je en riant.

– Ne te moque pas… Sans lui, je ne serais pas là, le défendit Lynne.

– J’aimerais qu’on m’explique pourquoi toutes les femmes prennent parti pour cet homme ! Meghan, Kat, toi ! Même son assistante !

– Andrew a toujours été très agréable avec moi. Même au Peninsula. Il était exigeant, c’est vrai, mais à cette époque, je ne connaissais pas un client qui ne l’était pas.

– Soit, acquiesçai-je. Je ne dis plus rien, sinon les amazones vont me tomber dessus !

Lynne me frappa gentiment le torse avant de se redresser. Je reposai le magazine sur le canapé près de moi et jetai un coup d’œil à ma montre.

– On devrait se préparer, proposai-je en me levant. Je ne veux pas être en retard.

– J’espère que vous ne parlerez pas trop travail, souffla Lynne alors que nous nous dirigions vers notre chambre.

– Je te promets que non, répondis-je en embrassant doucement ses lèvres. Il ne s’agit pas d’une soirée de travail.

Je retirai ma chemise et mon pantalon de costume pour sauter dans un jean et une chemise bleue. Devant moi, Lynne enfila la robe rouge que j’aimais tant, celle qui me ferait sans aucun doute fantasmer toute la soirée.

– Laisse-moi t’aider, proposai-je en me plaçant derrière elle pour remonter le zip.

Je repoussai ses cheveux, qu’elle laissait pousser depuis notre mariage quelques mois auparavant, et embrassai son cou avant de la serrer contre moi.

– Tu es spectaculaire, murmurai-je. Et je t’aime.

– Je t’aime aussi, avoua-t-elle doucement.

Je souris dans son cou, me remémorant nos vœux échangés à Vegas. Lynne aurait sûrement mérité un mariage magnifique, une robe superbe, des fleurs et tout le tralala habituel, mais quand je l’avais vue devant moi, dans une robe blanche qu’elle avait achetée à l’aéroport, j’avais trouvé le moment parfait.

Tout le reste me paraissait tellement loin : nos coups de fil, nos messages, ma tristesse de la savoir liée à un autre. Tout cela n’avait plus aucune importance dès que Lynne avait murmuré un « oui » à peine audible. Un « oui » qui n’avait été dit que pour la forme, ses yeux exprimaient tellement plus.

Ensuite, il y avait eu ce moment de flottement. Le moment où le juge de paix nous avait déclarés mari et femme. Le moment où Lynne m’avait souri si largement que son visage en avait été transformé.

– Je veux te rendre heureuse. Maintenant. Pour toujours, soufflai-je en répétant mes vœux improvisés.

Lynne baissa le regard, tout aussi gênée d’être avec moi. Comme si être ma femme était quelque chose d’incroyablement absurde. Après tout ce que nous avions traversé, me choisir moi semblait absurde.

Mais jamais une telle absurdité ne m’avait semblé aussi juste.

Je la fis pivoter face à moi et relevai doucement son visage. Elle planta son regard dans le mien, comme pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Elle n’avait pas conscience que j’étais le chanceux de l’histoire. Philip n’avait pas su faire d’elle une femme heureuse, et cela me dépassait qu’il n’ait pas su savourer la chance de l’avoir à ses côtés.

Nous n’avions pas reparlé de cette affaire. Ni de Philip. Ce n’était pas nécessaire. Comme si tout cela appartenait à une autre vie, une vie où nous n’étions pas ensemble.

– On devrait y aller, Andrew et Kat vont nous attendre.

– Je t’ai attendue pendant des mois, ils peuvent attendre dix minutes, contrai-je en me penchant vers ses lèvres.

Elle plaça ses doigts sur ma bouche, me repoussant doucement. Son visage s’illumina pendant que je râlais pour la forme :

– Je déteste quand tu me prives, bougonnai-je.

– Je tente d’être pragmatique. Ton patron nous attend !

– Ce soir, c’est plutôt un ami qu’un patron. Et je t’assure, cette fois, je vais enfin pouvoir prendre le pas sur Andrew Blake !

– Vraiment ? s’étonna Lynne en enfilant un gilet noir sur ses bras nus.

– Vraiment. Et à moi la tribu d’amazones !

Lynne étouffa un rire et secoua la tête. Elle posa un chaste baiser sur mes lèvres et quitta la pièce pour rejoindre le salon.

– Tu es très mignon d’y croire, s’amusa-t-elle. Mais on parle d’Andrew !

– Et on parle de barbecue. Et crois-moi, je suis un pro du barbecue !

Juste pour la faire rire un peu plus fort, je pris une pose ridicule, faisant gonfler mes biceps avec un sourire victorieux. Ma femme leva les yeux au ciel, visiblement peu impressionnée, et me jeta ma veste au visage.

– Il faut vraiment qu’on y aille, dit-elle.

J’enfilai le vêtement en bougonnant faussement, tout en jetant un œil sur l’interview d’Andrew. Je souris largement en observant la photo de gauche, illustrant la seconde partie de l’interview.

– Nathan ! cria Lynne en agitant les clés de ma voiture.

– À vos ordres, madame ! répondis-je en me dirigeant vers elle.

Je pris les clés d’entre ses mains et, quelques minutes plus tard, nous nous dirigions enfin vers la maison de Kat et Andrew.


***

– Tu es sûre de vouloir faire ça ? demandai-je à Meghan.

– Certaine ! affirma-t-elle. On ne va tout de même pas passer notre temps à nous cacher !

– Je t’ai dit la même chose il y a deux mois, et tu m’as affirmé qu’il s’agissait simplement de discrétion, ripostai-je.

Elle me prenait totalement au dépourvu. C’est ce qu’elle faisait toujours de toute façon. De manière systématique.

Je travaillais pour Blake Medias depuis six mois maintenant. Et depuis six mois, Meghan débarquait, une nuit sur deux, chez moi. En pleine nuit. Au départ, elle avait argué de la discrétion, de la difficulté d’entretenir une relation avec quelqu’un avec qui elle travaillait. Personnellement, je pensais surtout qu’elle n’assumait pas. Ni ce qu’elle ressentait, ni ce que nous vivions. Et cela avait le don de m’agacer au plus haut point. Et maintenant, voilà qu’elle voulait me traîner chez Andrew et Kat pour…

– « Officialiser » ? Tu es certaine de vouloir ça ?

– Gregory, ton manque de confiance en moi commence à être vraiment pénible, s’agaça-t-elle.

– Pas autant que tes sautes d’humeur manifestes !

Elle se leva de derrière son bureau, passa à mes côtés, et alla s’assurer que la porte était convenablement fermée. Je soupirai lourdement. Elle ne changerait jamais. J’avais pourtant fait des efforts, j’avais accepté toutes ses conditions, j’étais resté discret. J’avais tout fait pour elle, et pour la mettre à l’aise dans notre relation.

– Gregory, je sais que je suis… versatile. Mais comprends-moi, je cherche la moins pire des solutions.

– La « moins pire » ? Parce que moi je cherche la meilleure. Et uniquement pour toi !

– Pourquoi le prends-tu aussi mal ? Je te propose qu’on aille ensemble chez Andrew ce soir ! Ce n’était pas ce que tu voulais ?

– Meg, tu me le proposes parce que tu es coincée. Andrew m’a invité, et tu te sens obligée de me demander de venir.

Une sourde colère bourdonnait dans mes oreilles tandis qu’elle me fixait intensément. Pourquoi n’était-ce jamais simple avec elle ? Kat m’avait conseillé de ne pas la bousculer, me confiant que la vie de Meghan, avant moi, avait été plutôt compliquée. Je me fichais de sa vie d’avant, c’était elle maintenant que je voulais.

– On se rejoint là-bas alors ? la provoquai-je.

– Ne sois pas stupide ! On peut y aller ensemble !

– Pour que tu me déposes au coin de la rue ?

– De toute évidence, tu ne veux pas que cette chose entre nous fonctionne !

– Cette « chose » ? Je t’aime, Meghan, ce n’est pas… une « chose » !

Cette fois, elle évita mon regard et se réinstalla derrière son bureau, se concentrant sur son écran. La conversation était visiblement terminée. Soudainement, je n’avais plus envie de vivre ainsi. J’attendis un instant qu’elle m’adresse de nouveau la parole, mais elle se mura dans le silence, et je quittai la pièce quelques minutes plus tard.

Sur le chemin vers mon bureau, je bousculai l’assistante d’Andrew. Son dossier tomba au sol et je me baissai pour l’aider.

– Désolé, je ne faisais pas attention, m’excusai-je.

– Ce n’est rien. Tenez, prenez-le, ça m’évitera d’aller le déposer sur votre bureau.

Elle me tendit un magazine dont la une était une photo d’Andrew, souriant, assis dans le fauteuil de son bureau. Ah, l’interview pour laquelle il m’avait demandé de faire des recherches sur la journaliste… Hormis deux excès de vitesse, je n’avais rien trouvé.


***

Vous partagez vos activités entre la côte ouest et la côte est, vous parvenez à trouver un équilibre ?

C’est toujours difficile. Mais comme je vous le disais, j’ai une équipe autour de moi. Je compte sur eux pour me soutenir, mais aussi pour me dire si j’en fais trop. J’ai passé un cap, dernièrement, le travail n’est plus ma priorité absolue.

Pourtant votre entreprise est florissante, et je crois savoir que votre incursion dans l’immobilier porte ses fruits.

Vous êtes bien informée. Blake Medias fonctionne très bien, et j’en suis heureux. Concernant le contrat de Washington, nous sommes toujours au stade de la réhabilitation de l’immeuble. Nous espérons une inauguration au prochain semestre. Tout cela demande beaucoup de travail et j’espère que nous y arriverons.


***

Je gardai l’exemplaire avec moi, me promettant de le lire avant ce soir.

Comme à son habitude, Meghan m’ignora jusqu’à la fin de la journée. Bon sang, ce qu’elle pouvait m’agacer. Surtout que notre « secret » n’en était plus un. La plupart des regards qu’on nous lançait quand nous discutions étaient souvent suivis d’un éclat de rire. Tout cela était ridicule. Je décidai de rentrer chez moi, partagé entre colère et tristesse.

Pourtant, quand elle sonna à ma porte vers 20 heures, je ne fus pas surpris. Elle se tritura les mains longuement, cherchant certainement par où commencer.

– C’est difficile pour moi, commença-t-elle, je veux dire… de faire confiance à un homme.

Sciemment, je ne la fis pas entrer dans mon appartement. Pour une fois, j’espérais être plus fort qu’elle. Elle leva les yeux vers moi, attendant que je m’efface pour la laisser passer. En vain.

– J’ai… J’ai déjà été mariée, avoua-t-elle. Et je n’ai pas une image parfaite du mariage. Ni de la vie de couple.

– Tu me parles… logistique ? m’étonnai-je.

– Gregory, ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas certaine d’être prête pour faire tout ça.

– Tout ça quoi ?

– Tout ce que tu me demandes. Tout ce que tu veux de moi.

– Meghan, cite-moi une chose, ne serait-ce qu’une seule chose que j’ai exigée de toi.

Elle resta silencieuse, fixant un point invisible entre ses pieds. De nouveau, j’étais agacé. Comment cette femme professionnellement épanouie, indépendante et incroyablement belle pouvait-elle avoir si peu confiance en elle et en moi ?

– Entre, proposai-je, vaincu par ma propre stratégie.

Elle s’installa au bar séparant la cuisine du salon et se tordit les mains de nouveau en soupirant.

– Tu veux boire quelque chose ?

– Non… Ça… Ça ira, bégaya-t-elle, gênée.

Je me servis une bière, portant le goulot à mes lèvres tout en la fixant. Cette fois encore, j’attendis qu’elle parle.

– Je ne veux pas me marier, déclara-t-elle subitement.

– Ça tombe bien, je ne t’ai pas demandée en mariage, sifflai-je.

– Mais tu le feras un jour !

– Probablement, si je trouve une femme assez épatante pour que l’envie de me passer la corde au cou me vienne !

Meghan blêmit devant moi et il me sembla que sa respiration s’accélérait. Je décidai de l’aider un peu. Je tenais à elle. Plus que ça même, j’étais tombé amoureux de cette fille, et je ne voulais pas la laisser partir.

– Tu devrais être au barbecue, lâchai-je en vérifiant l’heure.

– Toi aussi !

– J’ai décommandé auprès de Kat. Je n’avais pas très envie de les voir.

– Ils ont l’air heureux, commenta Meghan. Je veux dire… Nathan et Lynne, Andrew et Kat…

– Et toi et moi ? tentai-je.

Elle acquiesça et, pendant une seconde, il me sembla voir ses yeux briller un peu trop, comme si elle retenait des larmes.

– Meg… Je sais que c’est étrange. Je peux l’admettre. Toi, moi. Disons que tout cela n’était pas censé se produire. C’est juste le fruit du hasard, et que tu tentes de contrôler ça, ça me dépasse totalement.

– C’est juste que… je ne sais pas faire ça. La vie de couple, les repas entre amis. Depuis que je suis sortie de l’université, je ne vis que pour Blake Medias.

– Mais tu as trouvé le temps de te marier ! m’étonnai-je.

– C’était un truc idiot, ça n’a pas duré six mois.

– Tu devrais lire ce que dit ton patron au sujet du travail ! Et en particulier de ton travail !

D’un geste rapide, je lui tendis le magazine, l’ouvrant sur l’interview d’Andrew.


***

Vous avez dit tout à l’heure que vous considériez vos collaborateurs comme étant bien plus que de simples associés, pouvez-vous nous en dire plus ?

Ma directrice financière, Meghan Stanton, est incroyable. Elle a su faire de sa féminité un réel atout pour l’entreprise. Elle en joue et elle s’en sert. D’un point de vue plus personnel, je l’apprécie beaucoup. Elle a été là pour moi dans les moments difficiles. Elle est terriblement organisée et a une excellente mémoire. Sincèrement, si elle décidait de partir pour un autre groupe, ce serait un drame pour moi.

Nathan Evans est plus axé sur le développement commercial. Il a un bagout ahurissant et un culot monstre. Peut-être ne devrais-je pas trop en dire, ils vont finir par prendre la grosse tête et me demander une augmentation.

À vous entendre, on sent que vous êtes très proches…

Je vous l’ai dit, ils ont été présents dans un moment difficile de ma vie. Ils sont là, toujours. Ça va bien au-delà d’une simple connivence professionnelle, bien au-delà de la loyauté. Nathan a fait tellement de choses pour moi, d’un point de vue personnel. Croyez-moi, sans lui, vous ne seriez pas devant moi à faire cette interview.


***

– Tu devrais demander cette augmentation, souris-je en m’approchant de Meghan.

– Je ne sais pas… À part lui, je ne crois pas que quelqu’un m’aurait donné ma chance. Ça serait sûrement à moi de le remercier. Pour tout, ajouta-t-elle en me fixant.

Elle posa la main sur mon torse et agrippa ma chemise, m’empêchant de m’éloigner. Comme chaque soir, quand elle débarquait sans prévenir, je me sentis pris au piège. Et je ne voulais pas en sortir. Au contraire.

– Meghan, je peux faire les choses à ton rythme, mais j’ai besoin que tu m’aides là-dessus.

– Gregory, je ne sais pas…

– Tu n’as pas besoin de savoir. Et je ne te demande pas de te pavaner en me tenant la main dans les couloirs de Blake Medias.

– On devrait commencer par ce barbecue, proposa-t-elle.

– Tu veux vraiment faire ça ?

– Ce n’est pas comme si personne ne le savait… Tout cela est ridicule, soupira-t-elle. Ce n’est pas censé être compliqué !

J’étouffai un rire pendant qu’elle s’énervait toute seule dans son coin. Ses hésitations perpétuelles étaient touchantes. Je posai la main sur sa joue, repoussant une mèche de cheveux errante.

– On ira à ton rythme. Préviens-moi si je dois préparer un smoking pour une soirée de gala quelconque.

– Je te parle de barbecue et tu parles de soirée de gala ? s’exclama-t-elle en relâchant ma chemise.

– Ils l’ont bien fait eux ! contrai-je en montrant le magazine toujours ouvert devant nous.

– Je ne ruinerai pas mon image de femme d’affaires froide et incorruptible pour apparaître à ton bras avec une espèce de bulle rose bonbon autour de nous !

Je louchai sur l’article, observant la photo d’Andrew et de Kat. La fameuse photo officielle. L’aura rose bonbon n’apparaissait pas, mais il y avait quelque chose qui transpirait de cette photo, une forme de bonheur indélébile et indéniable.


***

Vous êtes apparu au bras d’une jeune femme pour la soirée annuelle de votre entreprise, sauf erreur, il me semble qu’il s’agit bien de la jeune femme que vous escortiez pour le lancement de Powerfull.

C’est bien elle. J’ai rencontré Kathleen à New York. Du moins, elle était à New York et moi à San Francisco. C’est un peu compliqué (sourire nostalgique). Je ne crois pas que cela s’explique. Mais pour notre tranquillité, nous avons choisi d’afficher notre relation. Nous espérons que les journalistes, vous la première, nous laisseront vivre en paix.

C’est étrange de votre part… Parler de votre vie privée alors que vous en aviez fait une zone interdite ?

Ce n’est pas comme ça que je l’envisageais. Quand vous êtes heureux, ça se voit. Et pire encore, vous voulez que tout le monde le sache. Kathleen ne fait pas partie de ce monde et je cherche avant tout à la préserver. Nous avons autorisé cette photo pour mettre un terme aux rumeurs et pour vivre notre relation sereinement. Maintenant, notre histoire n’appartient qu’à nous, et je n’estime pas nécessaire d’en dire plus.


***

– Ils ont l’air heureux, admit Meghan. Je suis contente pour Andrew, Kat est une fille bien.

Curieusement, il y avait une forme de tristesse dans son regard. Meghan fixait la photo de Kat dans les bras d’Andrew, puis elle releva les yeux vers moi.

– Alors on fait quoi ? demanda-t-elle.

– Je crois qu’on devrait aller à ce barbecue. Je ferai en sorte qu’aucune photo ne soit prise, promis-je dans un sourire.

– Tu veilles à mon image de marque ?

– Je veille sur toi. Depuis un bout de temps d’ailleurs.

Elle grimaça un peu et se frotta nerveusement le poignet. C’était un geste que je surprenais souvent chez elle. Le souvenir de son corps recroquevillé dans l’ascenseur me fit frissonner. Je ne voulais plus revivre ça.

– De toute façon, tu peux faire ce que tu veux, je ne te laisserai pas filer sans rien dire, soufflai-je sur ses lèvres avant de l’embrasser.

J’agrippai sa nuque, la maintenant contre moi. J’avais la femme de l’Empereur. Celle que tout le monde convoitait. Je la relâchai, souriant au souvenir des idées que j’avais pu me faire à son sujet.

– Pourquoi ris-tu ? demanda-t-elle, perplexe.

– La première fois que je t’ai vue, j’ai cru que tu étais la femme d’Andrew.

– Vraiment ? s’esclaffa-t-elle.

– Vraiment. Et crois-moi, ça me désolait, parce que je ne trouvais pas un argument plausible pour t’arracher à lui.

Elle rit de nouveau et posa ses mains sur mes hanches, avant de caler sa tête contre mon torse. Dans un silence quasi complet, je la gardai serrée dans mes bras, respirant le parfum fruité de son shampooing, et elle se lova contre moi. C’était la première fois que Meghan m’offrait un signe de tendresse.

À son rythme, songeai-je. Tant qu’elle est avec moi.

– Enfin j’ai fini par trouver un argument ! plastronnai-je.

– Ah oui ? fit-elle en relevant les yeux vers moi.

– Je suis drôlement plus costaud que lui ! Donc, dans le pire des cas, j’aurais pu lui casser le nez et tous les membres, et je t’aurais kidnappée.

– Le kidnapping est plutôt la spécialité de Nathan, sourit-elle.

– Lui et moi, on est devenus très amis !

– Et ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle ! Tu es censé être avec moi, pas contre moi !

– Meghan, crois-moi, je suis avec toi. Plus que tu ne l’imagines.

Elle m’offrit un sourire gêné. Elle avait du mal à accepter ce genre de compliment. Pourtant, les plus basiques – la complimenter sur sa tenue, son allure ou son intelligence supérieure à la normale – fonctionnaient bien : elle hochait la tête et me remerciait. En revanche, les compliments intimes, détournés ou inattendus provoquaient toujours cette réaction étrange. Une pointe d’angoisse s’allumait dans son regard, comme si elle cherchait l’erreur.

– Si on y allait ? lançai-je finalement. Parce que, là encore, je pense qu’en matière de barbecue je suis plus fort que lui !

– Gregory, on parle d’Andrew ! Il a sûrement acheté une espèce de grill de l’espace pour éviter de se salir les mains !

Elle descendit de son tabouret et chercha les clés de sa voiture dans le fond de sa poche. J’enfilai ma veste, observant une dernière fois l’interview d’Andrew.


***

Cette année, vous avez eu deux distinctions. La première concerne votre influence sur le monde, la seconde votre… allure.

(Rires) Je crois que le second prix a été décerné par un jury de femmes, c’est ça ?

Oui, et vous êtes arrivé en tête haut la main !

Je suis ravi… Vraiment. Et ma future femme encore plus ! Elle est très fière.

Votre future femme ?

Vous avez bien entendu : ma future femme… Elle a dit oui.


***

– Gregory ? m’interrompit Meghan.

– Je crois que je vais finalement devoir sortir mon smoking, plaisantai-je en désignant l’article.

Meghan hocha la tête et me tourna le dos.

– Tiens, tu conduis, m’intima-t-elle en me lançant ses clés.

– Ta voiture ? m’écriai-je, heureux comme un gosse.

– Ma voiture, oui.

J’enroulai mon bras autour de sa taille et l’embrassai sur la joue tandis qu’elle faisait semblant de se débattre.

– Meghan Stanton, je pense que je pourrais vraiment tomber amoureux de toi, murmurai-je à son oreille.

Je la sentis se tendre dans mes bras, puis elle se tourna vers moi, son regard incandescent plongeant dans le mien.

– Je pense que je pourrais vraiment tomber amoureuse de toi, souffla-t-elle, hésitante.

Mon sourire s’élargit. Gagner le cœur de Meghan Stanton, la femme de l’Empereur, c’était encore mieux que gagner au loto. C’était incroyable, fort, puissant, violent et juste… génial.

– Enfin, si tu arrives à battre Andrew au barbecue ! ajouta-t-elle, amusée.

– Un jour, il faudra vraiment qu’on m’explique ce que toutes ces femmes ont avec Andrew Blake ! râlai-je en fermant la porte de mon appartement derrière nous.

Quelques minutes plus tard, je m’installai au volant de la voiture de Meghan. Sa main se posa sur ma cuisse et, à cet instant, je sus combien j’étais déjà amoureux d’elle.


***

Je présume donc que les félicitations sont de rigueur ?

En effet. Je suis ravi qu’elle ait accepté.



Vous redoutiez qu’elle refuse ?

Kathleen est la femme la plus stupéfiante que je connaisse. Elle aurait pu dire non. Mais j’aurais trouvé un moyen de la faire céder. Je trouve toujours un moyen de la faire céder.


***

Je souris largement en découvrant le mot qu’avait laissé Kathleen sur mon bureau. Elle avait toujours cette capacité à me surprendre, à me faire rire et à me rendre incroyablement heureux. Comme si à son contact, une forme d’équilibre absolu s’était installée dans ma vie.



Cher inconnu,

Ou peut-être devrais-je vous appeler par votre prénom ? J’avoue que nos échanges me manquent. Je m’étais habituée à vous découvrir, à vous aimer, et à vous laisser entrer dans ma vie.

Je dois vous dire que mon cœur et mon âme vous sont définitivement acquis, voués totalement à vous et à faire votre bonheur.

J’attends toutefois l’épreuve du « feu » – et ce à tout point de vue – avant de sceller mon destin au vôtre. Mais j’ai confiance, et je viens d’annuler le traiteur, alias le plan B de notre soirée.

Je vous aime. Je t’aime.

Kathleen.

P-S : Tant que j’y pense, mon corps aussi t’est voué.





Son rendez-vous avec son éditeur devait se terminer d’ici peu. Et même si je savais que l’alibi de cette soirée était sa fête d’anniversaire, j’espérais avoir un peu de temps avec elle, seuls, pour lui donner mon cadeau. Je jetai un coup d’œil à ma montre et, rapidement, pris une feuille de papier pour répondre à mon inconnue new-yorkaise.



Chère Kathleen,

Je dois admettre que vos lettres me manquent aussi. Mais pas autant que vous en ce moment même.

Pas autant que votre rire.

Pas autant que votre cœur, entièrement et définitivement mien, votre âme, pleinement et enfin mienne…

Pas autant que ton corps, mien… Encore et pour toujours.

J’apprécie votre confiance et je tenterai d’en être digne. Je ne crains rien, tant que tu es avec moi.

Et je t’aime. Encore et pour toujours.

Ton Andrew.





Je repliai la lettre et la posai sur la table basse de notre salon. Je vérifiai le vin et ce que nous devions manger ce soir. Le barbecue était prêt à être allumé, et j’esquissai un sourire en songeant au défi de Kathleen.


***

Parlons d’avenir, monsieur Blake. Hormis l’immobilier et la presse, comptez-vous étendre vos activités ?

Je ne sais pas. Pour l’instant, la presse reste mon domaine de prédilection. L’immobilier, c’est encore le commencement. Je n’aime pas forcément m’éparpiller. Je veux mettre mon énergie dans ce que je crois juste et financièrement viable. Et comme je vous le disais tout à l’heure, le travail n’est plus ma priorité. J’apprends à déléguer et à vivre presque normalement.

Pensez-vous qu’un jour, vous perdrez l’image un peu froide, voire hautaine, qui vous colle à la peau ?

Franchement, je ne crois pas être hautain. Du moins, je l’espère. Je pense que le pouvoir donne une image forcément un peu lointaine, un peu à l’écart du monde réel. Dans mon cas, ce phénomène a été amplifié par certains de mes choix. Et ensuite, il y a une sorte de cercle vicieux. Les rumeurs les plus folles ont couru sur moi…

Et sur la mort de votre femme…

Et sur Eleanor. Cela m’a poussé à prendre encore plus d’espace, à mettre une distance entre moi et les autres. J’admets ne pas avoir été présent. Mais mon absence médiatique ne signifie pas que je suis hermétique au monde. J’aime la vie que j’ai maintenant. La bulle que j’avais créée pour me protéger ne m’aidait pas. Au contraire… Et je suis heureux de pouvoir être autre chose maintenant qu’un homme de pouvoir.


***

J’ouvris une bouteille de vin blanc, un des préférés de ma future femme, et après avoir vérifié l’heure, je me décidai à allumer le fameux barbecue. Je pris mon verre avec moi et descendis sur la terrasse donnant directement sur la plage. L’air était encore chaud malgré la saison, et le bruit des vagues était apaisant.

– Andrew ? entendis-je crier Kathleen depuis l’intérieur de la maison.

– Sur la terrasse !

Sa silhouette fine, mise en valeur par une robe relativement courte, apparut dans l’encadrement de la fenêtre. Un sourire s’afficha sur ses lèvres pendant que, triomphant, je désignais le barbecue et les braises rougeoyantes. Elle avança vers moi et posa un baiser furtif sur mes lèvres.

– Tu as du courrier sur la table basse, dis-je avec un large sourire.

– Vraiment ? s’étonna-t-elle faussement. J’espère que c’est un courrier agréable.

Elle regagna la maison et quand elle réapparut, elle tenait le morceau de papier entre les mains, un sourire géant sur son visage encore un peu doré par le soleil de nos dernières vacances. Elle revint vers moi lentement.

– Je t’ai manqué ? demanda-t-elle.

– Tu n’as pas idée. Mais tu vois, j’ai pu me débrouiller avec l’épreuve du « feu », plaisantai-je.

– Je suis très fière de toi. Je n’ai donc plus aucune excuse pour ne pas t’épouser.

– Tu en cherchais ?

– Même tes excès ne pourraient pas me faire changer d’avis, s’amusa-t-elle.

– Bien.

Je réprimai un sourire, mais Kathleen me fixa étrangement, et je sus immédiatement qu’elle lisait en moi.

– Qu’est-ce que tu me caches ? m’interrogea-t-elle, soupçonneuse.

– Rien du tout ! Veux-tu du vin ? proposai-je.

Elle hocha la tête. D’une main, je récupérai mon verre, et de l’autre, je pris la sienne pour l’attirer avec moi à l’intérieur de la maison. Je lui servis son verre et l’entrechoquai contre le mien.

– À ton anniversaire, murmurai-je.

– Merci.

Elle but une gorgée de son vin et je la fixai, fasciné par son visage détendu et heureux. Elle ferma les yeux un bref instant, savourant ce que je lui avais servi, avant de planter son regard dans le mien.

– Monsieur Blake, vous savez définitivement comment séduire une femme !

– Vraiment ? m’étonnai-je.

– Mon vin préféré, une soirée d’anniversaire avec quelques amis, un barbecue… Et toi… Tout est parfait, commenta-t-elle.

– Il manque encore une chose, souris-je.

Je passai près d’elle et gagnai notre chambre pour récupérer son cadeau et le glisser dans la poche de mon pantalon. De retour dans la cuisine, elle me tournait le dos, mais même quand je ne voyais pas son visage, je savais quand elle souriait. Et c’était le cas. J’étais fier d’être l’homme qui faisait sourire cette femme.

J’enroulai mon bras autour de sa taille et enfouis mon visage dans son cou. Aussitôt, une de ses mains se cala sur ma nuque et nous restâmes ainsi, de longues minutes, enlacés l’un contre l’autre.

– Quel genre de chance ai-je de t’avoir ? demanda-t-elle, amusée.

– Une chance insolente, répondis-je.

– J’ai lu ton interview ce matin.

– Oh…

– Et je dois dire que je suis d’accord avec toi, dit-elle en se tournant pour me faire face.

Je posai les mains sur ses hanches, la gardant au plus près de moi.

– En une journée, j’ai réussi à faire en sorte que tu sois d’accord avec moi, et en plus à gérer le barbecue, me félicitai-je avec ironie.

Elle rit doucement et appuya son front contre mon torse. Je respirai son parfum et remontai une de mes mains dans son dos.

– L’idée d’avoir ton nom sur ce qui t’appartient, murmura-t-elle, les yeux brillants.

– Tu es pressée ? l’interrogeai-je. Je croyais pourtant qu’il ne s’agissait que d’une formalité administrative à tes yeux.

Le souvenir de notre conversation, la semaine précédente, me revint à la mémoire. Kathleen avait dit oui, mais elle m’avait assuré qu’être avec moi, mariée ou non, n’allait pas changer grand-chose dans sa vie.

Sauf son nom, avais-je contré.

– Te concernant, il ne s’agit pas que de ça.

– Je sais. C’est juste que je n’avais pas envisagé les choses ainsi. Devrons-nous faire encore une sorte d’annonce officielle ? grimaça-t-elle.

– Non. Nathan se chargera de faire un communiqué de presse. Kathleen Blake, souris-je en caressant sa joue.

Elle sourit à son tour et je me décidai à lui offrir son cadeau. En voyant l’écrin, elle rougit violemment et secoua la tête.

– N’as-tu donc aucune limite ? souffla-t-elle en le prenant entre ses mains.

– Mon amour pour toi n’en a aucune.

– Peut-être que j’aurais dû laisser cette relation rester uniquement épistolaire. Ça m’aurait évité de subir tes excès.

– Joyeux anniversaire, chantonnai-je doucement.

Elle ouvrit l’écrin et ses yeux s’agrandirent. Elle en retira une bague en or blanc, et il me sembla voir ses mains trembler en devinant l’inscription gravée à l’intérieur.

– Même tes excès sont adorables.

– Je suis un homme adorable, contrai-je.

– Tu es présomptueux. Mais… franchement, elle est superbe, merci. Vas-tu passer ta vie à me couvrir de bijoux ?

– Je veux passer ma vie à faire ce dont tu as envie. À te rendre heureuse… À te rendre fière de moi.

– S’il te plaît, dit-elle en me tendant la bague pour que la passe à son doigt.

Je la glissai à son majeur et embrassai l’anneau dans la foulée.

– Il y a une chose que j’aimerais savoir, souffla-t-elle doucement en serrant son corps contre le mien.

– Tout ce que tu veux.

– Dans l’interview tu dis que tu aurais trouvé un moyen de me faire dire oui si j’avais refusé ta demande…

J’éclatai de rire et la repoussai légèrement, juste pour pouvoir regarder ses yeux.

– Tu veux vraiment savoir ?

– Je veux savoir ce que j’ai manqué, riposta-t-elle.

– Bien. Alors, évidemment, j’ai pensé au kidnapping.

– Vegas ? s’amusa-t-elle.

– Vegas, oui.

– Ensuite, j’ai envisagé d’en parler à ton père. Je sais qu’il a un pouvoir de persuasion supérieur au mien te concernant.

– Mon père ? Et comment comptais-tu le soudoyer ? Avec une canne à pêche ?

– Eventuellement… Mais je suis heureux que tu aies dit oui.

– Et je suis heureuse. Je vais aller me changer avant que les autres arrivent.

Je la suivis du regard alors qu’elle se dirigeait vers la chambre. Elle observait sa bague, souriant doucement, comme si elle gardait un secret précieux. Je retournai dans la cuisine, préparant le nécessaire pour le repas de ce soir.

Kathleen réapparut à mes côtés, sortant de quoi préparer une salade. Elle m’interrogea sur ma journée et m’informa qu’elle avait passé une partie de la sienne avec Lynne.

– Elle s’inquiète pour le procès de Philip. C’est difficile pour elle.

– Elle n’est pas forcée de témoigner. Les avocats et le procureur disent qu’ils ont suffisamment de preuves.

– Je le lui ai dit. Mais je crois qu’elle culpabilise un peu de n’avoir rien vu.

– J’en parlerai à Nathan, mais on peut faire sans elle.

Kathleen se contenta de sourire, et une fois la salade terminée, elle la remisa au réfrigérateur. Je retournai à l’extérieur, m’assurant que mon barbecue tenait la route. Kathleen me rejoignit, enroulant ses bras autour de ma taille.

– Tu viens vérifier que tout est sous contrôle ?

– Tout est toujours sous contrôle avec toi, sourit-elle.

– Sauf toi.

– Même moi. Surtout moi. Dès que tu es venu me parler.

– Serais-tu nostalgique ? demandai-je.

– Peut-être. Je dois avouer que j’ai aimé… ta capacité à me surprendre. Encore et encore.

– Es-tu en train de dire que je ne te surprends plus ? Il est vrai qu’après l’achat de la maison et ma dernière lettre, la barre est un peu haute, soulignai-je.

Elle se détacha de moi et se posta à mes côtés. Je retournai la viande, repoussant légèrement Kathleen pour éviter qu’elle ne se brûle. Mais très vite elle revint près de moi, reposant sa tête contre mon bras.

– Andrew, tu as cette capacité incroyable à me surprendre. Mais je dois admettre que depuis que je vis avec toi, tu sembles avoir limité certains de tes excès. Enfin, mis à part le cadeau de ce soir.

– Serais-tu déçue ?

– Non… Pas du tout. J’ai tout ce qu’il me faut. Ma vie est parfaite.

– Tu es parfaite, corrigeai-je. Et tu es à moi.

– Je ne porte toujours pas ton nom, contra-t-elle.

– Juste une question de temps, souris-je, sûr de moi.

– Voilà donc la seule chose qui te résiste… Le temps. Je n’y avais jamais pensé. Ce n’est pas trop dur pour toi de savoir que tu n’es pas tout-puissant ?

– Je suis tout-puissant, assurai-je avec un sourire.

Elle se tourna vers moi, amusée. Peut-être qu’elle se doutait de quelque chose, peut-être qu’elle savait. Mais elle m’offrit un de ces sourires éblouissants qu’elle me réservait exclusivement. Ce sourire qui disait qu’elle était aussi heureuse que moi.

Peu importait si elle avait découvert ma surprise. Je savais qu’elle râlerait, qu’elle dirait que je suis encore et toujours excessif. Mais tant qu’elle était là, souriante et adorable, cela me convenait.

– Encore des excès ? demanda-t-elle, loin d’être dupe.

J’opinai avant de l’embrasser doucement, engloutissant son sourire dans le mien.


***

Il faut croire que le temps a fait son œuvre. Vous semblez heureux.

Je le suis. Je ne sais pas s’il s’agit de temps. Je dirais plutôt que le hasard, ou le destin, est enfin de mon côté. J’ai appris à gérer les choses différemment. Ma fiancée m’apporte tellement… C’est incroyable, comme si elle avait retiré l’épais brouillard dans lequel je survivais. Je suis plus ouvert, plus… normal. Je n’ai pas de meilleurs mots ! Elle m’a poussé à être quelqu’un d’autre, à me dévoiler, à être moi peut-être.

Et vous êtes ainsi avec tout le monde ?

Seulement avec les exceptions.

Y a-t-il vraiment quelque chose qui vous résiste ?

Pendant longtemps, je l’ai cru, oui. Et finalement, je ne crois pas. J’aime surprendre. J’aime faire en sorte que les éléments soient avec moi. Quelque part, je crois que je gagne toujours.

Un dernier sourire s’étire sur les lèvres d’Andrew Blake. Il nous raccompagne à la porte de son bureau, nous remerciant chaleureusement. Son assistante le prévient qu’il a un appel en attente. Il la remercie et, après nous avoir salués, retourne s’asseoir à son bureau. La porte est entrouverte.

Nous quittons Blake Medias avec un sentiment étrange, le bonheur se mélangeant à une forme de légèreté. Andrew Blake est un homme heureux, cela se voit et cela s’entend. Derrière nous, nous percevons son rire, puis un prénom qui en dit plus sur lui que toutes les interviews du monde : « Kathleen ? »





Un jour d’exception





C’était mon moment préféré de la journée, l’instant parfait où, enveloppé dans le silence, j’ouvrais les yeux sur elle. Invariablement, la découvrir allongée près de moi, ses cheveux retenus dans un chignon de fortune à moitié défait, me faisait sourire. Elle était là, et la routine que craignaient la plupart des couples me rendait stupidement heureux.

Ce chignon qu’elle avait dû faire avant d’aller dormir, ses bras autour de l’oreiller, la couette contre laquelle elle se battait – une jambe en dessous, une jambe au-dessus –, le creux tentateur du bas de son dos, tous ces minuscules détails ne se révélaient qu’à moi. Peut-être était-ce cela qui me rendait encore plus stupidement heureux.

Je remontai doucement la couette sur son dos frais, avant de me rallonger à ses côtés, mon visage au plus près du sien. À la faveur de l’été et, je présumai, de ses footings le long de la plage, son visage avait bronzé, laissant apparaître des taches de rousseur. Repoussant ses cheveux, ma main trouva le creux de son cou avant de glisser sur son dos. Un frémissement la parcourut, puis elle remua, s’approchant instinctivement de moi.

Sa main trouva mon torse et, immédiatement, un sourire flotta sur ses lèvres.

– Andrew, souffla-t-elle.

Mon prénom dans sa bouche avait toujours cet effet dévastateur sur moi. Les yeux encore clos, elle bougea, son corps chaud se moulant au mien.

– Bonjour, chuchotai-je dans son cou.

Ma main atteignit le creux de ses reins, la serrant contre moi. Elle poussa un gémissement d’aise, qui vibra contre mon torse. Je souris contre sa peau avant d’y déposer un baiser. À son tour, elle enfouit son visage dans mon cou, ses mains parcourant mes côtes. Mes lèvres suivirent la ligne de son épaule, mordillant légèrement sa peau.

Kathleen se cambra contre moi, ses mains caressant mon dos. Je devinai épisodiquement le frottement de sa bague de fiançailles, puis elle s’écarta de moi, ses yeux à peine ouverts plongeant dans les miens.

– Que fais-tu ici ? marmonna-t-elle d’une voix éraillée.

– Mademoiselle Dillon, votre sens de l’accueil est, comme toujours, impeccable, me moquai-je.

Elle étouffa un rire contre moi, ses doigts s’enfonçant dans mes cheveux, puis remonta sa jambe le long de la mienne, l’accrochant finalement à la hauteur de mes hanches. Ma main trouva l’arrière de sa cuisse, continuant jusqu’au tissu de son sous-vêtement tandis qu’elle s’approchait de mes lèvres pour un baiser furtif, suivi d’un deuxième. Quand sa bouche se posa contre moi une troisième fois, j’abandonnai sa jambe pour entourer sa nuque et glisser ma langue entre ses lèvres.

De nouveau, un gémissement lui échappa, son bassin bougeant en rythme contre le mien. J’inclinai un peu plus son visage, approfondissant ainsi notre baiser. Après presque une semaine d’absence, sentir son corps quasiment nu contre le mien était incroyable. Mon pouce effleura l’arrière de son oreille et je fus immédiatement récompensé. Kathleen enfonça ses ongles dans mon cuir chevelu et s’écarta de moi.

Allongée sur le flanc, elle cala son visage sur sa main et m’observa avec ce sourire qui n’appartenait qu’à moi. Mes doigts caressèrent le creux de sa hanche, effleurant de nouveau le bord de son sous-vêtement.

– Monsieur Blake, que me vaut donc l’honneur de votre présence ce matin ?

– Je dois me marier, grimaçai-je.

– Ça n’a pas l’air d’être une très bonne nouvelle, souligna-t-elle en passant son index sur ma ride du lion.

– Ça le sera quand je t’aurai convaincue de passer la nuit prochaine avec moi.

– Pour un homme si attaché aux valeurs éculées, je vous trouve un peu transgressif, monsieur Blake. Il est de coutume de…

Je posai mon index sur sa bouche pour la faire taire. Elle m’embrassa doucement, son regard plongeant avec provocation dans le mien.

– Tu m’as manqué, avouai-je.

– Toi aussi, murmura-t-elle.

Elle réduisit l’espace entre nous et, tout en soudant son front contre le mien, glissa sa main dans mes cheveux. La mienne remonta dans son dos, puis longea la courbe de son sein. Elle ferma les yeux, sa respiration s’accélérant pendant que mes doigts pianotaient sur ses côtes.

– Monsieur Blake, murmura-t-elle d’une voix étranglée.

– Je me fiche de cette coutume. Je veux être avec toi ce soir.

Mon pouce s’égara sur la pointe de son sein que je taquinais doucement. Sa main se resserra dans mes cheveux, et au soupir qui lui échappa, je devinai qu’elle était en train de rendre les armes. Après presque un an de vie commune, je savais reconnaître les signes de reddition chez Kathleen.

– Ce… n’est pas…

Je l’interrompis en prenant son téton entre mes lèvres, le cajolant avec tendresse du bout de la langue. Son corps s’arqua contre le mien, ma main prenant en coupe son autre sein. Elle murmura mon prénom plusieurs fois, sa voix rauque trahissant son désir. Ses mains descendirent sur mes épaules et, dans un mouvement vif, elle me fit basculer sur le dos.

Installée sur mes hanches, son intimité chaude ondula contre mon sexe érigé. Je me redressai légèrement, retirant l’élastique qui maintenait ses cheveux. J’y passai mes doigts pour les démêler, elle bascula volontiers la tête pour accentuer le contact. Je croisai son regard pétillant pendant que mes mains retrouvaient la courbe de ses seins, puis le plat de son estomac et enfin l’élastique de sa culotte. Tirant dessus, je récoltai une tape sur la main.

– Monsieur Blake, je sais ce que vous êtes en train de faire.

– Je sais que tu sais, souris-je. Je n’ai jamais prétendu être discret.

Elle s’allongea sur moi, frottant son nez contre le mien. Ses lèvres caressèrent les miennes sans jamais s’y poser, pendant qu’elle capturait mes poignets pour les maintenir loin de son corps.

– Tu as avancé ton vol, fit-elle remarquer.

– J’avais dans l’idée de te faire l’amour au moins une fois avant midi, me justifiai-je.

Elle haussa un sourcil perplexe, reprenant le mouvement léger de ses lèvres contre les miennes. Elle me provoquait, son regard fixant le mien.

– Je sais ce que tu es en train de faire, souris-je.

– Je sais que tu sais. Je tente de dépasser le maître.

Elle resserra sa prise sur mes poignets, son bassin ondulant contre le mien. J’étouffai un gémissement, les lèvres de Kathleen suçotant la peau de mon cou. Elle prit le lobe de mon oreille entre les dents, tira légèrement dessus, avant de le libérer pour longer ma mâchoire jusqu’à ma bouche.

– Laisse-toi faire, m’intima-t-elle.

Elle déposa un baiser furtif sur mes lèvres avant de glisser le long de mon corps. Sa bouche traîna sur mon torse, se perdit sur mes flancs, avant de s’arrêter sur mon nombril. Elle releva les yeux vers moi et eut un sourire satisfait en constatant que je la dévorais du regard. Elle libéra mes poignets et, l’instant suivant, agrippa mon boxer pour me le retirer.

Son index courut sur mon sexe, qui se gonfla encore plus. Je grognai, insatisfait, espérant qu’elle comprenne ma frustration.

– Andrew ? murmura-t-elle sur ma peau.

– Mmh…

Elle déposa un baiser sur mon sexe, puis son corps remonta contre le mien. Je plaquai mes mains sur ses fesses, mon désir, presque douloureux maintenant, se frottant contre sa chaleur.

– Je t’aime, souffla-t-elle sur mes lèvres.

– Je t’aime aussi.

– Et je ne vais pas changer d’avis.

L’instant suivant, elle n’était plus sur moi et mon corps frissonna à la sensation de fraîcheur. Je rouvris un œil, découvrant Kathleen dans sa position initiale, son visage calé dans le creux de sa main. Elle me souriait, satisfaite de son petit effet. J’imitai sa position, mêlant mes jambes aux siennes.

– Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de ma fiancée, douce et docile qui dormait il y a encore quinze minutes ?

– Andrew, tu as déjà utilisé de nombreuses fois cette technique, mais je me suis juré que tu ne gagnerais pas cette fois.

– Serment tout à fait louable, mais inutile, Kathleen, assurai-je en me redressant. Cette coutume est absolument superflue.

Je dégageai de nouveau les cheveux qui barraient son visage, cherchant l’argument imparable qui la ferait flancher.

– Andrew, juste une fois dans ta vie, peux-tu faire les choses… comme il faut ?

– Kathleen, je t’ai courtisée, je t’ai charmée, j’ai demandé ta main à ton père, je t’ai écrit des lettres. Je suis à peu près certain d’avoir fait les choses comme il faut !

– C’est la tradition ! J’y tiens beaucoup. Je ne veux pas… Je ne veux pas que notre mariage…

– Tu as peur que cela nous porte malheur ? m’étonnai-je.

Ses joues se colorèrent instantanément, comme si elle était honteuse d’avoir été percée à jour. Je m’approchai d’elle, lui effleurant la joue du bout des doigts. Elle poussa un soupir avant de relever les yeux vers moi.

– Tu trouves ça idiot ? m’interrogea-t-elle, incertaine.

– Non, non. Pas du tout. Mais de ta part, je trouve ça… surprenant.

– Parce que je t’ai dit que le mariage ne changerait rien ?

– Notamment. Je sais que tu n’y vois qu’une formalité administrative. En fait, en y réfléchissant, je devrais être celui qui s’attache à cette tradition.

– Tu n’es pas superstitieux ?

– Absolument pas. Mais je suis ravi que tu aies changé d’avis sur la symbolique du mariage ! As-tu aussi changé d’avis sur le vœu d’obéissance ?

– Tu sais que je suis incapable de tenir cet engagement ! rit-elle.

– Laisse-moi rêver encore un peu. Kathleen, passer la nuit ensemble la veille de notre mariage ne changera absolument rien. Je t’aime, je veux t’épouser. Et je ne connais encore rien ni personne qui m’empêcherait de finir ma vie avec toi. S’il te plaît, plaidai-je.

– « S’il te plaît » ? Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de mon fiancé présomptueux et pénible ?

– Je crois que c’est le type qui cherche à te faire changer d’avis.

Elle secoua la tête, son rire s’éteignant progressivement. Un curieux silence s’installa entre nous : je la regardais, heureux d’avoir du temps avec elle, mais j’avais la sensation qu’elle ne m’avait pas tout dit.

– Que me caches-tu ? demandai-je finalement après avoir capté son regard.

– Rien… Je… Rien. Et tu vas trouver ça encore plus stupide !

– Dis-moi, lui intimai-je doucement. Ça me permettra peut-être de comprendre pourquoi c’est si important pour toi.

– Tu n’auras pas le regard qu’il faut, murmura-t-elle après une courte pause. Tu sais, quand je remonterai l’allée…

Elle se tut, avant de s’allonger complètement sur le lit, camouflant son visage de ses mains.

– Oublie ce que je viens de dire, c’est encore plus idiot que mon histoire de superstition, marmonna-t-elle, défaite.

Je repoussai son bras et, de l’index, la forçai à me regarder. Je comprenais enfin sa réticence, et surtout pourquoi nous ne parvenions pas à nous mettre d’accord : je pensais qu’il s’agissait juste d’une tradition vieillotte et inutile alors que Kathleen y voyait l’anticipation et le désir.

– Tu parles du regard qui dit : « je suis le type le plus chanceux du monde depuis qu’une femme aussi merveilleuse que Kathleen Dillon a accepté de m’épouser » ?

Elle leva les yeux au ciel avant de se tourner pour se mettre à plat ventre, le visage enfoncé dans l’oreiller. Je posai ma main sur son dos, mon majeur serpentant le long de sa colonne vertébrale. Quand finalement elle tourna son visage vers moi, je plaquai un baiser sur son épaule.

– Kathleen, je suis à peu près certain d’avoir ce regard chaque fois que je me réveille à tes côtés. Et je l’aurai pour toujours, précisai-je en la serrant contre moi. Je n’ai pas besoin d’une nuit sans toi pour m’en rendre compte. Je n’ai pas besoin que tu me manques. À l’instant où je te verrai sur cette plage, il n’existera plus rien d’autre que toi.

– Ce n’est pas déjà le cas ? s’enquit-elle.

– Tu n’as pas idée.

Je nichai ma tête dans son cou, m’offrant une nouvelle étreinte. Elle bougea, attirant mes lèvres contre les siennes pour un tendre baiser. Je passai la barrière de sa bouche, pressant ma future femme contre moi. Mes mains glissèrent sur ses côtes, sur ses hanches, puis sur le galbe de ses fesses.

Elle me repoussa doucement, ses mains posées sur mes joues, son regard brûlant planté dans le mien.

– S’il te plaît, souffla-t-elle. C’est important pour moi.

Sa sincérité eut raison de mon entêtement. J’abdiquai devant son sourire hésitant alors qu’elle jouait son meilleur atout : murmurer mon prénom avec cette voix chaude, comme en une prière. Cette voix qui m’empêchait de réfléchir rationnellement et qui me faisait céder.

– D’accord, soufflai-je. Mais la prochaine fois que tu refuses de passer la nuit avec moi, je le prendrai comme un affront personnel.

– Tu promets ?

– Je promets, assurai-je. Kathleen, tu peux me demander n’importe quoi, tout ce qui m’intéresse c’est que tu sois heureuse. Si accepter cette tradition te rend heureuse, alors soit, je m’incline.

– Merci, Andrew.

Elle m’embrassa de nouveau, avant de me libérer et de se rallonger. Un sourire magnifique ornait ses lèvres et elle affichait un visage apaisé, doux et heureux.

– Tu me forces à revoir mes plans, lançai-je en passant ma main sous mon oreiller.

– Tu avais des plans ? s’esclaffa-t-elle.

– Avec toi, toujours.

Je sortis l’écrin de sa cachette et, pendant qu’elle écarquillait les yeux de surprise, l’ouvris prudemment.

– Puisque tu es si attachée aux traditions, je me suis dit que tu n’aurais rien contre quelque chose de vieux.

– Andrew, tu… tu n’aurais pas dû, me réprimanda-t-elle en saisissant le bracelet entre ses mains.

– Je l’ai trouvé à New York, chez un antiquaire. Et c’est un… clin d’œil, expliquai-je, aux traditions et à l’essayage de bijoux de l’an dernier.

Je pris délicatement le bracelet d’entre ses mains et le glissai à son poignet. Kathleen le remua, jouant avec la faible lumière qui perçait dans la chambre. Son ravissement était ma meilleure récompense.

– Merci, Andrew, mais ça n’est pas une tentative pour me soudoyer j’espère ? s’enquit-elle avec suspicion.

– Aucunement. Je peux moi aussi respecter les traditions. À ce sujet, peut-on rediscuter du vœu d’obéissance ? tentai-je.

– Évidemment. Tu n’avais pas parlé de me faire l’amour avant midi ?

– J’ai dit : « au moins une fois », rectifiai-je en m’approchant d’elle. Te voilà redevenue docile !

– Docile et à toi.


***

Cela faisait presque un mois que je n’étais pas venu ici. Un mois que j’évitais sciemment de prendre cette route un peu sinueuse, un mois que je redoutais de suivre mes habitudes, un mois que je refusais de replonger dans mon passé et de me remémorer mon mariage raté avec Eleanor.

Je garai ma voiture sur le parking, mes yeux refusant d’affronter l’image du cimetière et des stèles rigoureusement alignées. Pourtant, à la veille de mon mariage avec Kathleen, j’avais ressenti l’inexplicable besoin de venir ici, de parler à celle que j’avais aimée pendant de longues années.

Jetant un regard sur le cimetière en contrebas, je me décidai finalement à sortir de mon véhicule et à affronter Eleanor. Peu à peu, j’avais choisi d’espacer mes visites sur sa tombe. J’avais doucement pris conscience que c’était une culpabilité mordante qui m’amenait ici : je lui avais promis le bonheur, en vain. Notre éloignement, que j’avais toujours refusé de voir, m’avait finalement sauté aux yeux lors du procès de Philip.

Quand Dan était venu témoigner, quand il avait parlé d’Eleanor et de leur relation, j’avais compris qu’il lui avait offert ce dont elle rêvait : la présence inconditionnelle d’un homme et son affection. Pour la première fois depuis son décès, j’avais vu un homme plus malheureux que moi de l’avoir perdue. Après son témoignage, après qu’il ait partagé les quelques souvenirs heureux de sa relation avec elle, je m’étais senti vide. Avant de savoir la vérité, et par réflexe de survie, je m’étais attaché à mes propres souvenirs à ses côtés, j’en avais même enjolivé certains, si j’en croyais Meghan. Maintenant, je l’avais non seulement perdue, elle, mais aussi ce que j’avais jalousement préservé.

À la fin de cette troisième journée de débat au tribunal, Kathleen avait simplement serré ma main dans la sienne, mais j’étais dévasté, détruit par l’image d’Eleanor heureuse avec un autre. Ce n’est qu’après plusieurs jours que j’avais refait surface.

Les poings dans les poches de mon jean, je descendis la grande allée principale avant de bifurquer sur la gauche. La tombe d’Eleanor était au milieu de l’allée, la stèle blanche tranchant sur le vert du gazon.

« À ma femme bien-aimée » trônait juste au-dessus de son prénom. Je m’accroupis et, la gorge serrée, passai mon index sur les lettres gravées. Après toutes ces années, après Kathleen, après le procès, j’avais toujours ce sentiment étrange. Je l’aimais toujours, avec cette nostalgie persistante du premier amour à qui on pardonne tout. Même l’impardonnable.

– Bonjour, Eleanor, murmurai-je d’une voix étranglée.

Un frisson me parcourut pendant que je parvenais tant bien que mal à canaliser mes larmes. Peut-être n’aurais-je pas dû m’arrêter, songeai-je. Peut-être n’aurais-je pas dû replonger dans cette mélancolie détestable et familière qui me gagne chaque fois que je viens ici. Peut-être que j’aurais dû me contenter d’être heureux avec ma future femme…

– Ça fait longtemps que je ne suis pas venu. Je… Tu me manques. Surtout aujourd’hui.

Nerveusement, je passai mon pouce et mon index autour de mon annulaire gauche. Mon alliance, qui gisait maintenant au fond de l’océan, y avait laissé une marque.

Je me redressai, réprimant un nouveau frisson désagréable. Je ne savais plus vraiment ce que j’étais venu chercher ici. La culpabilité s’était estompée, la colère ne me dominait plus.

– New York fonctionne. Tu verrais ça, c’est… incroyable. David grandit, il m’apprend à faire du surf sur la plage, dis-je dans un éclat de rire.

Kathleen n’avait jamais rien dit, n’avait jamais jugé mes visites ici, ni commenté les photos d’Eleanor dans notre ancienne maison. Je savais pourtant que ce n’était pas de l’indifférence, c’était simplement une façon de me donner du temps. Mon regard se porta au loin, au-delà du mur qui ceinturait le cimetière. Bientôt, je le savais, je ne viendrai plus ici.

– Je l’aime, tu sais. Je l’aime comme… comme si rien d’autre n’existait à part elle. Elle est tellement lumineuse avec ce sourire qui me rend fort et puissant. Elle est mon univers maintenant et, curieusement, je suis à peu près certain que tu l’aurais adorée. Elle me tient tête, souris-je au souvenir de notre conversation du matin. Elle est sereine, elle m’a apaisé de toi, je crois.

Philip avait été condamné lourdement, assez lourdement pour qu’il végète jusqu’à la fin de sa vie dans une cellule miteuse. La voix du juge m’avait semblé lointaine, j’avais à peine compris ce qu’il se passait. Quand la foule s’était mise en mouvement, j’avais simplement senti la main de Kathleen dans la mienne.

Puis elle avait dit ce qui avait marqué la fin d’une partie de ma vie : « C’est terminé maintenant. Rentrons. »

– Je ne sais pas si je reviendrai. C’est… difficile pour moi. Encore plus qu’avant. Avant, je n’avais que toi, que… ça. Je voulais juste que tu saches que tout va bien. Tout va bien, répétai-je avec difficulté.

– Tu es venu lui dire adieu ?

Je me tournai vivement pour trouver Meghan, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Les mains glissées dans les poches arrière de son jean, elle s’approcha de moi et m’embrassa sur la joue.

– Que fais-tu ici ? m’enquis-je sans comprendre.

– Très certainement la même chose que toi : je tourne la page.

Son regard froid se porta sur la stèle. Depuis les funérailles, Meghan avait refusé d’évoquer Eleanor et n’avait jamais voulu venir ici. Elle lui en voulait d’avoir ruiné ce que nous avions, d’avoir menti, d’avoir choisi de partir lâchement.

– Je ne crois pas que je lui pardonnerai un jour ce qu’elle t’a fait endurer, tu sais, commenta Meghan, les yeux toujours rivés sur la tombe.

– Vous étiez pourtant amies.

– Nous sommes devenues amies le jour où elle a compris que je n’avais aucun intérêt… romantique te concernant. Elle a toujours cru que tu succomberais à mon incroyable sex-appeal, plaisanta mon amie en se tournant vers moi. N’est-ce pas ironique ?

– J’ai tendance à croire qu’elle n’était pas la seule fautive. Je l’avais délaissée, j’avais choisi d’autres priorités.

– Peut-être. J’ai… Aujourd’hui, je suis tombée sur de vieux trucs de la fac. Tu sais, à cause du déménagement, précisa-t-elle dans un sourire. J’ai retrouvé cette photo de nous trois, juste après la remise des diplômes et… bon sang, ce que nous étions jeunes !

Sa remarque me tira un sourire. Elle avait raison, nous avions vieilli d’une vie depuis notre départ de l’université. Elle lissa sa blouse, révélant ainsi son début de grossesse. Elle posa une main sur son ventre et de l’autre écrasa furtivement une larme dans le coin de son œil.

– Je lui en veux vraiment d’avoir gâché tout ça. Ce que nous étions, ce que nous vivions. Mais il ne s’agit plus d’elle maintenant, alors j’ai pensé que je devais venir. Au moins une fois. Est-ce que tu comprends ?

J’opinai simplement, me rendant compte que Meghan avait toujour